‹ Étude sur le scepticisme de Pascal, considéré dans le livre des PenséesChapitre 15 sur 26 · HAVET, I. I. [). CXXXV · texte numérisé non relu

HAVET, I. I. [). CXXXV

l'autre. Aussi le théologien s'efTorça-t-il de prouver que la prédestination ne détruit pas la liberté de l'homme ; les solitaires proscrivirent avec la dernière sévérité le découragement, comme un péché. Quand la Mère Angélique se sentit mourir, elle fut prise d'une frayeur terrible, à la pensée de la vie future où elle allait entrer, incertaine de son sort. M. Singlin la rappela à l'espérance, comme à l'observation d'un devoir, et la Mère Angélique se mit à espérer, par obéissance à son directeur : « Je vous promets, lui dit-elle, que je n'aurai donc plus peur de Dieu (1). » Ainsi l'espérance n'est pas un sentiment involontaire, mais un acte obligatoire. De même, le désespoir est un acte défendu, un crime plus condamnable que les plus condamnables aux yeux de Port- Royal, puisque M. Singlin va jusqu'à écrire que le désespoir de Judas a été un plus grand crime que sa trahison(2). Pascal a bien connu cette prescription ; on la trouve en vingt endroits de son livre, exprimée sous des formes diverses. Je cite au hasard : « l\ n'y a point de doctrine plus propre à l'homme que celle-là, (|ui l'instruit de sa double capacité de recevoir et de perdre la Gr-âce, à cause du double péril où il est toujours exposé, de désespoir ou d'orgueil (^). » C'est en vertu de cette doctrine, que Pascal jugeait également nécessaire d'abaisser et d'élever l'homme, comme aussi également dangereux de faire l'un sans l'autre; et bien qu'il n'écrivit pas encore pour le prochain, il a dû éviter pour son compte ce double danger, son livre étant une de ces conversations intérieures que l'homme fait avec lui seul et qu'il importe de bien régler C^). Suivant le précepte qu'il a tracé, il ne faut pas dire toujours à l'homme qu'il n'est que bassesse ; il ne faut pas non plus qu'il se le dise toujours, car « k force de se

(1) Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, Utiocht, 174!2, t. II, pp. 139, 347.

(2) SiNGiJN, Inutructions chrétiennes, I. I, p. 5i3.

(3) Pensées, art. xii, 16 ; v. .ut xii. 11 ; art. xxn. 5.

(4) V. Ibidem, art. xxiv. 37.

le dire à soi-même, on se le fait croire. » De là à tomber clans le désespoir, c'est-à-dire dans la perdition, le passage se fait naturellement. Pascal a voulu éviter ce péril, en se représentant quelquefois sa grandeur ; mais d'autre part, comme il craignait moins du désespoir que de l'orgueil, il se l'est représentée rarement. Voilà pour quelles causes il y a dans les fragmens de l'Apologie des pensées relatives à la grandeur de l'homme et pourquoi il y en a si peu.

A qui conçoit bien l'appréhension avec laquelle Pascal écrivait ces pensées sur la grandeur, il n'est pas douteux (|ue le sens de ces déclarations doit être traduit emphatiquement, si l'on veut savoir le vrai de son opinion. Or, où met-il la grandeur de l'homme V Dans son pouvoir de connaître par la conscience et par la raison. Dès lors, quelle valeur dogmatique ne prennent pas à nos yeux des fragmens tels que ceux-ci ?

« Ce n'est point de l'espace que je dois chercher ma dignité, mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai pas davantage en possédant des terres. Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. » (Art. I, 0 bis.)

« L'homme n'agit point par la raison qui fait son être. » (Art. XXV, 27.)

« Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, et non de l'espace et de la durée que nous ne saurions remj)lir. Travaillons donc à bien penser; voilà le principe de la morale. » (Art. 1, 6.)

« Je ne puis concevoir l'homme sans pensée, ce serait une pierre ou une brute. » (Art. I, 2.)

« L'homme est visiblement fait pour penser ; c'est loute sa dignité et tout son mérite, et tout son devoir est de penser comme il faut. » (Art. XXIV, 53.)

La partie dogmatique de l'Apologie se réduisît-elle h ces cinq pensées, connaissant les sentimens de Pascal, je dirais encore que l'Apologie est toute dogmatique, sinon par les

apparences, du moins au tond, pour ceux qui ont su se mettre, sans nulle adhésion même, en communion d'idées ou de sentimens avec Pascal. J'en atteste Voltaire, qui le nommait si justement un misantlirope chrétien, là où les modernes l'appellent sceptique. J'en atteste Sainte-Beuve, qui au lieu d'un chapitre sur le scepticisme de Pascal, eiit voulu écrire un chapitre sur la sainteté de Pascal. Outre les approbateurs des Pensées, j'en atteste Boullier, Vinet, Flottes, Frantin, Maynard, Aslié, Rocher, qui dans des confessions différentes et pourvus de talens divers, ont vu tous avec une égale sûreté l'influence de la religion chrétienne dans ce mépris de l'homme que d'autres ont travesti en scepticisme. Sans doute une question littéraire ou philosophique, le mot manque pour rendre ma pensée, ne se tranche point par l'autorité, et tant de noms cités en faveur de la thèse qui est soutenue ici, n'en démontrent pas la vérité. Mais on jugera sans doute qu'ils en donnent une garantie sérieuse, si l'on veut bien réfléchir qu'à côté du critique le plus dégagé et le plus pénétrant que la France ait eu jusqu'à ce jour, on voit figurer parmi eux tous les auteurs religieux qui dans ce siècle aient écrit sur Pascal un ouvrage de quelque étendue. Cette concordance des chrétiens est une preuve d'une force rare pour recommander leur interprétation. En appréciant l'Apologie, ils étaient placés naturellement sur leur terrain (1), tandis que leurs adversaires laïcs ont presque toujours ou-

(1) Pour être juste, il l'aut dire que ce n'est pas là leur unique mérite. Vinet élait un ^Mand esprit, dn la parente de Pascal par certains endroits, et qui Ta pénétré mieux que personne. Le livre de M. Maynard, à part le dernier chapitre qui est d'une information insuflisante, me parait remarquable au point de vue du fond. Dans louvrage de l'abbé Flottes, il y a beaucoup d'érudition, de bon sens, de jugement. M. Astié a une entente très-heureuse de la méthode de Pascal. 11 ne manque au Discours préliminaire de M. Frantin que d'être plus développé et plus explicite sur cette question du scepticisme ; mais le peu qu'il en dit est tout vrai et tout juste. J'en extrais du moins ce jugement : « Le scepticisme de Pascal na roulé que sur certains points stibordotmés à la révélation. « Vengées de Biaise Pascal, etc., 3« éd., p. xxxiv

blié de considérer Pascal du vrai point de vue. Voltaire du moins connaissait le christianisme, s'il le haïssait ; aussi, malgré la malveillance qu'il ne réussit pas à dissimuler, a-t-il compris mille fois mieux Pascal, que n'a pu faire, dans un siècle de critique, Cousin, avec son vif esprit, avec une érudition supérieure en la matière, avec plus de respect et peutêtre plus de bonne foi. Ces circonstances favorables et ces hautes qualités ont eu leurs effets anéantis, du moment où l'on a voulu juger Pascal en pur philosophe et l'Apologie comme un pur système.

Il est arrivé à tous les amis ou admirateurs de Pascal, de se demander ce que serait devenu le livre des Pensées, si l'auteur y avait pu consacrer les dix années de santé qu'il demandait pour l'amener à son parfait achèvement. Nonobstant le jugement de Sainte-Beuve, que Pascal, admirable écrivain où il achève, est plus admirable encore là où il est interrompu, il est probable que la forme eût gagné à être retouchée et polie à l'ongle. Un écrivain tel que Pascal, quand il ajoute la dernière main à son oeuvre, y laisse le naturel et y met la suite. Bien que l'idolâtrie de la nature soit poussée chez beaucoup au point de préférer l'explosion à l'expression des sentimens, si la littérature est quelque chose, si l'art d'écrire et de composer a son prix, un cri sublime, dont après tout la sensibilité sans le génie est capable, n'égalera jamais ce prodigieux courant d'éloquence, qu'après les discours de Démosthènes on n'a jamais revu que dans les Provinciales. C'est un chef-d'œuvre de ce genre que les dieux jaloux nous ont envié, mais plus beau sans doute que les Provinciales et plus varié ; car d'autres sentimens y eussent trouvé place. L'amour, l'espoir, la confiance, l'enthousiasme alternant avec la colère, l'indignation, la pitié et le dédain, ces passions contraires s'exhalant tour à tour eussent donné lieu, après de sublimes passages, à de sublimes contrastes. L'imagination se perd à mesurer la hauteur où eût atteint la beauté d'un tel livre.

Que d'autre» se félicitent de ne pas le posséder ; nous nous gardons de leur joie comme d'un sacrilège.

Si l'on considère le fond, on a moins de peine à concevoir l'Apologie telle que l'eût constituée une rédaction définitive. Car dans cette recherche on peut procéder avec une rigueur presque scientifique, en s'appuyant sur des données de trois sortes : d'abord l'Apologie sous sa forme actuelle ; ensuite, les renseignemens que Pascal lui-même a fournis sur son plan ; enfin, et surtout, le rapport fidèle que ses parens ou amis nous ont fait de ses intentions.

Tout d'abord, examinant en Pascal l'homme et le chrétien plutôt que l'auteur, on est fondé à penser que l'un eût apaisé sa fougue, l'autre adouci sa rigueur. L'Age eût dompté ces instincts batailleurs, cette véhémence, cette violence naturelle à Pascal, qui de plus étaient avivés par la concentration constante de la pensée sur le même sujet, comme aussi par la continence où il réduisait son tempérament ardent. D'un autre côté, par un effet souvent observé, une plus longue pratique de la vie religieuse, en le mettant en assurance, lui eût montré le défaut de cette intempérance (( es jeunes, disciplines, haires et aspretez », dont parle François de Sales, et qui « rend inutiles au service de la charité les meilleures années de plusieurs (l) ». Il eût supprimé de sa vie physique ces exagérations de piété que nous rapportions tout à l'heure. Au moral, il eût sans doute aussi réprimé cet emportement contre l'homme, dont la haine était une partie de sa discipline. Un Pascal assagi et calmé par dix années de plus, un Pascal de quarante-neuf ans, eût été sans doute un chrétien aussi parfait dans ses croyances, mais plus modéré dans sa pensée et dans sa conduite. Sa misanthropie, suivant le mot heureux de Voltaire, se fût rendue plus douce ; et, entre autres

(1) François de Sales, Introduction <) la vie dévote, 3» partie, ch. XXIII.

formes de sa misanthropie, son scepticisme vieillissant avec lui eût perdu ce ton hautain, cette humeur querelleuse, cette démangeaison de se produire, ces éclats de voix enfin, qui font dans la discussion les trois quarts de sa force.

En même temps que les passions naturelles et l'ardeur de la pénitence se fussent tempérées chez Pascal, l'apologiste écrivant enfin pour l'impression et pensant avant tout au lecteur eût tenu un compte plus exact des devoirs de son li\Te. Toutes les causes que nous avons énumérées et qui tendaient à détruire dans les Pensées telles que nous les possédons, l'équilibre nécessaire entre le dogmatisme et le scepticisme, auraient disparu. L'auteur n'écrivant plus des maximes indépendantes, conçues au jour le jour, mais un ouvrage suivi, se serait préoccupé davantage de concilier ses diverses opinions. Dès lors, pour que l'opposition fût parfaite, comme l'exige le système du livre, entre les philosophies contradictoires, les argumens employés à montrer la grandeur de l'homme, eussent été égalés à ceux qui en prouvent la petitesse. En conséquence, les premiers eussent été, sinon renforcés, du moins exposés avec plus d'ampleur et de relief tandis que les autres eussent été réduits de nombre, jusqu'à parfaite correspondance. Selon cette nécessité, quelque répugnance qui l'en eût détourné jusque-là, Pascal eût enfin accordé au dogmatisme, non point la part d'estime qui lui revient et qu'il lui accordait au fond, mais les déclarations qu'il avait jusqu'alors refusé de faire en sa faveur. En particulier, dans cette comparaison définitive où sont mises en balance les raisons des dogmatistes et celles des pyrrhoniens, les premières eussent du moins été exprimées et défendues. Ce travail complémentaire n'eût rien changé du reste au dénouement du duel des deux systèmes qui nous a donné satisfaction, puisque, le pyrrholiisme étant dans tous les cas hors de combat, le dogmatisme n'y serait atteint qu'en tant qu'il prétendrait donner, outre l'assurance de la certitude, la preuve géométrique de la certitude ; ce

qu'il ne fait pas. Mais l'avantage serait grand pour l'intelligence du livre. Les pensées sceptiques, fondues dans le raisonnement général, ne paraîtraient plus des déclarations personnelles. En face des pensées dogmatiques multipliées, elles seraient mises à leur place et dans leur vrai jour, comparées, non plus préférées, victorieuses et vaincues tout a la fois dans cette opposition, d'où on les avait fait à tort sortir triomphantes. On verrait enfin se dégager dans une lumière plus vive l'opinion de Pascal, que la destruction mutuelle des doctrines contraires anéantit, non pas les droits de la raison, mais les prétentions des diverses philosophies. Si, par une hypothèse malheureusement irréalisable, nous possédions, outre l'exemplaire actuel, l'Apologie dans sa composition dernière, on apercevrait alors combien ce que les critiques, suivant leur humeur et leur savoir-vivre, ont nommé les inexactitudes, les infidélités, les mensonges de Port-Royal, avaient de rigueur, de sincérité et de loyauté. Ce jour là, l'édition sceptique ne serait pas celle que Pascal eût donnée ; ce serait l'édition de 1670.

Est-ce à dire que la part du scepticisme serait bornée dans l'Apologie complétée au rôle ainsi décrit ? Non. D'un bout à l'autre de l'ouvrage, on en pourrait voir des apparences, auxquelles on ne se laisserait plus prendre, et qui auraient pour raison le désir, naturel chez Pascal comme chez tous les autres écrivains chrétiens, d'humilier l'orgueil de la raison. Ce n'est pas tout ; le scepticisme ou plutôt des argumens du scepticisme y eussent été employés à deux fins : — Prouver aux impies, qui jugeraient insuffisantes les preuves de la religion, que ces preuves ont une certitude au moins égale à celles de la géométrie, par exemple, dont les propositions fondamentales, c'est-à-dire les axiomes, crus sans démonstration, devraient au même titre être révoqués en doute : — Prouver aux impies qui, acceptant les preuves de la religion, en repoussent les conséquences sur ce motif qu'ils ne peuvent les comprendre, que les sciences les plus

exactes et les plus crues, telle que la géométrie, démontrent la réalité de choses dont l'impossibilité paraît évidente. On ne laisse pas de croire les axiomes et de croire la géométrie ; il faudra les déclarer incertains, si, pour des imperfections semblables dans sa preuve, on refuse de croire la religion.

En un mot, on refuse de croire la religion à cause de ses mystères. On a tort ; car on croit la science malgré ses mystères. C'est que beaucoup ne prennent pas garde que la science a des mystères. II faut donc les leur montrer. Quand ils les apercevront clairement, ils cesseront, non pas de croire la science, mais de penser qu'ils auraient tort de repousser la religion, qui offre autant de preuves, sans avoir plus d'obscurités. Si c'est là du pyrrhonisme, l'Apologie eût été pyrrhonienne, et non pas même dans la preuve, mais dans l'épreuve de sa démonstration ; sinon, non.

Je défie qui que ce soit de soutenir que Pascal eût pu faire raisonnablement dans l'Apologie un autre usage du scepticisme, ou plutôt d'un argument des sceptiques. Reste, il est vrai, le parti de croire qu'il en eût pu faire un usage déraisonnable.

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