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Étude sur le scepticisme de Pascal, considéré dans le livre des Pensées

<Jue veux-je faire en tout ceci? Inculquer le jansénisme et le plaider? Oh! non pas.

Sainte-Beuve.

Pascal , auteur des Pensées , est à coup sûr un des écrivains les plus lus du dix-septième siècle, peut-être même, dans un certain sens, le plus populaire. Tout est motif à le nommer, à le citer, à s'appuyer de lui , à le combattre. Nul n'est plus unanimement admiré, ni pour des raisons plus diverses : croyans et douteurs, critiques et savans, moralistes et juristes, hommes de lettres et hommes du monde, catholiques et protestans, vont chercher leur butin dans son ouvrage, et tous l'y trouvent, ceux surtout qui ont le goût du beau. Ce n'est pas seulement que Pascal ait été un apologiste original, un grand géomètre et un artiste incomparable. Cet auteur était si bien en même temps un homme, que personne ne peut le lire sans se trouver par quelque endroit en conformité de pensée ou de sentiment avec lui. Par là tout le monde s'attache à lui et l'aime.

En revanche, si le livre de Pascal n'a rencontré que des admirateurs, jamais pensée, jamais doctrine, jamais système n'ont été plus diversement interprétés. La critique s'est divisée , non pas uniquement sur le sens de quelques

passages, mais eiicun- sur le dessein même de iaiileiii-, et sur ses sentimeiis les plus intimes, sur ses opinions les plus essentielles. Le jivdjlic lellré demeura de même partagé, jus(]u'au jour où Victor Cousin institua sui- Pascal un débat mémorable et donna des Pensées une explication nouvelle i[ui lit loi. Depuis, Cousin lut obligé d'accueillii- quelques objections et d'adoucir sur tel ou tel point sa |)ensée première ; mais, malgré ces réserves, malgré les efforts de plusieurs criti(iues pour ruiner sa thèse, ropininn y demeura fermement attachée et l'on ne connut i)lus guèrc^ de Pascal que celui qu'on appela le Pascal de Cousin.

En quoi consistait l'e.xplication de Cousin qui domine encore aujourd'hui'? Elle peut se résumei- eu un mot : « Le scepticisme de Pascal (0. » — Pascal, esprit curieux et droit, épris de la vérité et fanatique de la science, parcourt tout le domaine des connaissances que l'homme croit posséder, et n'y rencontre qu'erreur mi tout au moins incertitude. Eperdûnient, il cherche (juehiue point fixe i^our y attacher sa croyance, tant qu'enfin dé.sespérant de trouver dans les choses humaines celle lérme assiette, il se jette au sein de la religion et lembrasse d'autant plus étroitement que son doute avait été plus profond, ses angoisses plus terribles. En d'autres termes, Pascal s'est fait chrétien parce (pi'il était sceptique et qu'il avait peur de l'èti'e.

Cette interprétation séduisit dès quCllf tut (•onnue , el pour plusieurs raisons: d'abord par mie certaine apparence

(1^ Il y a dans ci'ltc i'.\|)li(aliiiii ilr (Idiisiii liicii lifs nnilrailiotioiis siii' lesquelles nous aurons à revenir par la suite.. Mais on ne saurait nier que la iteiisée dominante en .soit eelle (|ue nous exposons, (".f. C.or.-iiN. Etudes sur Pascal, .V édition : « J.e scepticisme est le principe du livre des Pensées. » p. 53. — « Le doute a cédé enfin à la toute-puissance de la grâce ; mais le doute vaincu a emporté avec lui la raison et la |)liilosopliie. ■■ p. (M3. — (. Quand donc la jiiàce pénétra dans l'esprit do Pascal, le trouvant vide de toute grande doctrine philosophique, elle l'envahit aisément tout entier; c'est dans l'ahime du |iyiihonisme que la foi janséniste vint le sin'prendre, il au lieu de l'en tirer, elle l'y enchaina. « p. Hi.

de vérité , puis grâce à l'éloquence de celui qui l'expusail , enfin, parce qu'elle donnait à Pascal un air romanesque, romantique même, fcien fait pour plaire au public d'alors. On s'enchantait à ce drame que l'on croyait vrai , qui embrassait toute la philosophie avec la religion , qui avait pour sujet la recherche désespérée de la vérité, et pour héros un Pascal.

L'imagination de la génération suivante a travaillé encore sur cette donnée et conçu une catastrophe plus terrible. Elle vit le doute poursuivre Pascal dans le sein même de la religion, lui défendre d'y goûter le repos qu'il avait espéré, le persécuter enfin jusqu'à sa mort. Telle est l'opinion que se fait aujourd'hui de Pascal la plus grande partie du public, je dis le public instruit, et même les critiques qui n'ont pas poursuivi une étude particulière des Pensées. Pascal , en proie au scepticisme, va chercher un asile dans la religion qui ne le défend pas toujours bien des attaques du doute. Constamment sceptique en philosophie, il est en religion sceptique par accès.

Que tel soit lé sentiment général, c'est ce qu'on prouverait par une foule de citations, prises chez des auteurs tout contempoi-ains. ,)e n'en doimerai que deux, choisies parmi les plus caractéristiques et empruntées aux écrivains les plus autorisés.

(( En présence de ces mystères (de la philosophie), l'imagination de Pascal, dit M. Deschanel, ne voit de refuge que dans la foi religieuse, la foi aveugle ; il se précipite dans cet autre abime et ne veut plus en sortir. C'est dans le fond même de cet alùme (ju'il s'établit le plus solidement qu'il peut, espérant y trouver la fin de ses inquiétudes et de ses angoisses, et se fiatlant de persuader aux autres qu'il y a réussi ; ce qui n'empêche pas qu'il laisse échapper par momens des phrases telles que celle-ci : S'il ne fallait rien faire que pour le certain , on ne devrait rien faire pour la religion ; car elle n'est pas certaine. Voilà un terrible aveu

— iode lu |)art d'un lionmic (jiii a sacrifié pour plub de sûreté la raison à la foi (I). » etc.

Un poète, qui est aussi nu (M'itique de science et de talent,

a lail sur les ni(''ui<'s pi'ustM's Ih beau sonnet fju'ou va lire.

1>ASCAL.

Tu voyais sous tes pas un i.;outïie se creuser On'pliu-^'issaiont siuis lin le doute et rii'onie. Kt penché sur cette onilue en ta longue insunniie. Tu sentais un l'iisson mortel te traverser.

A l'aliinie voracr, alois, sans balancer. Tu jetas ton grand cœur brisé, ta chair punie; Tu jetas fa raison, ta gloire et ton génie, [•^t la douceur de vivi-e et l'orgueil <le penseï*.

Ayant de tes débris condjlé le précipice, IvTC de Ion sublime et sanglant sacrifice. Tu plantas une cioix sur ce vaste tondieau.

Mais sous lentassement des ruines vivantes. L'abîme se rouvrait, et pleine dépouvantes. La croix du Uédi^mpleur tremblait comme un roseau (2).

Ainsi cette question du scepticisme de Pascal que Saintelieux e voulait écailer du sujet de Pascal (3), aujourd'hui l'a envahi tout entier. Quiconque fait sur l^ascal un hvre nu uu cours, se pose d'abord (H^te (juestion : « Etait-il scepticiue ou doji:uiatique? ^), et de la réponse à cette interrogation d(''peu(l 1(> système (\c<. jugemens (pie l'on porte sur l'ou-

(1) lti>i;ii.\.M:i . (iinirs siii' le rdmanti^nn- au xvii" siècle, dans la Revue polilii/ne et litli'raire du lH décendue IS.SI.

Çl) .liiji's LiOMAiTHK, Les médaillons . i'ari>. Lenierre, IHSO. — Kn lait de vers, tout b' monde connait aussi les (piatre pièces que dans ses Poésies M'"" .\cKi:n.M.\NN a consacrées à Pascal. La même thèse y est soutenue, nu moins poiu' ce qui concerne le scepticisme philosophique. Laideur, contemplant Pascal attaché au cadavre du Christ, lui dit : Dans cet embrasscinent tu laissas ta raison.

(3) SMNTE-Biavi;, Port- Royal. I. 111, <li. xviii, p. ;W. «1» édit. — Il est superllu à un <ritique qui traite» ilo P.isral. (b-» dire <(uil doit beaui-oup à Sainte-Heuve.

teur des Pensées. Mais l'opinion publique, qui a son siège fait, ne s'émeut pas des divergences des critiques ; elle n'y trouve guère qu'une raison de persister dans ses premières vues, une rétractation coûtant toujours un peu à l'amourpropre et beaucoup à la paresse. Elle attend que l'accord se soit fait parmi les gens du métier, pour changer d'avis , s'il le faut. Cet accord est-il possible? ou bien la discussion doit-elle se perpétuer, toujours renouvelée, jamais terminée, oscillant entre les deux solutions extrêmes, qui seules et à l'exclusion de tous les moyens termes , peuvent donner satisfaction à l'esprit, sur un sujet où les droits essentiels de la raison sont en question? Certes, on présumerait beaucoup de soi , si l'on prétendait clore la dispute et résoudre définitivement le problème. Mais sans se laisser aller ou à cette ambition ou à cette espérance, on peut chercher à prouver que par certains côtés la question a été mal posée ou mal considérée, que certaines pensées de Pascal ont été mal interprétées, qu'on s'est fait quelquefois de son dessein une opinion erronée, et que, méconnaissant la fin visée, on a méconnu les moyens employés, enfin qu'après une série de rectifications partielles, on arrive à une vue plus juste de l'ensemble, comme aussi des sentimens particuliers et des pensées intimes de l'auteur. Parvenus à ce point, serons-nous plus près, serons-nous près d'avoir tranché la question, c'est le lecteur qui en jugera. Quoi qu'il en soit, le but qu'on s'est proposé jusqu'ici est de prouver qu'une étude nouvelle sui- le scepticisme de Pascal est utile, partant légitime; et sans doute le partage des critiques à ce sujet, le parti-pris indifl'érent de l'opinion pu])lique en ont donné des preuves suffisantes.

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