CONCLUSION
Il est temps de faire halte pour mesurer le terrain parcouru et pour prendre position. Nous résumerons successivement les conclusions des trois parties de cette étude.
I. Sur la méthode démonstrative de l'Apologie, aucun témoignage historique ne nous avertit qu'elle dût rien emprunter au scepticisme. En fait, l'examen du livre des Pensées, contrôlé et confirmé par des rapports ou des jugemens de contemporains, nous la montre telle :
Comme les géomètres se contentent de démontrer l'objet de leurs propositions sans considérer l'effet de leur preuve, la méthode géométrique ne saurait satisfaire Pascal, qui veut non pas seulement prouver la religion, mais convertir les incrédules. A cet effet, Pascal, conformément aux règles de l'art d'agréer, pose en principe que toute démonstration, pour être acceptée et comprise, en même temps que juste, doit s'accommoder ^^ à la volonté de l'homme à convaincre, 2«> à l'esprit de l'homme à convaincre, 3° à la nature de la chose à démontrer,
lo Si l'homme ne veut pas entendre les preuves qu'on lui présente, ces preuves auraient beau être les plus fortes du monde, leur mérite est nul, et maladroit celui qui persiste à les proposer. La première règle de la méthode est donc de faire que la démonstration soit écoutée, ce que l'on obtiendra en gagnant la volonté de l'auditeur. Or, la volonté des hommes est naturellement tournée vers leur intérêt. L'apo-
logiste doit donc avant tout leur montrer qu'ils ont un intérêt infini à juger de la religion, pour l'embrasser ou la rejeter définitivement. Pascal arrive à ce but par diverses voies. Dès lors il est certain que sa démonstration trouvera des oreilles attentives. Bien plus, comme il a mis toute son habileté h inspirer le désir que sa démonstration soit vraie, s'il y a réussi, il a presque assuré le succès de sa preuve. De là, cette sorte de préface que Pascal a mise à l'Apologie, et qui peut se résumer ainsi : L'homme, effrayé par le spectacle des contradictions de sa double nature, après en avoir cherché vainement une explication dans toutes les philosophies et dans toutes les religions sauf une, apprenant enfin du christianisme la cause et le remède de sa misère, souhaite avant même d'en voir les preuves que le christianisme soit vrai.
Pendant ce temps, les philosophes débitent, afin de prouver Dieu, des preuves très-savantes devant un auditoire qui se bouche les oreilles. Pascal les raille (1). Pour le punir, ils l'appellent sceptique.
20 Quand l'auditeur s'est pénétré de bonne volonté pour écouter les preuves, il faut les lui présenter de telle façon et telles qu'il les comprenne. Or, les raisonnemens philosophiques dont plusieurs écrivains, comme Raymond Sebon et Grotius,ont lait usage dans lu démonstration duchristiatianisme, incompréhensibles à la plupart des hommes, sont impropres à donner aux autres une conviction durable. Dans l'ordre de l'esprit, les preuves historiques sont bien plus fortes que les preuves métaphysiques, parce qu'elles sont intelligibles à tous; il faut donc y recourir de préférence.
(1) Pascal les raille ou les rudoie ; ^i. Je suis en colère contre ceux qui veulent absolument que l'on croie la vérité lorsqu'ils la démontrent, ce que .lésus-Christ n'a pas tait en son humanité créée. C'est une moquerie... » Extrait d'une lettre de Pascal à M. Périer, datée de 1661. — Que le lecteur veuille bien considérer avec une attention particulière ce témoignage de Pascal sur lui-même.
Pour le surplus, on peut montrer sans démonstration les mêmes choses que les philosophes démontrent. Il s'agit de perfectionner, non les preuves, mais la volonté de l'homme. On lui ouvre par là l'esprit qui naît à la lumière de la vérité et contemple pour la première fois l'essence des choses. Dans cet ordre, qui est celui du cœur, la connaissance est sentiment. La démonstration, comme la réfutation, y est inutile. L'âme, délivrée de l'assujettissement de la chair, devient toute spirituelle. L'Apologiste n'a plus alors qu'à la tourner du côté des vérités utiles, qu'elle aperçoit d'une seule vue.
Pour s'être tenu de préférence dans l'ordre du cœur, non sans aborder l'autre en cas de besoin, Pascal a été nommé sceptique, quand il n'avait agi qu'en chrétien.
3° La religion ne comporte pas une démonstration directe. Si elle pouvait être expliquée par une autre vérité, ^elle ne serait pas l'explication suprême qu'elle doit être. Il faut donc employer, pour la prouver, la méthode analytique. Toute religion, pour paraître vraie, doit offrir une certaine doctrine et se recommander par une révélation. La raison a charge de déterminer les conditions auxquelles la doctrine sera reconnue divine et le témoignage de la révélation authentique ; bien plus, la raison seule a charge de décider si ces conditions sont remplies. A ce moment, elle dépose ses pouvoirs et s'incline devant la vérité du Verbe qu'elle voit sortir de la bouche de Dieu, alors qu'elle n'en comprend pas toujours le sens et la justice ; mais elle n'a accepté l'autorité qu'après en avoir éprouvé les fondemens. Cette démonstration respecte tous les droits de la raison. Par un procédé logique, que les sciences les plus rigoureuses admettent, elle prouve la vérité de la chose à prouver, non pas en elle-même, mais par la vérité des conséquences qu'entraîne nécessairement la vérité de la chose à prouver.
Après avoir laborieusement ébauché cette démonstration, Pascal ;i p.iiu li iin-prisor. De <■(• rlief encore on l'a déclaré
sceptique, sous prétexte qu'il doutait même de la religion. En réalité, le dédain de Pascal avait pour cause non la faiblesse de la preuve elle-même, qu'en cent endroits il a jugée certaine, mais la préférence qu'il accorde, par-dessus les croyances raisonnées, à la foi, émanation directe de Dieu.
n. Au sujet de la doctrine de Pascal en logique, il importe au moins autant de savoir comment la question se pose que de résoudre la question.
L'examen contradictoire du scepticisme et du dogmatisme n'a point sa place dans l'Apologie proprement dite, mais seulement dans l'introduction à l'Apologie. Déplus, Pascal n'y étudie en aucune façon ces deux doctrines pour se faire une opinion philosophique sur la certitude ou l'incertitude de nos connaissances, mais seulement pour savoir si l'une ou l'autre rend à l'homme un compte exact, de la nature de l'homme. Au même titre que le scepticisme et le dogmatisme, à la même place et dans le même dessein, la philosophie des stoïciens et celle des épicuriens sont appelées par Pascal à fournir des lumières sur les contradictions de la nature humaine. Pascal établit que ces doctrines ont toutes une connaissance incomplète de l'homme ; que vraies dans leurs conclusions respectives et contradictoires, elles se détruisent donc les unes les autres ; que l'homme doit donc ial- 1er chercher ailleurs l'explication de sa duplicité. Ainsi, le dernier jugement dont Pascal condamne les diverses philosophies, est qu'elles ne connaissent pas, sur le problème de notre condition, la vérité tout entière.
La vérité tout entière étant le péché d'Adam et la rédemption de Jésus-Christ, ceux qui croient que les philosophies connaissent, sur le problème de notre condition, la vérité tout entière, ont le droit de juger Pascal sceptique.
La doctrine philosophique de Pascal sur la connaissance est donc de professer en même temps le scepticisme et le dogmatisme, après avnir montré que l'un et l'autre sont éga-
lement vrais. Or il est clair que ces deux philosophies contradictoires, si on les juge en droit, ne peuvent pas être en même temps vraies. L'étude des fragmens où Pascal oppose l'un à l'autre le scepticisme et le dogmatisme, découvre qu'il modifie les conditions légitimes de cette opposition, pour maintenir entre les deux systèmes l'équilibre nécessaire à sa thèse. C'est ainsi qu'il impose au dogmatisme de justifier dans tous les cas la certitude par voie de démonstration rationnelle ; c'est ainsi qu'enfin il le désavoue sur ce qu'il est incapable, non pas de rien savoir, mais de tout prouver. Cet arrêt favorise d'autant plus le vrai dogmatisme, que Pascal en toute occasion met la certitude instinctive du sentiment bien au-dessus de la certitude que fournissent les opérations de la raison.
Que ceux qui sont en état de tout prouver accusent Pascal de scepticisme, pour n'avoir pas connu leur existence ou admis leurs prétentions.
— Conformément au résultat de cette étude, autant qu'il est possible dans un ouvrage où l'auteur garde l'ordre du cœur, on entrevoit que Pascal, s'il eût pu tenir un autre ordre, eût accepté les preuves naturelles de l'existence de Dieu et de l'immatérialité de l'àme.
III. — Comme souvent les lecteurs de Pascal ont été trompés par la surabondance des pensées sceptiques que contient ce livre, où le dogmatisme devait théoriquement trouver une place égale et une égale faveur, on a essayé d'expliquer pourquoi, l'égalité définitive des deux doctrines étant d'ailleurs admise, Pascal avait tant accordé au développement de l'une, si peu au développement de l'autre. On a justifié par la tradition chrétienne et rapporté au christianisme un grand nombre de fragmens que le scepticisme paraissait avoir inspirés. On a expliqué par la forme de pensées détachées, sous laquelle l'ébauche de l'Apologie nous est parvenue, le déOmt (lo pro|t(M'(ion qu'on y remarque dans l'éta-
blissement des deux thèses contradictoires. On a rattaché certaines critiques dirigées par Pascal contre les procédés démonstratifs des sciences, non pas au désir de mettre en doute la certitude de la science, mais au dessein de fortifier la démonstration de la religion. Enfm on a montré que l'humilité de Pascal pénitent lui recommandait, non les doctrines, mais le langage du scepticisme, comme propre à mortifier les hommes, tandis que la crainte de céder à la concupiscence le détournait de fortifier le dogmatisme, (jui lui paraissait une forme de l'orgueil. De ces remarques on a inféré que l'Apologie, déjà contraire au scepticisme dans sa forme actuelle, aurait porté bien plus visiblement encore ce caractère, si la mort avait permis à Pascal d'achever son œuvre.
A la lumière de ces conclusions, nous pouvons juger maintenant les jugemens que des écrivains divers ont portés sur le prétendu scepticisme de Pascal.
Historiquement, rien ne prouve que Pascal a été sceptique et je ne sais où Lange, l'historien du matérialisme, a pris ce qu'il dit, que, de son scepticisme primitif, Pascal passa à une foi étroite et fanatique (1). Laissant d'ailleurs les épithètes de côté, c'est dans un certain sens le contraire qu'il eût fallu dire. Avant de posséder la foi, Pascal reconnaissait par raison ce Dieu qu'il appelle le Dieu des philosophes. Du jour où il eut la foi, il connut par le cœur le Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob. Dans cet état, la philosophie ne pouvait lui être qu'inutile ou nuisible. Il l'abandonna avec joie et souvent même il en médit. Il ne renonça pas pour autant à juger certains les témoignages instinctifs de la conscience et du cœur. Si l'on voulait, contre tout droit, le déclarer sceptique, sous prétexte qu'il méprisa la philosophie, ce scepticisme, commun à tous les chrétiens consé-
(1) Langk, Hisioire du malérialisme. Iiarl. I^ommerol, t. I, p, 301,
quens, suivit la foi, comme l'a expliqué Vinet, au lieu de la précéder, comme l'a prétendu Lange. Mais ni avant ni après la foi, aucun autre témoignage que les Pensées ne donne à soupçonner que Pascal fut sceptique ; or, de ce côté, nous nous sommes mis en assurance. Pascal n'a donc pas eu recours à la foi pour dompter son incrédulité et pour vivre en repos ; comme si la foi était sous la main de qui veut la prendre ! comme si les ouvrages de Pascal antérieurs à l'Apologie n'avaient pas un air bien plus dogmatique (jue les Pensées ! Pascal philosophe ne tlouta pas ; Pascal chrétien n'avait plus même à sav'oir ce que ce pouvait être que de douter.
Quant à la méthode de l'Apologie, elle est rationnelle. Cette seule énonciation suffit à montrer la fausseté des comparaisons qu'on a voulu établir entre Pascal d'une part et d'autre part Huet, La Mennais et l'abbé Bautain. Pascal fait de l'évidence le critérium de !a vérité et la base comme le couronnement de sa démonstration. Au contraire, Huet conteste les droits de l'évidence, pour recommander la religion par l'autorité. La Mennais et l'abbé Bautain, chicanant de même les pouvoirs de la raison, s'en remettent à la tradition, transmise par le consentement universel de tous les temps ou gardée dans les livres saints. Il y a donc un abîme entre Pascal qui fonde toute sa logique sur l'évidence et les trois autres apologistes qui proscrivent cette logique de Pascal comme douteuse ou erronée (0.
Bien moins encore accepterais-je qu'on rapprochât Kant de Pascal, comme on l'a fait souvent. Pascal, dit-on, est un des fondateurs do la méthode morale. Kant suit <' une marche semblable, lorsqu'au scepticisme de la raison pure, il fait succéder les inductions, les postulats de la raison pratique C-) ». La vérité est qu'ils se rencontrent comme
it) V. Robert, De la certitude et des formes récentes du scepticùyne, p. 541 sqq. (2) ROBKUT, Ibidem, p. 158.
deux hommes qui seraient également sur l'axe du monde, mais l'un au pôle nord de la terre et l'autre au zénith. C'était assez pour montrer l'inexactitude de ce rapprochement, de dire que Kant a recours aux inductions et aux postulats de la raison pratique. Pascal n'induit ni ne postule rien. Pour être morale, la preuve kantienne de l'existence de Dieu ne lui eut agréé ni plus ni moins que les preuves cartésiennes et il l'eût appelée métaphysique au même tilre. Pascal n'a pas davantage inventé la méthode morale qu'il a suivie. Il l'a trouvée toute formée chez les plus grands saints du christianisme, et l'emploi lui on a été recommandé par les lettres spirituelles de M. de Saint-Cyran, « qui, ;i l'imitation de Saint Paul et de Saint Augustin, a heaucoup plus suivi l'ordre du cœui-, qui est celui de la charité, que non pas l'ordre de l'esprit, parce que son dessein n'a pas été tant d'instruire que d'échauffer l'âme (1)». Le maître de Port- Royal a en effet répandu cette instruction partout dans ses ouvrages : Il faut remplacer les démarches hésitantes de la raison par l'amour aveugle du cœur, qui ne raisonne point, mais va simplement où Dieu lui montre la vérité. D'après ce principe, il recommandait instamment à Arnauld, dont il craignait sans doute l'humeur raisonnante, de ne point estimer (f ces ouvrages tout humains composés pour la défense de l'Eglise et où la science est séparée de la vertu, ce qui n'était pas (ajoute-t-il) en ces grands saints et premiers Pères de l'Eglise qui n'ont parlé des vérités que par un véritable sentiment; de sorte qu'on peut dire que leurs vérités et les paroles par lesquelles il les ont exprimées, ont été les fruits de leur piété et la vraie lumière procédante de la chaleur de leur charité ; c'est à quoi nous devons tendre C^) ». A
{i) Ce texte est pris d'un avertissement, mis par Arnauld dAmliily en '•ète des Œuvres chrétienne et spirituelles do Saint-Cyran.
(2) Saint-Cyran, Œurrcs chrétiennes et spirituelle-':, \ III, lettre iii ; t. fl. lettres 97, IIH.
l'exemple de Saint-Cyran, non seulement les disciples selon son esprit, M. Singlin et M. de Saci, vantèrent et suivirent le sentiment du cœur par dessus les pensées de l'esprit, mais Arnauld, si logicien pourtant, ayant à énumérer les connaissances dont un chrétien doit être pourvu, après avoir cité la science de l'école et celle de la tradition, leur préfère celle de la communication familière et de l'union intime avec Jésus-Christ, v qui lui lait comprendre les vérités d'une manière ineffable que personne n'entend que celui qui les reçoit ». Là, dit un contemporain, il semble qu'il veuille rappeler la rêverie des illuminés (1). Si l'on désire trouvera Pascal des modèles et des imitateurs, c'est là qu'il faut les chercher, au cœur de la sainteté chrétienne, ou, si l'on préfère, le nom importe ])eu, ;in sein du mysticisme chrétien. Mais lui comparer, sous prétexte qu'ils ont parlé comme lui de la bonne volonté, Kant et ses disciples criticistes, les moins populaires et les plus abstrus des philosophes, c'est méconnaître les caractères essentiels des preuves de Pascal, qu'il voulait simples, intuitives, et morales, non dans leur matière, mais dans leur manière.
La doctrine de Pascal n'est pas plus sceptique que sa méthode. Au risque de donner quelque impatience au lecteur, je rappellerai que la conclusion définitive de Pascal sur la question de la connaissance est un désaveu du scepticisme et du dogmatisme, mais que le scepticisme ainsi condamné est le vrai scepticisme, tandis que le dogmatisme condamné est un faux dogmatisme. Il est indispensable encore de redire que Pascal, pour apprécier les deux doctrines contradictoires, ne s'est pas placé au point de vue logique de la certitude, mais au point de vue humain, pratique et moral de la
(I) Arnauld, De la fréquente communion, v partie, cli. x.xix. — Le
contemporain qui reprend .\rnaulLl, est Messirc d'ABR.v DE Racoms (le
Raconis de Roileau), dans son Examen et jugement du livre de la fréquente Communion, etc., Paris, lOii, t. I, p. 30(5.
connaissance de notre nature ; par où il se distingue nettement de Montaigne, auquel on l'a trop souvent rattaché, de son vivant déjà et contre son gré. Il a emprunté sans doute à l'auteur de l'Apologie de Raymond Sebon des argumens ; mais il leur a donné une disposition nouvelle et particulière, conforme à son dessein particulier. 11 est encore moins juste de le comparer à son contemporain la Mothe le Vayer, qui me parait, sur cette question du scepticisme ou, comme il dit, de la sceptique, avoir déraisonné, pour le plaisir, en sot très-savant. Pascal a aperçu d'une vue aussi claire que les sceptiques les bornes de la raison; m;iis il a connu et avoué, aussi bien que leïs dogmalistes, la force et le pouv'oir de la raison. 11 est donc inutile de défendre contre lui, ainsi que Cousin s'en flattait, les droits de l'esprit humain. D'abord Pascal n'a pas nié ces droits. Ensuite et surtout, Tes- |)rit humain n'a pas besoin d'être défendu. Les sept cardinaux n'empêchaient pas la terre de tourner. Un million de sceptiques, fussent-ils des Pascal ou plus grands encore, n'empêcheront jamais personne de penser et pas même eux. Tout cela est certain ; et, s'il faut en croire Emile Saisset CD, Cousin, au fond de sa pensée, n'en fut pas disconvenu. Mais Pascal « a déclaré la guerre au cartésianisme et à toute philosophie (-) ». Voilà ce qu'on ne lui pardonne pas. 11 a dit que Descartes est inutile et incertain. Il a répété, après Cicéron, ([u'ii n'y a pas d'absurdité qu'on ne trouve dans la bouche de quehjue philosophe. 11 a déclaré que se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher. Il a écrit et pensé que toute la philosophie ne vaut pas une heure de peine (3). Sur quoi on se fâche et on l'appelle sceptique.
(1) Saisset, Le scepticisme, p. 294.
(2) Cousin, Des Pensée.^ de Pascal, \k 35.
(3j Pensées, art. xxiv, 100 tor ; art. xxv, 201 ; art. vu, 34; art. xxiv, 100 bis. — Notez rpie là où ii a dit de la pliilosophie qu'elle ne vaut pas ime heure de peine, il pensait à la physique de Descartes ; mais nous meltfjns les clioses ;ui pis e( nous étendons le sens du mol.
Cela est bientôt dit. Au dix-septième siècle, Gabriel Naudé a composé une Apologie pour tous les grands liommes qui ont été faussement soupçonnés de magie, avec cette épigraphe de Sénèque : Midtos ahsolvemus, si coeperimus ante judicare quam irasci. On accuse aujourd'hui de scepticisme, comme on faisait jadis de magie, et le conseil que Naudé donnait par la bouche d'un ancien est toujours bon, singuhèrementpour juger Pascal. J'en réclame à mon tour le bénéfice, pour aider à juger Pascal, en expliquant et en justifiant encore une fois ses raisons. C'est ici que, suivant la maxime de Spinoza, il faut « non pas pleurer, non pas s'indigner, mais comprendre >>, ou plutôt, vouloir comprendre.
Que toutes les absurdités possibles aient été dites par les philosophes, cela est manifestement calomnieux ; il leur en reste à dire. Qu'ils en aient dit un très- grand nombre, cela est manifestement vrai, et aucun philosophe digne de ce nom n'y contredira. Mais Pascal a rendu la philosophie responsable des philosophies ! Hé quoi ? cette conduite n'est-elle pas raisonnable et juste? En tous cas, il ne l'a pas tenue le premier. Tous les Pères avant lui ont mis en face de la philosophie, ce monstre à mille tètes, la forme toujours une et simple de la religion. Quoi qu'on puisse dire, les philosophies sont toutes solidaires. Filles de la raison, conçues, ti'ansmises et recommandées par la raison seule, elles peuvent être des sœurs ennemies, elles n'en sont pas moins des sœurs. Chacune d'elles proclame qu'elle est la seule vraie ; mais comme elles en disent toutes autant et que toutes invoquent la raison à l'appui de leur dire, plus elles sont nombreuses et convaincues, plus elles accusent de faiblesse la raison et avec elle la philosophie. Il faut volontairement se crever les yeux, pour ne pas apercevoir le chaos des doctrines philosophiques, et volontairement s'obscurcir l'esprit, pour ne pas tirer de ce spectacle un jugement sévère. Dans nul autre domaine de l'esprit, le penseuj-
ne rencontre autant d'adversaires et de contradictions ; dans nul autre peut-être le penseur n'est aussi âpre à combattre et à qualifier ses contradicteurs ; et, par un étrange aveuglement, dans nul autre aussi le penseur ne met plus haut lu science où il s'exerce, non point en la jugeant par son objet, car il aurait raison, mais par la certitude de ses résultats, A coup sûr, il est puéril d'invoquer la diversité des philosophies, pour recommander la religion à ceux qui n'en jugent pas les preuves bonnes ; il ne l'est pas moins de rudoyer le croyant qui invoque contre la philosophie la diversité des philosophies; car il constate un fait réel et en tire une conséquence évidente. Quand de plus ce croyant est un grand mathématicien, habitué aux raisonnemens incontestables, aux conclusions sans réplique, à la pratique enfin et comme au maniement de la certitude, il faut lui passer un peu de raideur dans sa façon d'exprimer un jugement juste sur une science qui présente presque partout des caractères d'instabilité et d'incertitude. Mais combien de philosophes consentiront à faire cet aveu ? Dans les intervalles de vingt réfutations de vingt systèmes différens, Cousin déclare la guerre à Pascal pour avoir lu dans les Pensées que la philosophie n'a pas une assiette sûre.
Mais Pascal avait d'autres raisons de mépriser la philosophie, et c'est le christianisme qui les lui suggérait. Si la philosophie était la seule voie de connaître la vérité, quelques dangers qu'on dût rencontrer en la suivant, il faudrait en courir le risque ; mais, puisque la religion découvre aux hommes; sans efforts toute la vérité, la philosophie est inutile et ne vaut pas une heure de peine, si le salut est la seule affaire qui mérite d'occuper les hommes. Ce n'est pas tout. Ou bien la philosophie contredit la religion, et alors elle est condamnable, ou elle est d'accord avec la religion, et alors, outre qu'elle est négligeable, pour ne donner aucune instruction supplémentaire, elle est dangereuse en laissant croire à ses adeptes qu'elle leur procure les mêmes avan-
tages que la religion. Car, qui croit en Dieu par philosophie, est aussi loin du salut que l'athée. C'est la pensée de Pascal ; c'est par une logique nécessaire, la doctrine du christianisme, qu'il le veuille ou non. Si les preuves de l'existence de Dieu, telles que les a données Descartes, sont utiles au salut de ceux qu'elles ont convaincus, l'esprit ne souffle plus où Dieu veut ; c'est Descartes qui est le dispensateur de la Grâce. .Te n'ignore pas que^ suivant le même raisonnement, c'est Pascal aussi qui joue le rôle de 'Dieu, si son Apologie donne une persuasion efficace. Pascal a entrevu cette conséquence, et c'est une des causes pour lesquelles il a médit de sa preuve, déclarant que la religion chrétienne a la sagesse, mais que ce n'est pas cette sagesse qui fait qu'on en est. Il prouve la divinité des Ecritures et laisse ensuite parler Dieu ; mais c'est une manière indirecte de prouver Dieu. Il ferme les yeux sur cette contradiction, qu'avec lui le christianisme se dissimule ; car, ou on y tombe en feignant de ne pas l'apercevoir avant ni après, ou on est fataliste, et on supprime la prédication, la direction, l'apostolat. Pascal a donc commis là une inconséquence qu'il ne pouvait pas ne pas commettre. Cette faute inévitable étant négligée, son raisonnement à l'endroit de la philosophie est rigoureux et sa position inattaquable. La connaissance de Dieu ne pouvant se faire que par Jésus-Christ, le Dieu de Descartes n'est pas autre que celui d'Epiclèle, et Descartes n'est pas plus avancé pour son salul. Pascal connaît et proclame le Dieu des chrétiens, non des géomètres ; le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, non des philosophes ^t des savans. Ce Dieu est sensible au cœur, nonù l'esprit; il est vu par la foi, non démontré par la raison ; Pascal croit encuic h la spiritualité et à l'immortalité de l'àme, à l'obligation de la loi morale, à la sanction des actions bonnes ou mauvaises par une récompense ou par un châtiment, parce que l'Ecriture lui enseigne ces diflérens dogmes. A quQi un cartésien se récrie : Mais nous sommes ensemble.
car nous avons les mêmes opinions. Et Pascal reprend : Je n'ai pas d'opinions ; j'ai des croyances. Le philosophe réplique : Mais je vous touche par le spiritualisme. El Pascal répond : Le rationalisme met entre nous un monde. La vérité hors de la charité est une idole. Si vous enseignez le mensonge, vous faites des dupes. Etant hors de la charité, si vous enseignez la vérité, vous faites des idolâtres ; dans les deux cas, vous faites des damnés. Donc, taisez-vous. Mais le philosophe, qui veut retenir à la fois sa religion et sa philosophie, entretient l'équivoque que Pascal a de kf sorte détruite. 11 persiste à constater l'identité de ses opinions avec les croyances des chrétien.s, pour en conclure que la philosophie est l'auxiliaire de la foi, tandis que la question est ailleurs, d'après Pascal, savoir, dans l'incompatibilité de la foi et de la philosophie, à cause delà diversité de leurs origines, l'une venant de Dieu et l'autre étant de l'homme. Et cette équivoque se perpétuera tant qu'il y aura des philosophes chrétiens et des chrétiens philosophes qui voudront fortifier la religion révélée par la religion naturelle. La religion naturelle ! Quel aurait été le sentiment de Pascal, s'il avait vu accouplés ces deux mots contradictoires ? Ce n'est pas tout. Cette identité des opinions dites spiritualistes avec les dogmes chrétiens n'existe pas, et justement la différence le plus sensible s'en fait voir à propos du dogme le plus janséniste, celui de la Grâce. Pour tout dire en deux mots, la morale spiritualiste est ultrapélagienne et ultramoliniste ; elle professe que le mérite nécessite la récompense et force la Grâce. Le jansénisme au contraire enseigne (pic la Grâce forme le mérite ; et le catholicisme, qui en pratique est devenu moliniste CO , n'osera jamais sur ce point contredire en forme la secte de Jansénius. Que devient alors la morale naturelle aux yeux du chrétien qui ne
(1) D'après M. Havet, qui semble bien avoir laison. — Y. Havet, t. I. p. cxv.
ferme pus les yeux ? Que vaut la philosophie qui enseigoe la morale naturelle ? Et comment la philosophie connaîtraitelle la vraie morale, alors qu'elle est incapable de connaître la nature de l'homme ? Elle prend comme un point de départ l'état actuel de l'homme ; la religion, au contraire, enseigne que la nature actuelle de l'homme est dénaturée. L'une recommande à l'homme de s'exercer selon sa nature ; l'autre lui ordonne d'en sortir. L'une parle de liberté et de mérite, l'autre de grâce et de rédemption. L'une est une science d'observation et de raisonnement ; l'autre, en tant que science, est une science historique. La conciliation est malaisée.
Que l'on cnumère, comme Ta fait Cousin en un magnifique langage, les titres de la philosophie à la reconnaissance du genre humain, on prouvera que la philosophie a rendu des services éclatans à la civilisation, on n'aura pas démontré qu'elle est conforme au christianisme, ce qui est le point en question. Cousin rattache sa cause à Pythagore, à.Ana- .xagore, à Platon, à Aristote, à Zenon ; mais ces parrains, plus compromettans encore qu'illustres, le condamnent, et en " même temps ses disciples. L'Eglise retient aujourd'hui son jugement sur les destinées de ces vertueux païens. Les jansénistes, plus conséquens ou moins miséricordieux, les croyaient damnés. Avec les jansénistes, quiconque suit jusqu'au bout la logique de la religion, pense qu'il était impossible de se sauver chez les païens avant la rédemption. Semblablement, depuis la Venue, ceux qui ne prennent point leur part du sang de Jésus-Christ, sont comme des païens ; et ceux qui en prennent leur part, n'ont pas à chercher un autre enseignement que celui dont le sublime sacrifice est plein. Sur ce point, le janséniste s'accorde avec le moliniste. « La science de l'homme n'a-rien que de chancelant et la vérité n'est venue au monde que par Jésus- Christ. 'Il n'y a que la loi qui puisse enseigner cette divine pliitOsopliie qu'aucun des grands ilu siècU' n'avait encore
connue... (C'est) la foi (qui) a détrompé l'homme des fausses lueurs qui avaient brillé dans la philosophie des païens. » Qui parle ainsi ? Est-ce Saint-Gyran ? Non, c'est le Père Rapin, jésuite (0. Et dans ce dix-septième siècle, où la religion du moins était connue par ceux qui la pratiquaient, un chrétien laïc, indépendant de tout ordre et de toute secte, faisait ainsi juger la philosophie par le Socrate chrétien : « Jésus-Christ ne s'est pas contenté de ruiner l'idolâtrie et d'imposer silence aux Démons ; il a de plus confondu la
sagesse humaine, il a osté la parole aux philosophes Il
a fait voir qu'il y avait de l'imposture partout, qu'il y avait des fables dans la philosophie et que les philosophes n'étaient pas moins extravagans que les poètes, mais que leur extravagance était plus grave et plus composée. De cette sorte, il a pacifié leurs querelles et leurs guerres. En les réfutant tous, il les a tous accordés. Le seul Jésus-Christ a pouvoir de conclure et de prononcer et sa seule doctrine peut nous mettre en repos (2). » Le protestantisme, qui met pourtant la raison à sa base, est obligé de rendre le même jugement, s'il veut rester une religion (3). Quand Luther vit Zwingle loger dans son ciel les sages de l'antiquité, il s'emporta vivement contre cette tolérance, dont il apercevait les conséquences nécessaires. Qu'est-ce autre chose, disait-il, que d'enseigner que chacun peut se sauver dans sa croyance et dans sa religion ? Ajoutons pour préciser : et dans sa philosophie. En effet, si le christianisme est le vrai, comme il nous révèle par des dogmes notre nature et nos devoirs, il faut que l'homme s'adresse au christianisme pour se connaître soi-même et pour connaître la vraie morale. La philosophie qui se vante de lui donner les mêmes
(1) V. Rapin, Réjlexions sur la philosoplùe ancienne et moderne et sur l'usage qu'on en doit faire pour la Religion. Paris, 1091, p. 238.
(2) Balzac, Le Socrate chrétien. Discoiii-s premier : De Jésus'Christ et de sa doctrine.
(3) V. ViNET, Études sur Biaise Pascal, cli. m.
instructions, le trompe. Et quand par impossible elle y parviendrait, elle lui serait inutile. Elle peut, il est vrai, s'exercer sur d'autres sujets : par exemple, sur la forme des choses. Mais qu'importent ces questions à un chrétien? Et le danger est toujours à craindre, dit le dogmatique Arnauld, de se laisser aller par là à un trop grand désir de la science et surtout d'être distrait par là de l'oraison ; d'où il conclut avec Grenade que la philosophie est une grande plaie de la vie des chrétiens (0 .
Dans ces conditions, il était inévitable que Pascal fût un contempteur, non pas de la raison, comme le veut Cousin, mais de la philosophie, ce qui est très-différent. Encore faut-il bien entendre les motifs de son mépris pour la philosophie ? C'est qu'elle ne pouvait lui apprendre ni le p éché d'Adam, ni la rédemption de Jésus-Christ, ni la grâce de Dieu. Si donc on veut qu'il soit tombé dans l'erreur, il s'est trompé en croyant par religion que le péché d'Adam, la rédemption de Jésus-Christ et la grâce de Dieu, sont la seule véritable science à laquelle l'homme doive s'appliquer. Que les théologiens le redressent sur ce point, c'est leur affaire et non celle des philosophes, qui doivent se borner à entendre ses raisons. L'objet de Pascal est de gagner le salut ; celui des philosophes est de connaître la vérité; la science de Pascal est l'œuvre de Dieu, celle des philosophes est l'œuvre des hommes ; la méthode de Pascal est de sentir, la méthode des philosophes est de raisonner ; le désir de Pascal est de croire, celui des philosophes est de savoir ; la vérité de Pascal est un fait divin, la vérité des philosophes est un fait humain ; le but de Pascal écrivain est de persuader, celui des philosophes est de démontrer. Cela étant admis (et qui pourrait le contester ?), si l'on juge l'idéal, la méthode, les sentimens, la vérité et l'œuvre de Pascal comme étant d'un phi-
(I) J'raité de Ut fri-ijuenti', (.iniiDinininn. l'ri'r.uc. |i;ir. xvii.
losophe. on conclura que Pascal était sceptique. Si l'on pense au contraire, au sein du christianisme ou en dehors, que la foi diiïère de la science, que Jésus-Christ dilTére de Socrate, que le cœur diffère de l'intelligence, l'amour de l'argumentation, le péché originel de la liberté, l'histoire de l'observation, la tradition de la critique, on peut affirmer avec confiance que Pascal ne fut sceptique ni par la méthode, ni parla doctrine.