‹ Étude sur le rôle de l'accent latinChapitre 28 sur 39 · DU RÔLE DE L’ACCENT DANS LA DÉRIVATION · texte numérisé non relu

DU RÔLE DE L’ACCENT DANS LA DÉRIVATION

M. Diez a consacré aux lois de la dérivation dans les langues romanes une partie du second volume de sa Grammaire : les observations profondes et neuves qu’il y a semées , les lois qu’il a découvertes , les principes qu’il a posés dans cette matière, intacte jusqu’à lui, font de ce travail un des morceaux les plus remarquables de son ouvrage. Il y a établi entre autres un principe qui jette une lumière très -vive sur la dérivation romane, et que je ne puis mieux rapporter que dans les termes mêmes de l’illustre philologue. Après avoir remarqué que beaucoup de suffixes latins ont perdu en roman leur puissance dérivatrice, et ne sont plus dans les mots où ils figurent que des syllabes auxquelles on n’attache pas de sens , M. Diez ajoute : « Tout suffixe roman, y compris les voyelles de formation ( Abilis, Ebilis, Ibilis ), doit réunir deux conditions pour se faire sentir comme tel et être employé par les langues romanes : il faut qu’il soit syllabique et qu'il ait l’accent. Si donc ces langues veulent faire usage d’un suffixe originairement dépourvu d'accent , elles ne craignent pas de l’accentuer, et l’italien même , qui dans les flexions ose à peine recourir au déplacement de l'accent, suit ici les autres dialectes sans hésitation. De ïa, par exemple , les langues romanes font ta ( cortesia ), de mus ino ( cristâllinus ,

ital. cristallino J , de ïcus souvent ic ( cléricus , valaque cleric), de iolus iôlo (fîliolus , ital. figliuolo); cependant, dans les mots transmis par le latin l’accent conserve souvent sa place : on n’a pas prononcé angustia de angûstia (1). »

Ce principe , je viens de le dire , éclaire tout le système de la dérivation romane ; cependant il doit recevoir , si je ne me trompe, une assez importante modification. M. Diez remarque que souvent les mots transmis par le latin n'accentuent pas le suffixe inaccentué, qui reçoit l’accent dans les mots romans. Cette observation doit être généralisée et posée en principe pour tous les suffixes latins non accentués qui ont été accentués par les Romans (2). Les Romans n'accentuent pas les suffixes sans accent dans les mots où le latin avait déjà employé ces suffixes ; ils ne leur donnent l’accent vital que dans les mots qu’ils ont eux-mêmes créés par l’addition de ces suffixes à des mots nouveaux ou à des mots qui ne les avaient pas* en latin. Ainsi modifié et complété , le principe posé ci-dessus est la base de l’étude de la dérivation romane , et il me servira de fondement pour l’examiner spécialement au point de vue de l’accent. Avant d’entrer dans le détail, et de parcourir à ce point de vue la liste, déjà passée en revue par MM. Diez et de Chevallet, des suffixes de notre langue, je dois rappeler l’attention sur un point un peu négligé peut-être ici par l’auteur de la

(1) Diez, t. II, p. 257. MM. Weil et Benlœw ont reproduit ce passage, p. 279.

(2) Les exemples donnés par M. Diez ne prouvent rien contre ce principe : cleric, il est vrai, déplace l’accent; mais le valaque accentue souvent la finale, par exemple dans les déclinaisons, et s’écarte là-dessus des autres langues romanes; figliuolo rentre dans une règle générale , la diphthongaison des lettres ïo et le, indépendante des lois de dérivation; cristallino vient plutôt de crislallo et du suffixe inus que de crystallinus (voy. là-dessus plus bas).

Grammaire des langues romanes , bien qu’il l’ait appliqué plus d’une fois ailleurs : c’est la sévérité avec laquelle il faut rejeter tout mot introduit dans la langue postérieurement à son époque de formation. J'ai insisté dans le chapitre premier de cette étude sur l’importance de cette distinction pour quiconque veut se rendre compte du rôle de l’accent ; la théorie de la dérivation est un des points où elle est le plus essentielle ; et M. de Chevallet, pour l'avoir méconnue , a enlevé toute valeur scientifique à son travail consciencieux et détaillé sur la composition et la dérivation dans la langue française.

Je distinguerai les suffixes en nominaux (adjectifs et substantifs) et verbaux. Dans chacune de ces catégories j’examinerai d’abord ceux qui, ayant l'accent en latin, l’ont naturellement conservé en français ( 1 ) ; puis , ceux qui, n’ayant pas l’accent, ou bien ont perdu leur forme et le sceau de leur force primitive, ou bien ont été accentués, contrairement à l’usage latin, pour acquérir une force qu’ils n’avaient plus.

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