‹ Étude sur le régime financier du MarocChapitre 7 sur 71 · S 2. — LES AGENTS · texte numérisé non relu

S 2. — LES AGENTS

Quels hommes allons-nous placer aux divers échelons de l’administration ainsi réformée ? A quels concours allons-nous faire appel? Cela est de touteimportance, car les règlements qui enserrent les administraleurs sont à l'heure actuelle encore rudimentaires; la plus grande latitude leur était laissée autrefois et le leur sera encore longtemps nécessairement. D'autre part les institutions nouvelles sont essentiellement malléables ; elles reçoivent et gardent l’empreinte de la première mise en marche.

Le protectorat français doit-il employer des Fran-

çais ou des indigènes musulmans ? La réponse varie

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suivant la nature de la fonction.En principe et d’une façon générale, on peut dire que toutes les fonctions doivent rester confiées à des Marocains. Le traité de protectorat nous impose le maintien d’un Maghzen chérifien réformé. Jusqu’à quels échelons s’étend le Maghzen c'est matière à discussion. En tous cas le texte du traité, l’esprit du protectorat en général et nos intentions affirméees à plusieurs reprises par le président du Conseil, M. Poincaré, les rapporteurs de l'accord franco-marocain à la Chambre et au Sénat et le général Lyautey, résident général, s’accordent en faveur du maintien des cadres de l’ancienne administration. N’aurions-nous pas cette obligation juridique que des considérations de bonne politique et d'opportunité nous amèneraient à la mème solution. Des fonctionnaires musulmans peuvent seuls connaître les idées et les besoins de leurs corréligionnaires, en obtenir l’obéissance autrement que par la crainte. Des Européens ne peuvent arriver à pénétrer cette population, à savoir ce qui s'agite dans ces consciences musulmanes, si c’est la soumission ou la révolte, l'affection ou la haine; d’autre part les indigènes livrés à eux-mêmes en face d’un chrétien, privés de leurs chefs naturels, se sentiraient désemparés, désunis, sans aucune cohésion. C’est ce qui est arrivé en Algérie où nous avons voulu faire de l'administration directe. Il faut éviter cela au Maroc et laisser entre l'administration française et les ha-

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bitants un intermédiaire, un lien, le fonctionnaire musulman.

Le but poursuivi nous indique la limite même où nous devons nous tenir. Pour les services nouveaux inconnus à la civilisation assez primitive de l’ancien Maroc, nous aurons nécessairement recours à des Français. Pour les services préexistants à notre occupation, il faut faire une distinction. S'il s'agit de fonctions en contact direct avec l’habitant, nous conserverons les anciens agents du Maghzen ; les caïds continueront donc à assurer la police et à recouvrer les impôts ; nous nous préoccuperons seulement de les choisir et de déterminer l’étendue de leur circonscription. Au contraire lorsque les ressortissants de la fonction seront en totalité ou en majorité des Européens, ou lorsqu'il s’agira de la besogne de préparation, de centralisation, en d’autres termes lorsqu'il s'agira des bureaux, particulièrement ceux de l'administration centrale, on pourra faire appel à des Français. Il faut seulement respecter dans leur esprit les stipulations du traité de protectorat ; le Maghzen comprend les ministères chérifiens et leur personnel ; il y aura lieu en principe de maintenir ceux qui existaient au moment de notre installation.

En matière financière en particulier, pour tout ce qui est assiette et perception de l'impôt, les fonc-

tionnaires musulmans sont tout qualifiés pour s’en

occuper ; pour ce qui est centralisation des recettes, prévision et exécution des dépenses, nous pourrons avoir recours à nos nationaux, sauf à employer les éléments indigènes déjà existants et mème à permettre aux musulmans d’entrer dans les cadres nouveaux. Nous attacherons ainsi les Marocains instruits à l’œuvre commune et à la France.

Quelle sera donc la mission du résident général et de ses agents ? Elle sera toute de contrôle et ce contrôle sera compris de la façon la plus active ; il comportera à la fois des conseils et une surveillance. À tous les degrés de la hiérarchie,un agent du protectorat sera chargé d’inspirer les décisions du fonctionnaire chérifien correspondant et, s’il ne les a pas inspirées, de les approuver ou de les rejeter avant qu'ellesne reçoivent leur exécution. Il s’établira ainsi une collaboration qui assurera l’intégrité de la gestion du fonctionnaire surveillé, le respect de l’esprit de justice, la mise en valeur des ressources économiques du pays, la sécurité des colons et la soumission de tous à l’influence française. Dans le domaine économique et social où les autorités locales n’ont rien fait jusqu'ici et ne sentent pas la nécessité d’agir, l’intervention des agents du protectorat sera nécessairement très active. Remarquons que l’administration française ne doit pas se comporter partout de la même façon ; au centre il importe qu’elle ait la di-

rection effective ; au point de contact avec les habi-

Lants il vaut mieux que notre main soit peu apparente et notre rôle plus effacé,

La garantie du contrôle, c'est la nécessité du visa « Le commissaire résident général aura le pouvoir d'approuver et de promulguer au nom du gouvernement français tous les décrets rendus par Sa Majesté Chérifienne « (article 5 du traité de Fez).On peut admettre que le résident général délègue à ses subordonnés le soin d'approuver les décisions rendues par délégation du sultan. Ainsi nulle décision, soit du sultan, soit de ses ministres, soit des fonctionnaires locaux ne sera exécutoire qu'après approbation expresse ou tacite du représentant du gouvernement français. Cela suflit pour que nous puissions faire disparaître bien des abus et assurer peu à peu une administration égale pour tous. Il y faut cependant une condition, c’est que le sultan et son Maghzen ne nous soient pas sourdement hostiles et ne conseillent pas au peuple par des voies détournées la résistance aux ordres qu’ils ont donnés sur notre invitation.

Les agents chargés du contrôle seront-ils militaires ou civils ? Il est tentant de constituer des bureaux indigènes sur le modèle de ceux qui fonctionnent en Algérie en territoire militaire. Cette organisation est peu coûteuse, puisque les officiers qui la composent ne touchent que leur solde; surtout elle a l’avantage

d’être portée sur les lieux mêmes à mesure que les

troupes avancent et de pouvoir fonctionner immédiatament. C'est un régime excellent pendant quelques temps. Nos officiers ont l’expérience des milieux arabes ; ils sauront conseiller avec assez de fermeté pour que toute mauvaise volonté soit étouffée; ils sauront, sans employer la force, la faire sentir. Ne la ferontils pas trop sentir ? Ne tendront-ils pas insensiblement à commander et à exiger l’obéissance ? C’est possible et il faut, partout où on le peut, évoluer vers le contrôle civil, tout au moins vers une organisation mixte. Nous serons ainsi bien mieux dans la formule du protectorat et avec un corps de contrôleurs recrutés avec soin, connaissant la langue, les mœurs, les coutumes du pays nous pourrons faire ce qu’on. est convenu d'appeler de la politique maghzen.

Cette formule ne doit pas être prise dans un sens trop absolu. Elle indique une tendance générale, mais il faut se garder d’être systématique ; la réalité demande beaucoup de souplesse et une grande diversité de moyens. Nous serons amenés nécessairement à tenir compte de la diversité des régions et des races qui les habitent et de leur degré de pacification. Pays Siba et Pays Maghzen, villes et campagnes ne seront pas gouvernés par les mêmes procédés. Notre attitude changera dans une même région au cours du temps.

Par tout cet ensemble de moyens,nous ferons peut-

être la conquête morale du Maroc. Il est malaisé de

modifier complètement la mentalité des musulmans et de leur faire. comprendre la beauté des idées européennes et le charme de la grande patrie française ; il sera plus facile de leur faire saisir les avantages matériels de notre occupation, la paix et la sécurité qui désormais vont présider à la production et aux transactions commerciales ; enfin ils sauront apprécier de n'être plus dans leurs relations avec les pouvoirs publics victimes des exactions, de l'injustice et de la cruauté.

À côté des indigènes, il y a les colons, français ou autres. De ceux-là aussi il faut se préoccuper. Nous ne voulons pas dépouiller et évincer l’indigène, mais enfin l'initiative du gouvernement français au Maroc a été provoquée, sollicitée par des milliers de nos nationaux qui voulaient y faire des affaires de tout ordre, agricoles, commerciales, industrielles. Déjà bien des entreprises sont nées ; aux pouvoirs publics

d'encourager ces activités.

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