‹ Étude sur le sauvage du BrésilChapitre 2 sur 3 · J-T- il · texte numérisé non relu

J-T- il

A partir de l'expédition de Jean Denis de Honfleur (i5o4), les Normands eurent avec le Brésil des rapports réguliers. Us y échangèrent les bagatelles de l'Europe contre des bois de teinture, des singes et des oiseaux.

Les Tupinambas, les Tamoyos, les Tabaiaras et autres habitants des côtes firent avec eux des alliances nombreuses et toujours fidèlement observées. Ils leur prêtèrent constamment le concours le plus dévoué, soit dans la construction des forts, des chapelles et des habitations, soit dans les guerres que nous avions à soutenir contre les Portugais. Lors de l'expédition de Salema, huit mille d'entre eux payèrent de leur sang ou de leur libené le devoir qu'ils s'étaient imposé à eux-mêmes de garder jusqu'à la mon le tivce de parfaits alliés.

Ces peuples firent toujours à nos marins et à nos mi^ sionnaires l'accueil le plus sympathique ; toujours ils les

reçurent avec de douces paroles et des larmes de joie. Ce qu^ils appréhendaient le plus, c'était de voir les Français les abandonner; ce qu'ils souhaitaient avec le plus d'ardeur, c'était d'épouser des femmes de France. Le chef Japy Ouassou disait à Razilly : « Nous commencions déjà à » nous ennuyer tous de ne plus voir venir des Français » guerriers et nous délibérions d'abandonner ce pays et de » passer le reste de nos jours privés de la compagnie des » Français, nos bons amis, sans plus nous soucier de » haches, de couteaux, de serpes et autres marchandises ». Des guerriers disaient dans un carbet (assemblée), devant le P. Yves d'Evreux : « Si nous voyons des femmes venir » en notre pays, nous tenons pour certain que les Français » ne nous abandonneront plus, ny les Pères, spécialement » s'ils nous donnent des femmes de France ». L'un d'eux s'écriait : « Si i'auois vne femme de France, ie n'en voudrois » point d'autre, et ie ferois tant de iardins pour les Fran- » çois, que i'en nourrirois à moy seul autant que i'ai de » doigts aux mains et aux pieds ». Le Grand-Chien, autre chef, ajoutait : « L'on m'a promis de m'amener vne femme » de France, laquelle i'espouseray de la main des Pères, » et me feray Chrestien, comme i'ay fait faire à mon petit » Loliis Coquet ; et veux faire mon fils légitime dans peu » de temps. Ma première femme est vieille, elle n'a plus » besoing de mary. Pour les huit autres que i'ai, ie les » donneray à femmes à mes parents, et n'aurai plus que » la femme de France, et ma vieille pour nous servir ». Les sauvagesses éprouvaient pour les Français, qu'elles

connaissaient^ le sentiment que les sauvages éprouvaient pour les Françaises, qu'ils ne connaissaient pas. Comme les femmes de l'Amérique du Nord, elles appréciaient hautement les prévenances et les galanteries françaises. Elles se sentaient grandir au contact de l'homme aimable et civilisé, de l'homme supérieur qui venait d^un autre monde.

Quand les Français entraient dans une aidée (village) pour y séjourner, on leur en offrait les plus belles filles, qui en étaient très fières et prenaient, avec le nom de Marie, le prénom du Français qui daignait les accepter. Les enfants qui naissaient de ces liaisons éphémères étaient un honneur pour les familles et un bonheur pour les tribus. Les missionnaires capucins du Maranhâo ayant interdit aux Français les anciennes coutumes, les chefs s'en plaignirent vivement, a Ils estimoient», dit Claude d'Abbeville, « que c'estoit vn mépris pour eux et vn grand méconten- » tement pour leurs filles, quelques vues desquelles, comme » toutes desespérées, disoient se vouloir retirer dans les » bois, puisque les Fràçois qui sont leurs bons compères » (ainsi, les appellent-ils) ne les vouloient plus voir ».

Grâce à cet enthousiasme des naturels pour les Français et surtout pour les Françaises, nos aventuriers Normands et Bretons circulaient et trafiquaient partout en pleine liberté. Jean de Léry voyagea tout un jour avec des Tupinambas, à travers une forêt, sans rien craindre et sans rien risquer, « le cœur gay », exprimant son admiration par le chant d^un psaume.

Chacun des navires normands qui venaient trafiquer au Brésil laissait un homme, matelot ou autre, pour apprendre la langue. Cet homme prenait la manière de vivre, le costume, les mœurs de la tribu qui Tadoptait, c'est-à-dire qu'il embrassait la libre existence des forêts, quMl allait nu et peint comme les sauvages, qu'il épousait plusieurs femmes, faisait la guerre et, suivant quelques vieux auteurs, ne refusait pas toujours de prendre part aux festins où Ton mangeait des prisonniers. Ce sont ces hardis aventuriers que les anciennes relations désignent sous le nom <t d'interprètes ».

Au Brésil, comme dans l'Amérique du Nord, l'Européen qui avait vécu de la vie sauvage, qui se voyait aimé, considéré comme un homme de race supérieure, honoré comme chef, refusait généralement de rentrer dans la vie civilisée. 11 aimait mieux être gentilhomme chez les sauvages que simple matelot dans son pays. Il ne perdait pas cependant le souvenir de la patrie et, dans sa bizarre situation, il rendait aux Français d'importants services.

Quand nos voyageurs passaient dans une aidée, tout le monde leur faisait amitié. Les femmes se pressaient autour d'eux, leur présentant des fruits ou toute autre chose de leur pays, « auec la façon de parler pleine de flaterie dont » elles vsent ordinairement », dit Jean de Léry, a nous » rompant la teste, elles estoient incessamment après nous, » disant : mair, de agatorem, amabé maurou - i : c'est-à- » dire, François, tu es bon, done moy de tes bracelets de » boutons de verre ». Des enfants de trois à quatre ans

venaient en troupe danser devant les Français « en nous » amadouans et suivans de près ils n'oublioyent pas de » dire, et repeter souvent en leur petit gergon : Contoûassat » amabe pinda, c'est-à-dire, mon amy et mon allié, done » moy des haims à pescher ». Les vieillards formaient aux Français comme une garde d'honneur et disaient aux enfants : « Petites canailles, retirez-vous, car vous n'êtes 1) pas dignes de vous approcher de ces gens ici ».

Léry dit, dans un autre endroit :

« Quand le soir fut venu, à fin que nous repossissiôs » plus à l'aise, le vieillard nostre hoste, ayàt fait oster tous » lesenfans d'auprès de nous, le matin à nostre resueil nous » dit : Et bien atour assats : (c'est-à-dire, parfaits alliez) w avez vous bien dormi ceste nuict ? a quoy luy estant » repondu qu'ouy fort bié, il nous dit : Reposez vous encore » mes enfans, car ie vis bien hier que vous estiez fort las ».

» Il ne se peut dire », s'écrie plus tard Claude d'Abbeville, )> combien grande est Thumaniité et bienveuillance de ce » peuple vers les François, et spécialement envers nous ». Les Indiens aiment naturellement les Français, dit le P. Yves d'Evreux, et ce témoignage, le docte et consciencieux Ramusio le confirme en ces termes : « Ils aiment » mieux les Français que toute autre nation qu'ils aient » pratiquée ».

Le Français a laissé partout la même impression. Dans l'Amérique du Nord, l'Indien parle encore avec vénération du guerrier de France et de ceux qu'il appelait affectueusement les Robes noires et les Pieds-nus de Saint-François.

Au commencement du siècle, un nord-américain demandait à un sauvage quel était le peuple qu^il aimait le plus. « Tiens, lui répondit le sauvage, en lui portant la main » vers répaule et en montrant toute la longueur du bras : » voilà comment faime les Français; puis, baissant la » main jusqu'au coude, il ajoute: voilà pour les Espars gnols ; il la baisse jusqu'au poignet en disant : voilà » pour les Anglais ; enfin il montre l'extrémité de ses » doigts et dit : voilà pour les Américains ». Dans la relation du voyage qu'il fit au Canada, en 1795, 1796 et 1797, Isaac Weeds constatait, non sans chagrin, que « la nature semble avoir implanté dans le cœur des Français » et des Indiens une affection réciproque », et que « Tln- » dien qui cherche l'hospitalité préfère, même aujourd'hui, » la chaumière d'un pauvre fermier français à la maison » d'un riche propriétaire anglais »,

Non-seulement les sauvages aiment les Français, mais ils se fient complètement à eux. Les femmes de l'Amazone, qui adorent leurs enfants et ne les perdent jamais de vue avant Tâge de huit ans, ne craignaient pas de les confier à nos missionnaires. Les hommes ne se faisaient pas prier pour venir en Normandie. En i5o4, Arosca, chef des Carijôs, confiait à Binot Paulmier de Gonneville son fils Essomeric. Cinq ans plus tard, sept sauvages arrivèrent à Rouen avec leurs barques, leurs armes et leurs ornements. En i55o, une cinquantaine de Tupinambas figurent dans les fêtes données par la ville de Rouen à Henri II, à la jeune reine Catherine de Médicis, à la vieille maîtresse

Diane de Poitiers. En i563, Charles IX vit encore à Rouen trois Brésiliens. La cour s'intéressa beaucoup à eux. Montaigne, qui assistait à Tentrevue, les trouva pleins de sens et termine son récit par ce mot satirique : « Tout cela ne » va pas trop mal, mais quoi î ils ne portent point de » hault de chausses ». En 1612, six jeunes Tupinambas vinrent à Paris avec la Ravardière et Claude d'Abbeville.

Pourquoi cette inviolable fidélité, cette vive affection, cette confiance ? Trois mots de la langue tupi, conservés par le P. Yves d'Evreux, nous l'apprendront : Y katou karaibe ! « Que les Français sont bons ! » Parole bien simple, bien naïve, mais profonde, qui se recommande aux méditations des gouvernants de TAmérique.

Les étrangers n'ignoraient pas les sentiments des Brasiliens à notre égard, et tous ceux qui tombaient entre leurs mains ne manquaient jamais, quand ils le pouvaient, de se faire passer pour Français.

En iSgi, l'anglais Knivet, ayant vu les Tamoyos massacrer ses compagnons, s'écria qu'il était Français, a Ne crains rien », lui dirent alors les sauvages, « car tes an- » cétres ont été nos amis, et nous les leurs ; tandis que les » Portugais sont nos ennemis et nous font esclaves ; c'est » pourquoi nous avons agi envers eux comme tu Tas vu ».

Quarante et un ans avant, en i55o, le hessois Hans Staden s'était laissé prendre par nos anthropophages amis et devait être la pièce d'honneur d'un festin solennel. Chacun de ceux qui le venaient voir choisissait par avance son morceau. C'était lugubre, mais très sérieux. Un jour

le pauvre Hans s'efforçait de prouver à Koniam Bebe, chef fameux, dont André Thevet prétend nous donner un portrait, que la Hesse et la France étaient un même pays. Koniam lui répondit, avec son sang-froid de cannibale : a On ne peut plus manger un seul Portugais sans qu'il » n'invoque la qualité de Français. J'en ai dévoré cinq; » ils se disaient tous Français d.

Cependant la barbe rousse de Hans Staden fit craindre aux Tupinambas que le bonhomme ne fut réellement Français, et, pour ne pas risquer d'enfreindre leurs traités d'amitié avec nous, ils le gardèrent pendant douze ans et finirent par le donner à des Français.

Ils étaient d'ailleurs d'une inviolable fidélité dans leurs transactions. Il n^ a peut-être pas d'exemple, dit M. Ferdinand Denis, qu'ils aient rompu un traité de paix fait avec les conquérants; et cette bonne foi dans les traités, ils la portaient dans les rapports ordinaires de la vie; André Thevet, Jean de Léry, Claude d'Abbeville, Yves d'Evreux, tous les anciens écrivains sont d'accord sur la tendresse et même sur les égards qu'ils se témoignaient entre eux, bien que, parfois, vingt familles vécussent sous le même toit.

Longtemps ces peuples ont conservé le souvenir de nos marins et de nos missionnaires. De notre côté, nous n'avons jamais cessé de nous intéresser à leur sort et de nous affliger de leurs infortunes. Du rivage où nous les avons vus combattre et mourir pour nous, notre affection les a suivis dans le désert, et c'est avec bonheur que nous voyons la noble nation brésilienne s'efforcer d'attirer dans le courant

de la civilisation ce qui reste encore de leurs nombreuses tribus.

Les hommes de la grande race tupi ne sont plus, il est vrai, les sauvages de nos vieux voyageurs. Ils ont beaucoup perdu de leur noblesse native. Sans croire Spix, Martius, DobritzhoiFer, la Condamine, dont les récits sont acceptés par sir Lubbock et mis en doute par M. de Quatrefages, sans croire, disons-nous, que les Coroados, les Guaranis, les Yameos ne savent compter que jusqu^à trois, on doit reconnaître que la guerre et la servitude les ont repoussés dans la barbarie, et que, s^ils furent jadis pour les aventuriers français un motif d'espoir, il sont aujourd'hui, pour le gouvernement lusitano-américain, une cause de sérieuses préoccupations.

Chassés par les Portugais dans l'intérieur des terres, ils pressèrent sur les Tupiaes, leurs anciens ennemis, et ceux-ci refoulèrent les Tapuyas qu'ils avaient autrefois expulsés du Reconcave (i). Une triple zone de peuplades indiennes interdit ainsi à la domination lusitano-américaine, à la domination de quiconque ne parle pas la langue tupi ou lingua gérai, les deux tiers de Tempire.

Cet empire est le cinquième du monde par l'étendue, peut-être le premier par la richesse et la salubrité. M. Onésime Reclus l'appelle le pays des « ultracente-

(i) Intérieur de la baie de San Salvador.

naîres » et dît qu'il doit avoir un jour 600 millions d'habitants. Pour Jean de Léry, les Brasiliens étaient a tous beuuans vrayement à la fontaine de louuence ». Le P. Claude d'Abbeville assure que, dans les tribus de l'île de Marajo et des pays voisins, il y avait des hommes décent, cent vingt, centquarante, cent soixante, cent quatrevingts et même deux cents ans (i). Il parle de Momboré Ouassou, « aagé de plus de neuf vingts ans », qui avait vu l'arrivée des Portugais à Pernambuco, et de femmes de quatre-vingts et cent ans qui allaitaient encore des nouveaux-nés. Hommes et femmes, dit-il, quel que soit leur âge, continuent toujours leurs travaux, même les plus pénibles, comme en la fleur de leurs ans. « Ils s'égayent », continue-t-il, comme s'il répétait le capitaine de Gonneville et Jean de Léry, « ils viuent continuellement en » allégresse, en liesse, en plaisir et soûlas, sans soing ny

(i) Le plus curieux exemple actuel de longévité, écrivait VUnion médicale de novembre dernier, est celui de Michel Solis, dont M. Louis Figuier a fait connaître l'existence, et qui vient d'atteindre un âge qu*on estime supérieur à 160 ans. Solis, Thomme le plus vieux du monde est un métis de Bogota, dans la République de San Salvador. Il vit d'une façon extrêmement régulière, et il attribue son extraordinaire vieillesse à sa sobriété.

Haller parle d'un homme qui succomba à 169 ans; Easton de Salisbury d'un ménage, John Rovin et sa femme dont l'un mourut à 172 ans et l'autre à 164; et Princhard, entre autres d'un mulâtre qui vivait en 1797 à Frédérictown (Amérique du Nord), âgé de 180 ans, et de Saint-Mongag ou Kentiga, qui en 1781 atteignit i85 ans. — (Cité par La Nature ^ livr. du ler mai 1880).

» soucy, sans inquiétudes ny affaires, sans tristesse et sans » oppression ou chagrains qui desseichent et consomment » rhomme en moins de rien ». Les anciens se souviennent de choses vieilles « de six, sept ou huict vingts ans » ou plus » et les racontent dans les carbets, soit pour encourager les jeunes hommes à la guerre contre leurs ennemis, soit pour divertir leurs amis.

Le chiffre de deux cents ans pour Tâge des hommes, tout extraordinaire qu'il soit, est cité par Luc de Linda, d'après Herckmann, dans l'un des chapitres qu'il consacre aux Tapuyos. L'auteur anonyme de la Copia der Newen Zejrtung auss Pressillg Landt s'arrête a l'âge, déjà respectable, de 140 ans (1). En 1817, un voyageur célèbre vit à Olivença un Indien qui se souvenait d'avoir vu fonder la ville et bâtir l'église. Il était âgé de cent sept ans, et, ce qui n'est pas rare chez les Indiens, il avait encore les cheveux d'un noir d'ébène.

Indépendamment de cette longévité, si favorable à l'accroissement de la population, il y avait la prodigieuse fécondité des Indiens. De l'embouchure de l'Amazone au Pérou, ils étaient si nombreux, qu'un vieil auteur, dit M. l'abbé Durand, les compare à des essaims de moustiques. D'après Vieira, les Portugais brûlèrent, dans une seule expédition, sur l'Urubu, petit affluent guyanais de l'Ama-

(i) Amerigo Vespucci, dans Tun des récits de son troisième voyage, dit que les femmes du Brésil, autant qu'il a pu le comprendre, vivaient jusqu'à i5o ans.

zone, sept cents aidées. Certaines réductions pouvaient armer cinq mille hommes. Du Para à Gurupâ, sur le Bas-Amazone, on a compté cinq cents réductions.

Pour des causes qu'il n^est pas difficile de deviner, le Brésil ne compte actuellement que 12 millions d'habitants, parmi lesquels 1,476,000 nègres esclaves et un million d'Indios bravos (Indiens indépendants). En ce qui concerne les nègres, il convient d'ajouter que, depuis I4 loi du 28 septembre 1871, due à l'initiative de M. le vicomte de Rio Branco, alors premier ministre (i), personne ne naît plus esclave au Brésil. '

Quant aux Indios bravos^ le gouvernement brésilien peut-il laisser indéfiniment entre leurs mains plus de cinq millions et demi de kilomètres carrés (dix fois la superficie de la France) de la plus belle partie du monde ? Ce million d'hommes sera -t- il éternellement une barrière au peuplement et à la civilisation du Brésil? Evidemment non; il faut que la civilisation domine de Tun à Tautre Océan.

Il y a pour cela deux moyens, et non pas trois, comme le dit très bien M. Couto de Magalhâes : exterminer les sauvages ou les civiliser (2).

(i) C'est avec plaisir que nous rappelons ici cet acte de haute justice et de sage administration qui suffirait seul à la gloire d'un homme et à Tillustration d'une famille. M. le vicomte de Rio Branco est le père de M. da Silva Paranhos, Tun des savants les plus distingués du Brésil et des membres de notre Société.

(2) CouTo DE Magalhâes, O selvagem, I. Curso da lingua gérai segundo Ollendorf comprehendendo texto original de lendas tupis^

L'extermination a fait école. On a prétendu que les sauvages descendent de Cham ou de Gain et que cette origine maudite leur interdit pour toujours le christianisme et la civilisation. Un catéchiste brésilien soutenait encore cette théorie devant M. de Magalhàes. C'est en vain que les Jésuites, les Récollets, les Capucins et autres missionnaires ont christianisé des milliers de sauvages ; il n'en reste pas moins convenu, dans un certain monde, que les Indiens sont des brutes qui peuvent être asservis ou exterminés par les races supérieures de Sem et de Japhet. A Tombre de cette feinte croyance, les Portugais ont tué les indigènes sans pitié, sans motifs, comme ils auraient tué des singes. Si une tribu surprise ne voulait pas se laisser conduire en esclavage, dit M. l'abbé Durand, ils la massacraient. Ils ont fait pis encore : ils leur ont donné des couvertures empoisonnées par les varioleux dont elles avaient chauffé les pustules.

Faut-il parler des Mamalucos ? Oubliant qu'ils devaient aux Indiens la moitié du sang qui coulait dans leurs veines, ils jetèrent sur le marché de Rio de Janeiro, en deux ans seulement, de 1628 à i63o, plus de 60,000 indigènes. Faut-il rappeler la condamnation à la servitude, c'est-à-dire à la mort, non d'une tribu isolée, comme on

II. OrîgenSy costumes, regiâo selvagem, methodo a empregar para amansal-os por intermedio das colonias militares e do interprète militar. Rio de Janeiro, 1876. C'est à Toccasion de cet important travail que nous avons fait la présente étude.

Ta souvent fait, mais de toute une grande nation^ celle des Cahétès ?

Alcide d^Orbigny racontait, il y a moins de quarante ans, que les Brancos chassaient encore Tlndien comme le fauve. Quand ils supposent, dit-il, que les forêts cachent une tribu, ils vont la surprendre dans ses hamacs. Cette espèce de guerre par guet-apens tient les sauvages dans des alarmes perpétuelles. Les Brancos ne laissent aux Indiens ni trêve ni repos. « Ces spéculateurs acharnés les surpren- » nentau milieu de leurs fêtes, quand ils dansent devant des » feux allumés, dans leurs orgies, quand, ivres de chîcha, » ils s'étendent dans leurs hamacs. Les armes à feu leur font » sans peine raison des flèches des naturels. D'autres fois » encore, au lieu de recourir à des poursuites personnelles » et pénibles, ils profitent des guerres de tribu à tribu et » obtiennent les prisonniers qui *se font moyennant » quelques verroteries et quelques objets en fer ».

Les Brésiliens, sous l'impulsion de S. M. don Pedro, sont heureusement venus à des idées plus humaines et plus sages. Ils voient maintenant dans les Indiens un élément de colonisation, un moyen de conquérir et d'exploiter le désert. Ils savent ce que valent les Tupis métissés de Portugais ; ils savent ce qu'ils doivent à l'énergie, à Taudace, à Tintelligence des Paulistas et des Mamalucos, M. de Magalhàes convient même franchement que la race blanche pure s'affaiblit de corps et d'esprit dès la troisième génération ; et si les Portugais ont conservé leur supériorité c'est

grâce, dit-il, à leurs croisements providentiels avec les indigènes.

Au-dessus des questions économiques, humanitaires et religieuses, il faut donc avouer une question de vie, question qui s'impose, rigoureuse et absolue, comme un décret de la divinité.

Les Brésiliens voient maintenant le mal, et, à côté du mal, le remède. En hommes de cœur, ils se mettent résolument à Tœuvre.

Des missionnaires, religieux et laïques, s'avancent peu à peu dans les sertoes et les mattos, fondent des campements, y réunissent des sauvages et leur inculquent, du mieux qu'ils peuvent, la religion chrétienne, Tamour du travail et le goût de la propriété. Cela n'était pas difficile aux temps de la découverte, ainsi que nous l'apprennent Pedro Vaz de Caminha, Jean de Léry, Claude d'Abbeville, Yves d'Evreux et les autres vieux voyageurs. Les circonstances ne sont plus aussi favorables. Cependant l'Indien, qui a conservé son caractère pacifique, s'assujétit facilement aux travaux des champs, de la navigation intérieure et des mines. Il est aussi très-bon soldat parce qu'il est brave, sobre, robuste, agile, surtout parce qu'il est acclimaté.

On a constaté toutefois que la domestication des adultes est très laborieuse, et le gouvernement a résolu d'agir sur les jeunes générations. Depuis 1870, il laisse le sauvage

dans son campement, lui donne quelques ustensiles de travail et reçoit, pour les élever, un certain nombre de ses enfants. Par ce moyen, quelques missionnaires seulement suffisent pour mettre en contact avec les centres civilisés plus de vingt mille sauvages.

Malgré les affirmations doctorales de ceux qui les font descendre de Cham ou de Caïn, les jeunes Indiens sont très intelligents. Ceux de certaines tribus, dit M. de Magalhâes, apprennent avec la plus grande facilité les langues et les sciences; ceux d'autres tribus, moins bien doués sous ce rapport, sont d'une habileté de main tout à fait exceptionnelle. Et comme tous ces enfants sont traités avec une extrême bienveillance, ils apprennent aussi à aimer les Brésiliens, ce qui est le point important, le point capital, l'espoir de Tavenir.

Outre les établissements spécialement consacrés à l'éducation des jeunes sauvages, chacun des collèges limitrophes en reçoit un certain nombre. Grâce à tant d'efforts, le Brésil augmente chaque jour le nombre des Indiens soumis.

Le Brésil est d'ailleurs Pun des pays qui sacrifient le plus à rinstruction publique. D'après un ouvrage auquel nous faisons de fréquents emprunts (i), les provinces consacrent à l'enseignement 1 5 millions de francs, presque le quart de leur budget total, qui est de 63 millions. Faut-il s'étonner des progrès hors de pair que le Brésil fait chaque année?

(i) Uempire du Brésil à V Exposition universelle de i8y6 à Philadelphie; Rio de Janeiro, 1876. C'est un travail officiel qui est trèsbienfait et plein d'excellents renseignements.

Ces progrès seront plus rapides encore le jour oti VIndio bravo, renonçant à sa vieille haine, trop justifiée, acceptera la main que lui tendent les Blancs, car, ainsi que le remarque M. Couto de Magalhâes, « les hommes acclimatés au sol et habitués à la vie demi-barbare sont les éléments essentiels de la victoire ; dans la lutte pacifique, mais tenace, de l'élaboration de la richesse d'un peuple, ils sont les éléments indispensables du succès ».

Le bassin de l'Amazone exporte annuellement pour i25 millions de produits naturels. Qui recueille ces produits? Des Tapuyos demi-barbares et malheureusement en trop petit nombre. S'ils exploitent fructueusement et sans danger leur riche pays, c'est parce qu'ils sont très sobres, très adroits dans les exercices du corps, doués d'une grande force physique, surtout parce qu'ils sont acclimatés. Quand les Indiens seront assez civilisés pour souhaiter de le devenir davantage, quand ils envieront le bien-être matériel des Blancs sans avoir encore leurs besoins et leur délicatesse, ils seront pour le Brésil les meilleurs des colons ; eux-mêmes, la hache et la pioche à la main, ouvriront les vastes contrées encore en leur pouvoir. M. deMagalhâes a raison de dire : a II ne s*agit pas seulement pour nous, Brésiliens, de la conquête du sol; il s'agit aussi, et surtout, de la conquête d'un million de bras acclimatés, les seuls qui puissent ouvrir promptement la voie ; si les colons européens nous sont nécessaires, les colons indiens nous le sont bien davantage, car, ainsi que le dit la grande France par la voix éloquente de M. de Quatrefages, aucune race n'est

aussi avantageuse au Brésil comme élément de travail que la race du Blanc acclimatée par le sang de Tindigène ». .

Une autre raison, non moins grave, porte le Brésil à presser la domestication de ses sauvages.

Si les Indiens soumis font d'excellents soldats et des colons incomparables, les Indios bravos ou do matto sont de redoutables ennemis.

La République Argentine n'a que cent mille Indiens et son territoire offre les plus grandes facilités pour les mouvements de troupes. Elle souffre néanmoins constamment des incursions des sauvages. En 1875, au moment ou M. de Magalhàes écrivait, elle se voyait enlever plus de 120,000 têtes de bétail, perdait des hommes et faisait de grandes dépenses pour mettre sur pied une armée.En 1876, d'après M. John Lelong, elle perdait encore en bétail 5 millions de francs. Il en est de même au Chili, en Bolivie, au Pérou, aux Etats-Unis.

Si le Brésil laissait à son développement naturel la domestication des Indiens, il se trouverait bientôt aux prises avec des difficultés plus grandes encore, parce que sa population indigène est décuple de celle de la République Argentine, parce que son immense territoire est moins heureusement disposé que celui de cet Etat pour une guerre contre les Indiens. Le Brésil a été plus prévoyant que ses voisins, et les populations chrétiennes sont, pour ainsi dire, confinées sur les côtes. Cependant, les habitations de l'intérieur souffrent des incursions des sauvages, et il se pa^e

peu de mois sans que les journaux de Rio de Janeiro ne signalent quelque conflit.

En résumé, ce million d'hommes, qui occupe la plus grande partie de l'empire, qui peut à tout instant se ruer sur les populations chrétiennes, est un obstacle au peuplement de rintérieur, un péril qui s'accroît progressivement, et M. de Magalhâes dit avec justesse : <c La question ne roule pas seulement sur le parti que nous pouvons tirer des sauvages, elle roule aussi sur les périls que nous courrons, sur les dépenses que nous aurons à faire si nous ne commençons pas dès aujourd'hui la civilisation du désert ».

Beaucoup de Brésiliens ne soupçonnent pas le danger. Ils supposent des forêts où s'étendent des plaines sans fin ; ils voient de misérables tribus de loo à 200 personnes oti sont des peuplades qui comptent de 8,000 à 14,000 individus. L'œuvre de M. de Magalhâes, œuvre sérieuse et pleine de franchise, troublera leur quiétude; mais, en hommes sages et intelligents, ils en feront leur profit. Le savant auteur ne se contente pas d'ailleurs de signaler le danger, ce qui serait bien quelque chose, il apporte un remède, fruit de longues études, de longues méditations et de périlleuses excursions dans les tribus.

L'histoire des faits, de même que celle des langues, nous enseigne qu'une conquête n'est pas définitive tant que vainqueurs et vaincus parlent un langage différent. Les Jésuites

espagnols et portugais le savaient bien quand ils enseignaient à leurs compatriotes la lingua gérai et aux jeunes Indiens l'espagnol ou le portugais. Le P. Montoya, rhopme qui sut le mieux le guarani et qui pratiqua le plus les Indiens, disait, dans ses instructions pour Tun des collèges du Paraguay : « Toute tribu où vous avez un lingua (interprète) est une tribu civilisée ».

M. de Magalhâes est d^accord avec tous les linguistes quand il écrit : <c Pour le sauvage, une langue étrangère n'est pas moins inintelligible que le rugissement des fauves et le chant des oiseaux, et chaque nationalité considère sa langue comme la seule qui convienne à Thomme ».

Si Ton disait à un Paraguayen : Guarani nhehen (langue guarani), il ne comprendrait pas, parce que, pour lui, le nom de la langue est : avà nhehen (langue des personnes). Si Ton disait à un Indien civilisé de TAmazone : « Parlez dans la langue tupi », il ne saurait pas non plus ce qu'on veut lui dire; pour qu'il comprenne il faut employer les mots : Renhehen nhehengatir tupi ( parlez la bonne langue).

Ce dédain des étrangers, cette idée de supériorité sur le reste de la nature ne sont pas des faits spéciaux aux indigènes du Brésil. Dans l'Amérique du Nord, on trouve, par exemple, les Illinois , dont le nom veut dire homme ^ comme si les autres hommes n'étaient pour eux que des bétes. Il en est de même chez tous ou presque tous les peuples de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique. C'est ainsi, pour citer un dernier exemple, que le vrai nom des sauvages du

Dekkan était paria ^ plus correctement par'eiya, dérivé de par'ei, bruit, tambour, « parleur, doué de la parole ».

Par cette même raison, le sauvage comprend -il un Blanc ? ce Blanc est un ami, un enfant du sol. Ne le.comprend-il pas ? c'est un ennemi, car chez Pindigène américain, comme autrefois chez les peuples de TEurope, ridée d'ennemi signifie : celui qui ne parle pas notre langue.

Cet homme féroce et redoutable quand il ne comprend pas le Blanc, est d'une docilité presque enfantine quand il le comprend. Nos vieux voyageurs en donnent des preuves à chaque page ; M. de Magalhâes le sait par expérience. « Des Gradahûs ayant, dit-il, fait une apparition sur TAraguaya, je les accompagnai seul dans une grande excursion, parce que j'étais curieux d'étudier les mœurs d'^aldées entièrement sauvages. Les Gradahûs, qui se trouvaient au nombre de plus d'un millier étaient signalés comme féroces, et mes compagnons jugeaient téméraire de les visiter. Je les visitai cependant, et sans faire acte de courage. Parlant un peu leur langue, j'avais la certitude pleine et entière que non-seulement je ne courais aucun danger, mais qu'ils s'efforceraient, par tous les moyens, de me rendre service : c'est ce qui arriva ».

Ainsi, fort de l'expérience acquise, M. de Magalhâes ne se contente pas de reproduire les sages incitations de M. de Varnhagen, vieilles déjà de 40 ans; il va plus loin : il propose de former un corps d'interprètes militaires pour

porter aux Indiens, avec la langue portugaise, l'art de travailler le bois et les métaux.

M. de Magalhàes, comme M. de Varnhagen, ne reconnaît guère dans le Brésil qu'une seule langue : le tupi et ses dialectes. Cest celle des langues primitives, dit-il, qui occupe le plus grand espace géographique; du cap Saint-Roch au Javary et de TAmapa au rio de la Plata, sur une étendue de mille lieues de l'est à l'ouest et huit cents du nord au sud, elle a laissé son empreinte dans les noms de lieux^ de plantes et de tribus.

L'importance de la langue tupi n'est pas contestable, mais est-elle la seule langue des Indiens du Brésil ? Le contraire paraît certain.

Gabriel Soares de Souza, qui vécut dix-sept années dans le pays même, dit que « les Tapuyas sont les plus anciens peuples qui vécurent sur les côtes orientales, depuis l'embouchure du Rio de la Plata jusqu'à celle du Rio des Amazones. Ils sont encore divisés en tribus et diffèrent de coutumes et de langage. Les Tapuyas les plus voisins des colons de Bahia sont ceux que quelques-uns appellent Maracas. Cette nation parle affreusement du gosier et ne se comprend avec aucune autre nation qui n'est pas de race Tapuya, Dans Tintérieur, des serras (i) de plus de cent lieues sont entièrement peuplées de Tapuyas ennemis de ceux qu'on appelle Maracas ; mais tous parlent, chantent et dansent de la même manière.

(i) Monts, chaînes de montagne escarpées.

La nationalité des Tapuyas, ajoute M. d'Avezac, est bien déterminée : ils ont parmi eux des tribus distinctes et une langue commune qui leur est particulière.

Malgré son extension, la langue tupi, dit Malte-Brun^ n'embrasse pourtant pas la totalité du Brésil, oc Le savant ï) Hervas assure, d'après les manuscrits des Jésuites portu- » gais, que dans le nord et le centre du Brésil il existe cm- » quante et une tribus qui parlent des idiomes entièrement » différents du guarani et du tupi; quelques-uns lui pa- » raîssent avoir de Taffinité avec les dialectes caribes ».

Le même fait est confirmé par M. Pabbé Durand, et Vasconcellos semble compléter le faisceau de preuves qui établissent l'autonomie linguistique des Tapuyas. Cette nation, dit-il, « composée de soixante-seize tribus parlant une centaine de dialectes, était la plus nombreuse du Brésil; elle était peut-être aussi nombreuse que toutes les autres ensemble ; elle avait guerroyé contre toutes les peuplades et avait reçu d'elles son nom de Tapuya, qui veut dire : nation ennemie ».

Qu'au moment de la conquête, la lingua gérai ait seule été parlée sur le littoral, cela semble absolument certain ; mais que les Tapuyas aient complètement disparu , cela n'est guère admissible. Tout au contraire, repoussés les premiers dans les profondeurs des mattos (i), ils durent, mieux que les autres sauvages conserver le genre de vie, l'indépendance, l'originalité^ la langue des anciens temps.

(i) Forêts, bois, broussailles, bruyères, halliers, buissons.

Quels que soient d*ailleurs le nombre et l'importance des tribus tapuyas, quel que soit leur état social^ la civilisation ne traversera pas les couches tupiques sans les entamer fortement. Elles verront des missionnaires, des interprètes, des marchands ; elles entreverront des croyances plus élevées, une existence moins précaire et plus noble que celle des forêts; Tatelier, Técole, le clocher projetteront sur elles leur ombre civilisatrice. Quand viendront enfin se concentrer sur les Tapuyas les efforts des Lusitano-Américains, ces peuples sauront que la civilisation ne se présente plus à eux avec un sabre et des chaînes, mais qu'elle leur apporte Toutillage d'une existence plus heureuse et plus digne; qu'elle n'a plus pour véhicule un ennemi, mais l'intelligent et affectueux ^/Ao da terra dont ils pourront dire, comme on disait jadis de nos vieux voyageurs : Y katou Karaibe !

La lingua ^eral, permettant aux Brésiliens de pénétrer jusqu'au sein des tribus Tapuyas, est donc, en tout état de chose, la clé magique qui doit ouvrir à la civilisation les huttes les plus inaccessibles de l'empire.

Cette langue, que l'on entend sur un si grand espace géographique, est admirable de perfection. Ses formes grammaticales, quoique embryonnaires sur plus d'un point, sont si ingénieuses qu'elle pourrait être comparée aux langues les plus célèbres ; beaucoup de questions philologiques et linguistiques encore obscures trouveront en elle leur explication.

Parlant des Tupis et de la lingua gérai, il y a plus de

deux cents ans, le P. Simon de Vasconcellos sMcriaît : « A quelle époque ont-ils donc appris, au sein du désert, » des règles grammaticales si certaines, qu^ils ne man- » quent pas à la perfection de la syntaxe ? En cela, ils ne » le cèdent d^aucune manière aux meilleurs humanistes » grecs et latins. Voyez, par exemple, la grammaire de la » langue la plus répandue au Brésil^ qui nous a été donnée » par le vénérable P. Joseph de Anchieta, et les louanges que » Tapôtre accorde à cet idiome ! Grâce à ces réflexions, beau- » coup de personnes pensent que l'idiome dont nous » parlons a les perfections de la langue grecque, et, par le » fait, j'ai moi-même admiré en elle la délicatesse, Tabon- » dance et la facilité ».

Ce que Ton ne croirait pas sans les témoignages les plus positifs, c'est que cette langue de peuples sauvages fut élevée à la dignité de langue savante et enseignée publiquement à Bahia.

Pour M. de Magalhâes, il est indispensable de domestiquer les sauvages, et le moyen ^fne^z/ano/i d'atteindre ce but est la connaissance dp leur langue. Ce savant propose en conséquence de reprendre Pétude de la lingua gérai et de former un corps d'interprètes militaires destinés à marcher avec les missionnaires, à ouvrir la voie au commerce, à vulgariser les premiers éléments de l'industrie et de l'agriculture, à servir d'avant-garde à la civilisation.

M. de Magalhâes ne s'en tient pas à une platonique recommandation : il a rédigé, d'après la méthode OUendorf, un cours qui permet aux Portugais d'apprendre facilement

la lingua gérai et d'enseigner aux hommes de race tupie la langue portugaise.

Cet excellent travail, disposé avec beaucoup de science et de méthode, a reçu Tapprobation du gouvernement. La proposition de créer un corps d'interprètes militaires a eu le même bonheur. La grammaire est mise en pratique, et, en ce moment même, les postes avancés de l'armée brésilienne sont peuplés de jeunes soldats qui entendent les deux langues et travaillent de tout leur pouvoir à combler le fossé qui sépare les Indios bravos des Brésiliens.

Comme exercices grammaticaux, M. de Magalhàes donne le monument le plus authentique, le plus curieux qu'on ait encore publié sur les productions intellectuelles des sauvages du Brésil. C'est une collection de lendas ou fables recueillies sur le Paraguay, à Pembouchure de l'Amazone et sur le Para.

II en entendit quelques-unes pour la première fois sur le Paraguay. Elles lui parurent intéressantes, mais Timpressionnèrent peu et s'effacèrent bientôt de son esprit. Les entendant une seconde fois à l'embouchure de TAmazone, il en fut frappé comme d'une révélation et en comprit toute l'importance. Il commença dès lors sa précieuse collection ; puis, passant de tribu en tribu, il la continua tout en comparant entre eux les divers récits.

Il reconnut dans les lendas une épave de ces sociétés primitives, perdues dans la nuit des temps, que nous ne connaissons que par des armes, des ustensiles et des outils en silex taillé, par des fragments de poterie et des ossements. Avec les lendas^ nous entrevoyons leurs croyances, leur morale, leur existence intime, car toutes ces productions ont pour but de graver dans Tesprit du sauvage des traditions religieuses, des préceptes de morale, des règles de conduite. Elles sont fines, subtiles et subordonnent constamment la force physique à l'intelligence. Voici quelques-unes des maximes qui s'en dégagent :

La force du droit prime le droit de la force.

Mieux vaut la constance que la force.

C'est presque toujours à son préjudice que le faible fait alliance avec le puissant.

L'intelligence unie à l'audace surmonte les situations les plus désespérées.

L'intelligence et le savoir-faire surpassent la force et la valeur.

La ruse et l'adresse peuvent plus que tout le reste pour se venger d'un ennemi.

Un fait curieux, c'est que des milliers d'années peut-être avant Esope des bardes sauvages faisaient parler les plantes et les animaux.

Au point de vue littéraire, comme au point de vue de Pinvention, que valent ces fables? Un exemple en dira plus que la meilleure des dissertations. En voici donc une,

celle du Renard et du Jaguar, Il convient de noter en passant que maître Renard était célèbre dans les forêts du Brésil longtemps avant de se produire dans Pagora d'Athènes.

Page 1