CHAPITRE PREMIER
les circonstances et le milieu ou s'élabora l'apologie.
Sommaire. — Coup d'œil sur le prétendu scepticisme religieux de Pascal. — Du scepticisme philosophique qu'on lui a attribué. — De la méthode sceptique ou du scepticisme théologique. — Origine et cause première du livre des Pensées. — Le dialogue avec M. de Saci. — Influence de Port-Royal sur Pascal auteur des Pensées. — Port-Royal ennemi du scepticisme. — L'exposition à Port-Royal du plan et de la méthode des Pensées. — Port-Royal, éditeur des Pensées, n'y a pas reconnu la méthode sceptique.
Il faut d'abord repousser cette fable que Pascal a pu être en religion incrédule sans interruption ou par accès. On n'a là-dessus qu'à citer M. Havet. « La vie de Pascal appartient à la foi tout entière. On ne saurait trouver dans cette existence si suivie un intervalle oi^i l'on puisse supposer que la foi se soit retirée de lui. On lira le témoignage de M'"" Périer sur sa jeunesse, et, depuis, si nous parcourons toutes les dates de son histoire, que trouvons-nous? L'affaire du frère Saint-Ange, 1647 ; la Prière pour le bon usage des maladies, 1648; la Lettre sur la mort de son père, 1651 ; Jacqueline au couvent, qui, dès la fin de 1653, réussit à attirer vers la retraite celui qui l'y avait poussée jadis; à partir de 165i, il est le Pascal de Port-Royal, le Pascal des Provinciaiei, du miracle de la Sainte-Epine et des Pensées CO. !»
(!) Havet, Pensées de Pascal^ tioisièiue étlitioii; iatrodiution, p. vni. C'est l'édition ù laquelle nos citations se rapportent. — Mentionnant pour la première fois le nom de M. Havet, je remplis un devoir, d'ailleurs fort agréable, en rend.uit liDunnaj^e à son ('(liliou p! \ son ;idmirable commen-
— revoilà qui est irréfutable. La cause de l'erreur où sont tombés sur ce point ceux qui sont moins versés dans l'étude de Pascal et de Port-Royal en général, c'est l'emploi du mot de conversion, appliqué à Pascal, pour désigner le passage d'une religion plus libre à une religion plus exacte. Dans le langage ordinaire, conversion suppose, et, dans les faits, suit incrédulité. Dans la langue de Port-Royal, conversion signifie : « oubli du monde et de tout, hormis Dieu Cl). » Si l'on veut connaitre sur les sentimens religieux de Pascal à l'époque de sa plus grande dissipation, l'opinion d'un juge difficile, qu'on écoute la Mère Angélique. C'est le temps (1653) où Pascal s'était mis dans le monde, faute deux fois condamnable, puisqu'il avait été déjà touché de la grâce (2). De plus, il dispute à Jacqueline, devenue sueur de Sainte-Euphémie, la part de fortune qui lui revient et qu'elle
taire. On vena que je lui dois beaucoup, là même où je ne suis pas daccord avec lui. D'autres ont jugé Pascal, M. llavet lui-même l'a fait. Mais son mérite singulier est d'avoir éclairci presque toutes les obscurités de son auteur, à force de sagacité et d'érudition. — On peut parler ainsi sans être ingrat envers le travail si considérable de M. Faugére. C'est justice encore de citer M. Auguste Molinier, qui, après avoir revu le manuscrit, a donné chez Lemerre, de 1877 à 1879, une nouvelle édition des Pensées, plus correcte et quelque peu augmentée. Dans une Préface M. Molinier a traité rapidement la question du scepticisme de Pascal, et il a émis sur le sujet des idées intéressantes, plus neuves que n'en convient la Revue critique d'histoire et de littérature. V. Revue critique, etc., treizième année, p. 469. L'auteur de l'article auquel je renvoie, M. Salomon Reinach, n'a pas été, le jour où il l'écrivait, bienveillant et juste, comme il l'est d'ordinaire. Il faut dire que M. .\uguste Molinier l'avait traité dans une Addition à ses notes avec un dédain immérité.
(1) Ce sont les propres termes de Pascal dans l'acte de foi du 23 novembre IG&'t, dont il avait toujours sur lui une double copie, et qu'on a si mal à propos appelé l'amulette de Pascal. V. IIavet, lutrod. p. CVI. — M. Faugère, pour répondre à cei'taincs imputations de folie portées contre Pascal, a cité uu M de Guitry, qui, suivant la même pratique, tenait sur son cœur en tout temps sa profession de foi; M, l'abbé Flottes a cité Madame de Chantai; on peut ajouter à ces noms celui de Vincent de Paul, héros du bon sens comme de la charité. V. Vie de Saint Vincent de Paul, par Abelly. Paris 185i, t. II, 1. m, ch. 2, p. 158.
(2) A Rouen en 1646, et déjà par l'inlluence de Port-Royal.
destine à Port-R.oyal. L;i Mère Angélique console sa novice, qui pleure de ce manquement à l'amitié et à la justice : «. Encore qu'il soit vrai, lui dit-elle, qu'ils vous aiment beaucoup (Biaise Pascal et Madame Périer), voyez-vous, ils sont encore du monde, et toutes les grâces particulières que Dieu leur a faites en leur donnant plus de lumières dans les choses de Dieu qu'à beaucoup d'autres, n'empêchent pas qu'on n'agisse au monde comme au monde, c'est à dire que le propre intérêt marche toujours le premier (1). » Ainsi, pour cette sainte de Port-Royal, Pascal, au moment même qui précède sa dernière et définitive conversion, est l'objet des grâces particulières de Dieu. En quoi dès lors consiste sa conversion et quelle en est la vertu ?
C'est qu'auparavant sa foi est humaine, c'est à dire procède de sa propre raison, tandis qu'après, elle deviendra divine, c'est à dire qu'elle lui sera directement inspirée de Dieu. Cette différence est fondamentale ; il est indispensable de la retenir. L'objet de la croyance n'importe pas plus que le mode de la croyance. C'est ce que Pascal expliquait à sa sœur, dans ces jours de tristesse où il croyait déjà, mais sans le secours de la grâce : « 11 avoua qu'il était dans un si grand abandonnement du côté de Dieu qu'il ne sentait aucun attrait, mais qu'il sentait bien que c'était plus sa raison et son propre esprit qui l'excitait à ce qu'il connaissait le meilleur, que non pas le mouvement de celui de Dieu C^). » Cet entretien eut lieu vers la fin de septembre 1654. A ce jour, Pascal était plein d'angoisses, et si visiblement qu'il faisait pitié à sa sœur. Bien peu de temps après, le 23 novembre de la même année, il est plein de joie ; il verse des pleurs de joie ; il possède «certitude, joie, paix » . Nous connaissions déjà le secret de sa douleur ; nous
(1) Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Roijal, etc. ; Utrecht, 1742. t. Iir, p. 71.
(2) Letlre de la SoMir de Sainte-Euphéiiiie, ou date du 25 janvier 1655 {Recueil d' Utrecht), p. 2Gi.
pouvons encore le pénétrer, en apprenant par l'acte de foi le secret de sa joie. Ainsi, par voie dii'ecte et indirecte, par des témoignages étrangers, mais considérables, par des témoignages personnels, nous avons une ouverture sur l'état d'âme où se trouvait Pascal dans l'intervalle de ses deux conversions. Nous savons (Qu'alors même il fut croyant sans révolte ; nous savons que ses conversions le portent non pas à croire des choses qu'il ne croyait pas auparavant, mais î\ croire autrement ce qu'il croyait déjà ; nous savons quelle différence il met entre les convictions qu'il se fait par la raison, et la loi i|iril reçoit de Dieu (•). Nous avons assez vu (jue Pascal ne fut pas sceptique en religion, et nous pouvons examiner maintenant cette autre ({uestion, sur laquelle portera tout l'effort de notre recherche : Pascal fut-il sceptique en philosophie ?
Ainsi posée, cette question résume mal les démarches que devra laire notre discours pour arriver à la vérité sur le scepticisme philosophique de Pascal, auteur des Pensées. En effet, ce scepticisme a été entendu de plusieurs manières qu'il faut énumérer pour les examiner successivement :
1" Pascal, dogmatiste au l'ond, se sert du scepticisme comme d'une arme de guerre, à la façon de Montaigne et
(1) Telle est la vérité sur ce point, et indubitable, puisque c'est Pascal lui-même qui nous en instruit. Cousin s'y est trompé, faute d'information et entraîné par son système. Il croit que l'effet de la conversion a été de vaincre le doute par la (j;iàce. On voit maintenant que c'est là une supposition pure. V. Etudes sur Pascal, Préface de la 2" éd., p. G6. — Sui- la première conversion de Pascal, le Recueil d'Ulrecht s'explique fort clairement : « Ces vérités (de Jansénius, Saint-Cyran, Arnauld) lui firent une telle impression qu'il résolut de teiminor ces curieuses recberclies auxquelles il s'était appliqué tout entier jusqu'alors pour ne penser qu'à l'unique chose que Jésus-Christ appelle nécessaire. » p. 251. Que Pascal doutât de Dieu auparavant, c'est ce que rien n'autorise à croire, c'est ce que tout réfute. V. Vie de Pascal, par M""^ Pkiukh. Havet, t. I, p. LXVIII. — Au sujet de la deuxième conversion de Pascal, voir Recueil d'Utrecht, p. 258.
de Huet, pour établir la nécessité où est l'honiine, incapable qu'il est de rien savoir par lui-même, de se jeter dans la foi ;
2" Pascal véi-itablement et douloureusement sceptique, avide de croire et n'y réussissant pas par les lumières humaines, a recours à la foi pour dompter son incrédulité et trouver le repos ;
3° Pascal, partant de la foi, rencontre en chemin le doute, comme un obstacle.
De ces trois hypothèses, nous écarterons d'abord la première, sans plus ample informé. En effet, il répugne de croire que Pascal, dans un ouvrage tout plein de Dieu, s'est servi d'une feinte qu'on pourrait nommer un mensonge. D'autre part, l'objet de ce livre (il faut le dire dès maintenant, pour éviter une double démonstration de la même chose) étant de prouver que la doctrine fondamentale des Pensées n'est pas sceptique, si la deuxième hypothèse est démontrée fausse, la première le sera par le même coup. L'une et l'autre ont trait à la méthode présumée de Pascal. Étant accordé que cette méthode n'est pas employée par Pascal, la question de la sincérité ne se pose plus qu'à propos de la troisième hypothèse. Le problème est donc maintenant réduit à ces termes : Pascal, établissant l'incapacité où est l'homme d'arriver à la certitude par les lumières de la raison, a-t-il voulu par là même lui montrer la nécessité d'embrasser la foi ? Pascal fut-il sceptique au fond du cœur et professe-t-il le scepticisme dans les Penséesl Ou, pour faire plus court, le livre des Pensées est-il sceptique par la méthode ? est-il sceptique par la doctrine ?
Et tout d'abord, y a-t-il une méthode sceptique, autrement dit un scepticisme théologique, qui conclut de l'incertitude de la raison à la nécessité de la foiV La question est fort douteuse ('l). Mais admettons que le scepticisme théologique
(1) Le livre de Huet, Traité philosophique de la faiblesse de l'espri
existe en fait, que valent en droit ses conclusions ? Qu^nd un auteur, par une débauche de logique pure, aura escroqué à la raison le désaveu de la raison, de quel droit, s'il veut revenir en deçà, considérera-t-il sa démonstration comme certaine, et, s'il veut aller au delà, de quel droit admettra-t-il ce dernier conseil d'une raison prouvée incertaine et qui lui dit : il est raisonnable de chercher ailleurs qu'en moi la certitude? Le scepticisme est stérile et ne peut s'attendre (ju'à lui-même. Quand on l'a embrassé, il faut s'y tenir ; si l'on en veut tirer autre chose que le scepticisme, on le détruit. Pour qui connaît Pascal et son raisonnement souvent logique à outrance, il y a grande apparence qu'il n'a pas dû tomber dans cette contradiction. Mais, dit-on, il n'est pas juste de demander à la souffrance ou à la passion un raisonnement rigoureux. Pascal avait si soif de croire que son désir lui a caché son inconséquence. La méthode pouvait être mauvaise ; néanmoins il l'a employée.
humain, tant de fois cité, mais plus souvent invoqué que lu, n'aboutit pas aux conséquences qu'on lui prête si libéialenient. Iluct démontre que les opérations de la raison ne sont pas infaillibles. Quel philosophe le niera? 11 dit que la certitude humaine est moins parfaite que la certitude divine. Quel croyant le contestera ? Mais il déclare (l. lll, ch. 15) que les preuves rationnelles de Dieu sont irréfutables, tandis que les objections des athées « n'ont aucune force et se réfutent aisément. » D'ailleurs il ne dit pas : la raison vous manque, attachez-vous à la foi ; mais bien : si la laison ne vous a pas elle-nu'-me persuadés de sa faiblesse, croyez-en les Pères. Raisonnement (jui présuppose la croyance à la religion et la fidélité à l'Église. — On pourrait trouver dans un autre ouvrage du même Iluet, un passage où la métliode sceptique semble se découvrir ]dus nettement : « Ratione ipsa edocti non acquii^scimus in Ualiouis ductu, certioremque nohis qua^rimus ad veritatem ducem, in cujus regimen nos sine haîsitatione commcndeinus. » Alaetanx ijuicstiones de concordia Ratio nits et Fidei, Caen et Paris, IG'J), lib. I, cap. i, s. 5. Il faut bien entendre que la solution est préconçue et adoptée avant la démonstration, sans même qu'il y ait besoin de démonstration, lluet d'ailleurs dans cette phrase ne déclare pas la raison inceitaine, mais moins certaine seulement que la religion. Si elle est propre à démontrer qu'elle est insuffisante, c'est qu'elle possède un pouvoir, borné si l'on veut, mais décisif dans ce domaine borné. V. Emile Saisset, Le scepticisme, 2« éd., p. 244.
C'est donc dans les Pensées elles-mêmes qu'il nous faut aller à la recherche de cette méthode. Il est nécessaire toutefois d'examiner auparavant quel but l'auteur avait assigné à son ouvrage, dans quelle occasion il l'avait conçu et sous quelles influences ' il l'avait écrit. Pascal voulait composer une apologie de la religion. Voilà ce que savent fort bien tous ses lecteurs ; mais voilà aussi ce que le plus grand nombre oublie. On considère presque toujours Pascal comme un moraliste ou comme un logicien, parce que les fragmens les plus considérables que nous ayons conservés de lui, ont trait à la dépravation de notre nature ou à l'infirmité de notre raison, parce que ces fragmens sont les plus achevés de forme, les plus intéressans, les plus clairs, parce qu'ils occupent la place d'honneur dans l'édition la plus répandue, parce que les autres sont entrecoupés, souvent difficiles à lire et rebutent le lecteur (^). Mais il ne faut pas perdre de vue que ces dernières pensées devaient être le fort principal de l'apologie, comme elles en avaient été, si on peut dire, la cause. C'est en effet «la polémique née^ du miracle de la Sainte-Épine qui a été l'origine des Pen- \ sées (2). » Madame Périer le témoigne formellement : « La^ joie qu'il en eut (du miracle) fut si grande qu'il en était pénétré ; de sorte qu'en ayant l'esprit tout occupé. Dieu lui inspira une foule de pensées admirables sur les miracles, qui, lui donnant de nouvelles lumières sur la religion, lui redoublèrent l'amour et le respect ({u'il avait toujours eu pour elle. Et ce fut cette occasion qui fit paraître cet extrême désir (pi'il av.iit de travailler à réfuter les principaux et les plus faux raisonnemens des athées. » Pascal vit dans
(l) V. Havet, t. 1 , p. XXI.
('2) If.wr.T, t. I. Rciii.irqiips sur l'article vu, IV.it^iiicut 17 bis, p. 109.
(3) FomImIiu; i'X])iiiiio aussi très vivoincnl « riidiiiiialion de M. Pascal » à l'occasion tic ce iniiacle, ipii fut suivi <lc licaiicoiip d'autres; car au coninienceincnt de l'année l6t)(J, nous voyons qu' « il y en a plus de qn.'itiv-vinpts di'crils o( de liien .ivéïés. » Mémoireu xur MM.de l'orl-
ce miracle une grâce particulière de Dieu et se sentit plus que jamais obligé de lui consacrer la force tout entière de son esprit avec l'entier effort de son travail. Il crut n'avoir pas assez fait jusque là et passa de la méditation à l'action, de l'adoration solitaire au zèle de i 'apôtre. iVIais ce qu'il importe de bien établir et de bien retenir, c'est que Pascal, lorsqu'il conçut le projet de son ouvrage, obéit à l'excitation d'une foi ardente, et que son point de départ est une vérité ou une ensemble de vérités de foi, je veux dire les miracles. Si on ne fait pas attention que Pascal part de la foi, on ne comprendra jamais les Pensées.
Aussi, ne rangeons plus Pascal parmi les moralistes français, entre La Rochefoucauld et La Bruyère, ou du moins rendons-nous compte des vues différentes qu'on a de part et d'autre. Les auteurs du siècle étudient l'homme ou les hommes par une suite d'analyses, dont la synthèse ou la série est le seul objet de leurs livres Cl). Dès son début, Pascal n'a rien à apprendre ni par conséquent à étudier ; c'est un homme profondément religieux, dont les croyances sont entières, qui n'a donc pas à les augmenter, non plus (lu'à y ajouter autre chose. Si donc il vient à aborder l'étude de l'homme, ce sera en (pielque sorte de biais, et comme un moyen, non comme une fin. Moins encore faudrait-il mettre Pascal au nombre de ces raisonneurs «pii se
noijal, Coloi^iif, I7;{H, t. II. |i. \:Vt. V. Jiecueil d'Utrecht, p. W.). — Le [{(iciicii (irtn-cht, dont le ttMiioi^'n;i!;o |ioiit luit bien se roncilior avi'c (•(■lui (le .Madame IViier. reporte ;'i une «'poqne un pen antérieure la eonception de rapolof,'ie (V. p. 272, 273, 274). Snr !.• (ait essentiel, les doux relations s'areordent : an temps où Pascal nu^lilait son livre, il élait à Uieii « d'une manière parlaile ". — Snr la détei niination exaete du moment, on peut voir la disevissinn dr-lailli'e lii' UreydortV. Pascal, .sciu Lebim und seine Ksvitipf'e. Leip/i^;, IH70. 1. m, eh. .'{, p. ;{7!t.
(1) Quoi qu'en dise La IJrnyére. Il voudrait l'aire croire ({uc le dessein de son livre est de léfuler ratlieisme. Mais il n'a persuadé personne. — V. Préface du Discours à l'Académie françaifie : Niparo, Hist. de la lifter, franc., t. 111. p. l«t». V" édition.
font à eux-mêmes des opinions et au besoin une foi par une argumentation instituée à cet effet. Ceux-là partent de l'ignorance et arrivent au vrai, ou à ce qu'ils croient tel, par le progrès de leurs recherches. Pascal au contraire commence par un acie de foi ; et l'objet même de sa démonstration n'est pas pour lui une solution subordonnée à des preuves, mais un principe.
C'est ici le lie\i de s'élever contre une opinion généralement répandue et qui trompe les lecteurs de Pascal sur le dessein, comme sur la méthode de leur auteur, avant même ( qu'ils aient abordé les Pensées. On a dit souvent que V Entretien de Pascal avec M. de Saci était en quelque sorte l'introduction et le résumé des Pensées. Or que lit-on dans cet Entretien? M. de Saci, qui avait Thabitude « de proportionner ses entretiens à ceux à qui il parlait, crut donc devoir mettre M. Pascal sur son fonds, et lui parler des lectures de philosophie dont il s'occupait le plus. Il le mit sur ce sujet aux premiers entretiens qu'ils eurent ensemble. M. Pascal dit que ses deux livres les plus ordinaires avaient été Épictète et Montaigne, et il lui fit de grands éloges de ces deux esprits. M. de Saci qui avait toujours cru devoir peu lire ces deux auteurs, pria M. Pascal de lui en parler à fond (1). » Avec quel.e éloquence Pascal rendit compte à M. de Saci des doctrines de ces deux auteurs, c'est ce (lu'on ne saurait jamais trop admirer ; mais autre est notre objet, et le fond seul nous touche, en même temps que la marche du dialogue. Pascal analyse d'abord la doctrine d'Épictèle, constate qu'elle renferme d'excellentes parties, mais iin'elle ne connaît pas certains côtés de notre nature, qu'il faut donc la rejeter. Puis il en vient à Montaigne, et en porle, mais à un point de vue différent, un jugement tout semblable. Enfin, et remarquez bien que ce n'est pas là une conclusion, mais une suite, un post hoc.
(1) Havet. t. I. |.. CXXIIl.
non un propter hoc, il montre (ju'en fade'des contradictions des philosophes, la vérité de l'Évangile seule « accorde les contrariétés ». 11 ne dit pas : les philosophes se disputent entre eux, et tous avec d'égales apparences de vérité, embrassez donc la religion ; cette logique aurait paru sacrilège à M. de Saci. Il dit : là où les philosopliies sont muettes ou parlent mal, la religion exprime toute la vérité. Mais le lecteur ne démêle pas bien cette distinction essentielle : ilj:roit, comme on le lui dit, que Pascal conclut en forme de l'insuffisance de la philosophie à la nécessité de la foi. De là, sur le dessein et sur la méthode de Pascal, une première erreur ou tout au moins un premier préjugé qu'il étend .ni liviv entier de l'Apologie.
Ce n'est pas tout ; l'ordre même de VEntretien le tnnTipe sur l'histoire de la pensée de Pascal, ou, si Toii vont, lui r\\ donne une idée qui aurait besoin d'être établie sur des preuves plus solides. ïl voit Pascal chercher vainement la vérité chez les philosophes, et à la fin la trouver dans le sein de la religion. Par une analogie sans fondement, il imagine qu'ainsi Pascal fait dans le dialogue, ainsi il a fait dans sa vie ; comme si Pascal n'avait pas connu, longtemps avant de lire Montaigne et Épictète, les dogmes et la morale du christianisme ! De là un second préjugé qui dispose le lecteur à croire tout ce (pi'on a raconté sur le prétendu scepticisme de Pascal, el sur ce trouble épouv;mtablt> ijue seule putcaiiiicr l.i loi embrassée, dit-on, en désespoir de cause. Plus loin, ces opinions seront examinées en ellesmêmes et démontrées fausses, du moins on l'espère. En attendant, n'a-l-on p;is commencé à réfuter une docti-ine (inmid on en ;i rac()nlt' riiistoire el (|u'on l'.i vm-dès l'origine se fonder sur ini iirt-jng*'-'.' l'ne (explication coinplètt' de I7-.//ti'ctieii de Pascal avec .M. de S;i(i, d.nis son ra|)|M.it ;m livre des Pensées, ne trouverait pas sa place en cet endroit. Nous avons dû senicnient et dès ici en mentionner, pour l;i condamner, unii appréciation non jnstitiée, dangereuse par
— Soles conséquences qu'on en peut tirer, contraire enfin de tous points à la première proposition par où nous commençons notre recherclie, et que nous avons démontrée, savoir : Pascal, auteur des Pensées, part de la toi, non comme un philosophe, mais comme un croyant. ^
Pascal croit donc et veut prouver la religion qu'il croit.jL^ Comment s'y prendra-t-il pour mener à bien cette tâche si belle, mais si redoutable'? Il ne s'en fiera pas à ses propres lumières ; il se remettra aux hommes dont Dieu a fait les dépositaires de sa vérité. Il avait lu sans aucun doute dans saint Augustin ce passage qui termine les Confessions (t) : (( Qui est l'homme qui puisse donner l'intelligence de ces grandes vérités à un autre homme \^ Qui est l'ange qui la puisse donner à un ange ? et qui est l'ange qui la puisse donner à un homme? C'est à vous ([u'il la faut demander, mon Dieu ; c'est en vous qu'il la faut chercher et c'est à votre porte qu'il faut frapper. C'est ainsi qu'on la recevra ; c'est ainsi qu'on la trouvera et c'est ainsi que l'on entrera. » Si Dieu peut seul instruire des vérités de la religion, il faut que l'apologiste de la religion s'efïorce de parler comme parlerait Dieu même et à cet effet lui demande son inspiration. A Port-Royal, on croit souvent agir sous l'influence directe de Dieu. Mais c'est encore une leçon divine de suivre, dans ce qui touche à la foi, la conduite ou la pensée des Saints, des Pères et des « bons serviteurs de Dieu », avec qui on a le bonheur de vivre C^). N'oublions pas le directeur, ;i qui
(i) La traduction citée ici est celle d'ARNAULD d'Andilly qui l'avait publiée en IGiO. On ne saurait douter que Pascal l'a eue entre les mains. .M. fie Saci jugeait ([uv « la lecture du livre des Confessions est très |ji'oprc )»(>ur porter une |)ers()inie que Dieu a 'conveiiie à reconnaitre la jirandour de sa miséricorde. « Lettres chrétiennes et spirituelles de Messire Isaac Louis de Saci, à Paris, '1G90, t. IL lett. L., ]). 208.
("2) C'est le devoir <\o A'itnitation que Port-Royal a poussé dés loin. 11 procède de cette parole sacrée : « Dieu a fait l'iiomme à son image. » V. Saint Augustin, Confessions, 1. Xlll, ch. 22. — Il fiiut imiter Dion. Jésus-Christ, et ceux d'entre les hommes qui les ont le mieux imités.
Pascal a promis une soumission totale. Voilà les autorités, voilà les modèles auxquels devait se soumettre et assurément se soumit Pascal. C'est assez faire entendre les saints du jansénisme dans le passé et dans le présent, saint Augustin, l'abbé de Saint-Cyran, .Tansénius, M. de Saci, M. Singlin ; je nomme à part, quoiqu'ils aient pu exercer sur Pascal une certaine action, Arnauld et Nicole, qui durent lui paraître bien plutôt des docteurs et des écrivains que des pénitens. Nous allons successivement montrer que l'exemple et les conseils de tous ces directeurs devaient détourner Pascal d'employer dans son apologie la méthode sceptique, à supposer (\u\\ en eût un seul moment nourri le dessein.
Et d'abord, Pascal pouvait-il oublier que saint Augustin, le père du jansénisme, avait inauguré sa vie de chrétien, l'an 386, eu écrivant contre les sceptiques (1), et s'il l'ignorait de hii-mème, est-il vraisemblable que M. de Saci, nourri et vivant de saint Augustin, le lui eût laissé ignorer'/ Ai)rès Cicéron, saint Augustin avait bien vu le cercle vicieux où est enfermée la doctrine des probabilistes (2). Il avait établi conti-e les pyrrhoniens la certitude que nous avons d'être, de vivre, de comprendre (3). Est-il vraisemblable (car nous ne cherchons encore que des présoniptions), est-il vraisemblable ([ue Pascal pénitent ait agi au contraire de saint Augustin pénitent, que Pascal, apologiste, ait pensé au contraire de saint Augustin, héritier direct de l'apôtre Paul et connue lui docteur infaillible ('«■)'>
(i) L"ouvraj<t> iiitiliilc' : Contra Acadcmicos libri III.
(2) V. NoriuussoN, La philosophie de saint Auguntin, t. I, cli. 1, ±
Ci) iritl)()r(l ilans les Solilmines. puis dans l<> traité du Libre arbitre, enfin dans un iiassaso céii'lMe de la Cité de Dieu, (|u"Arnauld avait rappioché dn Je pense, donc je suis, de Descartes. Ce deinier texte est de Ijeaucoup plus inipoitant, quoicpi'il ne soit i)as plus décisif, i)arce qu'il est liié «l'un dt's dcinieis ouvrages de saint Augustin, conteniix.iain presque des Rétractations, et qu'il atteste la peisistance du Père à maintenir la certitude de la raison. — V. Havkt, t. il, p. IWi, note -1 , M. \'n\,\)i\ l-'i.oTTLS, Etudes sur Pascal, p. 132, note 1.
(i) V. .Unsenius, Aiiijustinus. lib. proœinialis. cap. 20. -27. — Que
Ni dans M. de Saint-Cyran, ni dans Jansénius, Pascal ne put rien trouver qui lui interdit l'emploi de la méthode sceptique , si ce n'est qu'il y trouva condamné l'emploi de toute méthode philosophique.
Quant à M. de Saci, VEntretien sur Épictète et sur Montaigne nous donne heureusement l'occasion de connaitre son sentiment sur le scepticisme. « 0 Dieu de vérité (se disait-il de Montaigne), ceux qui savent ces subtilités de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agréables? on
pardonnerait h ces philosophes d'autrefois qu'on nommait académiciens de mettre tout dans le doute. Mais qu'avait besoin Montaigne de s'égayer l'esprit en renouvelant une doctrine qui passe maintenant chez les chrétiens pour une folie. C'est le jugement que saint Augustin fait sur ces personnes Dieu a répandu dans votre cœur (il s'adresse à
Pascal) d'autres douceurs et d'autres attraits que ceux que vous trouvez dans Montaigne. 11 vous a rappelé de ce plaisir dangereux, a jucunditate pestifera, dit saint Augustin Depuis que saint Augustin fut à Dieu, il renonça
à cette vanité, qu'il appelle sacrilège. » Notons surtout cette condamnation sans appel : « On peut dire après lui (saint Augustin) de Montaigne : il met dans tout ce qu'il dit la foi à part; ainsi nous, qui avons la foi, devons de même mettre à part tout ce qu'il dit. » Donc, peur M. de Saci, le scepticisme de Montaigne n'est qu'un badinage, propre tout au plus à égayer l'esprit ; en soi, c'est une folie ; chez un chré-
Pascal ait connu saint Aiit;astin, ce point a été mis hors de conteste ; V. NOunnissON, lii). cit. t 11, cii. 2, p. 201. — Ajoutez aux preuves que cite l'auteur une ressemblance évidente entre les Confessions, 1. xi, ch. 20 et les Pensées, art m, 5 et passim. — V. Havkt, t. II, p. 27.5.
(I) Œuvres chrétiennes el spirituelles de Messiie .lean du Vkiujkh de Haliranne, abbé île Saint-Cyian, 4 vol. à Lyon, UiTi». Pascal bit les lettres de M. de Saint-Cyran; car M. de Saci y renvoyait « toutes les personnes qu'il conduisait, ('tant persuadé qu'on y trouverait tout ce qui est nécessaire pour la piété (Recueil d'Utrecht, p. 16i). » Nous en douMpron'ailleurs des preuves directes.
'tien, c'est un sacrilège. Mais M. de Saci ne s'emploie pas seulement à blûmer Montaigne, et en Montaigne le scepticisme. Il tourne ses regards vers le pénitent qu'il va diriger Il le félicite avec assurance « de connaître d'autres douceurs et d'autres attraits que ceux qu'il trouve dans Montaigne. » Concluons. M. de Saci condamne le scepticisme ; de plus, sur sa parole, nous devons croire que Pascal n'est pas sceptique. Objectera-t-on que M. de Saci se trompe sur l'état d'âme de Pascal ; Pascal déclare un peu plus loin qu'il est prêt <f de renoncei' à toutes les lumières qui ne viendront pas de M. de Saci (1). » Or, on sait jusqu'à quel point Pascal poussa la soumission à son directeur. Si donc Pascal ne s'ouvrit point à Port-Royal tout entier du dessein de son apologie, et les faits pi"ouvent le contraire ; si du moins il méprisa les objections que durent lui adresser sur sa méthode préjugée scepticjue d'autres solitaires, il est incontestable qu'au ti'ibunal de la pénitence il confia son projet à M. de Saci, qu'il lui expliqua tout, son objet, sa méthode, le fond de sa pensée; (ju'il ne se mit à l'œuvre qu'après avoir obtenu l'aijprobation de son directeur; et qu'enfin ce directeur ne put approuver dans un livre religieux, l'emploi d'une doctrine qualifiée par lui de folie et de sacrilège.
Sur M. Singlin, il est inutile de s'étendre ; puisqu'il avait mis Pascal entre les mains de M. de Saci, c'est qu'il connaissait à l'avance les principes de son second et qu'il le savait un autre lui-même C^).
Reste à prendre l'avis d'Arnauld et de Nicole. Outre l'influence qu'ils purent exercei- directement sur Pascal, l'un
( t) llAvirr, t. I, pp. (;\.\x, cxxxm.
(2) M. Siiii^liti, (liicctoiir excellout, notait ni iloctenr ni ilcutc Dans l'onvragc consi(l('ral)lo qn'il a laissé, on no lionvo nnlli» traco «l'ornilition. Il pailo on gôncMiil lios i)iiiloso[ilios, sans fairo do distinction ontio les diversos ik;oles, ponr lilàinor louis piôtonfions ot constater leurs ignorances. — V. Instructions chrétiennes sur les Mijstères de Notre- Sehjn.ear Jésus-Christ et sur les principales fêtes de l'onnée, — en 5 vol.. Paris, 1C)81.
par le prestige de sa gloire (0, l'auti-o par les ^yrâces insinuantes d'un esprit aimable et délié C^), ils eurent la plus grande part après le duc de Roannez dans la publication des Pensées. Que Nicole et Arnauld aient été des ennemis du scepticisme, c'est ce que Cousin a prouvé avec trop de force et d'éclat pour qu'on essaie de recommencer sa démonstration (3). Il suffit de rappeler ce jugement de la Logique de Port-Royal sur les pyrrhoniens : « C'est une secte de menteurs {^^). » Ce n'est donc pas grâce à Nicole ou à Arnauld que Pascal put prendre ou entretenir en lui l'amour du scepticisme, ni surtout concevoir le projet de fonder sur le scepticisme son apologie.
Mais il y a plus, Nicole a quelque i)art exprimé tout au long son avis sur les Pensées et il s'est trouvé que ce jugement n'est pas très favorable (-ï). Quelles critiques y rencontre-t-on 1 Nicole blâme quelques sentimens « qui ne paraissent pas tout à fait exacts », d'autres qui sont « plus subtils que solides », et surtout le ton, un peu trop dogmatique, « qui incommode son amour-propre qui n'aime pas à être régenté si fièrement. » De la prétendue méthode sceptique, pas un mot. Si Nicole en avait aperçu l'ombre, c'eût été son premier grief. D'autre part, Arnauld s'est prononcé sur la méthode sceptique, à propos du livre fameux de Huet,
(1) Je ne touche ce point qu'avec une extrême réserve. Saint-Cyran trouvait déjà Arnauld trop écrivain. M. de Saci se méfiait de sa fougue. Pascal le contredisait. Les religieuses paraissent l'avoir traité avec assez. d'irrévérence. — V. Sainte-Beuve, Port-Roijal, t. II, 1. Il, cli. 17; Racine, Fragment sur Port-Royal , au passage qui commence ainsi : « i\I. Aiv nauld le plus souvent n'avait nulle voix en chapitre, «i et passim.
(2) Nicole parle quelque part de « la liaison intime qu'il a eue avec feu M. Pascal pendant les neuf ou dix dernières années de sa vie. d V. Recueil d'Utrechl, p. 327.
(3) V. Et-ules sur Pascal, p. 13, 83 sqq.
(4) V. Logique de Port-Royal. — Discours I.
(."S) Dans une lettre au marquis de Sévigné, contenue au t. VIII des Kssais de Morale et dont on trouvera le principal dans lt(s Etudes sur Pascal, de Cousin, à la page 87.
si souvent r.ippi'ctclu' de Pasciil. « (l'est, dit-il, renverser la religion que d'outrer le pyrrhonismc autant (|iril le l'ait <'). » On peut croire dès lors ((u'avec de telles opinions, si Arnauld eût vu dans l'ouvrage de Pascal le dessein d'établir la loi sur les ruines de la raison, il n'aurait pas travaillé à l'édition d'un livre qu'il eût jugé funeste à la religion par le fait même de cette méthode.
Par les considérations (fui précèdent, oji a vu ([ue Pascal trouva dans Port-Iloyal en général un éloignement méprisant du sceptisme, qu'il entendit soilir de la bouche de son directeui" un anathème contre cette do(itrine ; que selon toute vraisemblance, en admettant que Pascal ait un moment embrassé cette K secte de menteurs », il a dû dès lors s'en détourner; que dans les jugemens portés par les hommes de Port-Royal sur l'œuvre de Pascal, il n'est pas fait mention du scepticisme de l'auteur, alors qu'on n'eût point manqué de le signaler et de le blâmer, si on l'y eût découvert ; enfin, nous avons indiqué sommairement que Port- Royal et surtout Arnauld se seraient bien gardés d'imprimer les Pensées, si elles avaient paru prendre leur fond sur ce système condamné. Que répondra-t-on à ce dernier argument, en particulier V Peut-être arguera-t-on des suppressions ou des altéi'ations que fit subir Port-Royal au vrai texte de l'auteur. Qu'importe? Si la méthode était sceptique, et c'est ici le seul objet de notre examen, il n'y avait rien h changer ; il fallait tout détruire. Or, Port-Royal déclara ne « vouloir changer ni le sens ni les expressions de l'auteur.(2) » ; il ne voulut « par les retranchemens et les petites corrections qu'on se crut nécessairement obligé de
(1) V. Cor.siN, Eludes sur Pascal, \i. t."), n. 1.
(2) V. Recueil d'Utrecht. p. XVt. — l'jiU'iidoz : ni le sens général, ni les expressions essentielles, l'ort-Royal se lionnant liberté pour établir lies transitions, pour corrijïor ios fantcs (riiistnire et oc qu'il croit ('es fautes (le style. l'orl-Royal a lait plus. H a supprinié dos pensées particulières, parmi lesquelles il s'en trouvait tie sceptiques. V. Havet, art III,
faire * que « les mettre en état de parniti-e » ri « |)révenii' les chicaneries par quelque petit changement (1). » Mais la substance du livre ne fut pas modifiée. La meilleure preuve qu'on en puisse donner, c'est que dans les anciennes éditions des Pensées, Cousin avait déjà senti le scepticisme à travers les corrections d'Arnauld et que la lecture du manuscrit autographe l'attacha plus fortement encore à son sens C^), tandis que Vinet, ayant déjà très-bien vu dans le vieux texte que Pascal n'était pas sceptique, fut confirmé dans cette opinion par la restauration de Cousin (^). A la suite de ces chefs, les interprètes des deux écoles restèrent dans les mêmes positions. C'est assez dire que Port-Royal était demeuré fidèle, sinon à la lettre, du moins à l'esprit de Pascal. Nous sommes donc autorisés à reprendre maintenant le principe de cette discussion : Port-Royal, réprouvant le scepticisme et la méthode sceptique, n'aurait pas donné au public les Pensées, si le scepticisme et la méthode sceptique y avaient triomphé.
Mettons les choses au pis, et supposons que Port-Royal n'ait pas su voir dans les Pensées l'emploi de la méthode sceptique. L'extrémité de cette concession n'échappera à personne, quand il s'agit d'esprits lucides comme Arnauld, fins comme Nicole, pénétrans comme Tréville. Mais Port- Royal en était-il réduit à connaître par induction ou par
note sur le fragment 8 ; à le contester, on contesterait l'évidence même . Mais il ne s'agit ici que de la méthode de Pascal.
(1) Ces citations sont extraites d'une lettre d'Arnauld à M. Périer. On voit dans cette lettre que Port-Royal s'était livré à un travail de révision analogue sur les œuvres de M. de Saint-Cyian lui-même. 11 ne faut pas d'ailleurs faire retomber sur Port-Royal toute la responsabilité de ces changemens. Les approbateurs avaient des exigences auxquelles il fallait céder — V. FAroÈRK, Pensées, fragmens et lettres de Pascal, t. 1, .\ppendicr, n" G, Lettre de lévêque de Comminges à Étienno Périer.
(2) Etudes sur Pascal, Avant-propos, p. xi.
(3) ViXET, Etudes sur Biaise Pascal, 3« éd., p. 76. — Cet ouvrage est capital. C'est grand dommage qu'il no soit pas plus répandu, ainsi que les autres livres du même auteur.
conjecture la niétliode de Pascal ".' N'avait-il pas été instruit par Pascal lui-même de tout son dessein, dans la conversation célèbre où le grand écrivain se montra grand orateur et transporta son auditoire d'une telJe admiiation, r^ue nous devons peut-être au souvenir de cette journée le soin qu'on mit après sa mort à recueilli)- tous ses écrits (t). A cette occasion , Pascal « développa en peu de mots le plan de tout son ouvrage ;> ; il représenta « ce <jui en devait faire le sujet et la matière ; il en rapporta en abrégé les raison.', et les principes ; et il expliqua l'ordre et la suite des choses qu'il y voulait traiter (2). » Les raisons et les principes, à ne s'y pas tromper, c'est la méthode. Or, la mémoire de cette conversation était demeurée vivante à Port-Pioyal, qui nous en a consers'é le détail dans les discours d'Etienne Périer et de Filleau de la Chaise. Ces deux travaux, faits séparément et presque en concurrence (3), attestent la Mt'-Uù l'un de l'autre par leur concordance sur les points essentiels ('t). On y trouve bien exposée dans l'un et dans l'autre la méthode que Pascal voulait suivre, et sur cette méthode, les deux témoignages se confirment mutuellement. Mais cette méthode n'est nullement la sceptique. En dernière analyse, est-il croyable que les deux auteurs et ceux ipii les inspiraient, se soient trompés au point d'avoir méconnu la méthode développée devant eux par Pascal et de lui en avoir attribué une autre? Est-il croyable que s'étant abusés
(1^ V. Préface de Port-Royal, Hwet. t. I. p. i.iv. i.v.
(2) Ibid., p. XLViii.
(3) Sainte-Beuve, Port-Rojal, f. 111, 1. III, di. l'.i. — Le discours do Filleau de la Chaise est à ];i >iiif.- des Pensées dans l'édition de Port- Royal.
(4) Je dis sur les points essentiels. On suit par là la pensée de Pascal : maiis de prétendre savoir où les pensées pai-ticulières se rattachent, comme font les éditeurs systématiques, lamliition est grande et non moins grande l'illusion. On peut voir là-dessus une judicieuse étude de M. Ferdinand Hrunefière. — Etudes criti'jnes sur l'histoire de la littérature française, par F. B., Le problème des Pensées de Pascal,
et substituant leurs imaginations à la pensée de Pascal, ils se soient rencontrés dans la substitution? Évidemment, non.
Nous arrêterons ici la série de ces preuves indirectes. Sans nul doute, elles sont insuffisantes ; mais on ne saurait leur dénier une force remarquable. Si la critique ne se contente plus d'examiner les œuvres des auteurs dans ces œuvres mêmes ; si elle s'est arrogé et si on lui a reconnu le droit d'étendre ses investigations, de remonter non-seulement au berceau des hommes qu'elle étudie, mais encore à leur ascendance, d'interroger, après les caractères de leur entourage et de leur famille, la manière d'être de leur race, de leur nation, de leur siècle ; si elle peut mieux relier par là les productions des individus aux tendances ef aux croyances de l'espèce ; si elle peut ainsi mieux en rendre compte, en rattachant les phénomènes de leur pensée au plus grand nombre des causes qui l'ont déterminée ; si enfin on peut expliquer l'homme ou une partie de l'homme par ce qu'on a (étrangement) appelé son milieu, voici une occasion unique d'applic[uer cette méthode. Tandis que dans les cas ordinaires, l'influence du milieu, par les forces brutes de la nature et des circonstances, s'exerce aveuglément sur un sujet inconscient, avec des moyens, une intensité et une efficacité réglés sans doute, mais peu appréciables à l'observateur ; ici le sujet est un homme en pleine possession de son intelligence et de .sa volonté : le milieu est connu, l'intensité de son effort mesurée ; l'efficacité de son action est le produit de son énergie et de la bonne volonté de celui à qui elle s'applique ; cette énergie et cette bonne volonté sont telles qu'on ne pourrait les supposer plus grandes. Qui prendra sur soi de déclarer que le résultat est nul, à moins de contester un des termes du problème, et qui prendra sur soi de contester un de ces termes ? Appliquons au cas présent la solution évidente. Pascal sentit fortement l'influence de Port-Royal , et cette influence, si jamais il en fut besoin, l'é-
loigna du scepticisme et de la méthode sceptique. On l'a déjà dit plusieurs fois ; il faut le redire pour disposer à le croire ; c'est un précepte de Pascal, et juste.
Mais on n'a rien fait si on s'arrête là. A la place de l'erreur, il faut établir la vérité. C'est le moment d'aborder en elle-même l'œuvre de Pascal et d'arracher au sphinx le mot de son énigme. Peut-être l'image est-elle ambitieuse et ferait-elle trop d'honneur, en cas de succès, à la hardiesse de l'entreprise. Pascal n'a pas enveloppé volontairement de nuages le secret de sa méthode. Il en a exposé au grand jour la meilleure partie ; le reste s'infère de son argumentatation. Nous allons voir quelle place le scepticisme y occupe.