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ou moins réalisables. La grande majorité, au lieu de s'entêter à poursuivre la réalisation complète du plan qu'on s'était tracé au début, se contenta des améliorations acquises, elle s'arrêta en chemin.
La coopération apparaissait donc comme un élément de pacification, comme un facteur pouvant jouer un rôle important dans la solution de la question sociale. Elle avait montré au peuple que si sa situation n’était pas meilleure, cela tenait en grande partie à lui-même ; qu'il était dans une erreur profonde quand il attribuait tout le mal à l’organisation du travail, tandis qu'il ve-
nait surtout de son éducation morale et économique
très imparfaite. C’est cette éducation qu’elle avait entrepris de faire : elle avait donc enseigné aux ouvriers l'art de calculer dans la dépense pour vivre dans les limites de leurs revenus c’est-à-dire de leurs salaires, et pour cela, elle leur avait appris à considérer le crédit comme un instrument très dangereux ; elle leur avait fait oublier la route du cabaret et en dédommagement avait mis à leur disposition, salles de réunion, bibliothèques et cabinets de lecture. En contribuant à leur instruction, elle avait développé chez eux le sentiment de la dignité personnelle. Elle les avait mis à même aussi de comprendre et de discuter leurs véritables intérêts, de s'occuper intelligemment de la gestion des affaires sociales plutôt que de consacrer leur temps à la politique, toujours fertile en déceptions de toutes sortes.
La différence entre ces résultats fort appréciables et les effets insignifiants de l'Association Ouvrière est trop extraordinaire pour qu'on ne s'y arrête pas; elle est une preuve irréfutable, je crois, de la supériorité au point de vue pratique, de la coopération de consommation. Le mécanisme ingénieux inauguré à Rochdale laissait loin derrière Lui tout le système imaginé par Buchez. D'un côté, on s'occupait de choses qui ne demandaient pas de capacités particulières: achats de denrées et quelquefois manipulations très simples des produits ; de l’autre, on se heurtait à de grandes difficultés : 1l fallait savoir apprécier Les procédés de fabrication les meilleurs et les plus économiques, s'occuper de l’écoulement des objets manufacturés ; 11 fallait en un mot faire preuve de connaissances industrielles et commerciales qui ne sont pas le fait de tous, surtout dans la classe ouvrière. C'est surtout au point dé vue du recrutement des associés qu'apparaît la supériorité des sociétés de consommation. On à vu les bijoutiers en doré réussir matériellement, mais se trouver dans l’impossibilité de produire, avant longtemps, le résultat qu’on attendait d'eux, parce que leur nombre ne sachant pas s’accroître, ils n’apportaient aucune amélioration sensible à la condition en général des ouvriers que comptait, à Paris, leur corps de métier. I] fallait faire preuve d’un trop grand nombre de qualités très rares pour être jugé digne d'entrer dans l'association. Dans les sociétés de consommation, au contraire, on n’exige
pas des nouveaux venus ces qualités exceptionnelles, tous ceux qui peuvent et veulent payer comptant sont aptes à devenir sociétaires ; en outre l'intérêt même des associés leur commande de recruter le plus d’adhérents possible ; plus nombreux ils sont et plus les marchés conclus avec les producteurs et les importateurs deviennent avantageux. La grande quantité des sociétaires permet d'aborder des opérations auxquelles on n'aurait pas pu songer si on n'avait eu qu'une clientèle restreinte, de moudre soi-même son blé pour se procurer la farine nécessaire à la fabrication du pain, d’organiser des ateliers de confection pour les vètements ou les chaussures qu'on doit vendre au magasin, ete., etc., et tous les associés profitent de cette extension des affaires. La société qui, à ses débuts, permettait de réaliser une économie modique sur quelques objets seulement, offre en effet des réductions de prix plus grandes et sur un nombre d'articles beaucoup plus considérable, au fur et à mesure que le nombre des associés augmente.
Je reconnais volontiers qu'au point de vue moral et abstrait, la doctrine de Buchez basée sur le désintéressement est supérieure à celle de la majorité des coopérateurs anglais, qui a pour point de départ l'intérêt personnel. Mais pratiquement la première est une utopie tandis que la seconde aboutit à des résultats sérieux. Des deux instruments, l’un de beaucoup supérieur en principe est incapable de faire le travail auquel on le
destine ; l'inventeur à cru la matière à travailler beaucoup moins résistante qu’elle ne l’est en réalité ; l’autre plus grossier et plus imparfait est en même temps beaucoup plus pratique, il donne à peu près le produit que l'inventeur s'était proposé de fabriquer.
Mouvement en faveur des sociétés de production. — I ne faudrait pourtant pas se figurer que tous les Anglais aient fait preuve du même sens pratique. Un certain nombre d’entre eux s'étaient tournés de préférence vers l'Association Ouvrière. N'avait-on pas vu se fonder en France des sociétés de consommation tandis que l'opinion générale ne s'occupait que des sociétés de production ?
Le mouvement qui s'était produit en 1848 eut en effet son contrecoup en Angleterre. Un certain nombre de partisans de l’école française, « guidés par leur sagesse et soutenus par leur fortune, » voulurent faire connaitre à leurs concitoyens l'Association Ouvrière qui les avait séduits et qui en France semblait promettre de transformer en peu de temps toute l’organisation du travail. Ils formèrent entre eux la société d'encouragement pour les associations ouvrières (for promoting workings associations), dont le but était de propager l'idée coopérative, de donner à ceux qui les désireraient tous les renseignements nécessaires, de rédiger des modèles de règlements pour les associations de manière à en faciliter l'enregistrement et à leur assurer Le plus
de protection légale, avec le moins de frais possible, de fournir mème aux travailleurs qui voudraient s'unir le capital dont ils auraient besoin s'ils ne parvenaient pas à se le procurer d’une autre façon.
Le comité pour se manifester au dehors et répandre les idées de ses membres avait entrepris la publication d’un journal hebdomadaire, le Socialiste Chrétien
(Christian socialist). Ce journal eut d'ailleurs le même
sort qu'avaient eu chez nous l'Européen et l'Atelier, c'est-à-dire qu'il fut très peu lu par les ouvriers à qui il était destiné ; il recruta le très petit nombre de ses lecteurs ou abonnés parmi les gens de la classe aisée qui s’intéressaient aux questions économiques et sociales, qui pouvaient bien être séduits par une idée ingénieuse en apparence, mais non passer de l'admiration platonique à la réalisation pratique.
Il paraît pourtant que la Société pour l'Encouragement des associations ouvrières détermina la création d’une association de fondeurs : ce fut probablement le seul résultat auquel elle sut parvenir; c'était bien peu de chose ; aussi les membres de la société ne continuèrent pas plus longtemps la campagne qu'ils avaient entreprise ; ils se séparèrent après quelques années et le Socialiste Chrélien cessa de paraître. Cet échec parfaitement caractérisé venait démontrer qu'en Angleterre pas plus qu’en France, il ne fallait compter sur l'Assocation Ouvrière pour l'amélioration immédiate de la condition des salariés. D'ailleurs si l'idée de Buchez était
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impraticable en France, elle l'était davantage encore en Angleterre où le désintéressement et le dévouement sont des vertus à peu près inconnues, parce que l'enthousiasme qui est leur cause ordinaire, ne rentre pas dans le caractère national, où les actions inspirées par le sentiment le plus strict d'intérêt privé, et qui nous paraîtraient à nous déterminées par un véritable égoïsme, passent en quelque sorte inaperçues tant elles semblent naturelles.
Dans un pareil milieu, l'association pouvait servir à enrichir des ouvriers intelligents ; elle ne pouvait pas
contribuer à améliorer la condition de la classe ou-
vrière. À ce point de vue, le fait suivant me paraît très instructif.
En 1843, trente-sept ouvriers fondeurs en fer, dont le patron venait de se ruiner, s’associèrent pour continuer les affaires en leur nom. Grâce à une gestion sage et à un travail acharné leur société prospéra rapidement; les gains devinrent même si considérables qu’au bout de quelques années les associés, de simples ouvriers, étaient arrivés à être de véritables capitalistes. Mais ceux qui parvinrent de cette façon à la fortune, furent beaucoup moins nombreux que ne le ferait supposer le chiffre des fondateurs; sept seulement sur trente-sept. Quand la prospérité avait fait son apparition, on n'avait plus songé à l'amélioration de la condition des autres travailleurs ; loin de s’adjoindre en qualité d’associés d’autres ouvriers, dont la situation
eût ainsi été transformée, on s'était efforcé de réduire le plus possible le nombre de ceux qui pourraient prétendre à une part des bénéfices, et plus des trois quarts des associés primitifs étaient redevenus de simples salariés. Au lieu de se montrer charitables entre eux, les associés avaient profité de la misère les uns des autres ; celui qui, par suite du grand nombre d’enfants ou de maladie, s'était trouvé dans le besoin, au lieu d’être secouru momentanément par ses camarades, avait dû se résoudre à leur vendre sa part; c'est ainsi que la transformation s’accomplit. Cela peut nous paraître étrange, surtout de la part de personnes qui avant d'être arrivées à la fortune discouraient probablement fort volontiers sur la dureté de leurs patrons, mais, en Angleterre principalement, on ne fait pas de sentiment dans les affaires, on trouve tout naturel que celui qui a une occasion de s'enrichir ne la laisse pas échapper ; du reste, celui aux dépens duquel il le fait, sait si bien que, dans le même cas, il eût agi de la même façon qu'il ne songe même pas à sen plaindre. Le succès avait complètement changé la manière de voir de ces coopérateurs ; leur association s’était transformée, elle était devenue une véritable société anonyme ; l'intérêt privé avait repris le dessus. J'ai eu occasion déjà à propos de la coopération de consommation de faire la même remarque. Je veux bien qu'il n’y ait rien d’absolument répréhensible dans la manière si étroite dont les fondeurs comprenaient leur intérêt, mais il est certain que
leur conduite ne peut pas être comparée à celle des associés français qui venaient au secours de leurs co-associés malades où blessés et qui, le moment d’épreuve passé, étaient heureux de les recevoir au milieu d’eux. N’avais-je pas raison de dire que l'Association Ouvrière présentait encore beaucoup moins de chances de succès en Angleterre que chez nous ?
En France, nous l’avons vu, au moment où l'empire vint enrayer le mouvement commencé en 1848, la coopération s’appliquait uniquement à la production et à la consommation ; de l’autre côté du détroit elle revêtit des formes beaucoup plus variées.
Sociétés coopératives de construction (Building Sociehes). — Les sociétés de construction firent leur apparition dans cette période. Ces sociétés ont pour but de faciliter à leurs membres la propriété de leur maison.Les associés pour cela s'engagent à verser une cotisation périodique déterminée, au moyen de laquelle la société doit arriver après un certain nombre d'années à construire une maison pour chacun d’eux. Je n’entre pas dans tous les détails d'organisation : les sociétés n’opérant pas toutes de la même façon, Je serais amené à des explications trop étendues. Je me borne à constater que ces groupements par lesquels les travailleurs peuvent arriver à supprimer le propriétaire en se substituant à lui, sont de nature à contribuer dans une large mesure à l'amélioration de la condition matérielle et morale de
leurs membres ; ils les excitent à l’économie et à une vie rangée, ils tendent à remplacer par des habitations saines, bien aérées, les cabanes où, dans certains centres, les travailleurs sont forcés d’habiter.
Le développement rapide des sociétés de construction n’a rien qui puisse étonner dans un pays comme l'Angleterre où les habitants ont une sorte de culte pour leur intérieur (home). une prédilection marquée et très heureuse pour la vie de famille. L'institution qui allait permettre à l’ouvrier d'être, lui aussi, propriétaire de sa maison, devait fatalement y prospérer, et c’est ce qui arriva. À tous les points de vue le résultat fut excellent. Pour arriver à posséder son habitation, le travailleur se mit à faire des économies ; chaque semaine il sut faire un sacrifice pour prélever sur son salaire la petite cotisation qui allait permettre à la société de bâtir la maison dont il serait peut-être un jour l’heureux propriétaire ; s’il faisait partie d'une distributive, le gain qui lui revenait d’après l'inventaire fut immédiatement consacré d’une façon ulile à diminuer la somme due encore sur la construction ; lorsque la maison fut bien à lui, l’habitude de l'épargne était prise et ne fallait-il pas en outre continuer à verser la cotisation promise et sur laquelle les camarades comptaient pour arriver, eux aussi, à la propriété de leur habitation ? Du reste, le cottage était si gai, si attrayant, que, sa besogne journalière finie, son possesseur, au lieu de songer à aller s'a-
brutir au cabaret, retournait joyeusement se distraire
avec sa femme et ses enfants ; et ainsi l'existence du travailleur et celle de sa famille devint véritablement heureuse, De ce côté, la coopération, en se développant, devait parvenir à améliorer la condition matérielle etmorale des salariés assez énergiques pour s'imposer quelques privations momentanées pour arriver un jour à un résultat ardemment désiré.
Sociétés coopératives de crédit. — 1 existait enfin en Angleterre en 1860 une dernière catégorie de sociétés coopératives, Je veux parler des sociétés de crédit. Elles n'avaient pas l’importance considérable des banques populaires allemandes ; les conditions économiques d’un pays de grande culture et de grande industrie ne permettaient pas une telle extension ; elles méritent pourtant une mention spéciale. Elles se présentaient sous deux formes distinctes : d’un côté c’étaient des sociétés de secours mutuels (friendly societies) qui étaient en même temps de véritables sociétés coopératives de crédit ; au lieu de se borner à distribuer des secours en cas de maladie ou de chômage, elles acceptaient les économies que leurs membres voulaient bien leur confier, et sous certaines conditions consentaient des avances à ceux qui sollicitaient un prêt ; de l’autre, on voyait les sociétés de prêts proprement dites (Loan societies) qui, Sans avoir aucun but de prévoyance, se bornaient à recevoir des dépôts et à faire des avances. Les associations de l’une et l’autre forme étaient déjà nombreu-
ses en 1860 ; elles rendaient un véritable service aux travailleurs en augmentant leur sécurité eten leur facilitant l'épargne, en permettant à ceux d’entre eux qui se trouvaient dans un moment de gêne de se passer des services des usuriers ; il paraît pourtant, d’après un rapport de M. Ludlow, registrar des sociétés anglaises, que ces mêmes usuriers imaginèrent de tirer parti de l'institution dirigée contre eux ; ils formèrent ensemble des Loan societies pour profiter de la situation privilégiée faite à ces sortes d'associations. Malgré cela un résultat appréciable avait été atteint de ce côté encore.
En résumé dans les environs de l’année 1860, il y avait en Angleterre de très nombreuses sociétés de cohsommation en pleine prospérité, des sociétés de construction et de crédit, d’une moindre importance, c'est vrai, mais rendant déjà de réels services et promettant de prendre, les premières du moins, une rapide extension. Quant aux sociétés de production, s’il en existait encore, elles n’attiraient plus l'attention de personne.
J'insiste encore en terminant l'histoire de cette période de la coopération en Angleterre sur le changement que le succès avait apporté dans les idées et la conduite des membres des sociétés de consommation et de production. Une pareille déviation ne s'était pas fait sentir, c'est vrai, pour les sociétés de construction et les sociétés de crédit, mais pour la raison fort simple que ces associations n'avaient pas les mêmes vues ambitieuses ;
elles s’écartaient un peu du type coopératif pur.
Allemagne.
En Allemagne, le mouvement coopératif débute par l'Association dans le travail. Les événements qui s'étaient passés en France en 1848 y avaient eu un grand retentissement : nos idées avaient provoqué un véritable enthousiasme. L'Association Ouvrière en particulier avait trouvé des partisans convaincus qui, voulant faire profiter leurs compatriotes des transformations heureuses qu'elle devait apporter à l’organisation du travail, résolurent sans plus de réflexion de passer de la théorie à la pratique. Le succès du reste paraissait beaucoup plus probable encore qu’en France, car Le peuple allemand,chacun le sait,a une tendance marquée pour l’association ;onse trouvait, semblait-il, dans des conditions particulièrement favorables. |
Il se fonda donc un certain nombre de sociétés de production. L'illusion fut de courte durée : toutes ces associations tombèrent successivement et en fort peu de temps.
M. Hubert-Valleroux se demande si la cause probable de cet échec ne se trouve pas dans l'hostilité dont le pouvoir aurait fait preuve envers les sociétés nouvelles ; c’est possible bien que cela ne soit nullement démontré. Ne conviendrait-il pas plutôt de reconnaître que
l'Association Ouvrière a échoué surtout parce qu'elle à L. — 7
rencontré les mêmes difficultés pratiques de ce côté du Rhin que de l’autre ?
Tandis que se faisaient un peu partout ces expériences tapageuses, deux hommes travaillaient à engager le mouvement coopératif dans une voie toute différente. Schulze-Delitzsch et Raiffeisen s’attachèrent en effet principalement à faire parvenir le crédit, au moyen de la coopération, à des couches sociales qui jusqu'alors en avaient été privées, bien que le besoin s’en fit étrangement sentir pour elles. Malgré ce but commun on ne peut pourtant pas confondre en un seul examen l’œu- vre de ces deux personnages ; leurs idées, leurs principes diffèrent sur un trop grand nombre de points parfois essentiels, pour qu'il soit possible de ne pas établir une ligne de démarcation nette et précise entre leurs théories et les sociétés dues à leur influence respective.
Schulze-Delitzsch, sa doctrine coopérative, les banques populaires (4). — Schulze, pour commencer par celui des deux innovateurs dont l’œuvre a l'importance la plus considérable,était né à Delitzsch (Saxe Prussienne) ; plus tard on joignit à son nom, le nom de sa ville natale. Il était entré d’abord dans la magistrature. Administrateur du conseil de justice de Delitzsch, ses idées politiques l'avaient fait envoyer en disgràce dans une
(1) Consulter sur ce point : Hubert Valleroux, Les Associations coopératives en France et à l'étranger, p. 180 ; P. Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'Economie politique, 2° édition, t. IT, p. 598.
ee.
petite ville de la Pologne prussienne, ce qui le détermina à donner sa démission. Il se consacra alors entièrement à la réalisation d’un plan qu'il avait conçu depuis plusieurs années et qui devait le rendre célèbre dans le monde entier.
Schulze, qui, pendant sa carrière judiciaire, s'était trouvé en contact surtout avec les classes inférieures de la société, avait été touché de leur profonde misère et il s'était ingénié à découvrir le moyen de la soulager. Doué d’un grand sens pratique, il avait compris immédiatement que les malheureux ne pouvaient améliorer leur sort sans efforts personnels; qu’il était dangereux de tout attendre d’un Etat Providence ; que le self-help, l'assistance par soi-même, devait se trouver à la base de tout système régénérateur ayant chance de donner des résultats sensibles, et il s'était tourné vers la coopération pour lui demander des améliorations au sort des petits et des humbles. Mais en même temps il avait banni sévèrement tout mysticisme de sa doctrine coopérative.
Pour lui la coopération n’est pas un mode d’association, ayant la propriété particulière, inhérente à sa nature, indépendante des qualités des associés, de transformer, de régénérer ceux qui ont recours à lui. Il estime que les sociétés coopératives, comine toutes les associations, valent ce que valent leurs membres ; par conséquent que leur succès est subordonné aux qualités personnelles des associés. Il ne croit pas qu’une orga-
nisation quelle qu’elle soit puisse engendrer spontanément la réussite. Il fonde de grandes espérances sur la coopération, mais il ne tombe pas dans les illusions ; il se rend parfaitement compte qu’elle n’est pas appelée à faire disparaître de cette terre toutes les misères qui y foisonnent, qu’elle ne peut être utile qu’à ceux qui ont les qualités voulues pour en tirer parti et c’est pourquoi il l'appelle un procédé de sélection.
En outre il comprend que pour être d’une application générale et durable, et c'est à cette condition seulement qu’elles peuvent rendre des services appréciables, les sociétés coopératives doivent se soumettre aux lois économiques. Aussi ne demande-t-il pas aux associés d'agir avec désintéressement et au profit de la collectivité plutôt qu’à leur profit propre. Sa doctrine ne peut pas se résumer dans la maxime chère à tant de coopérateurs : chacun pour tous, tous pour chacun. Il cherche au contraire à faire Jaillir le bien général de la satisfaction de tous les intérêts particuliers. Il n’exige pas que les uns se sacrifient au profit des autres ; il s'efforce de contenter tout le monde. Son système a ainsi une base plus rationnelle, plus solide parce qu'elle est plus conforme à la nature humaine et aux lois économiques.
Schulze à du reste une ampleur de vues remarquable. I n'attend pas toutes sortes d'améliorations d’une seule espèce de sociétés coopératives, comme Buchez, par exemple de l'association ouvrière ; il demande à des genres variés d'associations les changementsque chacun
d'eux est susceptible d'apporter à la condition des classes laborieuses. C’est ainsi qu'il préconise à la fois la création de sociétés s'occupant uniquement de l’instruction et de l’éducation de leurs membres ; de sociétés pour l'achat en commun des matières premières, pour la vente en commun des produits manufacturés par chacun des associés, de sociétés de production et de consommation, de sociétés d’avances ou de crédit. Toutes ces associations, il ne les croit d’ailleurs pas utiles, ni possibles à un même degré. Il doute que les sociétés de production et de consommation soient susceptibles de prendre une grande extension ; en tout cas, pour les premières, il proclame hautement qu’elles ne seront pratiques que lorsque l'éducation du peuple aura
été faite. [Lest porté plutôt pour les sociétés d'achats de
matières premières et de vente en commun des produits manufacturés ; mais les associations dont il espère le plus grand bien, ce sont les sociétés coopératives de crédit, les banques populaires au développement desquelles il va se consacrer presque uniquement.
Il peut sembler étrange de voir la coopération prendre en Allemagne une voie absolument différente de celle suivie par elle en Angleterre et en France. [Il y a, à cela, une explication très naturelle. Les conditions économiques de la France et de l'Angleterre étaient sensiblement les mêmes; celles de l'Allemagne sont tout autres. Il y avait en effet dans ce pays, où régnaient encore à peu près exclusivement la petite culture, le
petit commerce et la petite industrie, une foule d’artisans et de paysans dont les ressources n'étaient pas supérieures à celles de la plupart des salariés anglais et français et qui, pour ne dépendre de personne, pour être établis à leur compte, suivant une expression courante, n’en étaient pas moins dans une situation précaire, de sorte qu'il fallait songer à trouver un moyen de les sortir de la misère, comme on s’efforçait ailleurs d'améliorer la condition des salariés.
Le malaise n'étant pas le même, il ne fallait pas avoir recours au même procédé. Ces petits artisans, ces petits cultivateurs se trouvaient dans de mauvaises conditions pour leurs achats de matières premières ou l’écoulement de leurs produits : d’où les sociétés d'achats et de vente. Mais ils souffraient surtout d’un mal spécial qui exige quelques explications. Ils étaient forcés, eux, de faire à leurs clients de très longs crédits, une année quelquefois et plus, et ils n'avaient pas, le plus souvent, les ressources suffisantes pour attendre le paiement ; leur petit avoir se trouvait donc parfois absorbé par ces sortes d’avances et il ne leur restait rien pour vivre. Cette gêne très réelle n’était du reste que momentanée : une créance recouvrée et tout rentrait dans l’ordre. Il aurait donc suffi d’une avance à échéance assez rapprochée, pour permettre à l'artisan de passer le mauvais pas. Mais les petits ne trouvent pas facilement une personne qui consente à leur prêter une somme même modique et pour quelques mois. Les dispensateurs ordi-
naires du crédit, les banquiers ? [n'y fallait pas songer ; ils ne prêtent qu'aux personnes connues par eux, pour présenter les garanties personnelles et surtout réelles suffisantes ; ils justifient dans une certaine mesure le proverbe : on ne prête qu'aux riches ; et on est forcé de reconnaître que celte circonspection est en quelque sorte pour eux une obligation, une nécessité. Pour aborder le crédit populaire, il faudrait posséder des renseignements précis sur tous les emprunteurs, ce qui constituerait déjà une difficulté des plus sérieuses. D'ailleurs s’il s'agissait seulement d'être certain de la probité, de l'honnêteté de celui qui demande une avance ! mais il faut aussi compter avec les accidents qui peuvent survenir à l’'emprunteur etle mettre dans l'impossibilité de faire honneur à sa signature. Il y a là des risques trop grands et trop de chances de perte. Il restait bien les usuriers, mais ils font payer trop cher les services qu'ils rendent.
Il fallait imaginer une organisation nouvelle, mettant le crédit à la portée de tous ; c’est ce que Schulze voulut réaliser par ses sociétés coopératives de crédit. Il s'était dit que l'isolement étant la cause de l'impuissance des petits, le remède ne pouvait se trouver que dans l’association. Voici, en effet, quel avait été son raisonnement. Les classes inférieures de la société ne peuvent pas recourir pour le crédit qui leur est nécessaire aux intermédiaires ordinaires ; elles doivent donc faire leurs affaires elles-mêmes. Mais parmi tous les artisans sou-
mis à la gène momentanée qu'il s’agit de faire disparaitre, il n'y en à pour ainsi dire pas un seul qui puisse ou veuille, dans un moment d’aisance, venir en aide à son camarade moins heureux pour l'instant présent ; ils n'ont pas les ressources suffisantes, ou reculent avec raison devant des risques trop grands ; mais si tous consentaient à s'unir, la collectivité pourrait faire les avances ; les pertes, s’il y en avait, étant réparties entre tous les associés seraient en quelque sorte insensibles ; des précautions seraient prises, du reste, pour diminuer les risques. D'autre part, la collectivité, si elle n'avait pas par elle-même les ressources suffisantes pour faire face à toutes les demandes d’avances, trouverait fort facilement du crédit, en admettant que chaque membre répondit sur tous ses biens du remboursement de la somme prêtée à la société ; car si on peut craindre l’insolvabilité d'un ou de quelques membres, on n'a pas à redouter celle de tous les actionnaires ; dès lors, la garantie donnée par tous, est de nature à rassurer le capitaliste le plus pointilleux.
Telles sont les idées qui avaient déterminé Schulze à pousser à la création de sociétés coopératives de crédit. La première banque qu’il fonda d’après les principes que Je viens d'exposer commença à fonctionner en 1852. Schulze avait trouvé à Delitzsch, où il s'était retiré après avoir démissionné, une sorte de société philanthropique dont le but était précisément de faire des avances aux artisans qui en avaient besoin. Or cette banque végé-
tait, malgré l’absolue gratuité des prêts ou plutôt à cause même de cette gratuité qui faisait ressembler le service rendu à une aumône que beaucoup, par un sentiment de fierté très naturel, ne voulaient pas solliciter. Pour la relever, Schulze transforma, d’après ses idées à lui, les statuts de cette société ; le caractère charitable disparut et il ne resta plus qu'une association purement économique. Les emprunteurs durent payer un intérêt relativement élevé ; quant aux actionnaires ils touchèrent un dividende ; les simples prêteurs eurent droit à un intérêt débattu d'avance. Ce qu’on fit admettre moins facilement par les associés, ce fut la responsabilité illimitée de tous, la solidarité complète. Schulze, qui attachait à ce principe une très grande importance parce qu'il le considérait à la fois comme la condition essentielle du crédit dont la société avait besoin ellemême et comme un frein salutaire retenant les associés dans une sage prudence, parvint à vaincre les répugnances qu'il avait d'abord rencontrées. Dès lors la banque prospéra rapidement. Encouragé par le succès, Schulze fonda encore quelques sociétés de crédit sur le modèle de celle de Delitzsch ; de sorte qu'en 1855 on comptait déjà sept banques populaires en plein fonctionnement.
L'heureux résultat des premières expériences augmenta encore la confiance qu'il avait dans son système; il entreprit done une campagne très active en faveur des banques populaires. En 1855, il fit paraître une bro-
chure dans laquelle il exposait que la coopération telle qu'il la comprenait était le moyen le plus pratique de mettre le crédit à la portée de tous ; puis, marchant résolument sur les traces d'Owen, il commença une série de discours, de réunions publiques, d'articles de journaux et de revues destinés à faire connaître au loin les idées nouvelles et à leur recruter des partisans. Le nombre des banques augmenta immédiatement dans des proportions inattendues : le besoin s’en faisait sentir partout el l'association rentrait parfaitement dans les mœurs allemandes. Schulze n'avait rencontré que deux obstacles.
D'un côté, le pouvoir avait voulu s'opposer à un mouvement dont l'extension rapide commençait à lui paraitre inquiétante ; il avait prétendu qu'une autorisation toujours révocable devait être demandée et obtenue par les sociétés de crédit. Schulze soutenait au contraire que les banques populaires étant des entreprises commerciales, étaient dispensées de droit de cette formalité de l’autorisation, et les tribunaux consacrèrent cette manière de voir. D’un autre côté le célèbre collectiviste Lasalle commença une campagne d’une violence inouïe contre les sociétés coopératives de crédit. I était partisan, lui, d'ateliers sociaux, sinon identiques du moins analogues à ceux de Louis Blanc ; il prétendait, qu’en dehors de là, les artisans et les travailleurs ne pourraient trouver aucun soulagement à leur misère, et cette
facile théorie, qui ne réclamait des ouvriers aucun effort
personnel puisqu'elle attendait tout de l'Etat, trouvait naturellement des partisans nombreux.
Malgré cela, ai-je dit, le nombre des banques populaires s'était accru fort rapidement ; en quelques années il avait dépassé la centaine. Le moment est venu, je crois, de se demander ce qu'étaient au juste ces sociétés de crédit, car il ne suffit pas de connaître le principe sur lequel elles reposent, il faut encore se rendre compte de leur fonctionnement et de leur organisation. L'étude de cette organisation est du reste simplifiée par ce fait que toutes les banques populaires étant dues à l’initiative de la même personne ont adopté, à très peu de chose près, le même type. Je pourrai done me borner à donner des explications générales qui s’appliqueront à toutes Les sociétés sans exception, puisqu'il n’y a entre elles que des différences de détail peu importantes.
I faut noter, en premier lieu, que les banques populaires fondées pour venir en aide aux artisans affamés de crédit, cherchent en même temps, je dirais volontiers surtout, à réaliser les plus grands bénéfices possibles , pour distribuer les plus beaux dividendes : c'est absolument conforme à l’idée que Schulze-Delitzsch se fait de la coopération ; la société rend un service à certains de ses membres, mais elle doit être payée de son service, elle ne doit pas s’efforcer de réduire son gain en consentant aux emprunteurs un taux d'intérêt très bas. Ce taux doit être normal, proportionné au service rendu et au risque couru ; il doit être rémunérateur pour la
société qui le consent.Il est généralement de 5 0 /0mais il faut ajouter à cela une commission de 3/4 0/0 pour trois mois, ce qui le porte à 8 0/0. Si on songe que la société emploie dans ses affaires une partie importante de fonds étrangers, lesquels donnent droit seulement à un intérêt de 4 ou 5 0/0 non au partage des bénéfices, on comprendra immédiatement quels dividendes élevés les actionnaires pouvaient arriver à toucher. Aussi l'appât du gain poussait-il nombre de personnes sans grandes ressources et ne devant Jamais avoir besoin de crédit, à économiser pour entrer dans la société en qualité d'actionnaires et à accepter la responsabilité illimitée qui était la règle absolue et qui faisait la force des banques populaires ; et ainsi les sociétés se développaient rapidement pour le plus grand bien de tous. Pour faire des avances, les sociétés de crédit ont naturellement besoin de capitaux. Ceux-ci leur viennent de plusieurs sources : il y a le capital social, les dépôts, les emprunts. D'abord chaque membre est obligé de posséder une action. Le montant de cette action varie suivant les banques éntre 100 et 400 francs. Le chiffre peut paraître élevé, mais on n’exige qu’un léger versement au moment de l'entrée ; le reste est payé au moyen de cotisations périodiques dans le règlement desquelles on exige très généralement une régularité parfaite sous peine d'exclusion ; forcer tous ceux qui voulaient entrer dans la société à économiser ainsi une somme relativement importante, c'était une excellente façon de se ren-
dre compte de l'énergie des actionnaires, c'était leur demander avec raison, une preuve qu'ils étaient dignes de crédit, qu'ils sauraient à l’occasion s'imposer des sacrifices pour rembourser à la société l'avance consentie par elle, c'était en même temps un moyen très ingénieux de pousser à l’économie, de faciliter l’épargne. Par là, on empêchait ceux qui n’avaient pas les qualités exigées des coopérateurs, d'entrer dans l’association au risque d’en retarder la marche ou d’en compromettre le succès.
Les associés pouvaient du reste souscrire plusieurs actions, mais dans les votes des assemblées, on tenait compte uniquement dela personnedes actionnaires sans s'inquiéter du nombre d'actions possédées par chacun. On assurait ainsi la prédominance des personnes sur les capitaux qui est un des traits essentiels des sociétés coopératives. :
Le capital social comprend en outre les sommes prélevées chaque année sur les bénéfices, à titre de réserve et qui constituent un fonds spécial propre à la société sur lequel les héritiers des associés défunts ou les associés démissionnaires n’ontaucun droit.
En second lieu il y a les dépôts qui sont les sommes confiées à la société pour un temps plus ou moins long et à charge pour elle de payer un intérêt fixe débattu d'avance. Leur chiffre était assez élevé. Ils ne donnaient pas droit aux bénéfices; par contre ils pouvaient être retirés, ce qui aurait pu constituer, à certains moments
de crise, une gêne, même un danger pour les sociétés.
Enfin, il ya les sommes empruntées ; celles-ci constituent une partie importante des fonds dont les sociétés se servent pour consentir les avances. Ces capitaux étrangers se trouvent facilement et à des conditions peu onéreuses à cause de la solidarité qui existe entre tous les actionnaires.
En ce qui concerne les avances, la première règle qui est du reste des plus naturelles est que les actionnaires seuls ont le droit d’en obtenir ; on ne prête qu'aux associés ; celui qui a véritablement besoin de crédit doit donc s’efforcer de devenir membre de la société et, pour y entrer, il est obligé de faire des économies, ce qui lui est très profitable. En faisant ainsi de l'épargne une condition du crédit, les banques populaires deviennent un excellent instrument de moralisation, comme se piquent de l’être toutes les sociétés vraiment coopératives.
Si tous les associés ont Le droit d'emprunter, tous ne peuvent pas prétendre à la même somme ; le crédit de chacun est variable. L'actionnaire peut en principe obtenir le double du montant du capital qu'il a engagé dans la société. Si Les actions sont de cent francs, celui qui en possède cinq peut demander mille francs. Cette règle est parfaitement compréhensible, elle n’exige aucune explication ni justification. Toutefois l'associé peut obtenir davantage, mais il faut alors qu'il fournisse une caution, c’est-à-dire qu'un ou plusieurs actionnaires viennent répondre pour lui ou qu’il donne une
ALLEMAGNE al
sûreté réelle, comme une hypothèque. Il y a du reste un maximum, variable d'après la société, et qu’on ne peut dépasser, quelles que soient les garanties réelles ou personnelles qu’on présente. D'autre part les prêts ont aussi un minimum également variable, au-dessous duquel ils ne peuvent descendre.
Comme les banques populaires ont pour but de supprimer les gènes momentanées, la durée des prêts est limitée et est en général assez courte : le plus souvent trois mois. Pourtant, presque toutes les sociétés permettent les renouvellements c'est-à-dire la prorogation de l'échéance, pour une ou plusieurs périodes de trois mois ; dans certains cas, le nombre des renouvellements est laissé absolument à la discrétion du conseil d'administration ou du directeur.
Les actionnaires des banques populaires étaient pour la plupart des artisans, des cultivateurs et des commerçants de condition inférieure ; on comptait aussi quelques petits rentiers et un certain nombre de salariés : 15 0/0 environ du chiffre total des associés, qui, eux, cherchaient principalement un placement avantageux, mais qui par contrecoup contribuaient pour leur part au succès. Je n'ai pas à revenir, parce que j'en ai déjà exposé les motifs, sur cette différence entre le personnel des sociétés de crédit allemandes et celui des soctiétés de production ou de consommation anglaises et
françaises.
Donc, en quelques années, le nombre des banques
dont je viens d'exposer brièvement l’organisation et le fonctionnement s'était accru considérablement. En 1859, Schulze songea à l'avantage qu'il y aurait à réunir toutes les associations en un seul faisceau ; il se dit que pour les groupes comme pour les individus, l'union engendre la force ; que toutes les sociétés gagneraient beaucoup à avoir entre elles des rapports suivis; qu’il y aurait là une cause de continuels perfectionnements, chacune devant ainsi arriver à connaître les améliorations nouvellement imaginées, et étant mise en état de les réaliser. La fédération pourrait du reste servir aussi à créer des relations d’affaires entre les associations qu'elle grouperait, pour le plus grand bien de toutes ; on se connaîtrait, on pourrait donc s’aider, faire preuve de véritable solidarité. Et puis toutes les sociétés n'avaient-elles pas des intérêts communs auxquels, en s’unissant, elles parviendraient à donner satisfaction ? Ne serait-il pas très avantageux, par exemple, d'exercer une action sur l'opinion, sur la presse, sur les pouvoirs publics ? Et quelle meilleure façon de forcer l’attention et le respect, de faire tomber les préventions sans fondement, d'empêcher les hostilités sourdes et les mesures vexaloires, que de s'organiser pour se faire connaitre et se prêter mutuellement aide et assistance ?
C'est dans ces dispositions d'esprit que, pour se rendre aux vœux d’un grand nombre de banques populaires, il organisa un congrès où il invita les délégués de
toutes les sociétés de crédit. Le congrès se réunit, on y
prit la résolution de tenir chaque année une assemblée du même genre, mais surtout on y arrêta les bases d’une fédération sur laquelle il est nécessaire de donner quelques rapides explications.
D'abord, comme son nom d'Union générale des sociétés coopératives allemandes l'indique, la fédération ne groupe pas seulement les banques populaires; elle comprend les sociétés pour l'achat en commun des matières premières et les sociétés de consommation qui rentraient aussi dans le plan de Schulze, mais dont le développement avait été incomparablement plus lent, de sorte qu’elles sont dans l'Union une infime minorilé on s'occupe très peu d'elles et beaucoup au contraire des sociétés d’avances et de crédit.
Le mécanisme de la fédération peut paraître d’abord un peu compliqué ; 1l esten somme d’une réelle simplicité. L'Union divise le territoire allemand en un certain nombre de provinces ; les sociétés adhérentes renfermées dans chaque province forment une section ou association provinciale. La section jouit d’une autonomie restreinte seulement en ce que ses statuts doivent être approuvés par le conseil central. Chaque année la section organise une réunion, dite assemblée provinciale, dans laquelle on désigne la société qui jouera pendant l’année le rôle de société directrice, c’est-à-dire qui devra se tenir continuellement en rapport avec les autres associations de la province pour leur donner les
renseignements dont elles auraient besoin et veiller à > L. — 8
ce que les résolutions prises soient exécutées. En outre le directeur et le sous-directeur de la société ainsi désignée forment avec les directeurs etles sous-directeurs des sociétés directrices de toutes les autres sections, une sorte de comité connu sous le nom de conseil central. Celui-ci est en correspondance constante avec le directeur général de l’Union qui le consulte souvent et agit toujours par son entremise.
Ce directeur général est véritablement la tête du mouvement ; il est élu par le congrès de toutes les assocrations coopératives allemandes. Ses attributions sont très nombreuses et très importantes. Il est chargé d’abord de réunir le congrès ; il doit veiller à ce que les décisions prises par celte assemblée, qui détient le pouvoir législatif, soient fidèlement exécutées ; c'est à lui que les sociétés directrices demandent les renseignements qui leur font défaut ; c’est lui qui reçoit chaque année le bilan de toutes les sociétés et qui dresse la stalistique du mouvement; c’est lui qui est chargé de la rédaction du Journal de l'Union (1) ; c’est lui en résumé qui a Le rôle actif,
Schulze-Delitzsch déclare lui-même qu’étant, avant la fondation de l’Union, le véritable centre du mouvement, le titre de directeur général devait, en quelque sorte, lui revenir. Il nous dispense par là de commenter le choix du premier congrès qui vintratifier la {très haute estime
(1) Cette feuille hebdomadaire avait pour ütre : la Corporation de l'Avenir.
que le créateur du crédit populaire allemand professait pour sa propre personne.
Naturellement cette Union ne pouvait fonctionner sans ressources. Schulze consentit à n’accepter aucun emploi public ni privé pour consacrer tout son temps aux sociétés coopératives el à l'Agence centrale, à faire tous Les frais de bureau et les autres qui se trouveraient être indispensables, moyennant une indemnité versée par les sociétés adhérentes et s’élevant pour chacune à 2 0/0 du bénéfice net. La cotisation de chaque associa- {ion ne pouvait pas d’ailleurs être inférieure à deux thalers (7 fr. 50) ni supérieure à 30 (112 fr. 50). La perception était faite par les soins des sections. :
En même temps qu’elles fondaient cette Union, les banques populaires créaient le Comptoir Central des Associations Allemandes, qui devait réaliser un des points du programme de la fédération en prêtant aux sociétés qui le demanderaient les fonds dont elles auraient besoin, en remplaçant pour elles les capitalistes auxquels elles étaient auparavant forcées de s'adresser. Le Comptoir rendait aux sociétés de crédit le même service que celles-ci aux particuliers. Le capital social s’6levait à 270.000 thalers, un peu plus d’un million de francs, dont la plus grande partie avait été souscrite par les banques fédérées. Le siège social était à Berlin.
En 1859, sept ans après la fondation de la première banque coopérative à Delitzsch, on trouvait donc en Allemagne un mouvement parfaitement organisé avec
un nombre de sociétés de crédit déjà fort respectable, puisqu'il s'élevait à 200. La constitution de l'Union générale des sociétés coopératives allemandes ne pouvait qu'accroître le développement.Aussi en 1861 comptaiton 400 banques populaires et l’année suivante 511. IL est intéressant d'examiner les renseignements qu'un certain nombre d’entre elles, la moitié environ, envoyèrent à l'Agence centrale en 1862. Les membres pour 245 sociétés atteignaient le chiffre de 69.202, ce qui fait une moyenne supérieure à 280 actionnaires par banque. Les sociétés avaient ensemble un capital social de 4.498.290 francs et les réserves s’élevaient à près de 500.000 francs. Les sommes reçues en dépôt montaient à 16.313.315 francs. Avec ces ressources, on avait prêté 88.778.680 francs aux associés, ce qui représente plus de quatre fois la somme du fonds social, de la réserve et des dépôts: le même capital avait donc été prêté plus de quatre fois, ce qui cadre parfaitement avec la durée de l’avance qui, en principe, ne devait pas dépasser trois mois. Les bénéfices réalisés sur ces opérations s’élevaient à plus de 400.000 francs (1). Les associés ayant versé un capital de quatre millions et demi environ reçurent donc en moyenne 9 0/0: un pareil dividende peut se passer de tout commentaire. En l’espace de dix ans les banques populaires étaient (1) Tous ces chiffres sont lirés de l'ouvrage de M. Hubert Walleroux, sur les associations coopéralives en France et à l'étranger. Cet auteur
Ya fai Q renroduir 1 n’a fait, du reste, que reproduire les renseignements contenus dans le rapport du bureau central pour l’année 1862,
donc arrivées à des résultats tout à fait concluants, laissant même assez loin derrière eux, la beaucoup plus lente prospérité des distributives anglaises. La coopération telle que la comprenait Schulze, c'est-à-dire dégagée de tout caractère mystique et sentimental, respectueuse des lois économiques et de l'intérêt privé, était donc capable de produire des résultats rapidement appréciables. Le peuple allemand, il est vrai, était particulièrement bien préparé par son passé à toutes espèces d'association, et le besoin de crédit était tellement pressant, que partout, on devait se jeter avidement sur les moyens proposés pour faire parvenir ce crédit à ceux qui le réclamaient ; mais ce qui prouve bien que le système coopératif de Schulze-Delitzsch était pour beaucoup dans Le succès des banques populaires, c'est l'extension, incomparablement plus lente, d'un autre genre de sociétés de crédit, également coopératives, mais basées sur des principes tout différents dont Raiffeisen préconisait l'emploi en Allemagne précisément
à la même époque.
Début des banques'agricoles. — Système coopératif de Raiffeisen (1). — Raiffeisen qui exerçait les fonctions de bourgmestre dans un district rural avait été vivement frappé des effets désastreux du défaut absolu de ressources pour les petits agriculteurs ; il avait compris
(1) Lire à ce sujet P. Leroy-Beaulieu, Traité théorique et pratique d'économie politique, 2° édition, t. IT, p. 607.
que le manque d'argent, venant rendre impossibles pour eux les améliorations les plus nécessaires, était un des principaux facteurs de leur misère. Pour y remédier 1l se dit qu'il fallait recourir à l’action collective, au crédit mutuel, à la coopération. En 1849, il fonde donc à Flammersfeld la première association de crédit agricole. Cette société comprenait une soixantaine de membres el s’intitulait: Société d'Assistance de Flammersfeld pour le Soutien des Cultivateurs Pauvres. Dans l’esprit du fondateur, les associés devaient être de deux sortes: les uns recrutés parmi les personnes aisées, c'étaient eux que Raiffeisen venait de persuader de s’unir pour venir en aide à leurs concitoyens malheureux ; les autres faisant partie de la catégorie des petits paysans qu'il s'agissait de secourir. Une distinction analogue aurait, ilest vrai, pu être faite à propos des banques populaires : certains de leurs actionnaires n'étaient pas dans une situation à avoir besoin de crédit, même momentanément; mais, où la différence apparaît clairement, c'est dans le mobile qui détermine les associés désintéressés dans la question de crédit; Schulze les prend par l'intérêt, il leur montre de jolis bénéfices ; Raiffeisen, lui, ne leur promet rien de semblable ; il ne leur offre pas un placement avantageux, il leur demande seulement de consentir par solidarité, par charité chrétienne à courir les risques de prèts qui pourront bien ne pas être remboursés à l'échéance, sans leur permettre de rien espérer en retour de la responsabilité assu-
mée. [ne s’agit donc plus ici d'une institution économique, d’une entreprise commerciale, mais bien d'une œuvre, comme se plaisent à le dire les partisans de Raïffeisen. Basée sur un principe tout autre, la banque de Flammersfeld différait naturellement sur un très grand nombre de points des banques populaires. Elle s’adressait à un public beaucoup plus restreint, les petits paysans propriélaires ; les sociétés du type Schulze prétendaient venir en aide non seulement aux cullivateurs, mais encore aux artisans, aux commerçants, même à de simples salariés.
L'organisation intérieure non plus n'était pas la même. La Société d'Assistance pour le Soutien des Cultivateurs Pauvres n'avait pas de capital propre ; les associés n'étaient pas des actionnaires, aucun versement ne leur était demandé ; pour faire face aux demandes d’avances, la société était forcée d'emprunter elle-même ; elle obtenait du reste des conditions avantageuses à cause de la responsabilité illimitée des associés et de la présence dans la société d’un certain nombre de personnes aisées. Dans l'esprit de Railfeisen, la banque devait s'efforcer de réduire le plus possible le taux de l’intérêt demandé à l'emprunteur. La différence entre ce taux et celui auquel l'avance avait été faite à la société devait être très minime. Cette différence constituait un bénéfice net pour la banque, car celle-ci n'avait aucuns frais, toutes les fonctionsétant, en principe, rem-
plies gratuitement et par charité pure. Ce profit ne pou-
vait être diminué que par les pertes résultant des créances devenues irrecouvrables ; il n’était d’ailleurs pas destiné à être partagé entre les associés, 11 devait rester à la société, constituer pour elle un capital propre, aumoyen duquel elle pourrait consentir des avances à un taux moins élevé puisqu'elle n’aurait plus d’intérêt à payer ; qui, s’il devenait par trop important servirait à accomplir des travaux d'utilité commune pour le district. Même au cas de dissolution de la société, les membres n'avaient aucun droit sur cette réserve qu'on ne peut mieux comparer qu'au capital indivisible dont nous avons parlé à propos de l'Association Ouvrière de Buchez.Donc.en aucun cas,la banque fondée par Raiïffeisen ne pouvait devenir une source de bénéfices pour les associés.
La société de Flammersfeld se proposait de consentir des avances à longue échéance, un, deux, cinq, dix ans même et plus. ne s’agit pas en effet pour l’emprunteur d'attendre une rentrée, mais de regagner petit à petit la dépense qu'il à faite. Cette durée très longue constituant un danger sérieux, des précautions très grandes étaient prises d'autre part pour atténuer les risques le plus possible. D'abord les associés seuls pouvaient obtenir des avances et on se montrait très difficile pour leur recrutement ; on n’acceptait parmi les petits cultivaleurs, que ceux dont la probité, l'énergie, l’ardeur au travail étaient absolument hors de doute. Pour que le choix des membres püt se faire avec des garanties suf-
fisantes, Raïffeisen voulait que les caisses rurales fussent limitées à un district particulier, à une paroisse même, à la condition que celle-ci fût assez peuplée. De cette façon les associés ne risquaient pas de se tromper dans leur appréciation du postulant ; ils le connaissaient tous Jusque dans sa vie privée puisqu'il habitait le même village. Cette restriction voulue, cette étroite localisa. tion est même un des caractères distinctifs de l'œuvre de Raiïffeisen.
Du reste, au moment d'accorder un crédit demandé, on examinait plus en détail encore les garanties résultant de la personne de l’emprunteur ; on exigeait de celui-ci des explications sur l'emploi qu’il comptait faire de la somme avancée, on voyait si le prêt avait des chances sérieuses de tourner au profit de celui qui le sollicitait, si le bénéfice qui en résulterait probablement, en permettrait le remboursement. En un mot on trouvait ici un caractère inquisitorial qui n'existait pas dans les sociétés du type Schulze.
Il n’est pas nécessaire, je crois, de relever les nombreuses différences qui existent entre les banques populaires et la banque fondée par Raïffeisen : le but qui était de part et d'autre de faire parvenir le crédit à des classes qui en avaient été privées jusqu'alors, el la responsabilité illimitée, la solidarité absolue de tous les membres paraissent être les seuls traits communs ; pour les moyens à employer, les principes opposés des fondateurs font sentir leur influence et il en résulte les
différences plus ou moins profondes dont on a pu se rendre compte au cours de ce rapide examen des deux organisations.
La société de Flammersfeld avait été créée en 1849, c'est-à-dire trois ans avant la banque de Delitzsch. Ce ne fut qu’en 1856, que Raiïffeisen put fonder une seconde association de crédit basée sur les mêmes principes chrétiens, charitables et désintéressés. Pour trouver une troisième banque agricole il faut ensuite attendre huit ans. D'un côté donc, trois sociétés fondées en 13 ans ; de l’autre 511 en 10 ans.
On voit que pendant cette première période de la coopération de crédit en Allemagne, l'avantage appartient, à une très grande différence et sans contestation possible, au système de Schulze-Delitzsch. Or, comme les banques populaires et les banques agricoles avaient le même but, qu'elles faisaient leurs essais dans le même pays, on est forcé de voir la cause de la différence de résultats dans les principes sur lesquels ces sociétés étaient basées. On est ainsi amené à proclamer la supériorité au point de vue pratique de l’organisation tout économique de Schulze, sur l’organisation purement charit le de Raiffeisen, la première étant capable de porter immédiatement remède au malaise qu'il était urgent de faire disparaître, la seconde n’avançant qu'avec une lenteur {rès préjudiciable aux intérêts de ceux qui souffraient.On verra, dans les périodes suivan-
tes, si le jugement qui s’imposait après l'expérience des
dix premières années pouvait ou non être considéré comme définitif.
Sociétés pour l'achat en commun des matières premières, pour la vente en commun. — Sociétés de consommation. — Je n'ai pas voulu séparer l’étude des deux sortes de sociétés de crédit; je dois maintenant revenir à Schulze- Delitzsch et dire quelques mots des autres associations coopératives, dont, on le sait, il préconisait aussi l’emploi. D'abord en 1850, il avait déterminé la création de deux sociétés pour l'achat en commun des matières premières. Peu à peu les associations de cette espèce se répandirent ; après dix ans, il en existait plus de vingt. Elles rendaient aux artisans un véritable service, en les dispensant de passer par l'intermédiaire du négociant en détail. Leur organisation est des plus faciles et leur fonctionnement des plus simples : par exemple plusieurs cordonniers se réunissent pour acheter en commun et en gros les différentes sortes de cuir dont ils ont besoin ; pour leurs acquisitions particulières les associés s'adressent ensuite à la société qui leur vend soit au prix coûtant, soit avec un petit bénéfice qui se répartit d’ailleurs entre eux au prorata de leurs achats. Dans les ventes faites aux membres 6n exige en principe le paiement comptant. Les capitaux nécessaires au fonctionnement de la société sont fournis par les associés ; quand le fonds social n’est pas suffisant l’association emprunte ; on lui fait d'autant plus volontiers des
avances que lé principe de responsabilité illimitée de tous les associés rend les risques presque nuls.
A côté des sociétés qui ont pour objet les achats en commun, il yen a d’autres qui se proposent la vente en commun des produits manufacturés par chacun des associés. Celles-ci sont du reste moins nombreuses que les précédentes ; elles s'adressent à un public beaucoup plus restreint, ce qui explique le peu d'extension qu’elles ont prise. La société tient une espèce de magasin où les associés apportent le produit de leur industrie. La collectivité peut supporter, pour le local et le personnel chargé de la vente, des frais que les artisans isolés ne pourraient pas se permettre ; elle se contente de prélever un tantième pour cent du prix de vente ; celui-ci,et c'est un détail bizarre, est parfois déterminé par des agents de la société dits taxateurs ; parfois c'est l’associé vendeur qui le fixe lui-même. En général, la société consent des avances sur les objets déposés, elle pratique ce que nous appellerions le warrantage. Le plus souvent elle réalise des bénéfices, les gains sont alors distribués entre les associés au prorata de leurs apports SOCIAUX.
Enfin l’Allemagne comptait aux environs de l’année 1863 quelques sociétés de consommation, très peu nombreuses celles-ci et très peu importantes. Leur apparition tardive, la première date paraît-il de 1860, semble étrange dans un pays où on a un penchant marqué pour l'association et où on devait connaître depuis longtemps
les beaux résultats des sociétés de consommation anglaises. On dirait d’ailleurs que les allemands n'ont pas compris l'économie du système de Rochdale, car ils laissent de côté certaines des règles qui contribuèrent le plus à l'extension des distributives ; ainsi leurs très rares sociétés ne vendent qu'aux seuls associés, elles n'admettent pas le public dans leur magasin, ce qui les empêche de faire de grandes affaires et de recruter facilement de nouveaux adhérents. On ne sera donc pas surpris de ne pas voir de ce côté un élan semblable à celui que j'ai signalé à propos du crédit populaire. Schulze du reste ne poussait pas beaucoup dans cette voie ; il croyait que la coopération appliquée à la consommation présentait des difficultés particulières. Il ne se rendait pas compte que les obstacles Les plus sérieux : la vente aux seuls associés d’une part, et de l’autre la solidarité complète de tous les membres, qui ne présentait ici aucune espèce d'avantage, provenaient uniquement d’une organisation défectueuse et qu’il suffirait
de copier les distributives anglaises pour les faire disparaitre.
J'insiste encore, en terminant cette étude de la première période de la coopération en Allemagne, sur la classe sociale qu'elle a la prétention de régénérer. Plus encore que les sociétés de crédit, Les associations pour l'achat des matières premières ou la vente des produits manufacturés s'adressent à des non-salariés, à des pe-
lites gens qui se passent de l'intermédiaire du patron ; quant aux sociétés de consommation, qui visent du reste non les seuls salariés mais toutes les personnes indislinctement qui doivent calculer dans la dépense, elles n'ont, on l’a vu, aucune importance. Les sociétés coopératives allemandes ne se proposent donc pas de lutter pour l’affranchissement des classes laborieuses et la disparition du salariat, ce qui était l'objectif des promoteurs des mouvements français et anglais. Or tandis que les sociétés de production ne parvenaient pas à s'organiser, en France ; que les distributives anglaises, après avoir réussi matériellement, oubliaient leur but primitif et ne songeaient plus qu’à réaliser de gros bénéfices, au plus grand profit, je le reconnais volontiers, des salariés eux-mêmes ; les banques populaires atteignaïent facilement et rapidement le but qu’elles se proposaient et mettaient le crédit à la portée de tous.N’estce pas que, seules, elles poursuivaient par des moyens véritablement pratiques la réalisation d’un plan où l’utopie et le rêve ne tenaient pas la plus petite place ?
France.
Tandis que la coopération prenait en Angleterre et en Allemagne l'importance qu’on vient de voir, en France, elle se tenait prudemment dans l'ombre par crainte d’un pouvoir qui se montrait d’une excessive sévérité pour ceux qui avaient le malheur de lui déplaire.
On à vu que le 2 décembre avait été Le signal d’une débâcle aussi piteuse que le succès, en 1848, avait été brillant, et on peut être assuré que toutes les personnes coupables de s'être associées pour gagner davantage, ou réaliser des économies sur leurs dépenses, avaient quelque raison de ne pas se montrer. Personnellement l’empereur n’était pourtant pas ennemi de l'association, ni de la coopération. On a souvent cité de lui cette parole: « La classe ouvrière est sans organisation et sans liens, sans droits et sans avenir ; il faut lui donner des droits et un avenir et la relever à ses veux par l’association, l'éducation. » Au moment où il parlait de la sorte, Napoléon n’était encore que prétendant et son arrivée au pouvoir eût été bien capable de changer sa manière de voir ; mais l’empereur conserva toujours les idées qu'il s'était faites sur la question sociale et tout semble prouver que la coopération cadrait parfaitement avec elles. {l était donc porté à favoriser plutôt qu'à combattre le mouvement de 1848, mais la politique vint contrarier son penchant. Le parti qui l'avait soutenu était le parti de l’ordre, celui qui s'était ému de la révolution qu'on venait de traverser et qui voulait en finir avec toutes ces doctrines nouvelles pour lesquelles il éprouvait une frayeur instinctive. En élevant à la présidence Louis Napoléon et en le laissant plus tard usurper le titre d’empereur, il lui avait en quelque sorte donné mandat de couper court à toutes les aventures dans lesquelles on s'était lancé el au premier plan des-
quelles se trouvait, bien en vue, l’Association Ouvrière. Tout le pays demandait qu’on rétablit l’ordre ; pouvaiton favoriser une institution qui ne devait produire que « l'anarchie dans l’industrie »? En face de la volonté générale, l'empereur ne pouvait que faire taire ses sympathies personnelles et laisser agir les fonctionnaires de tous ordres qui, eux, ne ménagèrent pas les associations suspectes. Celles qui ne disparurent pas, ai-je dit, se dissimulèrent de leur mieux et vécurent dans l'ombre, si bien que le mouvement coopératif n'existait pour ainsi dire plus : les sociétés survivantes ne se distinguaient plus des entreprises ordinaires par aucun signe extérieur.
La transformation devint du reste de plus en plus complète. Les dispositions des associés se modifièrent peu à peu ; leur confiance dans l’évolution sociale qu'ils devaient amener, dans l’affranchissement des classes salariées, disparut. Ils avaient commencé par rayer le mot fraternelle qui, au début, était inséparable des mots Association Ouvrière ; ils finirent par abandonner le rêve d’une fraternité touchante, réunissant tous les membres de la classe ouvrière. Ne leur parlez plus du capital inaliénable et indivisible sur lequelils fondaient naguère les plus belles espérances, ils ne vous comprendraient plus ; ils sont devenus plus pratiques, ils ne visent plus à l'émancipation de leurs frères en salariat, ils travaillent pour eux et pour leurs enfants ; c’est peut-
être un but moins noble, c'est à coup sûr plus naturel.
C’est encore une fois l'intérêt privé qui fait son apparition parmi ceux qui prétendaient ne plus se laisser guider par lui.
La société en nom collectif fit place de tous côtés à la société en commandite. Le gérant fut dès lors seul responsable sur tous ses biens, mais il eut une situation prépondérante ; il devint en fait le supérieur des simples associés ; ceux-ci ne sont déjà plus pleinement indépendants, ils ont devant eux une sorte de patron ; ils l'ont choisi, c'est vrai, mais est-il pour cela moins autoritaire ? Le gérant de la société des menuisiers en fauteuils déclare à un Allemand, le professeur Huber de Berlin, qui faisait une enquête sur les associations ouvrières, que Les Français ont besoin d’une forte autorité, Je songe d'autant moins à le blâmer de cette déclaration que je partage absolument son opinion ; mais Je ne peux m'empêcher de penser que Les associés avaient rêvé très probablement une direction douce et paternelle.
Certaines associations allèrent plus loin encore ; l’intérêt privé s'y développa tellement qu’il alla jusqu'à leur faire perdre le caractère coopératif. Ces sociétés se transformèrent en entreprises commerciales pures et simples. Les associés devinrent de véritables patrons. Au lieu d'ouvrir leurs rangs à de nouveaux membres lorsqu'ils ne parvinrent plus à faire seuls tout le travail, ils prirent des auxiliaires auxquels ils attribuèrent un simple salaire. Ils s'étaient unis pour faire la guerre au
salariat, mais la prospérité était venue changer tous L. — 9
leurs plans ; tant qu'ils n'avaient rien eu devant eux, ils avaient consenti à parlager ; maintenant qu'ils avaient gagné quelque argent, qu'ils s'étaient fait une situation, ils entendaient bien conserver les avantages acquis. Tel fut le cas des lunettiers, des menuisiers en bâtiments et des menuisiers en voitures. J'ai noté une déviation analogue pour une société de fondeurs en Angleterre et pour les sociétés de Rochdale et d’Oldham.
L'Association Ouvrière semblait donc être de plus en plus, une illusion abandonnée ; ceux qui avaient été ses partisans les plus convaincus, se taisaient ; l'expérience, surtout celle qui s'était continuée dans l’ombre après 1852, avait bien été de nature à leur prouver leur erreur. Les travaux que le vicomte Lemercier et le professeur Huber publièrent sur cette question, aux environs de l’année 1857, ne purent ouvrir à nouveau un débat sur lequel l'opinion publique semblait définitivement fixée.
Seuls, certains ouvriers continuaient à voir dans l’associalion le remède à tous les maux, le véritable et unique moyen de salut. Ils fondèrent même quelques rares sociétés : une à Villefranche en 1856, trois à Paris, Tarare et Toulouse en 1858, une à Paris en 1859, une à Marseille en 1860, enfin une à Montpellier en 1862 : en moyenne une société par an ; on voit que s’il n'était pas complètement anéanti, le mouvement était au moins bien enrayé. Pourtant, ces fondations, pour êlre exceptionnelles, n’en étaient pas moins une preuve
que l’idée persistait parmi les travailleurs. Ceux-ci ne savaient pas se résoudre à dissiper le rêve séduisant qu'ils avaient fait, à chasser de leur imagination, l’image du tableau trompeur qu'on avait eu l’imprudence de faire passer devant leurs yeux. On pouvait toutefois se demander jusqu'à quel point ils restaient attachés à l'Association Ouvrière ; d'eux-mêmes, ils répondirent à cette question dans des documents sur la nature desquels il faut que je donne quelques explications.
Les ouvriers des différents corps de métiers de Paris avaient envoyé à l'exposition universelle de Londres, en 1862, des délégués auxquels l’empereur avait même accordé une subvention. A leur retour ces délégués avaient dû publier des rapports; or, ces rapports ne sont qu'un long plaidoyer en faveur de l'Association Ouvrière. On y lit en effet que l'association de production va procurer aux travailleurs non seulement la sécurité complète, « mais encore le bien-être et la richesse » ; qu’elle va assurer l'indépendance universelle ; qu'elle est la seule « organisation en rapport avec les besoins nés de la marche progressive des temps et les idées de progrès de notre siècle (1) ». On espère donc plus que jamais que l'Association Ouvrière va opérer des miracles.
Leurs illusions, les délégués les communiquent naturellement à leurs camarades et voilà encore toute la elasse ouvrière parisienne occupée à faire des projets
(1) Rapport de Chaliers.
insensés, à bâtir de nouveaux châteaux en Espagne. Avaient-ils donc tous oublié l'expérience tentée ? Nullement ; ils déclarent qu'on s'y est mal pris une première fois, qu'il faut recommencer et faire mieux ; que le succès ne peut manquer de se produire. Du reste, tout le mouvement de 1848 était réduit maintenant dans leur esprit à quelques essais infructueux sur le résultat desquels on ne pouvait raisonnablement pas se baser pour condamner tout le système. Les conditions alors n'étaient pas favorables. L’étaient-elles davantage en 1862? II leur aurait été difficile de le prouver ; mais ils croyaient ingénument que les difficultés contre lesquelles étaient venus se heurter les premiers coopérateurs, s’effaceraient d’elles-mêmes devant eux, et ils demandaient au pouvoir, toujours dans les mêmes rapports, de leur permettre de tenter une seconde expérience. Plusieurs allaient même plus loin, ils demandaient des subsides : le résultat déplorable du prêt de trois millions n'avait pas été capable de leur ouvrir les yeux sur le danger qu'il y a toujours pour les associaions à se procurer trop facilement des capitaux.
QUATRIÈME PÉRIODE (1863 à 1880).
France.
Mouvement de 1863.— Les banques de propagande (1). — Tandis que les ouvriers parisiens commençaient à se remuer pour l’idée qui, après avoir sommeillé pendantdix années, se réveillait enfin de sa longue torpeur, un économiste inconnu jusqu'alors, J.-P. Beluze, entreprit une nouvelle campagne en faveur de l’association, Il voulait lui susciter de nouveaux partisans parmi ceux qui, dans la classe aisée, sont toujours à l'affût de perfectionnements à apporter à notre organisation sociale. Au début de l'année 1863, il fait paraître un ouvrage : Les associalions conséquences du progrès où il prétend démontrer que les sociétés coopératives de production sont parfaitement pratiques. Pour faire cette preuve, il dresse le tableau des associations existant alors et constate que beaucoup d'entre elles sont en état de prospérilé. Il en conclut que si au lieu de les poursuivre, on les favorisait, si on les mettait dans de bonnes conditions de fonctionnement, on arriverait bien certainement à leur donner toute l'extension dési-
(4) Hubert Valleroux, Les associutions coopératives en France et à l'étranger, p. 120.
rable. Pour cela, il ne demande pas le concours de l'Etat, ilne réclame ni argent, ni lois de faveur, il veut seulement la liberté d'action. C’est à l'initiative indiduelle de faciliter la création des sociétés de production ; il suffira pour cela d'organiser des sociétés de crédit au travail dont il donne le plan et qui seront le centre d’un nouveau mouvement.
Ces associations de crédit ne devaient, du reste, ressembler en rien aux banques populaires de Schulze ni aux banques agricoles de Raïffeisen. Beluze à un plan absolument différent de celui des deux innovateurs allemands ; les banques doivent d’abord faciliter par des avances la création de sociétés de production, ce qui est absolument contraire aux idées de Schulze, qui défend à ses sociétés de crédit les opérations de ce genre ; elles doivent servir de comptoirs d’escompte aux associations ouvrières, ce qui ne rentre pas non plus dans les idées des fondateurs du crédit populaire allemand. Enfin, et c'est encore une différence, elles doivent venir en aide, en leur avançant des capitaux, à de petites associations de crédit qui, elles, ressembleraient assez bien aux banques allemandes ; sous ce rapport elles Joueraient un peu le rèle du Comptoir central des associations allemandes.
Beluze avait, du reste, parfaitement choisi son temps ; au moment où il faisait paraitre son ouvrage, l'empire venait de commencer son évolution libérale ; le gouvernement baissait le (on, il devait mitiger une autorité
jusqu'alors sans limites. Il se sentait en présence d’un peuple fatigué de l'oppression et décidé à se servir du suffrage universel pour obtenir certaines modifications, -cerlaines garanties. Les élections de 1863, en envoyant au parlement un certain nombre de candidats de l'opposition, lui avaient fait ouvrir les yeux. Le pouvoir vit donc, Je dirais presque avec plaisir, les esprits se détourner un peu de la politique pour s'occuper des questions ouvrières, il se montra plutôt favorable à un mouvement qu'il considérait comme un dérivatif pour l'activité intellectuelle du peuple, et c'estainsi que sur ce point la liberté de la parole et de la presse devint en fait plus grande. On laissa défendre des théories qüe leurs auteurs n'auraient pas seulement osé exprimer quelques années auparavant. On était entré dans une ère nouvelle. Celte évolution naturellement ne fut pas l’œuvre d’un seul jour. Le gouvernement ne pouvait pas faire volte-face én un instant; la tolérance s'accentua peu à peu et la confiance suivit une progression analogue. On commença par publier en France le compte rendu des réunions que les économistes français et autres avaient organisées à l'étranger, à Bruxelles et à Gand, et c’est ainsi que se répandit chez nous le bruit des résultats fabuleux obtenus en Angleterre et en Allemagne par les sociétés coopératives. On osa ensuite songer à fonder des associations. |
On voulut d'abord donner à l'ouvrage de Beluze la
conelusion qui lui convenait, en établissant la banque
dont il avait exposé le mécanisme. Cet essai d’une société destinée à apporter aux associations ouvrières les bienfaits du crédit, qui sans cela leur auraient fait défaut, ne fut pas tenté par un parti politique ou économique, mais par une collection de personnes animées de sentiments philanthropiques et désireuses d’améliorer la condition des travailleurs. Ainsi on rencontre côte à côte parmi les sociétaires, Louis Blane, Clémenceau, Casimir Périer, Naquet, Augustin Cochin, Michel Bakounine et Arnaud de l'Ariège. Toutes Les doctrines sociales et politiques semblent avoir des représentants parmi les fondateurs.
Qu'était-ce exactement que celte banque du Crédit au travail ? Surtout quel était son but ?
Elle se proposait en premier lieu, je l'ai dit déjà, d'apporter aux travailleurs associés, un concours pécuniaire ; elle voulait leur faciliter l'association en mettant à leur disposition les fonds dont ils auraient besoin. Elle devait du reste ne s'engager qu'à bon escient, demander aux associés la preuve d’une énergie capable de faire augurer favorablement du résultat. Pour cela elle : avait posé en principe qu’elle ne consentirait aucune avance aux associations dans lesquelles l'apport fourni par les associés eux-mêmes ne lui semblerait pas suffisant. Les ouvriers qui voulaient s'associer et qui n’avaient encore devant eux aucune ressource, devaient donc commencer par épargner. Ils montreraient par là qu'ils savaient faire des sacrifices pour arriver au résul-
FRANCE 137 tat qu'ils désiraient et pourraient alors, mais alors seulement, obtenir de la banque le complément qui leur était nécessaire pour commencer leurs opérations. C'était là une sage précaution ; cette garantie exigée des associés devait aider au succès de leur société et empèêcher en même temps la caisse du Crédit au travail de gaspiller en un instant les capitaux, modestes d’ailleurs, dont elle pouvait disposer. La banque avait encore pour but l’escompte des valeurs créées ou endossées par les associations ouvrières ; elle leur rendait sous ce rapport un véritable service, car les banquiers ordinaires refusaient souvent, par défiance, de faire cetescompte. Elle se proposait aussi d'alimenter la caisse de petites associations de crédit mutuel. Enfin, et ce n’était pas dans l'esprit des fondateurs Le côté le moins important de l'œuvre, elle voulait éclairer les ouvriers, leur donner des conseils, les guider, leur servir en quelque sorte d'agence de renseignements. Elle organisa pour cela le comité des Seize, composé en grande partie d'avocats et qui se tenait toujours à la disposition des travailleurs pour leur donner surtout les indications juridiques dont ils avaient besoin pour rédiger les statuts des sociétés qu'ils voulaient fonder.
On était parvenu à réunir un capital de 20.000 francs dont 4.000 versés, et c'est avec ces ressources qu'on débuta. La banque avait adopté la forme des sociétés en commandite simple, avec responsabilité illimitée du gérant : celui-ci n’élait autre que Beluze, l'inventeur du système qui allait maintenant faire ses preuves.
La nouvelle entreprise rencontra immédiatement des sympathies nombreuses, surtout dans la presse ; plusieurs journaux se chargèrent de la faire connaître. LeJournal des Débats, en particulier, publia sur la question une série d'articles très intéressants de M. Horn, un hongrois réfugié en France qui contribua dans une large mesure au développement du mouvement coopératif et qui, même, faisait partie de la banque du Crédit au travail. Tout le bruit fait autour de la coopération devait augmenter le nombre de ses partisans ; aussi en quelques mois le capital de la banque du travail était déjà triplé et Le chiffre des associés plus que doublé.
La banque, trouvant probablement encore que l’idée nouvelle ne se propageait pas assez rapidement, que les expériences tardaient à se produire, entreprit la publication d’un Journal: l’Associalion, destiné à faire connaître la coopération à ceux à qui elle pouvait rendre des services: Ceci se passait en 1864. La même année, un certain nombre d’économistes se rattachant presque tous à l’école libérale, parmi lesquels il faut citer : Horn, le comte d'Haussonville, Casimir Périer, Léon Say et Jules Simon, se réunirent pour étudier ensemble certaines institutions sociales, au premier rang desquelles se trouvait la coopération. Le résultat de ces conférences intimes fut une brochure de Casimir Périer sur les sociétés de coopération, dans laquelle le grand homme d'État déclarait que les sociétés coopératives
sont « contre les erreurs et les périls du socialisme, le
plus sûr et le plus généreux des remèdes ».Jusqu’alors on s'était, au contraire, figuré généralement que la coopération n’était ni plus ni moins qu'une doctrine socialiste et cela lui avait mème valu de nombreux ennemis. Voici qu'on la présente comme une barrière à opposer aux flots envahissants du socialisme ; ce ne sont plus les détracteurs, ce sont les défenseurs de la société actuelle qui en préconisent l’emploi. Le changement est assez remarquable pour être noté; il n’empêcha pas d’ailleurs les autres écoles économiques de continuer à fonder les plus grandes espérances sur la coopération. Celle-ci recrutait donc des partisans de tous côtés et Le mouvement s'accentuait de plus en plus. De Paris, il passa dans la province ; en 1865, on fonda à Lyon une banque analogue à la société du Crédit au travail de Paris, bientôt ce fut le tour de Lille et de Saint-Etienne. A Valence, l’Universelle entreprit des opérations du même genre.
Puis le Crédit au travail ne parut plus suffisant pour Paris; un autre groupe,à la tête duquel se trouvait Léon Say, fonda la Caisse d’escompte des associations populaires, au capital de cent mille francs doublé déjà la seconde année, c'est-à-dire en 1866. Le but,toujours le même, était de propager et de soutenir les sociétés coopératives. Enfin, l’année 1866 vit la fondation de la Caisse d’escompte des sociétés coopératives qui débuta avec un capital d’un million dont la moitié avait été donnée par l’empereur lui-même.
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140 QUATRIÈNE PÉRIODE
Avant d'examiner quels furent les résultats de toute cette propagande, je dois signaler un changement important qui, depuis 1860, s'était produit dans l'esprit des amis de l'association. On à vu que Buchez et ses disciples, les rédacteurs de l'Atelier et en général tous les partisans de l'Association Ouvrière prèchaient le désintéressement aux salariés : ils voulaient les persuader de travailler non pour eux personnellement, mais pour l’affranchissement de toute la elasse laborieuse, pour l'amélioralion de la condition des ouvriers, en général. Ils comptaient beaucoup sur les sentiments de fraternité qui doivent exister, semble-t-il, entre personnes qui ont les mêmes souffrances et les mèmes besoins. Leur système donnait aux efforts individuels un but fort louable, un idéal très élevé, je le reconnais encore une fois et très volontiers, maisil faisait trop complètement abstraction de la nature humaine, qui, si elle ne prèehe pas l'égoisme, comme on le répète très souvent, mais à tort, porte cependant chaque homme à se préférer, lui, ses enfants, sa famille, à une foule de personnes ineonnues, faisant par là de l'intérêt privé la loi économique de l'activité productrice humaine. On à beau dire et beau faire, on n'empèchera pas la grande majorité des ouvriers de vouloir travailler pour eux, non pour la classe ouvrière en général. Les collectivistes consentent-ils à partager leurs biens mème entre eux ? Le désintéressement, je le répète, est en soi bien préférable: nécessairement il est le fait d'une infime minorité. Il y
a là un fait; on peut le regretter, on doit le constater. Pour redresser la nature humaine, comme Buchez espérait le faire, avec l’aide de la religion, et à supposer que ce fût possible, il faudrait naturellement de très longues années. Si donc on veut trouver un remède immédiat à la situation des salariés, on doit le chercher ailleurs que dans des entreprises à base de dévouement.
C'est probablement un raisonnement de ce genre que se tinrent les hommes de 1863, car ils ne parlent plus de désintéressement. Ils présentent les sociétés coopératives (c’est le terme qui a remplacé les mots Association Ouvrière) non plus comme le moyen de grouper les sacrifices individuels qui assureront l’indëpendance aux salariés, l’aisance à tous les travailleurs, mais comme devant accroître les gains de chacun. On ne demande plus d'efforts pour autrui, on ne parle seulement pas du capital inaliénable et indivisible, on montre au contraire l'association de production comme un procédé qui permettra à l’ouvrier de toucher ce qu’on appelle le produit intégral de son travail. C’est la morale de l'intérêt, purement et simplement. Elle est moins belle, assurément, mais elle est moins trompeuse, et quand on trouve le moyen d'identifier l'intérêt personnel . avec l'intérêt général, comme dans les sociétés de consommation, on arrive à des résultats vraiment grands.
Le journal publié par la banque du Crédit au travail, l'Association, qui plus tard devint la Coopération, est absolument dans ces nouvelles idées; il s'efforce de dé-
montrer aux travailleurs qu'il est de leur intérêt de s'associer entre eux pour se passer de l’entrépreneur, du commercant, du banquier.
Ceci dit sur la tendance nouvelle, je reviens au mouvement déterminé par les banques de propagande et je constate qu'il est parfaitement lancé. Le Crédit au travail donna d’abord de l'essor à une branche de la coopération encore inconnue en France en 1852, je veux parler des sociétés de crédit mutuel. La première avait été fondée en 1857 sous le nom de Banque de la solidarité commerciale ; elle se cachait avec le plus grand soin ; les réunions des sociétaires avaient lieu dans les champs ou dans les bois, car l'hostilité du pouvoir n’était pas douteuse. Le gouvernement impérial étant devenu plus libéral, les fondations de ce genre se multiplièrent, mettant le crédit à la portée des ouvriers. Le but est donc le même que dans les banques du peuple : ce sont des travailleurs qui mettent en commun leurs économies, ceux qui n’ont pas les ressources suffisantes s'engagent à verser des cotisations périodiques jusqu’à ce qu'ils soient arrivés à constituer l'apport fixé par les statuts. Le capital ainsi réuni sert à faire des avances aux membres qui se trouvent dans un état de gène momentané.
Il faut noter toutefois de très sensibles différences avec les sociétés allemandes : d’abord un grand nombre de sociétés de crédit françaises sont composées - presque exclusivement de salariés, elles se compren-
nent donc moins bien, les salariés ayant moins besoin de crédit que les artisans ou les petits agriculteurs et, par suite, elles ont une utilité incontestablement moins grande. En second lieu elles n’adoptent pas le principe de la solidarité entre tous les membres auquel Schulze attribuait tout le succès. Aussi nos sociétés de crédit mutuel n’étaient-elles pas de nature à inspirer aux capitalistes une confiance analogue à celle que la responsabilité illimitée de tous les membres n’aurait pas manqué d'engendrer. Que faire alors? Se contenter d'employer le capital social? C'était se résoudre à n'avoir qu’une action bien faible ; mais la banque du Crédit au travail, qui du reste avait été fondée pour cela, leur vintren aide. Quand les demandes d'emprunt dépassaient les capitaux disponibles, elle leur avançait les sommes dont elles avaient besoin à des conditions incomparablement moins onéreuses que celles qui auraient été faites par les maisons-de banque ordinaires.
Si les banques de propagande se bornèrent à faciliter les opérations des sociétés de crédit mutuel, elles contribuèrent à la fondation de nombreuses sociétés de production et de consommation. Sur ce point il ya une distinction assez étrange à établir. Les associations de propagande parisiennes poussèrent en général à la création de sociétés de production ; celles qui s'étaient établies en province s'occupèrent au contraire à peu près exclusivement de consommation. La différence provient de ce que le peuple de Paris a toujours eu une :
prédilection marquée pour les associations de travail, landis que, dans le reste du pays, on n’avait en elles qu'une confiance restreinte ; elle provient en second lieu et surtout de ce que les conditions sont beaucoup plus favorables à Paris qu’en province pour les sociétés de production, tandis que c’est l'inverse en ce qui concerne les sociétés de consommation. Il y a en effet à Paris une foule d'industries, l'ébénisterie, la bi- Jouterie,la carrosserie, par exemple, pour lesquelles l'association des ouvriers est particulièrement facile; en province au contraire il y a surtout les industries minière, métallurgique, textile et bien d’autres qui par les capitaux énormes qu'elles demandent et les connaissances techniques et commerciales très étendues qu'elles exigent des directeurs, sont très difficilement accessibles aux simples travailleurs. Par contre, dans une capitale où on vit entassés les uns sur les autres sans seulement connaître ses voisins, on trouve bien moyen de s'associer avec quelques camarades d'atelier, mais on parviendrait difficilement à former une société à personnel nombreux, comme les sociétés de consommation ; tandis qu’en province, tout le monde se connaissant, les associations de ce genre sont relativement faciles. Du reste, à Paris, c’étaient des écrivains et des économistes qui étaient à la tête du mouvement coopéralif el ils attachaient, pour la plupart, une importance . prépondérante à la coopération de production, dont les résultats leur semblaient devoir être plus complets que
ceux de la coopération de consommation; ils ne voyaient en quelque sorte autour d’eux que des industries moyennes, n’exigeant le plus souvent qu'un petit nombre d'ouvriers et dans tous les cas des capitaux relativement peu importants. En province au contraire, le mouvement n'avait pas la même unité, ni une organisation aussi perfectionnée ; on ne trouvait pas de journaux ni d’orateurs chargés de publier continuellement les bienfaits de l’association pour le travail. Les sociétés qui se formaient étaient dues le plus souvent à l'initiative d’un bourgeois rompu à la pratique des affaires, qui, ayant connaissance de ce qui s'était passé en Angleterre, voyait dans la société de consommation un moyen facile de rendre service aux travailleurs, ou de faire baisser les prétentions exagérées des détaillants, mais qui n’aurait jamais voulu se lancer dans la coopération de production. Bref, le fait est constant, grâce aux subsides, aux conseils et: à la réclame de la banque du Crédit au travail et des deux autres caisses d’escompte fondées en 1865 et en 1866, on vit de nombreuses sociétés de production se constituer à Paris ; il s’en créait aussi à Lyon et dans quelques autres localités. D'autre part, en province le nombre des sociétés de consommation augmentait de jour en jour; les boulangeries surtout réussissaient parfaitement. L’ère de liberté était ouverte depuis quelques années à peine et on se trouvait déjà en présence d’une quantité très respectable d'associations
coopéralives. | : L. — 10
Changement de la législation sur les sociélés coopéralives. — L'enquête de 1866. — Quand je parle de liberté, je veux dire seulement que le temps des tracasseries ridicules était passé; mais la liberté légale n'existait pas encore. Le moment semblait enfin venu de faire succéder à la situation, mal définie au point de vue du droit, des sociétés coopératives, une situation nette pleinement conforme à la liberté et à la justice. Le premier mouvement du pouvoir en présence de ces sociétés qu'il ne voulait plus poursuivre et dont il avait à régler le sort fut pourtant encore un mouvement de défiance. Le projet de loi qui fut d’abord rédigé sur les associations ouvrières, soumettait ces sociétés à des formalités gènantes : au début dépôt des statuts, tous les ans dépôt d'états de situation indiquant le chiffre des associés et
’élat des affaires ; mais ce projet ne fut même pas discuté.
Un peu plus tard l’empereur fit introduire dans le projet de loi sur les sociétés commerciales, que le conseil d'État était occupé à rédiger, un titre spécial aux sociétés coopératives. Il voulait doter celles-ci d’une législation de faveur, et pour cela le conseil d'État s’évertuait à définir les associations qui rentreraient dans la catégorie privilégiée, tâche dont il se tirait du reste fort mal, quand un certain nombre des sociétés intéressées ayant eu connaissance des vues du pouvoir fit paraître dans Association du mois de mars 1855 une lettre signée de 48 gérants de sociétés ouvrières et protes-
tant contre le dessein du gouvernement.Les travailleurs associés déclaraient ne pas vouloir d’une législation d’exception,ils préféraient conserver leur situation actuelle ; toutefois ils auraient vu avec plaisir que, tout en les laissant dans le droit commun, une loi nouvelle vint élargir la législation existante, C’est tout ce qu'ils demandaient, ils ne voulaient rien de plus, ils n'entendaient à aucun prix être classés dans une catégorie à part.
Le gouvernement impérial ne s'attendait pas à voir les travailleurs repousser la faveur qu'il avait songé leur faire. La publication de cette lettre changeait tous ses plans. Que faire maintenant pour être agréable aux coopérateurs ? pour favoriser les associations ouvrières? en quels termes, dans quel sens rédiger un nouveau projet de loi? C’étaient autant de questions embarrassantes. L'empereur pensa que le meilleur moyen de faire d'utile besogne était de consulter les intéressés eux-mêmes pour se rendre compte de leurs désirs ; et c'est ainsi qu'il fut décidé qu'une enquête serait faite sur les sociétés coopératives par une commission choisie dans le conseil d'État et présidée par Rouher, ministre d'État.
La commission, d'accord avec le pouvoir, prit de grandes précautions pour que cette enquête fût vraiment instructive ; elle s’adressa pour cela aux personnes qui s'étaient acquis un nom dans lemouvement coopératif soit par leurs écrits, soit par les fondations auxquelles ils avaient contribué ; c’élait ainsi seulement qu’on
pouvait arriver à un résultat sérieux. Un questionnaire fut dressé et envoyé d'avance aux 43 personnes, environ moitié gérants et moitié économistes, qui devaient être entendues. On laissa du reste tous les déposants s'exprimer avec une entière liberté; on supporta, ce qui était alors une véritable nouveauté, toutes Les critiques dirigées contre l’administration ; on laissa Les associés se plaindre de la police et des tribunaux : c’est la meilleure preuve qu’on puisse donner de la ferme volonté du pouvoir d’élucider la question.
Le président Rouher ne tarda pas du reste à se faire remarquer par son enthousiasme irréfléchi pour la coopération, surtout de production. Il ne se gène pas, par exemple, pour prétendre que la différence entre le travail salarié et le travail en coopération est, non pas de dix pour cent comme le déclare un déposant, grand industriel, bien placé pour avoir une opinion raisonnée et dont l'affirmation semble pourtant déjà exagérée, mais bien de trente-trois pour cent.
L'enquête eut pour premier résultat de montrer tout ce qu'on espérait de la coopération ; elle permit aussi de juger de la consistance du mouvement. En présence d'un courant aussi fort et des effets salutaires que l’opinion générale attendait des entreprises nouvelles, le pouvoir ne pouvait que prendre des décisions favorables ; il comptait par là, sinon s’en rendre maitre, du moins le diriger dans une certaine mesure. C’est alors, en effet, qu'il contribua à la création de la Caisse d’es-
compte des sociétés coopératives sur laquelle je n’ai pas à revenir. Quant à la législation à donner aux associations, ce qui était le but principal des recherches, l’enquête prouva que la lettre parue dans l'Association était conforme aux vœux de la grande majorité des coopérateurs. L'idée d’une loi d'exception était partout rejetée. De son côté le gouvernement comprenait, maintenant, que la question avait été sérieusement étudiée, qu'on s'était rendu compte de la variété des formes revôtues par la coopération, la difficulté presque insurmontable qu'il ÿ aurait à définir convenablement les associations privilégiées. Le vœu général était qu'on laissàt les sociétés coopératives dans le droit commun, en donnant à celui-ci une tournure plus libérale. On se plaignait moins de la loi civile existante que des investigations de la police et de l'administration ; c’étaient elles qu'on aurait voulu voir cesser ; sur ce point surtout on demandait une situation légale bien définie. Mais c'était aller plus loin que ne le voulait le gouvernement impérial, c'était sortir du domaine économique qu'il avait abandonné aux discussions et aux polémiques pour entrer dans le domaine politique, et dans celui-là, il était décidé à ne pas faire les mêmes concessions. En réalité c'était demander la liberté de réunion et la liberté de la presse à un pouvoir qui offrait seulement de modifier la loi sur les sociétés commerciales. Le gouvernement fit tout simplement la sourde oreille ; il se contenta de faire rédiger à nouveau et dans le sens indiqué par les
coopérateurs, le titre du projet de loi sur les soctétés de commerce qui avait trait aux sociétés coopératives. Célait se rendre ainsi aux vœux de la Chambre de commerce de Lyon qui avait été chargée dans le même temps de faire une enquête analogue, dans cette ville, où la coopération de consommation principalement, avait acquis en quelques années une réelle importance. Les conclusions de cette enquête sont moins enthousiastes ; on sent qu’elles ont été rédigées par des personnes auxquelles la pratique des affaires a laissé peu d'illusions sur l'issue probable du mouvement et sur le caractère hypothétique des bienfaits qu’il devait produire. Ces conclusions pourtant sont favorables aussi à la liberté. La Chambre de commerce demande que les associations coopératives puissent se développer aussi librement que possible. Si elles produisent, continue le rapport, les résultats qu'on en attend, tout le monde s’en félicitera ; si, au contraire, il doit y avoir des métomptes et des échecs, il est bon qu'ils ne soient impucables qu'aux associés eux-mêmes et non aux obstacles qu'ils ont rencontrés. La commission d'enquête de Paris demande la liberté parce qu’elle est convaincue que la coopération tiendra ses promesses. La Chambre de commerce de Lyon demande aussi la liberté, mais parce qu’elle désire qu'on puisse dire après la défaite : « Vous voyez bien que la coopération est un leurre ; on a enlevé toutes les entraves dont vous vous plaigniez et
le résultat n’a pas encore pu être atteint; vous n’accu-
serez plus le pouvoir cette fois, il vous était favorable ; vous êtes donc forcés de reconnaître l'impuissance du moyen dont vous attendiez de si beaux effets.
Le gouvernement impérial fit done, je le répète, insérer dans le projet de Loi sur les sociétés de commerce qui était à l'étude en ce moment, un titre spécial aux sociétés coopératives. Mais d’abord il faut noter que le mot coopération ne se trouve nulle part dans le projet. Les rédacteurs avaient remarqué que les associations coopératives ont ceci de particulier que leur personnel et leur capital sont soumis à des changements continuels, les membres entrant et sortant sans cesse, en effectuant ou en retirant leurs apports ; ils demandèrent donc à la Chambre de consacrer légalement cette variabilité du capital et du personnel et d’édicter pour les sociétés à capital variable, qui seraient presque exclusivement des sociétés coopératives, un certain nombre de dispositions spéciales.
Porté devant le corps législatif, le titre du projet de loi relatif aux sociétés à capital variable ne rencontra que des sympathies. Le rapporteur avait commencé par faire un long plaidoyer en faveur de la coopération, il avait insisté tout particulièrement sur les sociétés de production qui devaient arracher les travailleurs à la dissipation et au désordre. Pendant toute la discussion, on n’entendit que chanter les louanges des sociétés coopératives et faire des vœux pour leur extension . Le projet fut donc voté, il devint la loi du 24 juillet 1867,
Quelle était la portée exacte de cette loi? La question est assez importante,pour qu'on s’y arrête un moment. Pour se rendre aux vœux des coopérateurs, les règles qu'on venait d’édicter ne devaient pas être particulières à la classe ouvrière ; tout en étant favorables aux travailleurs, elles ne leur étaient pas exclusivement réservées ; tout le monde, en effet, pouvait former des associations à capital variable, car elles ne sortaient pas du droit commun, elles étaient accessibles à tous et on sait que les ouvriers attachaient à ce point une grande importance.Donc, tous sans exception peuvent s'associer dans la forme nouvelle. D'un autre côté les fondateurs de sociétés coopératives ne sont nullement forcés de l’adopter ; ils le feront le plus souvent car elle présente pour eux de réels avantages, mais rien ne les empêche de choisir telle ou telle forme qui leur semble préférable.
Du reste pour parler exactement, la loi du 24 juillet 1867 ne crée pas, sous le nom de société à capital variable, un type nouveau de société, elle se contente d’organiser une modalité qui vient se greffer sur les types anciens, par exemple sur la société en nom collectif, ou sur la société en commandite par actions, etc... La variabilité du capital social peut être stipulée dans les statuts de toute société, celle-ci est alors régie par deux sortes de règles, les unes propres au type adopté et les autres aux sociétés à capital variable; ces dernières doivent être indiquées, il suffit pour cela de transcrire les articles qui les édictent.
ARTICLE 48. — Il peut être stipulé dans les statuts de toute société, que le capital social sera susceptible d'augmentation par des versements successifs faits par les associés ou l'admission d’associés nouveaux, ou de diminution par la reprise totale ou partielle des apports effectués. Les sociétés, dont les statuts contiendront la stipulation ci-dessus, seront soumises, indépendamment des règles générales qui leur sont propres, suivant leurs formes spéciales, aux dispositions des articles suivants.
ARTICLE 49. — Le capital social ne pourra être porté par les statuts constitutifs de la société au-dessus de la somme de 200.000 francs. Il pourra être augmenté par des délibérations de l'assemblée générale prises d’année en année ; chacune des augmentations ne pourra être supérieure à 200.000 francs.
ARTICLE 50. — Les actions ou coupons d'actions seront nominatifs, même après leur entière libération ; ils ne pourront être inférieurs à 50 francs; ils ne seront négociables qu'après la constitution définitive de la société. La négociation ne pourra avoir lieu que par voie de transfert sur les registres de la société et Les statuts pourront donner soit au conseil d'administration soit à l’assemblée générale le droit de s’opposer au transfert.
ARTICLE 51.— Les statuts détermineront une somme au-dessous de laquelle le capital ne pourra être réduit par la reprise des apports autorisée par Partiele 48. Cette somme ne pourra être inférieure au dixième du
capital social. La société ne sera définitivement constituée qu'après le versement du dixième.
ArTicLe 52. — Chaque associé pourra se retirer de la société lorsqu'il le jugera convenable, à moins de conventions contraires et sauf l'application du paragraphe 1° de l’article précédent. Il pourra être stipulé que l'assemblée générale aura le droit de décider à la majorité fixée pour la modification des statuts, que l’un ou plusieurs des associés cesseront de faire partie de la société. L’associé qui cessera de faire partie de la société, soit par l'effet de sa volonté, soit par suite de décision de l'assemblée générale, restera tenu pendant cinq ans envers les associés et envers les tiers, de toutes les obligations existant au moment de sa retraite.
ARTICLE d3. — La société, quelle que soit sa forme, sera valablement représentée en justice par ses administrateurs.
ARTICLE 54. — La société ne sera point dissoute par
la mort, la retraite, l'interdiction, la faillite ou la déconfiture de l’un des associés ; elle continuera de plein droit entre les autres associés.
En résumé donc, il résulte de tous ces articles que les sociétés dans lesquelles la variabilité a été stipulée deviennent, quelle que soit la forme principale adoptée par elles, des associations de personnes plutôt que de capitaux, ce qui est tout à fait conforme à la nature des sociétés coopératives ; on fixe même un maximum relativement peu élevé au capital social et cela évidemment
pour empêcher qu'on n’introduise dans toutes sortes d'entreprises par actions la modalité nouvelle afin de Jouir des facilités qu’elle présente, principalement pour elles. Ces facilités, outre la faculté pour les membres de se retirer pendant Le cours de la société ou de diminuer l'apport primitivement effectué, et pour la société de recevoir de nouveaux associés venant accroître son capital, sont : en premier lieu, une limite plus basse pour les actions : 50 francs au lieu de 100 francs, et cette limite de faveur semble, malgré le silence de la loi, devoir être maintenue lorsqu'une décision de l’assemblée générale étantvenue porterle capitalà plusde200.000fr., chaque action devrait, d’après le droit commun, s'élever non plus à 100 mais à 500 francs; en second lieu, la possibilité de déclarer la société constituée après le versement du dixième du capital social, alors que les sociétés en commandite par actions et anonymes ne sont valablement constituées qu'après le versement du quart de toutes les actions.
Ces quelques remarques rapides permettent de juger des avantages offerts aux sociétés coopératives par la loi du 24 juillet 1867 et des précautions prises pour qu'ils ne profitent pas à des entreprises moins dignes d'intérêt. Le texte de la loi n’est pas toujours très clair; il donne lieu à des controverses sur lesquelles je n'ai pas à m’étendre ; il me suffit de noter que le corps législatif l’avail votée dans le but de favoriser les sociétés coopératives el que pour celles-ci, elle constituait un véritable progrès sur la législation précédente.
Tandis que le gouvernement impérial témoignait ainsi sa sympathie envers les coopérateurs, il prenait, dans le même temps contre eux, des mesures rigoureu- . ses. Sa conduite en cette matière serait inexplicable si on ne connaissait les tendances personnelles de l’empereur, différentes de celles de son entourage et d’un certain nombre de hauts fonctionnaires. C’est à l’influence du premier qu'on doit la loi de 1867 et, probablement aussi, la grande liberté de parole laissée aux ouvriers délégués à l'exposition de Londres de 1862 en ce qui concernait l'association, sans parler de la fondation de la Caisse d'escompte des sociétés coopératives. C'est à l'hostilité de l'administration qu’il faut attribuer une foule de mesures vexatoires telles que: le refus réitéré de laisser certains économistes en renom faire à Paris des conférences publiques sur la coopération ; le refus de l’autorisation demandée par les ouvriers de l'usine Farcot à Saint-Denis pour une réunion dans laquelle on devait décider la fondation d’une société de consommation ; la nécessité dans laquelle on laissait le journal /a Coopération de s’imprimer à l'étranger ; enfin et surtout l'interdiction d’un congrès coopératif qui devait avoir lieu à Paris au mois d'août 1867.
Le programme de ce congrès était déjà tracé, toutes les dispositions étaient prises, on ne pensait pas qu’un obstacle pouvait venir de l'administration ; pourtant le préfet de police refusa absolument et à deux reprises l'autorisation qu'on avait dû lui demander, C'était un
acte bien public, qui eut un retentissement énorme, non seulement en France mais dans les pays voisins car on avait convié les étrangers aux réunions, et qui démontra d’une façon péremptoire que la liberté était loin d’être chez nous une réalité. Et pourtant des congrès de ce genre se tenaient en Allemagne depuis 1859, en Angleterre depuis 1864. Ces tracasseries ne sont cependant plus comparables à la rigueur dont l'empire avait fait preuve à ses débuts ; il semble seulement qu’en celte matière, les fonctionnaires se laissent guider uniquement par leurs sympathies personnelles, ceux qui sont ennemis de la coopération s'amusant à ennuver les associés, ceux qui lui sont favorables ne se gênant nul- “ement pour le montrer. La conduite de certains préfets, ceux de la Marne et d'Oran en particulier, est à ce sujet parfaitement significative. Les sociétés coopératives ne se heurtent plus à une hostilité générale comme avant 1863 ; ici on les favorise, là on ne les inquiète pas, ce n’est que dans un petit nombre de cas qu'on leur fait la guerre et encore une guerre à coups d’épingles. Sous un tel régime et organisé comme il l'était par les banques de propagande, le mouvement se développa rapidement, je l'ai dit déjà et cela ne peut étonner personne. À la fin de l’année 1868, il y avait déjà en France 93 sociétés de production dont 44 pour Paris et 21 pour Lyon (1). L’A/nanach coopératif de 1870 donne des
(4) Ces chiffres sont tirés d’une statistique dressée par les soins de ja banque du Crédit du travail, e
chiffres qui perméttent d'évaluer à 120 environ le nombre des sociétés de consommation existant à la fin de l'année 1869; celles-ci sont toutes de fondation récente : on sait qu'elles n'existaient pour ainsi dire pas chez nous avant le mouvement de 1863. De ce côté, Les fondations sont incomparablement plus nombreuses dans les départements qu'à Paris ; Lyon contient environ trente sociétés de consommation, la capitale quelquesunes seulement. J'ai noté plus haut les motifs de la différence qui existe sur ce point entre la production et la consommation. Quant aux sociétés de crédit mutuel, l'A /manach coopératif de la même année les estime à 39 pour les départements. Pour Paris, les derniers renseignements précis sur le crédit coopératif sont contenus dans un tableau qui porte la date du 20 mai 1866 et qui parut dans l'Association. Ce tableau constate l’existence de 64 sociétés de crédit mutuel, mais ces associations n'avaient pour la plupart qu’une importance très minime comparativement surtout à ce qu’on voyait en Allemagne, et c'est pour cela qu’on néglige souvent de faire mention du crédit populaire coopératif français. \
Le second mouvement coopératif avait donc fait éclore en quelques années plus de trois cents associations ; il avait renouvelé l'effort fait en 1848 vers l’Assocation Ouvrière ; il avait en outre entraîné la France dans la voie indiquée par l'Angleterre et par l’Allemagne. Le succès-revenait en grande partie aux banques
de propagande de Paris ou des départements, principalement à la banque du Crédit au travail qui avait donné le signal du mouvement et l'exemple de l’activité, qui avait organisé les efforts et secondé l'initiative individuelle quand celle-ci s'était trouvée impuissante. La marche en avant allait-elle se poursuivre ? Tout semblait le promettre : une loi plus libérale venait d’être votée qui faisait disparaître les difficultés juridiques auxquelles on se heurtait auparavant ; les idées nouvelles se répandaient de plus en plus, enfin la prospérité, toujours croissante en apparence, du Crédit au travail assurait de beaux jours à la coopération. + Chute de la banque du Crédit au travail. — Et voici que brusquement le mouvement s'arrête, 1l est décapité en quelque sorte par un événement auquel, certes, personne ne s'attendait : la chute du Crédit au travail. Rien n'avait pu faire prévoir une telle catastrophe ; les affaires de la banque étaient bonnes en soi : on avait débuté en 1863 avec 20.000 francs ; on possédait à la fin de l’année 1868, au moment où il fallut suspendre les paiements, un capital-de près de 300.000 francs. Le déficit ne provenait pas des opérations de banque : les sociétés ou les associés dont on avait escompté les effets, avaient fait honneur à leurs signatures ; depuis la fondation on n'avait eu à supporter de ce chef, que des pertes peu importantes puisque leur total ne s'élevait pas à 20.000 francs.
Tout le mal, el il était si grand que les actionnaires le jugèrent immédiatement irréparable, était dû à la façon maladroite dont la banque s'y était prise pour venir en aide aux associations naissantes qui lui avaient demandé des capitaux. Elle leur avait avancé des sommes parfois très considérables (plus de 300.000 franes à la seule société des fabricants de boulons et des fondeurs réunis) Sans se rendre compte qu'elle immobilisait ainsi ses capitaux, les sociétés créditées ne devant pas . être avant un temps très long en état de les lui restituer. Ayant ainsi aliéné la plus grande partie des capitaux qu'il avait à sa disposition, contre des créances irrecouvrables pour le moment, le Crédit au travail était forcé, faute de fonds suffisants, de cesser ses opérations.
On essaya bien de céder les créances qui absorbaient tout l'actif, mais la plupart étaient plus que douteuses ; les échéances étaient, du reste, fort éloignées; la société des fondeurs qui, comme on l’a vu, était débitrice de 300.000 francs environ, devait se libérer en quinze annuités ; on ne pouvait pas facilement trouver des acquéreurs dans ces conditions.
La ruine fut complète ; la banque du Crédit au travail fut mise en faillite; les actionnaires perdirent tout ce qu'ils y avaient engagé, les créanciers ne reçurent que 18 0/0 sur le montant de leurs créances.
Lorsqu'on a vu le rôle joué par le Crédit au travail dans le mouvement coopératif, on ne peut pas être sur-
FRANCE 161 pris du désarroi que sa chute jeta parmi les coopérateurs. On est tenté de se dire pourtant que cette société n'était pas la seule banque de propagande ; que les deux autres institutions du même genre, fonctionnant à Paris, pouvaient prendre la place devenue vacante, se mettre à la tête du mouvement, déployer une plus grande activité. À cela il suffit de répondre que la caisse d’escompte des sociétés coopératives, malgré on capital très élevé, ne pouvait jouer dans le mouvement qu’un rôle des plus effacés. Elle demandait en effet les garanties réelles ou personnelles exigées par les maisons de banque ordinaires et ne profitait par conséquent en rien aux associations qui auraient eu besoin pour se développer de conditions plus avantageuses. Quant à la Caisse d'escompte des associations populaires elle était elle-même, au moment de la chute de la banque du Crédit au travail, dans une situation des plus précaires; quelques mois après, elle disparaissait à son tour. Elle était venue se jeter contre le même obstacle, c'est-àdire qu’elle avait immobilisé, elle aussi, tous ses capitaux. Le mouvement allait donc s’arrêter, la direction allait disparaître. Quelques personnes ardentes et convaincues entreprirent bien de relever le Crédit au travail. Elles demandaient pour cela un capital peu important, relativement aux sommes considérables qu’on avail trouvées précédemment ; 100.000 francs leur suffisaient. L'association nouvelle s’entourait du reste de
très sages précautions pour éviter les inconvénients qui L. — 11
avaient causé la ruine de la banque fondée par Béluze. Les statuts contenaient des dispositions dont le but évident était d'empêcher l'immobilisation des capitaux : pendant la première année aucun prêt ne pouvait être accordé ; les sommes avancées plus tard ne pourraient jamais l'être pour plus de six mois, ni excéder le dixième du capital social. Il y avait, dans ces mesures, une garantie de succès très sérieuse : il était bien certain qu’elles écartaient le seul péril rencontré par la première banque de propagande. On ne trouva pourtant pas d'actionnaires et l’idée dut être abandonnée.
La chute de la banque avait jeté un discrédit complet sur le principe coopératif lui-même. On identifiait la coopération avec le Crédit au travail ; celui-ci manquant à ses engagements, on tenait celle-là pour une théorie décevante et irréalisable. La confiance disparut comme par enchantement. N'’était-ce pas le second échec ? On avait bien pu, une première fois, accuser l'hostilité du pouvoir ; iln’en était plus de même aujourd’hui que les sociétés ne rencontraientpartout que facilités et faveurs, qu’on venait de voter pour elles une loi des plus libérales ; il semblait bien prouvé maintenant que le principe en lui-même était faux, que la coopération ne pouvait faire que des promesses mensongères et on ne voulait plus soutenir une idéeaussi trompeuse, on s’en détachait en masse.
Je ne veux pas dire que les associations existantes cessèrent immédiatement leurs opérations, que leurs
membres se dispersèrent ; elles continuèrent, au contraire, à subsister, excepté toutefois celles dont le sort était si intimement lié à celui des banques de propagande qu’elles furent entraînées par leur chute ; mais il ne restait plus désormais que des coopératives séparées ; personne n'était plus là pour se mettre à la tête du mouvement, donner du courage aux hésitants, des conseils salutaires à ceux qui étaient décidés, des secours de toute nature aux sociélés naissantes qui en avaient besoin.
En province, les banques de propagande n'avaient jamais joué un rôle bien important ; on s’était tourné de préférence vers les sociétés de consommation et cellesci n'exigent pas de capitaux bien importants et peuvent fort bien se passer du concours des établissements de crédit; comme toutes les ventes se font sinon au comptant, ce qui est le cas le plus fréquent, du moins contre espèces,-pas de papier à escompter ; l'initiative venait le plus souvent d’un industriel ou d’un homme professant une carrière libérale, parfois d’un ouvrier, qui, ayant entendu vanter les sociétés anglaises, ou vu fonctionner celles qui existaient en France, voulaient faire profiter leurs compatriotes des avantages faciles qu’elles présentaient. L'œuvre propre des banques de Lille et de Saint-Etienne est presque nulle. Le Crédit au travail de Lyon contribua à des fondations plus nombreuses ; quant à l'Universelle de Valence, elle suscita cinq coopératives et tomba après quatre ans d’existence.
C'était plutôt encore le Crédit au travail de Paris qui avait la plus grande influence en province : il dressait la statistique du mouvement et se tenait en relations avec les sociétés des départements par son voyageur en coopération ; surtout il faisait connaître par son journal un nouveau mode d'association à ceux qui l’ignoraient et ne refusait jamais un conseil quand on le lui demandait. C’est de cette façon que sa ruine fut ressentie dans toute la France. Sa disparition occasionnait un vide même en province ; partout elle devait nuire au développement des sociétés coopératives. Il est remarquable, en effet, que le peuple français, par suite de son peu d’aptitudes naturelles pour l'association, n’avançait vraiment dans la voie de la coopération que lorsqu'il y était poussé par une campagne activement menée et continuée sans interruption. Le centre d'action venant de disparaître, une nouvelle période d'arrêt allait commencer. La guerre de 1870 ne put qu’accentuer le ralentissement. Lorsqu'après la signature du traité de paix, les choses furent rentrées dans l’ordre, les ouvriers parisiens (ce sont eux, on à pu s’en rendre compte déjà à plusieurs reprises, qui donnaient toujours le branle en cette matière) semblèrent de plus en plus détachés de l'association ouvrière. Les difficultés sans nombre que les sociétés de production devaient surmonter pour réussir, la transformation presque forcée qu'elles subissaient après succès et qui les éloignait du but originairement poursuivi : l'émancipation des tra-
vailleurs parla suppression du salariat, leur avaient-elles enfin ouvert les feux ? On aurait pu le croire à voir les ouvriers ne plus songer qu’à la fondation de groupements nouveaux qui avaient maintenant toute la faveur et qui étaient les chambres syndicales.
Celles-ei avaient la prétention de réunir un jour tous les ouvriers d'un même corps de métier pour donner aux revendications des travailleurs une force que des réclamations isolées, même en très grand nombre, ne peuvent jamais avoir. Les chambres syndicales devaient être des centres de résistance, de combat ; elles avaient d'ordinaire à leur tête des personnes intelligentes et actives, capables de tirer parti de la force que donne toujours l’association, et jouissant d’une autorité relativement étendue. À voir la conduite de certaines de ces chambres on eût pu croire que les travailleurs avaient définitivement changé de tactique ; que convaineus de l'impuissance dans laquelle ils se trouvaient de s'approprier les instruments de production, ils étaient décidés à les laisser à d’autres, mais en s'arrangeant de façon à dicter au patron, qu’on ne parvenait pas à supplanter, toutes leurs volontés.
Pourtant il n’y a pas à s’y méprendre, malgré les espérances très grandes qu'ils fondaient sur ce nouveau genre d'association , les travailleurs n'abandonnaient pas leur idée d’arriver à la suppression du salariat par le moyen des sociétés coopératives de production. Ils espéraient même que les chambres syndicales contri-
bueraient puissamment à amener cette transformation däns l’organisation du travail. Dans les statuts de presque tous les syndicats, il y avait un article déclarant qu'on s’efforcerait d'établir des ateliers où les membres inoccupés pourraient trouver de l'ouvrage. Les Equitables Pionniers avaient inséré une disposition analogue dans leur règlement et on a vu à quoi avaient abouti leurs deux filatures ; mais les ouvriers parisiens ignoraient cet échec bien caractérisé des principes coopératifs et ils avaient le ferme espoir que les sociétés de production que les syndicats ne pouvaient manquer d'organiser, révolutionneraient le monde du travail. Pour la troisième fois, toutes les illusions étaient revenues, où plutôt, elles n'avaient pas disparu après la chute du Crédit au travail ; les fondateurs s'étaient arrêtés, mais l’association avait conservé tous ses partisans. Les rapports des délégués ouvriers aux expositions de Vienne en 1873 et de Philadelphie en 1878, les propos tenus au congrès ouvrier de Paris en 1876 ne laissent aucun doute à ce sujet (1). Le congrès ouvrier de Lyon en 1878 vote une motion ainsi conçue : « Considérant que le salariat n’est qu'un état transitoire entre le servage et un état innommé, les chambres syndicales devront mettre tout en œuvre pour l’établissement des sociétés générales de consommation, de crédit et de pro-
(4) Consulter sur ce point l'ouvrage de M. Hubert Valleroux, Les associations coopératives en France et à l'étranger, p. 346 et suiv.
duction. » Jusqu'ici aucune dissonance, tous les membres quelque peu remuants du parti ouvrier proclament la coopération le suprême remède à tous les maux. Mais voici qu’en 1879, les collectivistes, avec M. Jules Guesde à leur tête, rejettent ouvertement le concours de la coopération, dans la déclaration suivante adoptée au congrès de Marseille par 63 voix contre 27 : « Considérant que les sociétés de production ou de consommation ne pouvant améliorer le sort que d’un petit nombre de privilégiés ne peuvent aucunement être considérées comme des moyens assez puissants pour arriver à l'émancipation du prolétariat. »
Cette opposition tardive et un peu inattendue de la portion la plus avancée du parti ouvrier ne peut pour- {ant pas expliquer pourquoi, de 1870 à 1880, on n’a pour ainsi dire pas fondé de sociétés de production. Jusqu'en 1879, tous les travailleurs semblaient d’accord pour reconnaître que l'association dans le travail était seule capable d’affranchir la classe ouvrière en faisant disparaître le salariat, mais aucun ne prétendait passer de la théorie à la pratique. Ils avaient l’air de se pousser, de s’exciter l’un l’autre, chacun étant parfaitement décidé, du reste, à ne pas tenter l'expérience le premier. Les échecs antérieurs les avaient-ils instruits? Ou bien leur apathie était-elle trop grande pour qu’ils consentissent à tenter un effort, et se trouvait-on par conséquent dans une situation analogue à celle qui avait précédé la révolution de 1848, un simple
choc devant suffire à tirer les esprits de leur état de torpeur ? L'étude de la période suivante nous le montrera. En 1880, on ne pouvait que constater que le nombre des sociétés de production était en diminution ; plusieurs avaient disparu sans être remplacées par des associations nouvelles ; quant aux sociétés survivantes, M. Hubert Valleroux, qui ne cache pas ses sympathies pour la coopération de production, déplore leur oubli de l'idéal coopératif et leur tendance marquée à ne s'occuper chacune que de sa prospérité matérielle, sans plus s'inquiéter seulement de la cause des travailleurs, pour la défense de laquelle elles avaient été fondées. C'est la transformation habituelle qui se produit. Pendant cette même période décennale, quelle avait été la marche suivie par les sociétés de consommation ? Exactement, il est bien difficile de le dire ; les renseignements précis manquent; la statistique du mouvement n’est plus dressée comme auparavant ; mais il est certain que, de ce côté, la prospérité augmente ; les associations deviennent plus nombreuses et plus prospères. Faut-il pour cela crier au succès ? Il est évident qu'il n’y a encore rien de comparable à ce qui se passait en Angleterre en 1863 ; d'autre part, les sociétés de consommation sont loin de tenir toutes leurs promesses. Comme la plupart des sociétés de production, elles oublient les idées et les principes qui ont présidé à leur fondation, au moment précis où leur prospérité leur permettrait de les servir utilement. L'évolution est
assez avancée déjà pour qu’on puisse êlre assuré que dans quelque temps il n’existera plus que des sociétés purement économiques, rejetant ouvertement tout espoir d’une régénération qui exigerait des associés, non pas du désintéressement mais seulement la moindre privation immédiate, le moindre travail, le moindre risque. De plus en plus on se trouve en présence de sociétés qui ne cherchent que les plus grands gains possibles. On cite comme exceptionnelles quelques associations lyonnaises qui continuent à consacrer des sommes assez respectables à l'alimentation de caisses de retraite ou de secours. La plupart des sociétés se soucient très peu de l'objectif primitif de la coopération ; si par le paiement comptant elles contribuent à la moralisation de l’ouvrier,c’est uniquement parce que cette facon d'opérer est une condition de succès.
Enfin il y a les sociétés de crédit. La chute du Crédit au travail et des autres banques similaires avait amené leur disparition totale. À Paris, on ne voit plus aucune banque populaire se constituer avant 1880. À Angers un groupe de catholiques parvient à fonder en 1878 une société dans laquelle on retrouve la plupart des principes de Raiffeisen et en particulier les deux catégories d’associés, l’une apportant à l’œuvre un concours désintéressé et charitable, l’autre devant user du crédit qu’on lui offre. Du reste, la distinction est encore plus nette, plus marquée dans la banque d'Angers que dans les banques allemandes ; il y à des noms différents pour les
associés de l’une et de l’autre sorte ; d’un côté on trouve les fondateurs qui ne retirent du capital versé qu'un intérêt minime et s'engagent à ne pas emprunter ; de l'autre, les sociétaires qui touchent des dividendes, obtiennent des avances ou font escompter leurs effets. On voit que si l’esprit est le même que dans les banques Raiffeisen, il y a pourtant des différences : les associés doivent constituer un apport et certains d’entre eux ont droit au partage des bénéfices, ce qui n'existe pas en Allemagne. En un an, le chiffre des membres de la banque d'Angers avait presque triplé ; de 30, leur nombre était porté à 86. Pendant le premier exercice on avait prêté 62.280 franes à 35 sociétaires et on n'avait eu aucune perte à essuyer: c'était un résultat appréciable. Aussi les catholiques, avec le père Ludovic de Besse à leur tête, entamèrent-ils, en faveur de l’institution nouvelle, une campagne active dont on verra les résultats dans la dernière partie de cet ouvrage.
En résumé en 1880, il existaiten France un peu plus de soixante sociétés de production ; mais sur ce nombre déjà très restreint bien peu avaient conservé le souci des principes qui avaient présidé à leur fondation. Quant aux sociétés coopéralives de consommation, il est difficile de citer des chiffres, mais le mouvement est en progression certaine ; loutefois, la solidarité entre coopéraleurs, l'aide mutuelle qui était dans le plan des fondateurs quand ceux-ci ne s'étaient pas contentés de copier une organisation qui leur semblait bonne au
point de vue économique strict, se pratiquait de moins en moins. La maxime « Tous pour chacun, chacun pour tous », ne pouvait déjà plus s'appliquer à la plupart des associations. L'organisation imaginée par les coopérateurs pour servir à la propagation de leurs principes est de plus en plus connue ; quant aux principes eux-mêmes ils tombent dans l'oubli.
Le mouvement recommençait en faveur des sociétés coopératives de crédit, mais on n’avait à enregistrer l'existence que d’une seule banque populaire, celle d'Angers.
À l'étranger, pendant la période qui s'étend de 1863 à 1880, le mouvement coopératif prenait un développement incomparablement plus grand, comme on va pouvoir en juger.
Angleterre.
Sociétés de consommation. — Nous avons vu, d’après le rapport du registrar central, le nombre et l'état de prospérité des distributives en l’année 1863. À cette époque le mouvement était définitivement lancé et le fonctionnaire dont je viens de parler en dressait régulièrement la statistique. Les fondations dans un pays où le peuple avait des aptitudes marquées pour l’association étaient dues uniquement à l'exemple ; on essayait parce qu’on voyait tout le monde réussir autour de soi ; on ne trouvait pas d'institution spéciale de propagande
d'aucune sorte ; les travailleurs n’attendaient pas d'être poussés, ils comprenaient que leur intérèt était de s’unir, et d'eux-mêmes, ils fondaient des associations : d'un autre côté, il suffisait de s'adresser aux Equitables Pionniers, par exemple, pour avoir tous les renseignements nécessaires, avec des conseils utiles. Les sociétés existantes s’intéressaient, pour la plupart du moins, au mouvement, elles désiraient lui voir prendre tout le développement possible ; et c’est ainsi qu’une agence centrale y était beaucoup moins nécessaire qu’en France où les habitants éprouvent une difficulté particulière très sensible à organiser des associations et à vivre en société, et où les coopératives ne semblent voir que l'avantage de leurs membres sans se soucier aucunement de déterminer dans d'autres villes des créations analogues. En d’autres termes les associations anglaises étaient parfaitement capables de se multiplier d’ellesmêmes, tandis que les nôtres n'ayant pas de force d’expansion propre, un rouage spécial était nécessaire pour donner l'impulsion.
Création des magasins de gros anglais et écossais. — Toutefois, si les sociétés anglaises ne sentirent pas aussitôt que les banques populaires allemandes Je besoin de s’unir pour échanger leurs vues sur la meilleure organisation ou fonder un bureau destiné à servir de centre au mouvement coopératif, elles n'avaient pas tardé à s'apercevoir, qu’au point de vue matériel, il y
aurait de très grands avantages pour toutes à entrer en relations les unes avec les autres. C'est ainsi que, dès 1852, une cinquantaine de distributives avaient concouru à la création du moulin coopératif du distriet de Rochdale. Ces sociétés s'étaient ainsi rapprochées comme fortuitement, par intérêt et dans un but particulier. Elles avaient compris qu’en s’unissant pour fabriquer elles-mêmes et en commun la farine dont chacune avait besoin, sans pouvoir la produire elle-même à cause des frais généraux trop grands dans une petite affaire, elles s’assureraient une marchandise de première qualité, à des prix très avantageux, en même temps qu'elles feraient un placement de fonds très productif. Ce fait tout local était plein d'enseignements ; il indiquait aux distributives la voie à suivre, il leur montrait qu’elles avaient intérêt à s'associer entre elles comme de.simples particuliers, à former de véritables sociétés coopératives.
Cette idée devait recevoir une application générale, par la création des magasins de gros. Depuis longtemps les Equitables Pionniers songeaient à fonder un établissement de ce genre. Ils tentèrent même de ce côté, vers 1852, une expérience qui échoua, d’après leur historien, par suite de la jalousie qui se manifesta entre les sociétés adhérentes. En s’efforçant de grouper les associations des comtés d'York et de Lancaster, leur but avait été de centraliser les achats qui auraient ainsi pu se faire dans de meilleures conditions. Le magasin
de gros aurait traité pour des quantités considérables, à des prix naturellement plus bas ; ou bien il aurait envoyé des acheteurs aux lieux de production pour se passer de l'intermédiaire des négociants et courtiers. L'avantage était évident ; le magasin de gros élait pour les sociétés ce que les distributives étaient pour les particuliers, il leur permettait d'économiser le profit réalisé ordinairement par les marchands en gros, ou une partie notable de ce profit. Malgré la grande simplicité du plan, le succès, on l’a vu, ne fut pas atteint la première fois. Le magasin de gros établi par les Equitables Pionniers dut fermer ses portes ; ses partisans ne se tenant pas pour battus revinrent à la charge à plusieurs reprises, mais ils ne purent obtenir gain de cause et une assemblée générale tenue en 1859 décida que la question de la réouverture du magasin de gros était ajournée indéfiniment.
Il paraît du reste qu'en 1852 le moment était mal choisi, que le nombre des sociétés existantes en Angleterre n’était pas suffisant pour permettre à un magasin de gros de prospérer. C’est ainsi que s’exprimait, en 1863, M. À. Greenwood qui voulait faire reprendre l'idée abandonnée et tenter une nouvelle expérience. Il répondait de cette manière à l'argument qu’en aurait pu tirer contre lui du double échec subi, à Londres par les socialistes chrétiens,et à Rochdale par les Equitables Pionniers. Il prétendait que les distributives étaient actuellement assez nombreuses pour être assurées du
succès, si elles voulaient entreprendre à nouveau un magasin de gros; et il se livrait pour le démontrer à toute une série de calculs fort concluants. Il avait dressé le tableau des principales denrées et mis en regard pour chacune, la quantité approximative qui serait nécessaire aux 40.000 membres des 150 sociétés des comtés de Lancaster, d'York et de Chester. Au total il estimail à 25.000.000 de francs les objets de consommation distribués par les sociétés de ces trois comtés, et il concluait que la perspective d’un tel chiffre d’affaires élait de nature à faire tomber toutes les hésitations et à déterminer un nouvel essai.
Greenwood, du reste, ne se contentait pas de citer des chiffres, il dressait Le plan de l'agence qu'il aurait désiré voir fonctionner ; il consacrait à l'étude du projet qu'il avait formé, des articles très étudiés publiés dans le Cocpérateur. Il se mettait en rapport avec les distributives de la région, s’efforçant de rendre évidents pour tous Les avantages d’une telle union. I sut si bien se remuer qu'il arriva à ses fins, etc'est ainsi que fut fondé à Manchester, en 1864, le magasin de gros du Nord de l'Angleterre, plus connu sous le nom de Wholesale anglais. Les sociétés adhérentes furent immédiatement au nombre de cinquante avec un chiffre de membres s’élevant à plus de 17.000.
Les calculs de Greenwood devaient être bien exacts, car le succès se dessina sans retard.
Quelques rapides explications sont nécessaires pour faire connaître l’organisation du magasin de gros.
D'abord les membres qui font partie de la société de Manchester sont non pas des individus mais des associations. Comme celles-ci ont une importance très variable, l'apport pour chacune n’est pas indistinctement le même ; il dépend du nombre des membres de la distributive adhérente et est de une livre par dix sociétaires : cette disposition est tout à fait naturelle. Le Wholesale ne vend pas les objets au prix de revient ; il agit comme la plupart des sociétés de consommation qui vendent au prix courant. Il réalise ainsi un bénéfice qui aurait formé le gain de l'intermédiaire supprimé. Ce bénéfice est partagé entre les distributives associées au prorala des achats faits par chacune. Sur ce point, l’organisation est identique à celle des coopératives ordinaires et aussi à celle du moulin coopératif du district de Rochdale sur lequel je viens d'écrire quelques lignes. On agissait sagement en choisissant cette façon d’opérer ; Je ne crois pas qu'il eût été possible d’en imaginer une meilleure.
Le succès très prompt décida les sociétés écossaises à suivre l'exemple des distributives du Nord de l’Angleterre. En 1868 elles fondèrent à Glasgow un magasin de gros analogue à celui de Manchester ; il réussit également très bien et très vite.
Je n'ai pas à m'appesantir en ce moment sur les chiffres d’affaires très élevés que les Wholesales anglais et écossais ne tardèrent pas à atteindre. Un autre événe-
ment plus important encore qui se passa en cette même
année 1868 doit attirer maintenant toute notre attention.
L'Union des sociétés coopératives. — Vers 1830 les sociétés de consommation anglaises fondées par Owen ou sous son influence tinrent, quelques années de suite, des congrès à Manchester, Birmingham et Londres; elles avaient espéré trouver la force dans l'union. Les banques populaires allemandesavaient, depuis 1859, des réunions annuelles dans lesquelles elles discutaient les questions qui les intéressaient plus ou moins directement et organisaient le mouvement coopératif. Les distributives anglaises sentirent enfin que leur intérêt était de ne pas rester dans l'isolement ; elles comprirent que leur avantage ne leur conseillait pas seulement des magasins de gros ou entreprises du même genre, qu’elles retireraient un grand profit de relations réciproques, tant au point de vue des perfectionnements matériels qui en résulteraient fatalement, qu’au point de vue de la propagation des principes coopératifs et de l’extension de sociétés dont on proclamait partout les bienfaits. Les sociétés du reste se connaissaient, maintenant qu’elles avaient fondé ensemble le magasin de gros du Nord de l'Angleterre. Le premier pas était fait ; il suffisait de resserrer les liens qui les unissaient déjà et c’est dans ce but qu'en 1868 se réunirent à Londres, les délégués des distributives qui avaient participé à la fon-
dation du Wholesale de Manchester, ; L, — 12
Dans le premier congrès des distributives on agita naturellement la question d’une fédération. Une proposition en ce sens aboutit immédiatement et l'union fut acceptée par cinquante-sept sociétés de consommation. Il faut que je m’étende un peu sur l’organisation de l'Union des sociétés coopératives. Le mécanisme est à peu de chose près le même que celui de l’Union générale des sociétés coopératives allemandes; il est évident qu'on s’est inspiré de ce qui existait depuis près de dix années en Allemagne. Tous les ans, l'Union anglaise tient une sorte de réunion générale ; c'est le congrès coopératif qui a lieu tantôt dans une ville tantôt dans une autre. On y traite du mouvement coopératif, on fait connaître le nombre des associations et de leurs membres, l'état de plus ou moins grande prospérité dans lequel elles se trouvent, on agite toutes les questions qui intéressent la coopération, on cite les expériences nouvelles et on dit le sort qu’elles ont eu, enfin on vote un certain nombre de résolutions qu’on juge avantageuses au point de vue matériel où au point de vue des principes. Ce congrès, avec les décisions qu’il prend, joue le rôle d’une assemblée législative ; le soin de convoquer les délégués est laissé au bureau central (central cooperative board). Celui-ei est composé de douze membres élus ; il se réunit toujours à Manchester (cette ville a été choisie à cause de la présence du magasin de gros qui y attire les représentants des autres sociétés). Le bureau central a pour mission de réunir
tous les faits relatifs à la coopération et de représenter celle-ci devant les pouvoirs publics, quand c’est nécessaire. Il constitue une sorte d'agence permanente, et comme son nom l'indique, il est vraiment le centre du mouvement. En dessous du central cooperative board, il y a les sections qu’on ne peut mieux comparer qu'aux associations provinciales de l'Union allemande. Leurs membres sont nommés par les délégués de toutes les sociétés de consommation, à raison de un par dix délégués ; ce sont les sections qui choisissent dans leur sein les douze membres du bureau central. L'Union des sociétés coopératives de la Grande-Bretagne à aussi son journal, intitulé : Cooperative news. Pourtant, au point de vue pécuniaire, ce journal à une existence distincte de la fédération ; il forme une société particulière avec ses actionnaires et ses abonnés, il a par conséquent son budget séparé. Il traite naturellement toutes les questions qui ont rapport à la coopération. L'Union ne peut pas subsister sans ressources : il y a des frais de bureau et de correspondance, le congrès exige des dépenses assez considérables parfois pour le local, par exemple ; pour faire face à tous les besoins, les sociétés adhérentes doivent verser une cotisation qui varie avec le nombre des membres.
L'Union des sociétés coopératives prospéra immédiatement ; le nombre des distributives qui en faisaient partie était de cinquante-sept à l’origine ; il suivit une progression ascendante qui ne se démentit jamais. Les
congrès se réunirent très régulièrement, toujours entourés du plus grand éclat; ils constituaient autant de manifestations imposantes en faveur de la coopération. Il est remarquable toutefois que l'Union ne fut pas le centre unique du mouvement, qu'un grand nombre d'associations restèrent en dehors de la fédération ou formèrent par la suite des groupements différents ; c'est ainsi que le Wholesale écossais fit en quelque sorte école séparée.
Pendant tout ce temps la coopération progressait sensiblement, toujours dans la branche de la consommation, je n’ai pas besoin de le répéter puisqu'il s’agit de l'Angleterre. On parlait de tous côtés des merveilles qu'elle réalisait, tous voulaient avoir leur part de ses
bienfaits.
Société des employés civils et des employés de terre et de mer. — Jusqu'en 1863 les distributives s'étaient adressées à peu près exclusivement aux salariés des usines, aux ouvriers proprement dits ; non pas que les personnes d’une autre condition sociale fussent exclues, on les recevait au contraire fort volontiers, mais dans l’esprit des fondateurs le but principal était de venir en aide à ceux qui, pour gagner leur vie, recouraient au travail manuel, et cela, en contribuant à leur instruction et à leur éducalion, en les rendant meilleurs et plus économes, en mettant à leur portée un moyen qui devait léur servir à transformer leur condition, En 1865, quel-
ques fonctionnaires eurent l’idée de fonder eux aussi une société de consommation, etle magasin qu’ils créèrent prit, par la suite, une telle extension, que je ne puis rester sans en dire au moins quelques mots. A cette époque donc, les employés des postes, après avoir constaté que le coût de la vie allait toujours s’élevant tandis que leurs appointements étaient loin de suivre une progression analogue, décidèrent de suivre l’exemple des ouvriers, de se passer de l'intermédiaire des détaillants pour économiser le gain que ceux-ci prélevaient sur les objets qu'ils débitaient ; ils résolurent par conséquent d'organiser, pour y faire leurs achats, une société de distribution. Mais, et j'insiste tout particulièrement sur ce point,il s’agit uniquement d’abaisser le coût de la vie; les employés se substituent aux commerçants dans un but purement économique, sans s'inquiéter autrement d’une utilité morale ni de principes coopératifs; ils ont de la coopération la conception ancienne.
Ils commencèrent par acheter en gros une certaine quantité de thé qu'ils se partagèrent entre eux au prix coûtant ; ils étendirent ensuite leurs opérations à d’autres denrées et se constituèrent alors en une véritable société qui prit le nom de Post office supply association (société de consommation des employés des postes) et dont le but était de fournir aux employés des postes et à leurs amis tous les articles de ménage et de consommation courante, au plus bas prix possible.
L'organisation était toute différente de celle de Roch-
dale. Les associés versaient seulement une cotisation annuelle minime pour couvrir les frais généraux. La société n'avait, pour ainsi dire, pas de capital ; toutes ses ressources, son fonds de roulement, consistaient dans la cotisation de un schelling par membre. Du reste, pour une partie considérable de ses affaires, l'argent lui était complètement inutile ; au lieu d’acheter les objets pour les partager, elle obtenait de certains commerçants des diminutions de prix pour les personnes munies de jetons qu'elle délivrait seulement à ses membres et à leurs amis pour leur servir de preuve d'identité. Le commerçant y gagnait de trouver une clientèle nombreuse et forcée de payer comptant pour s'assurer les avantages qu'il consentait. La société, de cette manière, pouvait étendre ses opérations à une foule de branches qu’elle n'aurait pu aborder sans cela.
Il faut croire que l'association des employés des postes répondait à un véritable besoin, car deux années après sa fondation, en 1867, le nombre des membres était déjà de plus de 5000. En présence d’un succès aussi fabuleux, la société se modifia ; elle décida d’élar- gir sa sphère d'action, de s'adresser non plus seulement aux employés des postes mais à tous les fonctionnaires civils. Elle changea de nom, elle devint le: service civil supply associalion et modifia complètement ses statuts. La nouvelle société eut des actionnaires qui ne pouvaient posséder qu'une seule action de 9 livres, et qui étaient d'ailleurs peu nombreux ; quant aux employés
civils pour qui le magasin élait fondé, ils pouvaient profiter des avantages qu'il offrait en payant une simple cotisation de 2 schilling 6 pences par an. Leurs amis devaient payer une cotisation double : 5 schilling. Tandis que les sociétés de consommation ordinaires vendaient généralement au prix courant et distribuaient périodiquement les bénéfices réalisés, le service civil supply association vendait ses articles à un prix très rapproché du prix de revient. Il prélevait pourtant encore un bénéfice,mais très minime, à peu près inappréciable, sur chaque objet; ce gain était le profit des actionnaires ; il devait permettre de développer les affaires, de louer ou de construire des magasins vastes, luxueux même. Le principal avantage offert aux employés était donc le bon marché ; mais ce n'était pas le seul. La société avait adopté rigoureusement la règle du paiement comptant et on sait qu’elle est pour tous un véritable bienfait, et qu’elle constitue en outre une autre cause de bon marché, la société n'étant pas forcée de faire figurer dans ses frais généraux, et par conséquent de majorer d'autant le prix des objets vendus, les sommes dont le recouvrement est devenu impossible ; les consommateurs rangés et économes ne payaient plus pour leurs camarades moins prévoyants ou plus paresseux ; il faut ajouter à cela la certitude de n'avoir jamais que des produits de bonne qualité et de ne plus être trompé sur le poids. Mais il faut reconnaître qu’au point de vue moral et social, la société des employés civils est
moins parfaite que les sociétés du type de Rochdale, celles-ci facilitant l'épargne, la faisant jaillir même de la dépense, comme le disent les coopérateurs convaincus, par la vente au prix courant avec distribution périodique des bénéfices, et s’occupant de plus,en principe du moins, de l'instruction et de l'éducation des associés. Ceux qui étaient imbus des principes coopératifs reprochaient aux employés d’abaisser le niveau de l’institution, d’en négliger le côté vraiment utile. Les fonctionnaires de leur côté restaient en dehors de l’Union, ils ne prenaient aucune part au mouvement coopératif, ils voyaient dans leurs magasins uniquement un moyen de se procurer toutes choses à de meilleures conditions.
Pourtant, les membres du service cinil supply association étant d’une condition sociale un peu différente de celle des ouvriers, l'épargne ne présentait peut-être pas pour eux les mêmes difficultés que pour les travailleurs manuels ; quant à l'instruction, elle était évidemment beaucoup plus répandue chez eux que chez les salariés ordinaires ; le besoin de s’en occuper ne se faisait donc pas sentir.
Pratiquement, le type de Rochdale eût-il réussi aussi complètement que celui qu'on adopta? Ne valait-il pas mieux, pour Londres, attirer les acheteurs par un avantage immédiat, et confier la direction à un petit nombre d'actionnaires entendus plutôt que de la laisser à tous les employés. Je me borne à constater, qu’avec son développement si rapide, l’entreprise nouvelle fut un vé-
ritable bienfait pour un très grand nombre de fonctionnaires. En 1872, le nombre des membres dépasse déjà 20.000 et le chiffre des ventes annuelles 15.000.000 de francs.
Une scission se produisit dans le sein du service cul supply association et une nouvelle société, coneurrente en quelque sorte, se fonda sous le nom de civi/ service cooperalive society. Le succès fut immédiat. Puis ce furent les employés des armées de terre et de mer qui ouvrirent les army and navy stores. En somme, il y eut bientôt cinq associations de ce genre fonctionnant à Londres, toutes en état de prospérité. Il semble que le type nouveau convenait mieux à la capitale, où, malgré sa réussite si extraordinaire, il demeura confiné.
Puisque je suis à parler des magasins des fonctionnaires, Je dois signaler les réclamations sans nombre et les protestations qu'ils soulevèrent de la part des commerçants. Ces institutions ne les privaient plus seulement de la clientèle des ouvriers, à laquelle ils tenaient déjà beaucoup, mais elles leur enlevaient la bourgeoisie qui achetait plus et payait mieux. La corporation des épiciers ainsi touchée dans ses intérêts les plus chers eut d’abord l’idée assez bizarre de contester pour les employés du gouvernement le droit de contracter des associations de cette nature ; ils soutinrent cette thèse étrange que les fonctionnaires étant payés avec l'argent du publie, c’est-à-dire en majeure partie avec l'argent des commerçants, ne pouvaient pas priver lesdits com-
mercçants du retour naturel de cet argent. Ils ne réfléchissaient pas qu'ils se faisaient rembourser par les consommateurs les impôts dont ils n'avaient fait, en réalité, que l'avance au trésor. Ils firent des démarches auprès des ministres, leur demandant de rappeler à l'ordre les fonctionnaires oublieux de leur devoir. On répondit très justement que les employés étaient libres de dépenser, comme ils l’entendaient, leurs appointements ; que le pouvoir n'avait de ce côté aucune autorité sur eux. Au lieu de s’attarder à des récriminations qu'ils sentaient inutiles parce qu'elles n'étaient pas fondées, les épiciers entreprirent un autre genre de lutte. Pour diminuer la différence qui existait entre leur prix à eux, et le prix des grands magasins coopératifs, ils eurent recours précisément à l'association, à la coopération. Comprenant que la supériorité des employés civils et militaires venait principalement de ce que leurs affaires considérables leur permettaient d'acheter directement au producteur, en se passant de l'intermédiaire du négociant en gros, ou même de fabriquer pour leur clientèle, ils s’unirent pour profiter des mêmes avantages : ils fondèrent donc le Grocers Wholesale où magasin de gros des épiciers, destiné à remplacer les intermédiaires parfois nombreux qui séparent le producteur du marchand détaillant. [ls n’eurent qu'à copier ce qui existait à Manchester et à Glasgow. J'ai noté ce détail parce qu'il est intéressant de voir les commerçants se servir, pour combattre la coopération qui les ruine, de la coopération elle-même.
Durant ce temps les sociétés de consommation continuaient à se développer; leur nombre augmentait régulièrement chaque année. Il était de 332 en 1865 ; en 1870 ilétait passé à 749, en 1879 à 1181; quant aux membres, ils étaient 90,000 en 1863 et 560,703 en 1879. Le montant des ventes annuelles avait passé dans le même temps de 50,291,250 francs à 528,207,900 francs ; le capital actions de 10,732,875 francs à 143,255,450.
Je cite tous ces chiffres donnés au 12° congrès coopératif à Newcastle-on-Tyne, en 1880, parce qu'ils sont la meilleure manière d'indiquer la progression suivie. De 1865 à 1878 Les sociétés de consommation avaient fait un chiffre d’affaires s’élevant à près de 4 milliards et demi et réalisé des bénéfices évalués à près de 350,000,000 de francs. En 1878 on pouvait estimer à 85 francs l’économie réalisée par chaque membre des coopératives. En réalité ces membres vivant en famille et la famille moyenne anglaise comprenant 5 personnes, la coopération profitait à 2,800,000 habitants, c’est-à-dire à un dixième de la population. Holyoake dirait que la petite source découverte à Rochdale est devenue un fleuve majestueux.
Les Wholesales anglais et écossais profitèrent naturellement du développement des distributives. Le nombre des sociétés associées dans le magasin de Manchester était de 50 lors de la fondation en 1864, il est de 604 en 1880 et les ventes annuelles s'élèvent à 83,492,075, avec un bénéfice de 1,052,300, Son chiffre d’affaires si
élevé lui permet de fabriquer lui-même certains articles beaucoup demandés : les chaussures, le savon, le biscuit. Il aborde même les opérations de banque, ce qui lui est fort utile dans ses relations commerciales avec les différentes distributives. Le Wholesale écossais de Glasgow a une importance moindre. Le nombre de ses membres n’est que de 161 et le chiffre de ses ventes de 21,150,525 francs ; pourtant les bénéfices s'élèvent à 542,126 francs ; comparativement au chiffre d’affaires, le gain est ici beaucoup plus élevé qu’à Manchester ; 1l atteint presque le double.
La progression n’est pas aussi rapide en ce qui concerne l’Union ; il semble qu'on se désintéresse davantage en Angleterre des institutions dont on ne peut pas attendre ur profit matériel, immédiat. L'Union des s0ciétés coopératives, fondée en 1868 avec 57 sociétés, n’en compte guère plus de 300 en 1880, et dans ce chiffre rentrent un certain nombre de distributives écossaises puisque l'Union a une section en Ecosse. La progression est donc beaucoup moins accentuée que pour les magasins de gros. Malgré cela l’Union fonctionne avec une parfaite régularité et rend des services très appréciés. Les congrès se réunissent chaque année sans aucune discontinuité et sont toujours entourés du même éclat.
Le mouvement en faveur des sociétés coopératives de consommation pouvait done sembler avoir réussi, en Angleterre, au delà de toute espérance. De 1863 à 1880
non seulement les distributives ont vu leur nombre quadruplé, mais elles sont parvenues à se fédérer dans un but de perfectionnement, de défense et de propagaton, en même temps qu'elles s’unissaient pour augmenter encore leurs avantages matériels, en faisant, je dirais volontiers, de la coopération au second degré. Pourtant si on examine attentivement les choses, on voit que ces apparences sont trompeuses et que les promoteurs du mouvement n’ont pas atteint le but qu'ils se proposaient. La transformation habituelle s'était produite ; dès que Le succès était venu ou s'était accentué, on s'était empressé de délaisser les principes coopéralifs. Les sociétés les plus prospères se tenaient, pour la plupart, obstinément en dehors du mouvement; certaines d’entre elles, qui cependant réalisaient chaque année de très gros bénéfices, allaient jusqu'à refuser de s'abonner au journal de l’Union: la dépense aurait été inappréciable,-mais elles n’entendaient pas la faire parce qu’elles considéraient qu’elle ne leur rapporterait aucun profit. Cette déviation, on ladéplorait au congrès de 1881 en ces termes : « Aujourd’hui on ne voit plus dans la coopération qu’une affaire et non un principe; on poursuit un dividende et non un but moral et la réformation d’un état économique. » Cette constatation montre ce qu’il faut penser du mouvement coopératif
anglais et de ses résultats réels.
Sociétés coopératives de production. — Participation aux bénéfices. — Tandis que les sociétés de consommation se multipliaient comme à plaisir, qu'elles faisaient réaliser à leurs membres des économies dont Je citais tout à l'heure les chiffres vraiment fabuleux, la coopération de production demeurait absolument stationnaire. Pourtant, on entend dire souvent : en telle année il yavait en Angleterre autant de moulins, de filatures, de fabriques de chaussures ou de savon coopératifs. La vérité est qu'il existait des moulins, des filatures ou d’autres fabriques appartenant à des sociétés de consommation en totalité ou pour partie ; mais on ne trouvait pour ainsi dire pas de sociétés de production proprementdites,où le profitallaitau travailleur manuel plutôt que d’être attribué au capital et à la direction.
Les sociétés de consommation ne faisaient même pas participer le personnel de leurs usines aux bénéfices réalisés, comme l’auraient voulu les coopérateurs les plus convaincus. J'ai parlé déjà de l'expérience qui avait été faite à Rochdale de la participation des ouvriers aux bénéfices, et j'ai dit qu’elle n'avait pas abouti, qu'on s’était bientôt décidé à ne donner aux travailleurs que le salaire, comme le faisaient les patrons ordinaires. J'ai ajouté qu'un certain nombre de coopérateurs parmi lesquels il faut citer Holyoake avaient défendu devant l'assemblée générale des Equitables Pionniers le principe du partage. Dans les autres distributives qui avaient des usines et faisaient travailler
des ouvriers, ce principe eut aussi des partisans. Mais jusqu'à l’époque dont je parle, c'est-à-dire avant 1880, la participation ne rallia le plus souvent qu’une petite minorité de suffrages ; le plus grand nombre, sans comparaison, des sociétaires prétendait conserver pour la collectivité l'intégralité du gain réalisé dans les entreprises de production.
Lès adversaires de la participation disaient que les sociétés qui se lançaient dans la fabrication, le faisaient uniquement pour dispenser le consommateur de l’intermédiaire de l'industriel, pour lui économiser ce que cet industriel prélevait à litre de bénéfice ; que donner au travailleur une partie de ce bénéfice qu'on s'était précisément proposé de supprimer, c'était privilégier sans nécessité une catégorie déterminée au détriment de la totalité des consommateurs. Du reste, les travailleurs employés dans les usines des coopératives pouvaient, en devenant membres de ces sociétés, avoir leur part des avantages qu’elles offraient à toutes les bonnes volontés indistinctement, el retrouver ainsi, en partie, par la diminution de leurs dépenses, ce qu’on refusait de leur donner sous la forme d’une part dans les bénéfices réalisés par l'usine.
En résumé, la majorité ne voulait pas que les travailleurs fussent privilégiés aux dépens des acheteurs. D'après elle, la coopération devait avoir pour but de rendre service à tous ; elle ne devait se laisser guider que par la justice et par l'intérêt général ; or, la justice
est satisfaite quand l’ouvrier a reçu le salaire convenu et l'intérêt général demande qu’on ne lui donne rien de plus, car cet intérêt général se confond précisément avec l'intérêt des consommateurs, tout le monde étant forcément consommateur.
Les ouvriers, c’est-à-dire les principaux intéressés, élaient presque tous de cette opinion. Ils se demandaient pourquoi le camarade qui ferait dans l'atelier social exactement le même travail qu’ils accomplissaient, eux, pour le compte d’un patron, recevrait quelque chose en plus du salaire convenu. Ils disaient avec beaucoup de raison: « Puisque nous nous sommes unis pour abaisser le plus possible le prix des objets nécessaires à la vie, que nous sommes enfin parvenus à nous passer non seulement du détaillant mais encore du fabricant, n'allons pas renoncer aux avantages acquis et dont tous peuvent profiter comme nous, pour enrichir une minorité qui n'est pas plus intéressante que nous à l'heure actuelle, et qui ne tarderait pas à devenir une classe privilégiée.
En réalité, ceux qui raisonnaient de la sorte, et ils formaient une majorité très considérable, se laissaient guider uniquement par l'intérêt privé ; ils se préféraient eux et leurs enfants aux ouvriers des sociétés dont ils étaient actionnaires. On ne doit pas les en blâmer ; on ne peut pas les accuser d’égoïsme, mais on est, une fois de plus, forcé de reconnaître que les distributives n’aaient nullement développé chez leurs membres, l’es-
prit de désintéressement et de sacrifice, comme elles devaient le faire dans l'esprit de leurs fondateurs, pour le plus grand bien de la Société qu’elles seraient arrivées ainsi à régénérer.
Les défenseurs de Ja participation se recrutaient surtout parmi les coopérateurs plus instruits et avaient pour chefs des hommes absolument désintéressés tels que Vansitart Néale et Thomas Hughes. Ils répondaient aux arguments de leurs adversaires par les mots solidarité et fraternité ; ils prétendaient en outre que le gain des consommateurs n'était pas diminué par la participation parce que celle-ci stimulait les travailleurs et augmentait leur activité productive. On leur répliquait fort naturellement que le salaire à la pièce était un stimulant tout aussi puissant, que la société pouvait l’adopter.
Un argument beaucoup moins bon encore était celui qui consistait à dire que la participation aux bénéfices élait plus conforme à l'équité que le salaire pur et simple. Ici, la défense était franchement mauvaise: on peut vanter la participation au point de vue social, parce qu’elle relève le travailleur à ses propres veux, qu’elle diminue la distance qui le sépare du patron, en fait le collaborateur de l'entrepreneur plutôt que son subordonné : on peut prétendre, etencore faudrait-il le prouver, que le travail du participant est plus productif que celui du salarié quel qu'il soit, mais il est faux de
dire que la participation est plus équitable parce qu’elle L.— 13
tient compte d'un droit que l’ouvrier aurait sur le produit de son travail, sur le bénéfice réalisé par celui qui l'emploie. L'ouvrier qui à passé avec son patron un contrat de louage d'ouvrage, qui s’est engagé à lui donner tant d'heures par jour ou à accomplir tel travail moyennant un prix librement débattu et fixé d'avance, n’a et ne peut avoir droit qu’à ce salaire. Si l’entrepreneur à fait un gain l’ouvrier ne peut rien lui réclamer, de même qu'on ne peut rien lui retrancher si l'affaire, au lieu de donner du profit, se solde par une perte. Dans la convention qui intervient entre son patron et lui, le travailleur peut stipuler qu’il recevra une part des bénéfices, mais ce contrat ne sera pas plus conforme à l'équité que le contrat de salaire ; l'ouvrier aura droit au gain dans ce Cas, mais uniquement parce que le patron a consenti à traiter dans ces conditions ; que si, sans convention préalable, un patron distribue à ses ouvriers une portion de son bénéfice, on peut dire de lui qu’il est plus généreux que son voisin qui n’agit pas de la même manière, on ne peut pas dire qu'il a un sentiment plus exact de l'équité. La justice est indifférente absolument à ce débat de la participation aux bénéfices, elle est tout aussi complètement satisfaite par le salaire pur et simple.
La lutte se terminait très généralement, ai-je dit, par le triomphe des adversaires du partage, de sorte que les sociétés jouaient vis-à-vis de leurs ouvriers le rôle de patrons ordinaires et ce qu'on appelle parfois les so-
ciétés coopératives de production devrait se nommer pour éviter toute confusion les entreprises de production des sociétés coopératives de consommation.
Ine faut pas s'étonner de voir un nombre à peu près nul de sociétés de production semblables à notre Association Ouvrière, à côté de sociétés de consommation si nombreuses et si prospères. Ces deux branches de la coopération sont non seulement complètement séparées mais je dirais volontiers exclusives, ennemies l’une de l’autre. Les distributives ont pour but, en effet, d’abaisser indéfiniment le prix des objets de consommation pour permettre à tous de se suffire.avec des ressources minimes. Elles commencent par supprimer le détaillant, mais la plupart se promettent bien de supprimer ensuite le fabricant. La société de production veut, au contraire, maintenir l’organisation actuelle, en substituant les travailleurs.au patron ; l'intermédiaire changera de nom, mais il n’en existera pas moins ; le profit que la distributive veut empêcher subsistera, mais au lieu d’appartenir au patron, il sera partagé entre les ouvriers, Les buts sont par conséquent opposés. contradictoires, et les sociétés de consommation qui se proposent de combattre tous les intermédiaires doivent être amenées à diriger leurs efforts contre les sociétés de production, autant que contre les patrons. Cette sorte d'antipathie d’une branche de la coopération pour l’autre se traduisait du reste dans les faits, précisément par le refus des distributives de partager les bénéfices
de leurs entreprises industrielles avec les ouvriers qu’elles employaient : la participation des bénéfices étant ün diminutif, une réduction de l'association de production. Bref, l'association de production proprement dite n’avait pris aueun développement en Angleterre pendant cette seconde période.
Sociétés de crédit. — Les sociétés de crédit populaire, les Loan societies, ne sont pas non plus en progression marquée. Leur utilité, du reste, je l’ai expliqué déjà, était beaucoup moins grande qu’en Allemagne à cause du régime de grande culture et de grande industrie. Le besoin de crédit se faisant moins sentir, les Loan societies prenaient moins d'extension : c'était normal.
Sociétés de construction. — I ne reste plus qu’à parler des sociétés de construction de maisons ouvrières. Elles étaient déjà assez nombreuses en 1863 : leurimportance ne fit que s’accroître Jusqu'en 1880. Elles étaient si conformes au caractère anglais pour qui le home présente un attrait qu’il n’a malheureusement'pas chez
nous.
Pour donner une idée exacte du mouvement en faveur des building societies, je ne crois rien pouvoir faire de mieux que de citer les chiffres contenus dans le rapport sur l’état de ces sociétés en 1882. Leur nombre est de 2151 avec un total de 767,000 membres. Leurs recettes annuelles s'élèvent à la somme fabuleuse de
925,000,000 de francs ; elles ont emprunté sur hypothèque 2,018,050,000 francs. Tous ces chiffres sont pour l’Angleterre seule et le pays de Galles, l’Ecosse et lirlande n'y sont pas comprises. On voit immédiatement l'aceroissement de bien-être qui a dû en résulter pour les associés et l’on ne peut s'empêcher de reconnaître que de ce côté encore, la coopération était pour le peuple anglais la source de bienfaits sans nombre.
Allemagne.
Les banques populaires de Schulze-Delitzsch. — Nous avons vu qu’en Allemagne, le mouvement coopératif avait eu un développement plus prompt que partout ailleurs, même qu'en Angleterre. Dix ans après la fondation de la première banque par Schulze à Delitzsch, non seulement il y avait déjà 300 sociétés du même genre sur tous les points du territoire, mais ces associations s'étaient fédérées depuis 1859 pour accélérer encore leur développement et se perfectionner mutuellement. Les congrès se tenaient régulièrement chaque année et venaient montrer au public la vitalité de l'institution pouvelle. Cette forte organisation devait faire maintenant ses preuves.
Elle eut comme premier effet de forcer l'attention du pouvoir. Celui-ei n'était plus en présence de quelques associations disséminées qu'on pouvait ignorer, mais d’un véritable mouvement avec lequelil fallait compter.
Les associés n'avaient pas tardé à trouver que leur situation légale était loin d’être satisfaisante ; ils demandèrent dans leurs réunions qu’on intervint auprès du gouvernement pour obtenir une législation plus favorable. N'était-il pas nécessaire de jouir de la personnalité civile et de ses avantages, d’être capable de posséder et d'acquérir ? On ne pouvait trouver cette prétention exagérée.
L'Union eut du reste bientôt un interprète auprès du pouvoir, et un interprète éloquent et convaincu, dans la personne de son fondateur Schulze qui venait d’être élu à Berlin membre du corps législatif. Grâce à l'influence qu'il ne tarda pas à exercer, un projet de loi fut mis à l'étude et bientôt après voté par le parlement prussien ; il changeait complètement la situation des sociétés coopératives. La loi du 27 mars 1867 leur permettait, en effet, moyennant certaines conditions relatives aux objets les plus divers, de jouir de la personnalité civile. Elle imposait la solidarité de tous les associés, tout en édictant certaines mesures pour que cette disposition, fort rigoureuse en soi, ne présentàt pourtant pas des inconvénients faciles à éviter. On a vu plus haut que cette solidarité qui nous paraît à nous exorbitante, presque inacceptable, était habituelle en Allemagne. La loi de 1867 n'innovait pas sur ce point, elle tenait tout simplement compte de ce qui existait ; on ne peut pas l’accuser de sévérité. Les coopérateurs allemands la considérèrent comme un triomphe pour leur cause ; loin de
“songer à s’en plaindre, ils virent avec joie la Loi prussienne devenir loi fédérale à la date du 4 juillet 1868. Le régime nouveau ne pouvait d’ailleurs qu'accentuer ‘un mouvement déjà si bien marqué; l'Union générale des sociétés coopératives allemandes constatait chaque ‘année un accroissement sensible. En 1862, ai-je dit, elle pouvait évaluer à 511 le nombre des associations ; en 1869, il en existait près de 1500. Naturellement une progression aussi forte ne pouvait pas durer, mais le nombre des banques populaires va toujours croissant. En 1879 il est de 1866. Quant aux autres renseignements ils ne peuvent être donnés d'une façon certaine que pour les associations qui ont envoyé leur compte rendu annuel au comité central dont Schulze était le président. Voici de dix ans en dix ans le tableau dressé par M. Brelay (1) sur les indications qui lui avaient été
fournies par Schulze lui-même.
— : Années. , :' ‘1859 4869 1879 Nombre des sociétés ayant fourni le compte rendu annuel de
leurs opérations …... . . . . 80 135 899 Nombre des associés. . . . . . 18.676 304.772 459.033 Crédits accordés ou renouvelés.. 12.394.308 544.806,327 1.398,120.830 Capitaux des actionnaires. . . . 138.003 36.235.392 100.996.248 Montant de la réserve » . . . . 92.535 3.525.414 15.117.802 Capitaux reçus à titre de prêts
OURACPUIS RE re Te eee * . - 1.000.380. 04.945.900 320.637.955 Capitaux reçus comme caisse d’é-
Darene- venin. ve . + .…. 1.531.050 63.161.589 126.527.520
Il faut tenir compte de ce que tous ces chiffres désignent non des francs mais des mares.
(1) Journal des Economistes, juillet 1881.
Ce qui frappe d’abord dans ce tableau c’est l’augmentation relativement peu considérable du chiffre des sociétés ayant remis un rapport, entre 1869 et 1879 ; un accroissement de 164 sociétés dans l’espace de dix années, cela semble peu de chose en comparaison de J'écart qui existe entre l’année 1859 et l’année 1869. Les autres chiffres viennent démontrer que le mouvement est moins stationnaire qu’on ne pourrait le croire. Le nombre des associés a augmenté de moitié. Le chiffre des prêts et le capital actionnaire ont presque triplé. Cela prouve que les banques populaires au lieu d’augmenter en nombre, ont augmenté en importance. Les fondations sont désormais moins fréquentes parce que beaucoup de localités ou de régions ont leur établissement de crédit ; il n’est plus aussi nécessaire d’en créer, on s'adresse à celui qui existe déjà. C'est, je crois, la raison qu’il faut donner à cette sorte d'arrêt.
Si maintenant, on se pose à nouveau la question : « À quelles classes sociales profitent les banques coopératives? », la réponse est sensiblement la même que pour la période précédente. M. Brelay nous donne la proportion suivante: 31,9 0/0 d'ouvriers indépendants, 10,5 0/0 d'ouvriers des manufactures, 23,1 0/0 d'agriculteurs, 34,5 0/0 de divers, c’est-à-dire de petits rentiers, petits patrons, etc.
Les salariés proprement dits ne forment donc que la dixième partie de la clientèle des banques populaires ; j'en ai donné la raison plus haut ; elle est fort simple et
parfaitement compréhensible. Ce qu’on appelle des ouvriers indépendants sont probablement des petits artisans établis à leur compte et vivant uniquement du produit de leur travail. On sait que leur nombre était resté considérable en Allemagne, ce qui explique la forte proportion que je viens de noter pour eux.
Quant aux agriculteurs, on ne doit pas être surpris de les voir figurer parmi ceux qui ont recours aux banques Schulze. Raiffeisen avait bien fondé pour eux les sociétés de crédit agricole; mais celles-ci, ne se développant que très lentement, étaient naturellement insuffisantes ; les agriculteurs, comme les autres, s’adressaient donc aux banques populaires pour obtenir le crédit dont ils avaient besoin, et ils venaient en très grand nombre puisqu'ils formaient à eux seuls le quart à peu près des associés.
Sociétés de crédit agricole. — Les banques Raiïffeisen ne progressent pas bien sensiblement pendant cette” seconde période. Des chiffres précis sont impossibles à donner ; le mouvement de ce côté n’est pas organisé, il n’y à pas d'agence centrale pour en dresser chaque année la statistique. Schulze, du reste, ne fait jamais mention des banques Raiffeisen. Les deux fondateurs avaient des principes opposés ; ils étaient même personnellement en assez mauvais termes, ce qui explique pourquoi le directeur de l’Union générale des sociétés coopératives allemandes ne nous fournit Jamais aucun
renseignement sur les banques agricoles. Pourtant, aux environs de l’année 1880, ces sociétés commencent à se développer ; leur nombre s’accroit un peu et on peut déjà prévoir un véritable mouvement en leur faveur.
Sociétés de consommation. — Pendant la période qui va de 1863 à 1880, les sociétés coopératives de eonsommation prennent en Allemagne une réelle extension. En 1880, ilexistait en effet, toujours d’après les chiffres fournis à M. Ernest Brelay par Schulze-Delitzsch,642 sociétés de consommation. Sur ce nombre, 191 sociétés ont envoyé leur rapport au directeur général de l'Union. De ces rapports il résulte que, pendant l’année 1879, chacune de ces sociétés a fait en moyenne pour près de 200.000 francs d’affaires et réalisé un bénéfice d'environ 7 0/0 du chiffre d’affaires.
Ces coopératives sont cependant encore beaucoup moins nombreuses et moins importantes qu'en Angleterre ; mais elles y sont connues depuis moins longtemps et un bel avenir leur paraît réservé. Toutefois la société de Breslau peut entrer en comparaison avec les distributives anglaises les plus prospères. Fondée en 1866 avec 420 membres, elle vendait la première année pour 48.978 francs et réalisait un bénéfice de 2.167 fr.; trois ans après, les sociétaires étaient au nombre de plus de 2.000, le chiffre des ventes s’élevaità 315.000 francs etle profità 20.000. En 1876,9.839 sociétaires, 2.244.873 francs de ventes et 174.460 de bénéfice. Enfin en 1879,
on comptait 18.689 associés, les ventes alteignaient la somme de 4.221.617 francs et le gain était de 413.785. Mais un tel succès était exceptionnel ; la progression était en principe beaucoup plus lente, et cela tenait principalement à ce que les sociétés allemandes ne vendaient en général qu'à leurs membres. En n’admettant pas le publie, elles restreignaient naturellement leurs affaires et nuisaient à leur recrutement.
Les sociétés de consommation, en Allemagne comme en Angleterre, profitaient principalement aux travail: leurs salariés ; elles prospéraient d’ailleurs plus facilement dans les centres manufacturiers. La moyenne des membres salariés était d'environ 50 0/0 ; en outre plus de 17 0/0 étaient de la catégorie des ouvriers indépendants. Nous sommes en présence d’une institution qui a un peu le caractère d’une œuvre ouvrière ; les deux tiers de ses membres sont des travailleurs manuels ; le dernier tiers des associés est composé de patrons, de rentiers, de professeurs ou de médecins.
Le peuple allemand, après avoir tardé un peu à faire de la coopération de consommation, était enfin entré,et très franchement, dans le mouvement ; tout faisait prévoir que, dans cette branche d'association comme dans presque toutes,il montrerait ses aptitudes spéciales pour
les groupements.
Sociétés de production. Un chiffre inexplicable, c’est celui de 649 donné pour les sociétés de production
par Schulze-Delitzsch à M. Ernest Brelay. M. Seinguerlet dans son ouvrage sur les banques populaires signale l'existence, en 1865, de 10 sociétés de production seulement. Par quel miracle a-t-on pu arriver en 15 années à cette somme de 649? Il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit d'associations de production beaucoup plus difficiles à fonder et à soutenir que toutes les autres. Ce qui semble plus bizarre encore c’est qu'on ne trouve dans les indications fournies par Schulze aucune autre allusion à ces sociétés, aucun renseignement sur elles. Bien mieux, lorsqu'il parle des entreprises dont il a reçu des comptes rendus, il eite les banques, les associations qui ont pour but de faciliter les achats d'animaux et de machines agricoles, de faire le commerce général, celles qui s'occupent de consommation et de construction, mais pas celles qui ont trait à la production. Cette abstention complète est tellement étrange qu’on se demande si les mots : association de production n'ont pas une signification autre que chez nous. Le chiffre indiqué se rapporte très certainement à des associations de production agricoles sur lesquelles les renseignements manquent, ou aux sociétés pour la vente en commun des objets manufacturés.
Il est certain que les unions pour le travail ne se sont pas développées dans la proportion indiquée par ce chiffre élevé. Parlant de cette même période, M. Hubert Valleroux, après avoir analysé les indications fournies à M. Brelay par Schulze, constate qu’elles ne
contiennent rien par rapport à la production et il ajoute: « ce qu’il y a d'assuré c’est que ces sociétés n’ont pas crù en importance et en nombre dans la même proportion que les autres », et il insiste sur ce point que le promoteur du mouvement semble ne plus attacher aucune importance aux associations de travailleurs. La
coopération allemande ne gagnait donc pas de terrain de ce côté.
Branches secondaires de la coopération. — Les sociétés de construction fort nombreuses et très prospères en Angleterre, font leur apparition en Allemagne pendant cette période. Schulze-Delitzsch constate la présence de 46 associations de ce genre à la fin de l’année 1879. Ce chiffre est certainement un minimum ; malgré tout, nous sommes loin des 2.000 sociétés anglaises dont j'ai parlé déjà. Le caractère n’est pas le même dans les deux pays etl'écart existant paraît devoir se maintenir.
Les associations pour achats de matières premières ou vente de produits manufacturés continuent à subsister, leur développement est sensible bien que moins accentué que celui des banques populaires. Cette branche particulière de la coopération revêt du reste les formes les plus variées ; le travail de M. Brelay signale 140 sociétés ayant pour but de faciliter les achats d’animaux ou de machines agricoles et qui ont envoyé un rapport au directeur général de l’Union. Si l’on tient compte
de la proportion très petite des associations qui consentent à rédiger ce rapport, on arrive, rien que pour €e genre tout spécial de sociétés, à un chiffre fort élevé. On doit done ici encore noter une progression marquée. En résumé il faut dire que,de 1863 à 1880, la coopération est, en Allemagne, de plus en plus florissante, sauf en ce qui concerne la production. Les banques populaires principalement, les banques agricoles, les sociétés pour l’achat de matières premières et le magasinage, les sociétés de consommation et de construction répandent leurs bienfaits sur un certain nombre d'individus des classes moyennes ou inférieures de la société ; mais elles exigent encore trop de qualités morales pour être d'un usage vraiment général ; Schulze, tout le premier, le reconnaît. Elles ne se montrent pas comme devant arriver à faire disparaître tous les maux dont souffrent ces classes moyennes ou inférieures ; la régénération qu’elles promettent doit forcément rester incomplète. Suivant l'expression employée par le fondateur du crédit populaire allemand, elles sont un instrument de sélection permettant à certains de s'élever, mais laissant dans leur situation malheureuse ceux qui ne veulent -pas déployer l'énergie voulue pour en sortir ; elles diminuent, sans le supprimer, l'effort nécessaire ; elles donnent à chacun selon son mérite, ce qui est parfait. En Angleterre, la coopération avait eu identiquement le même résultat, malgré les idées de remaniement, je dirais volontiers de bouleversement général, qui avaient
présidé à un grand nombre de fondations..On a vu qu'après le succès une transformation s'était produite, que l'intérêt privé ayant repris son empire et repoussé les. principes de solidarité et de désintéressement, les s0ciétés de consommation étaient devenues ou à peu près des entreprises économiques ordinaires dans lesquelles les associés s’efforçaient d'obtenir le plus possible et ne prétendaient pas sacrifier leurs bénéfices au profit de ceux qui étaient moins heureux ou moins énergiques.
Schulze, avec un plan moins ambitieux, avait eu une vision plus exacte de ce que la coopération pouvait produire. En la soumettant aux lois économiques, il lui avait d'abord assuré un succès très rapide ; il lui avait fait rendre tout de suite des services incalculables ; il lui avait évité enfin une transformation qui:se serait très certainement produite, parce qu’elle paraît être fatale.
À côté de l'Angleterre et de l'Allemagne qui dans le mouvement coopératif occupent une place prépondérante, il faut citer quelques pays voisins du nôtre où la coopération ne tarda pas à prendre une réelle importance.
Italie.
En Italie, des sociétés de consommation se fondèrent en 1853 et en 1834 à Turin et à Alexandrie ; mais ce n’est pas de ce côté que le mouvement devait se développer. Vers 1860, deux admirateurs de Schulze-Delitzsch : Luzzati et Francesco Vigano, frappés de la res-
semblance qui existait entre leur pays et l'Allemagne, au point de vue du besoin de crédit de la part des petites gens, entreprirent une campagne en faveur des banques populaires dues à l'initiative privée, tandis qu'un socialiste du nom de Boldrini prêchait le crédit par l'Etat.
Ce furent les disciples de Schulze qui l’'emportèrent. En 1864, ils fondèrent la première banque coopérative à Lodi. Mais le peuple n'avait pas l'habitude de l’association ; le succès ne se dessina donc que lentement. Il fallut la campagne énergique menée par Luzzati et Vigano, en même temps que la réussite des premières fondations qu'ils parvinrent à susciter, pour déterminer un courant d'idées vraiment digne du nom de mouvement. À partir de 1866, les banques deviennent de plus en plus nombreuses et de plus en plus importantes. En 1874, elles dépassaient déjà la centaine. Un congrès tenu en 1881 constate l'existence (pour l'année 1880 au plus tard) de 133 sociétés de crédit disposant d’un capital un peu inférieur à 42 millions. C'était un résultat très appréciable.
L'organisation des banques italiennes n’était pas copiée sur celle des banques Schulze. La principale différence concernait la responsabilité. On à vu qu’en Allemagne, on avait adopté le principe de la responsabilité absolue et illimitée de tous les associés ; Schulze lui attribuait même une grande partie du succès. En Italie, on recule devant cette solidarité ; on ne restreint pour-
tant pas la responsabilité au simple montant de la mise comme dans les sociétés par actions ; chaque associé s'engage pour une somme égale à plusieurs fois sa mise. C'est une sorte de moyen terme. Une autre différence réside dans ce fait que les banques italiennes sont plutôt des banques d’escompte, tandis que les allemandes sont des banques de dépôts et d’avances.
Mais à côté de ces différences, les ressemblances sont nombreuses avec les sociétés du type Schulze. Les associés doivent posséder chacun une action au moins et ils ont seuls le droit d'emprunter. Les prêts sont faits pour une durée assez courte ; dans le plus grand nombre des cas, quand l'échéance est lointaine, on s’entoure d’uné foule de précautions. L'intérêt exigé par les sociétés, pour les avances qu'elles consentent, est toujours élevé ; il est en moyenne de 6 1/2 à 7 pour cent. On s'efforce de distribuer aux actionnaires les dividendes les plus élevés. D'un autre côté Luzzati faisait aussi des emprunts à Raiffeisen. Les actions que les sociétés émettaient, il les demandait de faible importance et il désirait que chaque associé n’en püût posséder qu’un petit nombre. Dans son plan, les banques devaient rester des associations de personnes et bien se garder de dégénérer en simples groupements de capitaux. Il voulait que toutes les fonctions fussent remplies gratuitement, par esprit de dévouement. L'extension trop grande d’une association quelconque était contraire à ses dé-
sirs : il préférait des groupes peu nombreux et où cha- AT
eun se connaît ; il était partisan des petits districts de Raïffeisen.
En somme les coopérateurs italiens n'ont pas copié une organisation toute faite; ils se sont inspirés des banques populaires et des banques agricoles allemandes ; sur certains points ils se sont écartés à la fois des unes et des autres. [ls se sont efforcés de trouver un type plus parfait, correspondant mieux aux besoins de leur pays, imprégné du cachet de l'originalité italienne, comme le dit Luzzati.
Pour donner une idée de l'importance des services rendus par les établissements de crédit coopératif italiens quinze ans après la fondation de la première banque, Je suis encore forcé de citer quelques chiffres empruntés au travail publié par M. Ernest Brelay, dans le Journal des économistes (juillet 1881). Pendant l’année 1879, les opérations de cent banques s’élevaient à 517.637.000 francs, se décomposant de la façon suivan{e :
Escompte de billets et traites . . 338.088.000 Prêts ordinaires 21,2, 4.1, RS 122 0781000 Prêts sur divers gages. . . . . 20.810.000
Comptes courants actifs garantis . 35.761.000
Ce succès s'explique par un besoin de crédit analogue à celui que nous avons noté en Allemagne, plus grand encore peut-être, mais qui ne se rencontre pas däns tous les pays à un tel degré.
I y a peu de choses à dire des sociétés de consom-
mation italiennes. On à vu qu’elles avaient précédé les associations de crédit, mais qu'elles n’eurent pas un développement aussi remarquable. Elles adoptèrent pour la plupart l’organisation des distributives anglaises, mais elles vendaient au prix le plus bas possible au lieu de vendre au prix courant, à cause des grands besoins et de la misère des classes ouvrières. Le mouvement, de ce côté, s’accentua à partir du moment où la boucherie et la boulangerie surtout ne furent plus assujetties à aucune limite de prix. Les commerçants s'unissant contre les consommateurs, ceux-ci se groupèrent pour arriver à se passer de leur intermédiaire. C'est ainsi que les coopératives prirent une plus grande extension ; mais je le répète le succès n’est pas comparable à celui des banques populaires.
L'Italie compte en outre un assez grand nombre de sociétés de production, mais d’un genre spécial et qui n’ont rien de commun avec les associations ouvrières : je veux parler des laiteries sociales qui y existent depuis un temps très long. Ce ne sont naturellement pas les ouvriers occupés dans ces établissements qui sont associés, ce sont ceux qui fournissent le lait, c’est-à-dire les fermiers ou éleveurs; c’est encore la classe moyenne principalement qui profite de ces associations. Les sociétés de production industrielles sont à peu près inconnues en 1880 et rien ne fait présager un développement véritable de ce côté.
Belgique.
La coopération fait son apparition en Belgique en 1848. Ce sont les idées françaises qui se répandent dans le pays voisin ; elles déterminent la création d’un certain nombre d'associations de travail à Bruxelles et à Gand ; mais ces sociétés de production ne durent pas plus longtemps que chez nous: c’est un insuccès de plus pour la coopération industrielle.
Quelques années plus tard, à partir de 1854, des sociétés de consommation se fondent successivement dans quelques centres importants; mais rien dans la présence de ces associations isolées et peu nombreuses ne pourrait justifier le nom de mouvement. Comme en Italie, c’est par Le crédit coopératif que celui-ci va débuter et c’est à un homme de la classe dirigeante qu’il sera dû. M. Léon d’Andrimont, disciple de Schulze-Delitzsch comme Luzzati et Francesco Vigano, entreprend en effet de doter sa patrie d'institutions semblables en tous points à celles qui sont devenues pour l'Allemagne une cause de richesse et de prospérité. C’est à Liège, où il habite, qu'il entre en campagne. Il parvient à décider quelques artisans et il fonde avec eux la première banque populaire coopérative en 1864. La ville était particulièrement bien choisie pour tenter une expérience de ce genre ; Le crédit n'y était pas d’une nécessité aussi grande qu’en Italie et en Allemagne, mais il présentait
de grands avantages pour les travailleurs indépendants qui sont nombreux à Liège, où on ne voit pour ainsi dire pas de ces vastes ateliers où s'entassent des centaines de salariés, où tout le travail est fait par de petits artisans, ouvriers en chambre. La nouvelle banque prospéra donc immédiatement. Lors de sa fondation elle comptait 67 membres ; moins d’un an s'était écoulé et le nombre des associés s'élevait déjà à 220. Les promoteurs du mouvement étaient remuants, ils ne reculaient devant aucun effort. à
L'exemple des coopérateurs liégeois ne tarda pas à être suivi; une banque fut fondée à Verviers. En une dizaine d'années, la Belgique possédait environ 10 banques. Il ne faut pas perdre de vue que Le pays était beaucoup moins étendu et moins peuplé que l’Allemagne, l'Angleterre, la France ou lItalie et que ces quelques banques pouvaient rendre service à une grande partie de la population. Le système adopté était du reste Le système allemand, la solidarité y était de règle.
Le gouvernement ne resta pas longtemps étranger au mouvement coopératif ; il s'y intéressa d’une façon très effective en faisant voter une loi où les sociétés coopératives étaient traitées avec une faveur évidente : c’est la loi du 18 mai 1873; une autre loi du 2 juillet 1875 vint ensuite leur accorder des avantages spéciaux au point de vue des Impôts.
En 1880, la coopération en Belgique se manifestait donc principalement sous la forme de sociétés de eré-
dit. Il fallait noter aussi quelques sociétés de consommation parmi lesquelles le Vooruit qui s'était fondé l'année même et n'avait encore qu'une importance insignifiante.
Dans la branche de la production le mouvement est nul ou à peu près.
Suisse.
En Suisse, on rencontre surtout des coopératives de consommation et des sociétés de crédit.
La première société de consommation date de 1851, mais le mouvement se dessine particulièrement bien à partir de 1870. On ne peut donner sur ce pays que des renseignements incomplets, car pendant fort longtemps il n'y eut que des associations isolées s'ignorant l’une l'autre et ne pouvant donner de renseignements que sur elles-mèmes. Il n’y a pas, à proprement parler,de mouvement et pourtant les fondations sont relativement plus nombreuses que dans n'importe quel pays. Quand je dis qu’il n'y à pas de mouvement, je devrais plutôt dire qu'il n'y a pas tout le bruit qu’on fait généralement autour d'un mouvement. On travaille, on agit, mais sans fracas ; pas de congrès ni de journaux. Les coopérateurs suisses, à dit très justement M. Pictet, le président de la société coopérative de Genève, ne donnent ni dans les congrès ni dans les publications ; les rapports qu'ils ont l'habitude de publier sont généralement très