‹ Étude sur le plaidoyer de Cicéron Pro Roscio comoedo et la condictio certae pecuniae: et laChapitre 5 sur 10 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DATE DU DISCOURS DE GICÉRON Cicéron avant le Pro Roscio. Dates diverses proposées, 671, 677, 683, 685.

LePro Roscio comoedo est, selon toute apparence, de Tan 677 de Rome. Cicéron, né en 647, avait trente ans à peine (1). Sa réputation était naissante. II avait débuté au barreau quatre ans auparavant, à Tâge de vingt-six ans ; c'était Témule des Crassus, des Hortensius et des Cotta, ce n'était point encore leur maître ; pour lui voir prendre le premier rang parmi les orateurs de son temps, il faut attendre les Verrines.

Cicéron n'avait jusque-là plaidé que des causes à peu près insignifiantes et en général civiles. Cependant il avait conservé comme souvenirs aimés de sa jeunesse deux ou trois succès oratoires.

C'était d'abord sa défense de Sextus Roscius d'Amérie.

(1) Il était né sous le consulat de C. Atilius Serranus et de Q. Servilius Caepio (Aul.-Gel., Nuits Attiques, XV, 28; Brutus, XLIII), trois jours avant les Nones de janvier (Aul.-Gel., 7Va«75^</i^MCs, XV, 28; Cicéron, adAttic, Vil, 5 et XIII, 41), c'est-à-dire le 3 janvier 647 de Rome (107 av. J.-C).

Nous suivons pour la chronologie les Fastes consulaires établis par Georges Baiter. Le travail de Baiter a profité des études de Sigonius, Reland, Almelovenn, Piranèse, Marini, Muratori, Saint-Clément^ Borghesi^ Fea, etc. Etablie sur les Fastes Capitolins, sa chronologie diffère légèrement de celle donnée par l'ère Varronienne : ainsi, d'après les Fastes capitolins, le consulat aurait été institué en 244 de Rome et le Pro Roscio serait de 677. D'après l'ère Varronienne, au contraire, on placerait l'institution du consulat en 245 et le Pro Roscio en 678. Les Fastes consulaires établis par Mommsen dans le Corpus inscriptlonum latinarum donnent aussi d'après l'ère Varronienne, 678 pour 677. Voy. inscriptiones latinae antiquissimae, p. 539. Berlin, 1863.

Sextus Roscius était accusé de parricide, il était poursuivi par un ennemi redoutable, Chrysogonus, qui convoitait ses biens et qui était un favori de Sylla alors dans la toute puissance de sa dictature ; Cicéron osa élever la voix en sa faveur et sauva sa tète. Cet acte de courage fit honneur peut-être à son dévouement plus qu'à son talent d'orateur; elle lui gagna, dit-il, l'estime et l'admiration des honnêtes gens (1).

Ce fut ensuite un plaidoyer en faveur d'une femme d'Arretium ; Cicéron eut à lutter contre une des gloires du barreau romain, le jurisconsulte Cotta; il gagna la cause (2).

On a également conservé de cette période de début un autre plaidoyer pour Publius Quinctius (3).

Après ces essais au Forum, Cicéron disparut tout à coup et pendant deux ans resta absent de Rome ; ses premiers succès ne l'avaient point ébloui et il était parti pour la Grèce. Il allait chercher sur cette terre classique des arts, à l'école des grands maîtres de Rhodes et d'Athènes, les secrets de l'éloquence attique.

Ce furent deux années de voyage et d'étude; à Athè-

(1) Brut., XC, 312.

(2) Pro Caecina, XXIII, 97.

(3) L'opinion commune s'appuyant sur le témoignage d'Aulu-Gelle et d'Eusèbe assigne le premier rang au discours pour Quinctius et le place a\ant celui pour Sextus Roscius d'Amérie, Mais cela est invraisemblable. Le Pro Quinctio n'est point un discours de début; Cicéron dans son exorde y déclare « quod mihi consuerit in caeteris causis esse adjumento, id quoque in hoc causa déficit? » ; dans le Pro Sexto Roscio, au contraire, il s'excuse de sa jeunesse et se présente comme un débutant. Enfin, une lecture attentive du Pro Quinctio fait naître ce sentiment que l'on était déjà loin des proscriptions de Sylla. L'impression générale est toute différente à la lecture du Pro Roscio. Du reste, Aulu-Gelle déclare que Cicéron plaida pour Quinctius devant Aquilius Gallus sous le consulat de M. Tullius Decula et Cn. Cornélius Dolabelia, à l'âge de 26 ans; et, d'après Cornélius Népos, il aurait plaidé pour Sextus Roscius à 23 ans (V. Aul.- Gell., XV, 27). On trouve aussi Quintius au lieu de Quinctius.

nés, où il demeure six mois, il étudie la philosophie sous les auspices d'Antiochus, un philosophe de Tancienne Académie, l'éloquence avec le rhéteur Demetrius de Syrie. Il passe en Asie ; il y puise à la fois aux leçons de Menippus de Stratonioée et de Denys de Magnésie, d'Eschyle de Cnide et de Xenoclès d'Adramyte (1). A Rhodes, il rencontre un des maîtres d'éloquence les plus célèbres de cette époque où l'art de la parole fut en honneur, Molon. Molon avait été à Rome jadis, en ambassade (2) ; Cicéron retrouve en lui un ami et un maître, et, sous sa direction habile, achève son éducation artistique et se sent enfin digne de reparaître au Forum. Ainsi armé de toutes les ressources de l'art grec, il rentre à Rome en 676, confiant dans ses forces, dans son avenir et avec des espérances de gloire qu'un jour Apollon, à Delphes, lui a jetées au passage (3).

Cependant il semble abandonner avec regret le silence de l'étude ; il se recueille encore dans les belles-lettres et la philosophie ; il se tient à l'écart des affaires publiques, plaide par intervalles pour Claudius, pour Tullius, prend des leçons de déclamation, de maintien avec les acteurs Esopus et Roscius ; Roscius était le beau-père de ce Quinctius qu'il avait défendu avant son départ pour la Grèce ; il en fait son ami et se plaît à l'appeler amores et deHcias suas (4). La même année (676), il se marie avec Terentia (5). Nous arrivons ainsi au consulat de Cn. Octavius et C. Scribonius Curio, a Tannée 677; Cicéron sort de sa retraite et brigue les honneurs ; à l'unanimité des

(1) Brut., XCI, 313, 314, 315, 316.

(2) Brut., XC, 312.

(3) Plut., Cic, ch. 5,

(4) De divinat., I,3fr, 79, II, 31,66. Scholia Bobiensia pro Archia,p. 357, éd. Orelli Bai ter.

(5) Brut., XCII, 318. In Pison., cli. I.

tribus, il est élu questeur de Lilybée (1), il part pour la Sicile, mais auparavant il avait payé une dette de reconnaissance a son ami Roscius en le défendant à. Rome, dans un procès civil.

Telle avait été la carrière de Cicéron avant le discours qu'il prononça pour cette défense et qui nous est resté sous le nom de Pro Roscio comoedo. Nous avons cru nécessaire de Tesquisser brièvement pour faire saisir et trancher la controverse sur la date exacte de ce discours.

Nous avons, en effet, fixé cette date a Tan 677, mais cette opinion n'est point admise par tout le monde et Ton a proposé sur ce point des dates différentes.

1** Hotman se prononce pour Tan 671 (2). Cicéron n'était point encore parti pour Athènes, il n'avait même pas encore défendu Sextus Roscius d'Amérie; le Pro Roscio comoedo serait un de ses premiers discours.

Hotman fonde son opinion sur un trait de la vie du célèbre comédien rapporté par Macrobe (3). Diaprés Macrobe il aurait été l'objet d'une distinction flatteuse sous la dictature de Sylla, il aurait reçu de lui un anneau d'or. Cicéron, dit Hotman, ne devait pas manquer de rappeler cette distinction ; elle devait lui servir à représenter son client comme un homme digne de l'estime publique et d'un caractère supérieur à celui de son adversaire. S'il ne l'a point fait, et l'on peut s'en convaincre en parcourant les fragments de son plaidoyer, c'est qu'il l'ignorait, ou plutôt c'est qu'elle n'avait point encore été obtenue. Il plaidait donc avant la dictature de Sylla, c'est-à-dire avant la fin de l'année 671. Son discours est du reste une œuvre de jeunesse, qu'on doit placer avant son départ de Rome ; il est

(1) V. Middleton, Vie de Cicéron, trad. franc, t. I, p. 78 et Orelli Bai ter, Onomasticon Tullianum, 1. 1, p. 27, note 1.

(2) Hotman (In argumenta orationis).

(3) Macrobe, Saturn., II, 10.

par suite antérieur au Pro Sexto Roscio Amerino lui-même, car aussitôt après avoir prononcé ce plaidoyer il partit pour Athènes (1) ; il lui avait attiré l'inimitié du dictateur et il n'échappa à sa colère que par une fuite précipitée.

Le Pro Roscio comoedo est, il est vrai, une œuvre de jeunesse, et il y paraît en force endroits, mais cela ne suffit point pour le placer avant le Pro Sexto Roscio Amerino; la tradition, l'ordre dans lequel nous sont parvenus les discours de Cicéron s'y opposent. Cette considération ne suffit pas davantage pour lui assigner une date antérieure au voyage en Grèce. Quant au silence que garde Cicéron sur l'anneau d'or décerné par Sylla, il est aisé de l'expliquer; il était inutile pour le succès de la cause de rappeler cette faveur : « On pouvait, dit Rovers, louer la probité de Roscius, sa générosité, sa munificence, son dédain pour l'or; on pouvait en prendre à témoins le juge qui siégeait en ce moment, le peuple de Rome, l'adversaire lui-même, et montrer après cela que Roscius était incapable de frustrer un associé ; mais son amitié pour Sylla n'était point un gage d'honorabilité : elle ne le mettait point à l'abri du soupçon, il était superflu de la rappeler ».

2® L'année 677 que nous avons choisie réunit beaucoup plus de probabilités. Nous verrons en effet par la suite que le procès de Roscius avait pour origine une transaction taxée de fraude par son adversaire, et que cette transaction eut lieu au temps des proscriptions de Sylla, vers l'an 672. Le procès éclata et Cicéron plaida quatre ans plus tard, par conséquent vers la fin de 676 ou au commencement de 677. On peut hésiter entre ces deux dates ; Ferrati et Garatoni (2) se rallient à la

(1) De Diviti., I, 36.

(2) Ferratius (ad. not„ p. 235). — Garatonius (ad. cap., 13, p. 304),— Voyez aussi Orelli Baiter, Onomasticon, t, I, note j, — Klotz dans son édition.

première, mais la seconde est plus généralement adoptée, notamment par Pighi, Fabricius Marcoduranus, Middleton, Schùtz, Rovers et Bethmann-Holhveg (1). On se trouve alors sous le consulat de Cneus Octavius et C. Scribonius Curio, et Ton doit compter le Pro Roscio comoedo parmi ces Causae nohiles dont parle Cicéron et qu'il plaida la première année après la mort de Sylla et son retour d'Asie, alors qu'il briguait la dignité de questeur, Cotta le consulat et Hortensius l'édilité.

3** Corrado dans son traité sur la Questure indique l'an 683 (2); Yovatio pour Roscius aurait eu lieu sous le consulat de Cn. Pompée et M. Crassus : elle serait contemporaine des Verrines. Corrado se fonde sur ce que Pison, chargé comme juge de trancher le différend du Pro Roscio, fut préteur cette année là, et cette année seulement.

Mais cette opinion repose sur une confusion qui surprend chez un auteur généralement exact. Pison fut juge dans l'affaire du Pro Roscio et non point préteur; le préteur et le juge remplissaient des fonctions toutes différentes : le premier organisait l'instance et délivrait la formule, il donnait mandat déjuger au juge et celui-ci prononçait la sentence. L'observation de Corrado, loin d'appuyer son opinion, pourrait au contraire servir à la combattre, car il est peu probable que Pison ait pu la même année être à la fois préteur et juge privé (3).

4® On a enfin proposé l'an 685. Cette conjecture de Manuce a été adoptée de nos jours par Schmidt (4).

(1) Pighius, Annales magistratuumromanorum, 1599, ad. ann. 671, 672, 673. ^ Fabricius, Historia Ciceronis per Consules descripta, ouvrage réimprimé dans l'édition d'Orelli-Baiter. Onomasticon, t. I, pp. 1-109, sub anno 677. — Middleton, Vie de Cicéron, p. 92. — Schûtz, apud argumentum. — Rovers, op, cit., p. 7. — Hanedoes, op. cit., p. 3. — Bethmann-HoUweg, op. cit., p. 806.

(2) Corradus {de Quaestura, p. 258, éd. de 1754).

(3) Fabricius Marcoduranus. Op, cit., ad annum 677.

(4) Manutius (ad. arg. orat.) — Schmidt, op. cit., pp. 12 et 13.

Ils font remarquer qu'un certain Cluvius, simple chevalier romain, fut juge dans un procès connexe au ProRoscio, et ils en concluent que l'affaire était postérieure a la loi Aurélia. Cette loi en effet rendit aux chevaliers romains le droit de juger que leur avait enlevé quelques années auparavant et pour le réserver aux sénateurs une loi Cornelia. La loi Aurélia est de 684. Et comme le procès où Cluvius fut juge se dénoua avant celui où Roscius fut attaqué, ce dernier est nécessairement postérieur à Tannée 684. Manuce présente encore d'autres arguments de moindre importance tendant à désigner plus spécialement le consulat de Marcus Rex et Caecilius Metellus.

Mais comme l'a fait depuis longtemps remarquer Ferrati, il est inexact d'affirmer que ces leges judiciariaey la loi Cornelia et la loi Aurélia, s'appliquaient aux affaires privées. Il est probable qu'elles ne regardaient que les judicia publica et c'est Topinion des romanistes modernes ;, Cluvius, simple chevalier, aurait donc pu être juge aussi bien après la loi Cornelia qu'après la loi Aurélia.

On fait aussi observer que d'après les manuscrits l'affaire eut lieu quinze ans après la transaction dont nous avons déjà parlé et qui eut lieu a l'époque des proscriptions de Sylla, en 672, ce qui nous reporte à une date encore postérieure à la loi Aurélia; mais on est à peu près d'accord depuis Hotman pour voir une erreur de copiste dans le chiffre XV des manus* crits. On le remplace généralement par le chiffre IV et cette correction est des plus vraisemblables comme nous le verrons plus loin.

II faut ajouter, d'ailleurs, que s'il est exagéré de faire du Pro Roscio un des premiers plaidoyers de Cicéron, il est inadmissible d'y voir une œuvre de l'âge mûr. De nombreux passages, sans parler de la faiblesse du style, accusent la jeunesse de l'orateur. Ainsi, au § 44, Cicéron reconnaît qu'il est un adolescent

sans prestige, et n'ose louer deux sénateurs respectables par Dr. rom. Garr. 2

leur caractère et leur âge, T. Manilius et C. Luscius Ocrea; sans doute on restait adolescens fort longtemps, parfois même jusqu'à 40 ans, mais ce langage modeste surprend chez Cicéron à 39 ans. Il avait plus d'orgueil et attribuait plus de prix à ses éloges lorsque quelques années auparavant, accusant Verres, il louait les sfiri primarii appelés en témoignage.

C'est donc à Tannée 677 qu'il convient de nous arrêter; mais pour rintelligence du discours, il est nécessaire de rechercher les origines des embarras de Roscius, et de remonter à quatre années auparavant.

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