VERBES IRRÉGULIERS
1 . Esse. Cet infinitif, qui ne pouvait donner sous cette forme un verbe français, a été changé par les Romans en éssere, d’où l’on a fait estre. Mais on ne s’en est pas tenu là : on a fait à ce nouveau verbe estre des temps qu’on a formés de son infinitif. On a eu d’abord, à la 1 ,# pers. du pluriel de l’indicatif présent, esmes, formé par analogie avec estes (ci. Diez, t. II, p. 211). L’imparfait, estois, a longtemps été regardé comme emprunté à stare. M. Littré a remarqué le premier qu’il ne pouvait en être ainsi, puisque le dialecte normand, qui forme toujours en oue ou oe les imparfaits en abam, et en eie ceux en ebarn ou ibam, dit sans exception e teie, esteis, esteit, et non estoue ( estoe ), estoues, estout (2). Le dialecte bourguignon confirme cette preuve par une preuve semblable ; il forme les imparfaits de la l re conjugaison en eve, eves, evet : si l'imparfait du verbe être était stabam, il donnerait esteve , tandis qu’il fait toujours estoie ou astoie, comme les verbes en eoam. Mais ce qui démontre surtout la vérité de l’opinion de M. Littré, c’est qu'à côté de l’imparfait du verbe estre on trouve souvent l’imparfait du verbe ester, qui a la forme régulière estoe dans le dialecte normand :
A plusors gens se deportoent ,
E si cum il iloc s 'estoenl ,
Virent un chevalier sus Seigne. — Benoît, v. 7689.
Autre merveille regardout
Tandis cum en cel pui s 'estout. — Benoît, v. 1400.
(1) Honte et desserte ne sont pas en réalité des part, forts : ces mots sont faits par analogie.
(2) Journal des Savants.
Je n’en ai pas d’exemple en bourguignon ; mais il est bien certain que stcibam dans ce dialecte n’a pu donner qu 'esteve ou asteve.
Ce fait une fois acquis, il est bien vraisemblable que le futur estrai (cf. Burguy, I, p. 272-273), qu’on trouve aussi sous la forme esserai, est encore une formation analogue, et il n’y a pas de raison pour ne pas faire venir le part, estant directement A’estre au lieu d 'ester, qui se trouve aussi n’avoir fourni au verbe substantif que son participe passé. L’imparfait esteie et le futur estrai ont coexisté avec l’imparfait ere et le futur ere, calqués sur les temps latins ; k l’imparfait, c’est le temps de estre qui l’a emporté ; au futur, les deux formes ont été supplantées par une troisième, formée d'un infinitif ser dont on ne retrouve pas trace (1). Le futur ere ou iere offrait cette particularité qu’il accentuait le radical de la l re pers. du pluriel, ermes ou termes :
A grant dulor ermes hui deseverez. — Roi., cxlv (2).
Je et Sadonie, et il doi, s'iermes quatre. — Og., v. 1637.
Ainsi, l'ancienne langue avait cinq premières personnes du pluriel fortes : dîmes, faimes, esmes, ermes et sommes. Nous n’avons plus que la dernière.
Le subjonctif soie semble venir de la forme archaïque siem : les formes faibles soyons, soyez, s’expliquent tout naturellement par siamus, siatis.
2. Velle. Les Romans ont fait de ce verbe volére, vouloir. Il a aujourd’hui faibles plusieurs formes qu’il a eues fortes ; on a dit par exemple vout et volrent, où nous disons voulut, voulurent.
(1) Il existe en espagnol. Ser.
(2) M. Burguy voit dans ermes une autre forme de aimes, qu’on a dit quelquefois pour esmes à l’indicatif présent. 11 est bien plus probable que c’est le futur.
3. Posse. On en a fait potere, pouvoir ( podir dans les Serin, de 842). On a refait toute la conjugaison de ce verbe sur le type des verbes en ère, comme monére, movére. Le subjonctif seul paraît avoir gardé l'ancienne forme : possim-puisse ; mais il a affaibli les deux personnes du pluriel : pdssimus-puissions, pôssitis-puissiez.