LE RENARD ET LE JAGUAR
Ne fais pas le bien sans savoir à qui.
Un jour, en se promenant, le Renard entendit un cri rauque : ou. . . ou... ou.
« Qu'est-ce que cela ? je veux voir ».
Le Jaguar l'aperçut et lui dit : « Je suis né dans cette fosse, j*y ai » grandi, et maintenant je n*en puis sortir. Veux-tu m'aider à tirer »> cette pierre ? »
Le Renard aida ; le Jaguar sortit et le Renard lui demanda « Que me w donnes-tu? «<
Le Jaguar, qui avait faim, répondit : « Maintenant je veux te » manger ». Il le saisit et demanda : « Gemment se paie un bienfait ? »
Le Renard répondit : « Un bienfait se paie par un bienfait. Il y a » dans le voismage un homme qui sait toutes choses ; allons le lui » demander ».
Ils passèrent dans une île ; le Renard dit à THomme qu'il avait tiré le Jaguar de la fosse et que celui-ci, pour son salaire, le voulait manger.
Le Jaguar dit : « Je veux le manger parce que les bienfaits se » paient comme les méfaits y,
L'Homme dit : « C'est bien ; allons voir ta fosse ».
Tous trois partirent et l'Homme dit au Jaguar : « Entrez, je veux M voir comment vous étiez ».
Le Jaguar entra ; THomme et le Renard roulèrent la pierre, et le Jaguar ne put plus sortir. L'Homme dit : « Tu sauras maintenant >» qu'un bienfait se paie par un bienfait ».
Le Jaguar resta dans la fosse, les autres s'en allèrent.
Cette lenda rappelle Tune de nos plus jolies fables, et nous devons reconnaître que le Renard et le Jaguar du barde sauvage ne font pas du tout mauvaise figure à côté du Loup et de la Cigogne que chantèrent Esope, Phèdre et La Fontaine.
A quelle époque remontent ces productions qui charment encore les loisirs des Indiens de TAmazone et du Paraguay ? Peut-être à plusieurs milliers d'années, sûrement à Tâge de pierre.
Où virent-elles le jour? Dans l'Amérique du Sud, sans aucun doute, puisque toujours elles en décrivent les sites, les plantes et les animaux.
D'après le docteur Hartt, Tune des lendas du Jabuti se trouverait en Afrique, dans le royaume de Siam et sur TAmazone. Cette coïncidence est curieuse, mais toute fortuite, et ne prouve rien quant à Torigine des fables brasiliennes.
Leur transmission d'âge en âge, même depuis des milliers d'années, ne saurait étonner.
Avant de trouver leur Homère, les traditions de l'Asie, de la Grèce, de la Gaule passèrent de génération en génération par un enseignement oral régulier. Il en était de même dans l'Amérique centrale et dans l'Amérique du Nord. Dans le Soudan occidental, où Part d'écrire est encore peu répandu , les griots que René Caillié, Mage et Paul Soleillet rencontrèrent dans presque tous les villages, auprès de tous les chefs, ont aussi pour mission de conserver dans leur mémoire le souvenir du passé.
Au seizième siècle, cette espèce de sacerdoce âorissait au Brésil. Ceux qui en étaient revêtus portaient le titre depqyé. Ils étaient à la fois devins, médecins et prêtres. Même en temps de guerre, les tribus ennemies. les recevaient avec respect.
Dans un pays oti les manifestations poétiques étaient fréquentes, surtout chez les femmes, on devait se transmettre pieusement les poésies qui avaient reçu la consécration des siècles et qui apportaient, avec un souvenir des ancêtres, des maximes qui avaient force de loi.
Le but des lendas, comme vous Tavez vu, était de subordonner la force à l'intelligence, à la patience et à la ruse. Faut-il y chercher autre chose? Un souvenir des révolutions telluriques qui ont épouvanté les premiers hommes ? Tindice d'une lointaine parenté avec les peuples de TAsie? des symboles astronomiques ou religieux? Non. Si ingénieuses que soient les explications de M. de Magalhàes, il ne semble pas possible d'admettre que le Jabuti (Tortue) soit le symbole du Soleil, et le Anta (Tapir) le symbole de la planète Vénus. Ce qu'il y avait à chercher dans la lenda du Jabuti et du Anta, c'est cette belle maxime ainsi formulée par M. de Magalhàes : A força do direito vale mais do que direito da forqa, c'est-à-dire : La force du droit prime le droit de la force.
Il y a d'ailleurs dans l'introduction aux lendas des renseignements très curieux. Les lendas sont elles-mêmes un élément précieux pour la philologie et l'anthropologie, une véritable révélation sur l'homme de l'âge de pierre. On est
tout étonné de trouver dans les hommes de ces temps lointains des rivaux d^Esope, de Phèdre et de La Fontaine. M. de Magalhâes promet de continuer la collection de ces fables et de donner' un dictionnaire tupi : après ce qu'il a fait pour la domestication des ^auvages^ il ne peut rendre à la science et à son pays un plus grand service.
Les lendas ne composent pas tout l'héritage poétique des anciens brasiliens. A côté de ces ingénieuses fictions il y a des chants de guerre et des chants d'amour.
M. de Magalhâes n'en cite que quelques exemples, mais ces exemples suffisent pour nous montrer sous un jour tout nouveau ces pauvres sauvages que les premiers explorateurs et des Jésuites espagnols et portugais nous représentaient comme des brutes qui ne méritaient que peines et tourments.
Un guerrier des rives dju Para, pour qui Tamour avait des rigueurs, chantait :
Que de fruits encore verts Et de jeunes fleurs sur le sol !
Que de sang répandu A cause de Tamour !
Le Français, qui daignerait chanter ses peines de cœur, dirait-il mieux ?
Sur le Paranâ, le sauvage chantait, et le fier Paulis e, son descendant^ chante encore :
Pin, donne»moi une pomme ;
Rosier, donne-moi un bouton ;
Fille au teint brun, donne-moi un baiser ;
Je t'ai donné mon cœur.
Encore un de ces refrains, si étonnants par la forme et par Tampleur des idées. Il a été recueilli sur la Cuyaba, dans la province de Matto-Grosso, là où domine le sang indien, où Ton trouve encore des aidées entièrement sauvages.
Le fauve demande la forêt ;
Le poisson demande les profondes eaux ;
L'homme demande la richesse.
La femme, la beauté.
Tandis que les hommes chantaient ainsi leurs amours, la jeune fille dont le cœur était pris, et que les lenteurs de la chasse ou de la guerre impatientaient, allait, à la chute du jour, au bord de la forêt, invoquer soit Rudâ, le dieu de Pamour et de la génération, soit Tun de ses auxiliaires, Caire (la pleine lune) ou Catiti (la nouvelle lune).
Elle disait à Rudâ : a Rudâ, toi qui es dans les cieux, » toi qui aimes les pluies, toi qui es dans le ciel. . . . fais » qu'il ait, pour les autres femmes, de vilaines petites » blessures ; fais qu'il se souvienne de moi, ce soir, quand » le soleil va disparaître à Toccident ».
Elle disait à Caire: « Sus! Caire, ô ma mère! fais arriver » cette nuit, à son cœur, mon souvenir ».
Elle disait à Catiti : « Catiti ! ô Catiti ! souffle-lui mon » souvenir ; voilà, je suis en ta présence : fais que seule- » ment j'occupe son cœur ».
Ces chants des jeunes filles sont encore répétés dans rintérieur du Para. On en conserve même la musique.
Sans faire un examen critique de ces poésies, il est permis de dire que plus d'un poète de nos pays civilisés n'a pas dépassé la vigueur de l'expression, la beauté des images, l'élévation de la pensée des bardes sauvages. On ne s'attendait pas, bien certainement, à trouver une telle littérature chez ces peuples qui mangeaient de si bon cœur leurs prisonniers, surtout leurs prisonniers portugais ou Peros,
Entrons plus avant dans la vie du pauvre Brasilien. Pénétrons dans une aidée. Oublions les récits des premiers explorateurs portugais, espagnols et jésuites, qui n*ont rien compris ou n'ont rien voulu comprendre à Tétat social des Indiens. Suivons M. de Magalhâes, qui, dans un séjour de dix ans, soit comme voyageur, soit comme gouverneur de province, a visité plus de cent aidées, connu environ trente tribus constituant des nations les unes à demi-civilisées, les autres absolument étrangères aux institutions, aux idées, à la civilisation européennes. Nous
avons en lui un guide sûr^ car il raconte ce qu'il a observé personnellement ou recueilli de témoins dignes de foi.
Les sauvages qui sont hors du contact de la civilisation présentent dans les relations conjugales tous les types^ depuis la communauté des femmes jusqu'à une sévérité de mœurs inconnue des sociétés chrétiennes. Des tribus ignorent le mariage, dans d'autres Tépouse infidèle subit la peine du bûcher.
Les puissantes tribus Cahyapôs (Gradahùs, Carahôs, etc.) qui étendent leur domination sur les provinces de Paranâ, Matto-Grosso, Maranhâo et Para Jusqu'aux rives du Xingû, font du mariage une alliance à durée limitée. Après la gestation et Tallaitement de chacun de ses enfants, la femme Cahyapa reprend sa liberté, c'est-à-dire qu'elle peut se choisir un nouveau mari. Ces changements d'époux n'impliquent aucune idée d'immoralité.
L'homme peut avoir plusieurs femmes à la fois, s'il est assez adroit chasseur pour les nourrir.
Ces sauvages aiment beaucoup les enfants, même ceux qu'ils enlèvent à leurs ennemis pendant la guerre ; leurs femmes se conduisent sagement ; mais la famille n'existant pas chez eux, ils traverseraient toute Téternité sans faire le moindre progrès.
Le Guatô du Paraguay brésilien est polygame et pousse jusqu'à l'extrême les droits de Thomme sur la femme.
On ne sait rien encore des cérémonies du mariage, ni des droits de la femme. Quand M. de Magalhàes était gouverneur de la province de Matto-Grosso, il avait trop de
préoccupations pour étudier à fond toutes les parties de la vie des sauvages.
Néanmoins il a pu recueillir sur les femmes des renseignements précis.
Elles sont sages et modestes. Quand elles parlent à un étranger, c'est toujours les yeux baissés ou fixés sur leur mari. Quand un étranger entre à Timproviste dans leur cabane, elles se tournent vers leur mari et. continuent leur travail sans lever les yeux.
Les Guatôs ne pardonnent jamais une offense à leurs femmes.
Les Espagnols leur ont enlevé un certain nombre de femmes, et cette blessure est encore saignante, après plus de deux cents ans. Les Guatôs en parlent avec autant d'amertume et de haine que si c'était vieux de quelques jours. Pour eux, les Paraguayens sont toujours des Castillans et les Brésiliens des Portugais. Qui sait, dit M. de Magalhâes, si ce vol de femmes n'est pas la cause de la fidélité que ces sauvages nous ont gardée pendant la dernière guerre !
Le docteur Carvalhal, que les hasards de cette guerre ont forcé de chercher un refuge chez les Guatôs, insiste dans ses récits sur la sagesse, la modestie et l'honnêteté de leurs familles.
Les Chambioâs brûlent les femmes infidèles. C'est la loi ; mais Francisco do Monte de San Victo, missionnaire capucin, qui vécut longtemps parmi eux, ne l'a jamais vu appliquer.
Chez ces peuples, les mariages sont soumis à des règles
très sévères. L'homme ne peut se marier avant l'âge de vingt-cinq ans, et l'on n'approuve pas qu'il use de son droit avant trente. Les femmes doivent avoir l'âge de puberté. Ce qui paraîtra bien étrange, ces sauvages exigent l'observation rigoureuse du neuvième commandement du Décalogue (i).
Ils donnent pour motifs de ces rigueurs que les enfants nés dans des conditions légales et morales, de parents dans la force de l'âge, ont seuls les qualités physiques et intellectuelles qui peuvent assurer l'indépendance et la perpétuité de la nation. « L'instinct de la conservation et l'amour paternel, dit M. de Magalhâes, s'unissent au sentiment de l'honnêteté pour faire de l'Indien un homme vulgaire, mais plus moral que le chrétien civilisé ». L'opinion contraire, dit le même auteur, est fondée sur des observations superficielles ou sur des faits isolés. En réalité, « la famille sauvage est aussi morale que la famille chrétienne, étant donné toutefois ses coutumes, sa religion et ses moyens d'existence. »
Nous savons, par les vieux voyageurs français, que les tribus du littoral n'avaient pas, en dehors du mariage, la chasteté des Chambioâs; cependant nous admettons, avec M. de Magalhâes, que la famille sauvage est ce qu'elle doit
(i) Chez les Rouiiouyennes les candidats au mariage soni soumis à des épreuves très pénibles. (Le docteur Crevaui, de Cayenne aux Andes, par l'Oyapock, le Yari, le Parou, l'Amazone et l'Iça. Retouy parle Yapoura, — {L'Exploration i38o, 4 janvier, pp. 148, 149.)
être, c'est-à-dire Texpression des nécessités sociales que lui impose son état de civilisation.
Les chants d'amour et la moralité de la famille sauvage porteraient à croire que la femme est Tégale de Phomme. Il n'en est rien.
En tupi, le sexe faible s'appelle couna, expression peu galante composée de deux mots qui signifient langue couvrante. Quand la femme a été conquise par les armes, elle n'est pas seulement, comme celles de toutes les tribus, la servante, presque l'esclave de son époux : elle ne peut, sous peine de mort^ parler la langue des hommes. Elle conserve ainsi, contre sa volonté, des langues de peuples qui ont disparu depuis longtQjnps. M. de Magalhàes a encore retrouvé des traces de cette étrange coutume ; notre ami, M. Lucien Adam, a constaté devant le Congrès des Américanistes (session de Bruxelles) que, chez les Caraïbes, les femmes parlaient un langage différent de celui des hommes; enfin, sous la date du i5 décembre 1879, il nous écrivait que le même phénomène s'est produit, sur une échelle bien moindre, dans le chiquito, idiome bolivien, dont il publiait alors la grammaire.
A côté de ce fait, presque barbare, il y en a d'autres d'un caractère tout opposé.
L'Indien ne peut, sous peine de ridicule, s'arrêter aux bavardages et aux taquineries de sa femme, ni l'empêcher de faire ses volontés ; mais il est loin de la mépriser, comme font les moralistes hindous, qui prétendent que la fille du dieu Indra elle-même ne résisterait pas à dix pièces de
monnaie ; il est loin de l'avilir, comme faisait le Wende, de la traiter comme une esclave et de la vendre comme une marchandise, de la contraindre de s'égorger ou de se laisser brûler vive sur sa tombe (i), de considérer sa vie comme sans valeur; elle ne croit pas, comme la pauvre femme wende (russe ou polonaise), faire œuvre de bonne mère en tuant ses filles à leur naissance. Alors même qu'elle a été conquise à la guerre, la femme brasilienne tient dans la famille une place honorable.
L'esclave est considéré comme un membre de la famille, et jamais, pas plus que la femme et Tenfant, il n'est réprimandé ou commandé. « C'est un peuple », dit Claude d'Abbeville, « qui ne veust estre conduit par la rigueur, r> ains seulement par la douceur et par la raison ». Le prisonnier de guerre épouse souvent la fille de son maître et vit libre, tranquille, heureux, insouciant comme s'il ne devait jamais être mangé.
Yves d'Evreux possédait un jeune esclave dont les maîtres avaient décidé la mort peu de temps avant l'arrivée des Français. Cet esclave, étant tout petit, avait vu ses maîtres manger sa mère dont il ne parlait jamais sans pleurer amèrement. Cependant il leur donnait le nom de père et de mère et avait pour eux la plus vive affection. De leur côté, ces sauvages l'aimaient tendrement et venaient,
(i) Cette horrible coutume ne cessa en Pologne qu'au xe siècle, et en Russie qu'au xie. (M. X. Marmier, Lettres sur le Nord; Paris, Hachette, iSSy, p. 27.)
pour le voir, d^un village éloigné de plus de cinquante lieues.
D'après André Thevet, un sauvage mourrait de honte s'il voyait son voisin ou son prochain avoir faute de ce qu'il a en sa puissance. Le P. Yves d'Evreux dit de son côté qu'il « reconnaissoit par expérience combien les Sauuages j> sont tendres en amour vers leurs parens, et leurs parens » vers eux ».
Le sauvage ne parle que posément, après avoir réfléchi. Il est constant dans ses opinions, mais il suit facilement la voix de la raison.
Les Français prouvèrent à leurs voisins, avec beaucoup de douceur et de bienveillance, sans imposer leur volonté, qu'ils feraient sagement de ne plus se peindre le corps, de ne plus se défigurer avec des botoques ( i ), de ne plus s'arracher la barbe, les cils et les sourcils, de ne plus manger leurs prisonniers, de n'épouser qu'une seule femme: presque tous suivirent ces conseils, sauf en ce qui concerne la monogamie, parce qu'un grand nombre de femmes était un signe et une cause de richesse, de considération et d'alliances.
Les femmes furent beaucoup moins dociles que les hommes. On ne put jamais les décider à mettre des vêtements. Il est vrai qu'elles donnaient de leur persévérance
(i) Pierre polie, souvent assez grosse, qu'ils s'incrustaient dans la lèvre inférieure et parfois dans les joues. La botoque est aussi portée dans certaines parties du Soudan.
une excellente raison. « Nous nous baignons sept à huit fois par jour, disaient-elles ; ne serait-ce pas trop d'affaires que de nous habiller et de nous déshabiller si souvent ? » Il y avait peut-être aussi Thabitude, l'attachement aux coutumes nationales. Villegaignon avait dans son fort de la baie de Rio de Janeiro des femmes esclaves. Il fallait leur donner des coups de fouet pour leur faire mettre des vêtements. La nuit, quand le trop dévot et trop pudique Villegaignon et les Français dormaient, les pauvres femmes rejetaient les vêtements et se promenaient nues. En vérité, cela n'est pas un caprice.
Il y a encore un point sur lequel les Français, moines et guerriers, ne réussirent pas du tout.
Dans certaines tribus Tupinambas, les jeunes filles choisissaient habituellement pour époux des vieillards. Celleslà sont hors de cause, car partout, dans Tétat de mariage, l'infidélité est punie de mort.
Dans d'autres tribus, au contraire, les filles se mariaient volontairement un peu tard parce que, hors du mariage, elles étaient absolument libres de leurs actions, et cette liberté, elles la mettaient largement à profit. Si quelqu'un s'avisait de leur reprocher certains écarts, elles riaient, et tout était dit. Aussi, quand un Français prétendait que son esclave fût sage, elle lui répondait nettement : a Prens nous dôc à femme, puisque tu ne veux que personne nous chérisse. »
En ce qui concerne la religion, les femmes étaient aussi dociles, plus dociles même que les hommes. Tous les
anciens voyageurs s'accordent à dire que ces peuples imitaient ce qu'ils voyaient faire et qu'il suffisait, pour les convertir au christianisme, de se faire entendre d'eux.
Les enfants, les femmes, les hommes aimaient et respectaient leurs parents et leurs aînés. Dans aucun pays la vieillesse ne fut plus honorée ; dans aucun pays les parents et les citoyens n'eurent les uns pour les autres plus de bienveillance et d'affection.
Il y avait au Brésil une coutume bien singulière que l'on a constatée d'ailleurs dans la Guyane (i), au Grônland, au Kamschatka, chez les Chinois du Yun-nàn et les Dyaks de Bornéo, dans le nord de l'Espagne, dans le Béarn et en Corse : c'est la couvade.
Voici comment la couvade est dépeinte par un bon vieux moine normand, Yves d'Evreux : Dès qu'un sauvage est père, « il se couche pour faire la gésine au lieu de sa femme, » qui s'employe à son officfe coustumier, et lors toutes les » femmes du village viennent le voir et visiter couché en » ce sien lict, le consolant sur la peine et douleur qu'il a eu » de faire cet enfant, et est traitté comme fort malade et » bien lassé, sans sortir du lict ».
Sir Lubbock, dans ses Origines de la civilisation, et M. de Quatrefages, dans son magnifique travail sur VEspèce hu naine, donnent sur la couvade de curieux renseignements.
(i) Voir la curieuse description faite par le docteur Crevaux, {V Exploration, i88o, 4 janvier, p. 487.)
Il y aurait beaucoup à dire encore sur les mœurs du sauvage brésilien, mais ne pouvant, dans cette brève étude, qu'effleurer le sujet, nous allons maintenant parler de ses croyances religieuses.
D'après sir John Lubbock, les conceptions religieuses donneraient plus paniculièrement la mesure du développement intellectuel des peuples. M. deQuatrefages ne partage pas cette manière de voir. Selon nous, les conceptions religieuses se reflètent dans les mœurs et répondent soit à des nécessités sociales, soit à certaines aspirations ou à des terreurs superstitieuses ; elles indiquent pour chaque peuple la limite extrême de sa crédulité, la forme et la subtilité de son génie.
Comme tous les sauvages, ceux du Brésil n'aiment pas à parler aux Européens de leurs croyances; ils n'aiment pas le sourire dédaigneux ouïes paroles offensantes dont les Blancs, non les plus sages, paient leurs révélations. On ne savait donc rien ou presque rien de leur théogonie, mais cela n'a pas arrêté les voyageurs peu attentifs ou peu scrupuleux.
M. de Magalhâes, malgré ses efforts et sa situation particulière, n'a recueilli que des renseignements incomplets ; mais ces renseignements sont certains, projettent une grande lumière et réduisent à néant les récits fantastiques des anciennes relations.
Déjà M. Ferdinand Denis, dans son Histoire du Brésil, a dit que la mythologie des races tupiques étonnait par son développement métaphysique; M. de Magalhàes montre qu'elle étonne aussi par le caractère de ses divinités.
Tupan est le dieu excellent, puissant et terrible. Il se manifeste, comme le Jéhovah d'Israël, par le tonnerre et réclair. Il est partout, il a tout fait. Son nom signifie Qu'est-ce ? C'est le Deus incognitus des Latins.
Au-dessous de Tupan, il y a trois grandes divinités : le Soleil, créateur des êtres vivants ; la Lune^ créatrice des végétaux ; Perudd ou Rudd qui préside à Tamour et à la reproduction des êtres créés.
Viennent ensuite des génies de différents ordres qui se partagent la création. Chaque lac, chaque rivière, chaque espèce animale ou végétale a son génie protecteur, sa mère. Ces naïves croyances, qui rappellent l'antiquité classique et le moyen-âge, sont encore très vivaces dans les provinces de Matto-Grosso , de Goyaz, du Para et de l'Amazone.
Dans toutes les divinités de TAmérique, les anciens voyaient des démons. C'est absurde, dit nettement M. de Magalhàes ; c'est la proposition contraire qui est vraie.
Ainsi d'ailleurs que le constate sir Lubbock, la mythologie d'aucun peuple sauvage ne comporte un être spirituel du caractère de notre Satan. Jurupari dont Yves d'Evreux nous entretient longuement et que Léry décrit sous le nom âî'Aygnan, Jurupari est tout simplement une personnification du cauchemar, la source miraculeuse de Tabondance
et des respects dont jouissent les pages ou sorciers ; si ces messieurs nous en veulent^ tant pis ! mais nous dirons que le Jurupari est leur invention la plus subtile, celle qu'ils exploitent avec le plus d'impudence, pour laquelle ils ne craignent pas de fausser le jugement et de troubler la raison de peuples nés très intelligents.
Quant aux dieux, leur caractère est la bienfaisance.
Anhanga (i) est le dieu de la chasse do campo (de la plaine) et veille à la conservation du gibier. Il ne défend pas d'en tuer, mais il punit ceux qui le détruisent sans nécessité.
Aucune loi ne protégeant les animaux qui fournissent au sauvage une partie notable de son alimentation, on voit, sans être un grand clerc, que l'action de cette divinité est tout à l'avantage des tribus.
Cahapordy homme colossal, couvert de poils nArs et monté sur un sanglier blanc, est le dieu protecteur, la mère de la faune sylvestre ou do matto. Malheur à qui le voit ! Mais qui le voit ? Le chasseur qui par caprice ou méchanceté, sans souci de l'avenir, détruit toute une famille d'animaux.
Cahaporâ, comme Anhanga, permet Tusage et réprime l'abus. Sa mission est évidemment bienfaisante et le vieux poète qui le conçut ne pouvait mieux faire.
Uanyara protège les poissons. C'est très bien ; mais on
(i) Il ressemble beaucoup, par le nom, à la divinité tamoule An*angan (le dieu mcorporel) et à iinawgw (l'être redoutable par excellence).
assure que souvent il aime les filles des hommes. Cela veut dire que les jeunes sauvagesses ne sont pas moins subtiles que les belles grecques de Tancien temps et qu'*elles savent échapper aux rigueurs légales en faisant jouer à Uanyara le rôle de la divinité du Scamandre.
A cette divinité discrète et cosmopolite, nous préférons les serpents de Rudâ, notamment ceux du lac Juâ, près de Santarem. Quand on leur présente une jeune fille, si elle est sage, ils font entendre de douces mélodies ; si elle n'est pas sage, ils la mangent. Ces serpents imaginaires sont la sauvegarde des mœurs ; malheureusement, comme vous Tavez vu, ils ne fréquentaient pas le littoral.
Nous ne passerons pas en revue toutes les divinités brasiliennes, mais nous constaterons, avec tous nos vieux voyageurs, que les Brasiliens croyaient à l'immortalité de l'âme.
« L'Indien », dit Chateaubriant, a n'était pas sauvage ; » la civilisation européenne n'a point agi sur le pur état de » nature, elle a agi sur la civilisation américaine commen- » çante. Si elle n'eût rien rencontré, elle eût créé quelque » chose ; mais elle a trouvé des mœurs et les a détruites, » parce qu'elle était plus forte et qu'elle n'a pas cru devoir » se mêler à ces mœurs. »
En écrivant ces éloquentes paroles, Chateaubriant pensait aux Natchez; il en aurait pu dire tout autant des indi-
gènes du Brésil, car^ bien des siècles avant la découverte de l'Amérique, ils étaient agriculteurs et vivaient en société.
D'après les révélations de la géologie et de Tarchéologie, c'est même dans cet état de civilisation qu'ils auraient atteint les rives de l'Amazone et du Paraguay.
Les armes et les ustensiles en silex taillé font complètement défaut. On n'a pas découvert un seul homme fossile d'une authenticité incontestable; on n'a pas trouvé un seul des instruments qui caractérisent l'âge de chasse et l'âge pastoral.
La période agricole, au contraire, a laissé des traces nombreuses qui la font remonter à l'âge de la pierre polie.
Sur la Cuyaba et le Paraguay (province de Matto- Grosso), dans l'île Marajo et dans son lac Arary (embouchure de l'Amazone), dans des lacs et dans des plaines périodiquement immergées, on trouve de grandes îles artificielles connues sous le nom d'aterros. Elles sont la représentation gigantesque d'animaux du pays, et rappellent les Mounds emblématiques du Haut-Mississipi et spécialement du Wisconsin, qui reproduisent aussi, avec une grande exactitude, les animaux sauvages de la contrée. Ces constructions, les plus anciennes de l'Amérique du Nord, sont l'œuvre des Mound-Builders, grand peuple qui laissa de son passage des traces ineffaçables, mais dont on ignore l'origine et la destinée. Il est pour nous comme ces comètes errantes qui, venues on ne sait d'oti, illuminent un instant notre horizon et se replongent dans l'inconnu. Sur les
aterroSj comme autour des Mounds emblématiques, vivaient des tribus entières.
Leur construction a nécessité le concours d'un très grand nombre de bras, d'une masse d'hommes vivant en société. Leurs fouilles, qu'il serait très important de continuer, ont donné des instruments en pierre polie et de grossières poteries.
Le P. Jaboatào, dans son Orbe serafico, et Vasconcellos ont prétendu que les anciennes tribus brésiliennes ne connaissaient pas l'usage du feu. Elles auraient donc été dans le premier âge de la vie humaine, alors que l'homme, à Tétat réellement sauvage, avait pour arme la branche qu'il arrachait à Tarbre et le caillou qui roulait sous son pied, alors qu'il vivait de fruits et de chairs crues. Mais M. de Magalhàes a prouvé le contraire en montrant divers objets en argile cuits au feu, notamment la tête d'une statuette d'homme et une espèce de sifflet (i) provenant d'un aterro et trouvés dans une position qui ne laisse aucun doute sur leur antiquité. M. de Magalhàes démontre en outre que ces premiers habitants se servaient du feu pour la cuisson de leurs aliments, la fabrication de leurs poteries et la distillation des simples dont ils empoisonnaient leurs flèches; pour abattre des arbres et creuser des canots; pour la chasse et la pêche ; pour l'amendement des terres par la
(i) Ce sifflet servait et sert encore à imiter le chant de Vlnanbûy espèce de perdrix dont la chair est excellente. Au moyen de cet instrument, rindien attirait le pauvre oiseau et le tuait tout à son aise.
combustion des plantes et des arbres ; pour se télégraphier^ comme nos ancêtres les Gaulois, un lieu de réunion, la présence d'un chef, l'approche et la force d'un ennemi.
On peut donc admettre, avec M. de Magalhàes, que nos sauvages étaient agriculteurs quand ils prirent possession du Brésil.
Comme avant d'être agriculteurs ils furent nécessairement chasseurs, puis pasteurs, leurs races ont vu le jour sous d'autres cieux.
M. de Magalhàes pense qu'ils ont stationné dans les araxàs ou sommets de la Cordillère des Andes ; que c'est dans ces âpres solitudes que l'on devrait chercher leurs plus anciennes traces sur la terre sud-américaine ; qu'ils ont dû précéder de bien des siècles Tinvasion du Pérou par les races incasiques, ce qui semble en effet confirmé par leur ignorance des métaux ( i ) .
Sur tous ces points, d'accord.
Mais quand Téminent écrivain prétend démontrer qu'ils ont eu pour berceau les plateaux de TAsie, nous ne partageons plus son avis.
Ne croyez pas que nous nous placions sur un terrain théologique. Nous sommes, au contraire, sur un terrain tout grand ouvert aux investigations de la science. Un soir, à la Société de Géographie de Paris, nous avions à exprimer
( I ) Chez les sauvages du Brésil, Tidée de métal se confondait avec cell 2 de pierre. Ils n'ont pas de mots pour désigner les métaux. Ainsi, ils appellent Tor une pierre jaune, Targent une pierre blanche, le fer une pierre noire, le cuivre une pierre jaune fausse.
un avis sur la situation du Paradis terrestre, c'est-à-dire sur le point de la terre qui vit le premier couple humain. Nous avons fait cette demande à un prêtre de nos amis, ancien missionnaire au Brésil, et maintenant professeur à rUniversité catholique ; Où placez-vous PEden ? — En Mésopotamie. — Jamais. — Cela m'est égal, ce n'est pas article de foi.
Et il avait raison. Il connaissait sa cosmographie du moyen-âge.
Les Pères de l'Eglise et après eux les cosmographes, depuis Cosmas Indicopleustès jusqu'à Christophe Colomb, ont placé TEden dans une terre inaccessible de l'Extrême - Orient, — à Test de l'Asie, — en Afrique, — en Amérique, — en Océanie, — à quelques lieues d'ici, à Hesdin, dans le Pas-de-Calais, — au pôle nord, — dans la lune, — dans le troisième et enfin dans le quatrième ciel. En 1691, dans un mémoire académique resté célèbre, Daniel Huet, évêque d'Avranches, Ta placé en Mésopotamie. On dit, depuis, qu'il fut en Mésopotamie, mais on compte sans les archéologues et sans les anthropologistes.
Il est aujourd'hui hors de doute que Phomme a existé antérieurement à la période géologique actuelle. Peut-être que son berceau n'existe plus. Nous n'avons pas une idée nette des révolutions telluriques qui ont épouvanté les premières générations. La géographie de ces temps lointain^ nous est inconnue. Nous n'avons encore que des hypothèses sur le point précis du globe qui, le premier, permit
la vie humaine ( i ) . Nous ignorons les causes, les facilités,
(i) Nous disions en juin 1876, devant la Société de Géographie de Paris (Création d'observatoires circumpolaires. Examen du discours de M. Charles Weyprecht. Principes fondamentaux de Vexploratîon arctique^ dans le Bulletin de la Société, cahier de septembre 1877), que dans Tctat de nos connaissances on devait faire remoncer jusqu^au pôle nord les premières manifestations de la vie. Le dernier voyage de Nordenskiôld a singulièrement fortifié cette hypothèse et M. de Quatrefages a pu dire : « On a cru longtemps, et des hommes éminents » affirment encore que Thomme a pu apparaître seulement dans une » contrée chaude, où il n*avait besoin ni de vêtements ni d*abri, où » des fruits sans cesse renouvelés assuraient sa nourriture en atten- » dant que son intelligence se fût développée et que ses industries » fussent nées. Ne songeant en outre qu'à l'état actuel des choses, » ces écrivains ont placé notre point d'origine dans les environs des » tropiques. Mais l'étude des races et des langues humaines nous » ramène invinciblement vers la haute Asie; et le refroidissement » graduel du globe, l'antiquité géologique de l'homme, deux faits » aujourd'hui indiscutables, nous conduisent bien plus loin vers le » nord.
« Les découvertes de Nordenskiôld apportent un argument nouveau » et des plus sérieux à cette manière de voir ; et peut-être le temps » n'est pas éloigné où on sera contraint d'aller chercher le berceau » de notre espèce jusque sous le pôle lui-même. » (Banquet ofFer^ à Nordenskiôld par la Soc. de Géogr. de Paris. — Toast de M. de Quatrefages. Dans la Nature, no 36i, p. SSg).
Les peuples qui vivent sur la lisière de la calotte polaire : les Laponsj les Samoièdes, les Tschoudes, les Esquimaux, ont vraisemblablement une origine commune; s'il est un fait scientifiquement démontré, c'est la direction nord-sud des migrations. Il y a donc peu de chances pour que les peuples de l'Amérique aient leur berceau dans la plaine de la Mésopotamie.
les difficultés de la dispersion des hommes, des animaux et des plantes.
Qui plus est, comme le dit M. de Quatrefages : « Nous » ne connaissons pas rhomme primitif ; nous le rencon- » trerions que, faute de renseignements, il serait impossible de le reconnaître ». Tout ce que nous savons, c'est que la race aryane est la dernière venue.
Quand donc on prétend que les Américains viennent de TAsie, on rappelle cet aveu que faisait, il y a 280 ans, le jésuite Acosta : « La raison pour laquelle nous sommes j> contraints de dire, que les premiers hommes des Indes j> sont venus de TEurope ou de TAsie, est pour ne contre- » dire à la saincte Ecriture ».
C'est pour ne pas contredire à la Sainte Ecriture que nous avons des hypothèses hasardées, de ces théories fantaisistes dont nous devons vous dire un mot.
Il y a quelques années, M. Oppert et notre compatriote M. Menant ont découvert que la civilisation sémitique a succédé à une civilisation plus ancienne à laquelle ils donnent le nom de Sumer. Que sait-on des Sumériens ? Qu'ils ont inventé les caractères cunéiformes employés successivement par les empires de Chaldée, d'Assyrie, des Achéménides, des Séleucides, et encore en usage l'an 8 1 de Tère vulgaire ; on sait qu'ils avaient des lois écrites ; que,
pendant des siècles, leurs lois et leur langue furent étudiées par les conquérants qui, 'l'un après Tautre, occupèrent le pays. Que conclure de cela ? Qu'ils furent les Romains de cette partie de PAsie et qu'ils imposèrent aux vainqueurs leur civilisation, ce qui revient à dire qu'ils sont restés dans leur patrie (i).
Cependant, la découverte de MM. Oppert et Menant était à peine connue, on commençait seulement à épeler le sumérien, que déjà un savant anglais, M. Hyde Clarke, prétendait prouver que cette langue a des filles en Amérique. Notre ami, M. Lucien Adam, a fait justice des assimilations de M. Hyde Clarke.
En même temps, M. Francis Allen, dans un mémoire, qui d'ailleurs a beaucoup de bon, conduit bravement les Sumériens des rives de TEuphrate aux plages du Pérou.
Si les Sumériens sont allés au Pérou, ils ont passé par la Tour de Babel, car ils n'ont pas porté dans leur nouvelle patrie le moindre vestige de leur langue ; ils se sont plongés dans le Léthé, puisqu'ils n'ont rien conservé de leurs lois, de leurs formules juridiques, de leurs légendes ; ils eurent enfin ce malheur, unique dans Thistoire, de perdre l'écriture après l'avoir inventée.
Est-il possible d'admettre qu'ils aient perdu l'écriture et conservé leur architecture? Evidemment non. Dès lors
(i) MM. Oppert et J. Menant, Documents juridiques de V Assyrie et de la Chaldée; Paris, Maisonneuve, 1877, gr. in-80. — M. Menant, la Bibliothèque du palais de Ninive, PariS| E. Leroux, 1880, in- 18,
qu^importent les similitudes que M. Francis Allen constate entre les monuments de TAmérique Centrale et ceux de r Asie ?
Une question se pose ici d'elle-même: quel est le type primitif des monuments du Mexique et du Yucatan ? Ce type est celui des pyramides en terre tronquées des environs des grands lacs de PAmérique du Nord.
Ces pyramides, qui grandissent et se perfectionnent à mesure qubn approche du golfe du Mexique, conservent constamment leurs formes architecturales et leur double destination de temple et de tombeau : le teocalli du Mexique est un tumulus monumental.
Elles couvrent tout Pimmense bassin du Mississipi et portent le nom des peuples mystérieux qui les élevèrent : les Mound'Builders.
Des essaims deMound-Builders ont passé, par les canons des Montagnes Rocheuses, sur le versant du Pacifique. M. Edwin Barber leur donne le nom de Town-Builders, quand ils construisent des villages en pierre, et de House- Builders quand ils creusent dans des parois verticales de rochers, à plus de 200 mètres au-dessus du niveau des rivières, des demeures qui rappellent en grand les Kehoûf Soultân de Toasis de Wargla.
Ces diverses constructions, œuvre d'un peuple pacifique et agriculteur, résisteront encore pendant des siècles à Faction du temps.
Elles couvrent les grandes vallées arrosées par le Rio
San Juan, le Rio Grande del Norte et le Colorado occidental, soit une aire d'environ 200,000 milles carrés.
Pour M. Edwin Barber, les Tonm-Builders et les House-J^uilderSy qu'il désigne sous le nom commun d'Anciens Pueblos, ont appartenu au cycle de la civilisation Toltèque, et Ton a ainsi une série ascendante de trois branches d'une même race dont les ouvrages sMtendent, presque sans interruption, du Canada à l'Amérique du Sud, savoir : les Mound-BuilderSy les Pueblos et les Toitèques dont les ruines couvrent le Mexique et l'Amérique centrale.
Dans rhypothèse de M. Francis Allen, les Toltèques auraient essaimé du Mexique au lac Supérieur. Comme il est parfaitement reconnu, au contraire, que les émigrations primitives ont eu lieu du nord au sud, des contrées glaciales aux pays du soleil, il est clair que M. Allen s'est mépris sur Porigine des monuments de l'Amérique centrale.
Pour prouver l'origine asiatique des sauvages du Brésil, M. de Magalhâes fait appel aux théories linguistiques de M. Fidel Lopez.
M. Fidel Lopez, dans un travail d'ailleurs très remarquable (i), croit avoir trouvé dans le quichua une langue aryenne.
Ce n'est pas la comparaison des grammaires mais celle des vocabulaires qui donna cet étonnant résultat.
(i) Les races aryennes du Pérou, Leur langue, leur religion, leur histoire, Paris, Franck, 1871, in-80.
En comparant le lexique quicbua au lexique sanskrit, M. Lopez a d^abord trouvé cinq ou six mots qui pourraient passer pour des racines communes. Cela n'était pas suffisant pour permettre d'affirmer que le quichua tire son origine de la langue monosyllabique qui engendra le sanskrit. Mais les étymologistes ont des règles d'une merveilleuse élasticité. Comme le disait ironiquement Voltaire, cet implacable ennemi de Tabsurde : « Tétymologie est une » science dans laquelle les voyelles n'ont aucune impor- » tance, et oti les consonnes n'en ont guère plus. »
En faisant permuter les voyelles, « qui n'ont pas d'importance » et les consonnes « qui n'en ont guère plus », en choisissant, dans chaque mot, pour racine, la syllabe qui lui convient, en identifiant equus avec alfana, M. Lopez finit par trouver dans le quichua un millier de racines sanskrites. Il dit alors, et de très bonne foi, le quichua est une langue aryenne agglutinante^ c'est-à-dire une langue de quinze siècles au moins plus ancienne que le sanskrit védique dont les monuments littéraires constituent le plus imposant témoignage de l'antiquité de notre race. M. Henry (i), tout en appréciant la valeur hors de pair de l'œuvre de M. Lopez, passe le scalpel dans la partie linguistique de cette œuvre et démontre que le quichua n'a aucune parenté avtc les langues aryennes ; il démontre en
{i) Le Quichua est-il une langue aryenne? Examen critique du livre de don V, F. Lope^ : les Races aryennes du Pérou, (Congrès international des Américanistes. Compte-rendu de la seconde session. Luxennbourg, 1877. Paris, Maisonneuve, t. II, pp. 75-157.)
outre que le savant écrivain a fait fausse route en comparant les vocabulaires au lieu de comparer les grammaires.
Ce n^est pas, en effet, par la ressemblance fortuite d'un plus ou moins grand nombre de racines que l'on peut prouver la commune source de deux langues : c'est par la comparaison des grammaires. Or, en 1877, M. Lucien Adam a comparé seize langues américaines [grammaires et lexiques] (i), et il ressort de cette comparaison que « les » langues sont actuellement divisées en familles irréducy> tibles, et ainsi, elles se trouvent les unes au regard des » autres, dans Pétat où elles seraient s'il y avait eu primi- D tivement plusieurs couples humains d.
Etudier les langues dans le but d'arriver à une langue primitive, source unique de toutes les langues, c'est un jeu d'enfant. Des milliers de maillons de la chaîne humaine et de la chaîne des langues ont disparu pour toujours, sans laisser aucune trace. Comment dès lors remonter cette chaîne jusqu'à la création même de Thomme.
Q^uand un savant proclame le résultat de ses investigations sur Torigine du langage, bien des personnes croient la religion menacée : c'est une erreur profonde. Il y a cent ans, le jésuite Lorenzo Hervas y Pandura, se plaçant au point de vue de la foi, a remarqué, avec beaucoup de raison, que le Judaïsme, le Christianisme et le Mahométisme étaient parfaitement désintéressés dans les résultats auxquels
(i) Examen grammatical comparé de sei^e langues américaines, loc. cit.f t. Il, pp. 161-244.
peut conduire l'étude des langues. En effet, a du moment » où il est écrit que Tunité linguistique a été irrémédia- » blement brisée devant Babel, nul ici-bas ne peut dire » dans quelle mesure Faction destructive s'est exercée ; et, » si la Science vient à démontrer qu'il existe aujourd'hui » un assez grand nombre de familles linguistiques n'ayant » entre elles rien de commun, quel intérêt peut-on avoir » à se mettre en opposition avec elle ? (i) »
Il est clair qu'on ne peut, ni par Tethnographie, ni par la linguistique, déterminer quant à présent le lieu d'origine des Brasiliens, pas plus que de toutes les autres nations américaines.
Est-ce à dire qu'avant Christophe Colomb il n'y eut aucun rapport entre l'ancien et le nouveau continent ?
Il est incontestable, au contraire, que, du jour où l'homme s'est aventuré sur l'Océan, les hasards des vents et des courants ont] jeté sur les côtes d'Amérique des hommes de l'Europe et de l'Asie. On trouve dans Diodore de Sicile des indices que les Carthaginois ont fréquenté les côtes du Nouveau Monde. Plutarque et Théopompe semblent avoir quelque connaissance du Grôniand, du Labrador et des rives du Saint- Laurent. Pythéas de Marseille a certainement vu l'Islande. Aristote, Sénèque, Pline et Macrobe, Isidore de Séville et Raban Maur, Capella, Guillaume de Couches et Geoffroy de Saint- Victor ne font pas sur l'Amérique de simples conjectures, surtout Macrobe,
(i) M. Lucien Adam, oj?. cit,, t. II, p. 243.
Capella, Guillaume et Geoffroy qui voient, dans chaque hémisphère, deux continents séparés par la mer. On connaît les aventures des vieux Normands qui, au ix^^ siècle, fendaient des colonies sur la côte occidentale du Grônland, et qui, au x^, plantaient leurs tentes dans le Massachusetts. On a des données certaines sur le séjour des Irlandais en Floride et de prêtres chrétiens dans notre ancienne Gaspésie. Diaprés les traditions quichua, une grande immigration serait venue, par mer, des pays oîi le soleil se lève. Diaprés les livres sacrés des Mexicains, c^est aussi de ces pays que seraient venus les ancêtres de Montézuma.
Les prêtres Haïtiens racontent encore une tradition pré-colombienne d'hommes blancs, à longue barbe, vêtus de métal. La relation du Fou-Sang est un serpent de mer scientifique, comme la dit Frédéric de Hellwald : s'il y eut un Hoei-Shin, chinois et prêtre bouddhiste, il n'a pas vu les pays dont il parle; mais son récit, loin d'être une pure fiction, est un écho affaibli, défiguré, des récits de très anciens voyages.
Le séjour de saint Thomas au Paraguay est aussi absurde que celui de saint Mathieu à l'embouchure du Maranhâo ; cependant il ne serait peut-être que juste de considérer ces contes comme un souvenir du passage de l'homme blanc.
Faut-il admettre que ces abordages accidentels et ces colonies temporaires ont donné naissance aux populations que nous avons trouvées en Amérique ? Evidemment non. Tout ce que Ton peut accorder, c'est que ces étrangers ont pu exercer une certaine influence sur les arts.
Ce qui est vérité aujourd'hui sera peut-être erreur demain; mais ce qui est vérité aujourd'hui, comme nous l'avons dit aux congrès de Bruxelles, au mois de septembre 1879, c'est que les Américains sont entants de l'Amérique,
Ce que nous savons avec certitude, c'est que les anciens Brésiliens étaient de beaux et braves peuples, très intelligents, très disposés à prendre nos moeurs et nos croyances ; ce-que nous savons encore, c'est qu'ils ont beaucoup aimé les Normands, qu'il leur ont toujours été fidèles ; ce que nous croyons savoir, c'est que notre Société devait à ces vieuï amis un souvenir et au gouvernement brésilien des remercîments pour les généreux efforts qu'il fait dans le but d'améliorer leur sort et de les faire jouir des bienfaits de la civilisation européenne.
Rouen.— Imp. E. Cighu