‹ Étude sur le patois créole mauricienChapitre 17 sur 70 · Ce- n'est pas un homme, c'est un malabar · texte numérisé non relu

Ce- n'est pas un homme, c'est un malabar

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à un curieux quj s'informait. Dans leur langue, éne tnalbar, c'est un homme mou et veule, sans force physique et sans ressort moral. Ene nation tripe, tel est leur jugement sommaire sur toute la race.

Nous venons, dans cette esquisse rapide, d'indiquer la physionomie du noir créole et de la langue qu'il s'est faite. C'est maintenant de l'analyse de ce langage qu'il convient d'entretenir un instant notre lecteur.

Et d'abord, le parler qui nous occupe est-il dialecte, langue ou patois ? A prendre chacun de ces termes dans son acception rigoureuse, le .créole ne saurait prétendre à aucun. Les dialectes, en effet, sont comme autant de ruisseaux qui, sortis du même versant, coulent d'abord dans des lits séparés, jusqu'au moment où celui d'entre eux que les hasards du terrain ont fait plus

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important que les autres, les reçoit tous à titre de tributaires entre ses bords plus spacieux, où leurs eaux réunies vont couler désormais confondues. A ce moment les ruisseaux sont devenus rivière, et tes dialectes langue. Le créole n'est, on le voit, ni une langue ni un dialecte.

Est-ce du moins un patois ? Mais un patois est l'héritier direct et légitime d'un dialecte ; c'est, en plein sol natal, le rejeton d'un arbre, fécond jadis, duquel s'est retirée toute culture, mais dont les fruits dégénérés ne laissent pas de rappeler la saveur des anciens jours. Les dialectes précédent l'unité de la langue, les patois survivent aux dialectes, après que la langue unifiée a attiré à elle toutes les forces ■ vives du langage. Le créole, on le voit en- - core, n'est pas plus un patois qu'un dialecte ou une langue.

INTRODUCTION, XLVII

Resterait le mot jargon, que nous de- \Tions peut-être préférer à cause même de son manque de précision. Maïs l'usage avait décidé avant nous en faveur du mot patois. On nous le pardonnera : le terme n'est rien moins qu'ambitieux.

Notre patois, donc, s'est détaché du français dans la première moitié du siècle dernier. Mais ce n'est pas dans la langue littéraire qu'il faut en chercher la source; c'est du langage familier qu'il procède seul, et particulièrement du parler de certaines provinces maritimes : de la Bretagne et de la Normandie particulièrement. De là, dans le créole, bien des mots que ne connaissait plus la langue écrite, mais qui se parlaient encore , de là, surtout, les termes du vocabulaire nautique qui a passé presque tout entier dans le créole. Un matelot français a bientôt fait de parler

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notre patois avec élégance et propriété. Il peut lofer, louvoyer ou courir les bords, larguer, amarrer, capoter, hiàser, aborder, virer, souquçr; on le comprend, il parle la vraie langue. Lbére matelot là trouve me ■^m fiîle passé pour aile biV(ar, si 7^ fiUe là éna lenverguire, li dmte serre divent pour lisse li passe morceau. Après, matel(A là va capave hisse son foc pour sivrè li grand largue'. Nous ne continuerons pas de ce style; le lecteur trouvera dans les « Locutions » d'autres emprunts faits à la même source.

La phonétique nous fournit aussi sur la provenance du créole, et sur l'époque où il s'est détaché du français, quelques rensei-

I. Quand ce matelot voit ntie jeune fille passer pour aller au baiar, à cette jeune fille a de l'envergure, il doit serrer le vent pour la laisser dépasser un peu. Ensuite le matelot pourra hisser son foc pour la suivre grand largue.

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gnements que nous devons indiquer sommairement.

Balai, balayer, sont un seul mot en créole : balte. Or, balier s'est dit jusqu'au dix-huitième siècle à côté de balayer : « balier est plus en usage que baleyer, dit le dictionnaire de Richelet, parce qu'il est plus doux à roreille. » C'est en effet ce qu'a trouvé l'oreille créole. Le son nasal de fanme, de manman, général au seizième siècle, persiste dans quelques provinces d'où il nous est venu. Oué pour « est la prononciation qu'avaient gardée le palais et la chaire jusqu'à la fin du dix-septième siècle. Le patois de notre sœur aînée, l'île Bourbon, n'en connaît pas d'autre : moi, toi, y sont moue, toué; notre créole a répudié cette prononciation pour dire, comme le français actuel, moi et toi ; mais la preuve qu'il l'avait d'abord adoptée se re-

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trouve dans la physionomie de certains mots qui sont restés en arrière : la toîle, atouéle; une boîte, énebouéte; un fouet, éne fouéte.En revanche, comme pour se rattraper, le créole a fait de l'aloès, laloi'laloM ; fré pour froid ou frais ; réde pour.roide ou raide, sont de même des sons qu'a connus le français, qui, comme nous, a dit la main dréte pour la main droite. Le son tté de amitié, moitié, cimetière, tend à se généraliser en créole; mais les anciens, à l'exemple de Charlotte et de Pierrot du « Festin de Pierfe», préféraient quié; la moitié, la monquié; cimetière, cimi(piiére;\in demisetier, ène misquié: nos vieux noirs ne disent pas autrement. U précédant les labiales m et n, a donné i en créole : éne pUtne, une plume ; éne prine, une prune ; mais le français a dit prumier, puis primier pour premier. Pourtrét, portrait; proumené, pro-

INTRODUCTION, LI

mener; lorU, oreiller; nô-yé, noyer; plô-yè, ployer ; mo haï H, je le hais, sont autant de prononciations qu'a connues le français, et qu'on retrouverait encore au

besoin.

Dans l'étude analytique de notre patois, voici de quels prémisses nous sommes parti :

Étant données deux expressions, deux façons de dire que le créole connaît l'une et l'autre, celle-là nous semble la forme vraiment créole qui s'éloigne le plus du français; car le créole en possession de la forme française elle-même, n'eût pas songé à créer l'autre dont il n'aurait pas eu besoin.

Si donc le créole dit aujourd'hui presque indifféremment : Quand vous va renconte

IMTRODOCTIOIJ.

H, dire H ça qui mo té parli av vous ', ou bien Lhére wou a ^puinde U, cause li ça qui mo té cause senée wou, ïï nous semble évident que la seconde version est plus vraie que la première. Le créole a dû commencer par dire « l'heure » au lieu de quand ; « joindre » au lieu de rencontrer; «causer» au lieu de parler et dire ; « ensemble » au lieu de avec. De même : la forme Oii li to manman', est postérieure à à côte to tnanman ?

Pourquoi vous batte-moi ', à Qui fére ou batte moi ? Passe^i to té fronîè *, à cause to ti fronté, etc., etc.

C'est donc à titre de néologisme que nous admettons tout mot ou toute locu-

1. Quand vous le rencontrerez, dites-lui ce dont je vous li parlé.

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