PATHOGÉNIE
Un grand nombre d’opinions ont été émises sur la nature du scorbut et le mécanisme de sa production. Trois ' sont généralement acceptées ; ce sont les seules dont nous ' discuterons la valeur.
La première attribue la maladie à une défibrination du ' sang.
La seconde à une augmentation des sels de soude coïncidant avec une diminution des sels de potasse.
La troisième à une altération particulière de la nutrition dépendant d’un trouble survenu dans la crase du sang.
D’après la première, la plus anciennement admise et Char()ontior. 2
soutenue ])ar M. ÀncU-al, dans son hématoloj^ie pathologi- . que, le sang des scorbutiques est fluide, de couleur foncée, le nombre des globules est peu affaibli, tandis que la | fibrine subit une diminution notable. Les expériences de | Magendie semblent confirmer cette opinion. En défibrinant artificiellement le sang chez des chiens, le savant phy- j siologiste a pu produire un état rappelant le scorbut sous le rapport des lésions et sous le rapport des symptômes.
La seconde opinion s’appuie sur un fait vrai, mais dont l’importance est exagérée. En janvier 1848, Garrod, dans Monthly journ. of med. science, a fait sur la nature et les causes du scorbut des recherches dont voici la conclusion :
« 1" Dans tous les aliments qui déterminent le scorbut, la potasse est en quantité beaucoup moindre que dans ceux dont l’usage est conciliable avec la conservation parfaite de la santé.
« 2” Toutes les substances dites antiscorbutiques renferment une grande quantité de potasse.
«3® Le sang des scorbutiques contient peu de potasse, et la quantité de cette substance qui est expulsée par les reins est moindre qu’à l’état normal
« 4° Les sujets scorbutiques se rétablissent rapidement, aussitôt qu’on a ajouté de la potasse à leur alimentation, et cela sans en changer la quantité et la qualité, sans employer des végétaux ou du lait.
« L’absence de potasse dans les aliments rend compte des symptômes de cette maladie. »
Mais l’ingestion des sels de potasse, même à base organique, a toujours donné des résultats assez médiocres. Jamais la limonade au citrate de potasse n’a pu remplacer avantageusement celle qui est faite avec le jus môme du citron ou de l’orange.
Ce clélaut deqnilibre entre les sels de potasse et de soude est loin d’être la cause unique ; il ne joue dans la patho génie du scorbut qu’un rôle secondaire.
La Iroisiènic opinion nous parait la plus juste. Le scorbut serait dû à une altération particulière de la nutrition dépendant d’un trouble survenu dans la crase du sang.
Cette altération complexe est produite primitivement par le défaut d’alimentation, entretenue ensuite par l’état de langueur de l’organisme.
De nombreuses analyses, dont nous allons brièvement analyser les résultats, semblent confirmer cette opinion.
MM. Bec(|uerel et Rodier ont trouvé une diminution notable du nombre des globules, de l’albumine soluble, une augmentation de la quantité d’eau normale; la fibrine au contraire se présentait dans ses proportions habituelles ou 'Sensiblement augmentée.
MM. Chatin et Bouvier. Marchai de Calvi, Fauvel , 'A.ndral lui-même, arrivèrent en 1847 à des résultats semblables.
Les derniers travaux auxquels l’épidémie actuelle a Donné lieu ont prouvé des faits analogues.
L’examen microscopique n’a fourni que des résultats insignifiants, mais il n’en a pas été de même de l’analyse iîhimique.
I Une série de recherches entreprises par M. Chalvet, re- |iherches sur lesquelles nous reviendrons en parlant de anatomie pathologique , lui a permis d’affirmer que le ang scorbutique est caractérisé, par une diminution du ombre des globules et des sels de potasse coïncidant avec ne augmentation de la fibrine et de l’albumine.
Les malades sont des inaniniés, et le scorbut reconnaît
Dur cause un état d’anémie particulier dont nous allons iaminer l’origine.
ETIOLOGIE.
Les auteurs anciens ont cru longtemps que le scorbut n’attaquait que les marins; c’est en effet chez eux que se rencontrent le plus habituellement les causes dont la réunion donne naissance au scorbut. Grâce aux précautions hygiéniques prises à bord des navires, soit de l’État, soit du commerce, grâce aux améliorations apportées à la nourriture des équipages, la maladie est devenue rare. Elle ne s’observe guère aujourd’hui que dans les voyages de circumnavigation ou dans les garnisons des cités envahies, dont le ravitaillement est impossible, d’où sa synonymie de maladie des villes assiégées.
Âije. — Bien que tous les âges puissent être atteints du scorbut, l’homme déprimé, soit par les années, soit par les fatigues ou les excès qui ont avancé son existence, y est bien plus exposé. Ainsi s’expliquent ces épidémies de scorbut qui ne sont pas très-rares â Bicêtre, à la Salpêtrière, alors que les autres hôpitaux, placés dans des dispositions absolument analogues, n’en présentent aucun cas.
Dépression morale. — Le découragement, le désespoir, l’ennui, la tristesse, favorisent le développement du scorbut, mais surtout ce singulier état qui porte le nom de mal du pays, la nostalgie .
Sexe. “ Les hommes paraissent plus exposés au scorbut que les femmes. Sur un relevé de 200 scorbutiques, M. Legroux n’a trouvé que 3 ou 4 femmes. Sur 2o malades, nous n’avons trouvé que 2 femmes. La proportion contraire send)lerait devoir exister. Dans la population féminine les causes d’anémie, de cachexie, étaient plus nombreuses
Sans travail, n’a}*ant point comme les hommes la ressource de ces ateliers nationaux qii’on nommait le service de la garde nationale (1), anémiques comme le sont presque toutes les ouvrières dps grands centres industriels, elles ont été soustraites à l’influence du scorbut, malgré l’absence de combustible et l’insuffisance de l’alimentation.
A Saint-Louis, tandis que dans la salle des hommes nous observions de nombreux cas de scorbut, dans la salle des femmes, les anémiques étaient en majorité. La moitié des lits étaient occupés par des formes graves et profondes de cet état particulier. Anémies avec œdème des membres inférieurs, anémies avec diarrhée opiniâtre, avec gastralgie atroce.
Ce peu d’aptitude des femmes pour le scorbut est inexplicable. Ajoutons cependant que lefaitn^est pas constant; en 1847, une épidémie sévit à la Salpêtrière n’attaquant que les femmes, aucun employé mâle n’en fut atteint.
L'humidité, unie au froid, joue un rôle important dans l’étiologie. La maladie n’a commencé, en 1871, qu’avec le radoucissement de la température et la cessation des gelées.
L’influence fâcheuse du froid s’explique facilement; l’homme a besoin d’une plus grande quantité d’aliments pour lutter contre l’abaissement de la température ; si l’alimentation est insuffisante, le malade vit aux dépens de sa propre substance, il se dévore lui-même.
Dans son traité, c|ui est un des plus remarquables ouvra- . ges publiés sur le scorbut, Lind a beaucoup insisté sur l’intluence du froid humide. Il en fait à tort la couse la plus puissante.
Dans d’autres passages pourtant, il a l’air de revenir sur
(1) Ce passage avait été écrit le 8 mars, les faits ultérieurs ne m’ont malheureusement pas engagé à le supprimer.
cette opinion quand, outre le froid humide, il signale la i dépression morale et la mauvaise alimentation.
C est au froid humide qu’on doit attribuer l’influence que les marais exercent sur le développement du scorbut.
On sait, en effet, qu’en Ecosse, en Russie, là où existent j d’immenses marécages, le scorbut est endémique.
Cette coïncidence a fait naître cette opinion, brillamment J soutenue par le D'’ Rêvé, que le scorbut n'est qu’une intoxication paludéenne. Expression exagérée, suivant nous, ! d’un fait profondément vrai.
Nature de L' alimentation. — Nous venons de passer en revue les causes qui prédisposent au scorbut. La principale, colle qui parait le développer indépendamment de toutes les autres, est l’alimentation qui peut agir, soit par sa qualité, soit par sa quantité.
La plupart des auteurs ont fait jouer à l’usage des salaisons un rôle prédominant dans la pathogénie du scor- i but. On ne peut nier les inconvénients de leur abus. Les viandes salées ou fumées sont moins digestibles, leurs fibres durcies et resserrées se laissent moins facilement pénétrer par les fluides digestifs auxquels elles abondonnent moins de matériaux. Leur valeur nutritive est donc bien inférieure à celle de la viande fraîche, à égalité de poids, de plus, leur usage journalier entraîne vite le dégoût ; mais là se borne leur action.
Au contraire, l’absence de légumes frais exerce une influence incontestable sur le développement du scorbut.
Dans l’épidémie actuelle , sitôt que l’ouverture des portes permit l’introduction de végétaux frais, de fruits acides, l’état des scorbutiques soumis à ce régime s'améliora très-rapidement. Des citrons, des oranges, du cresson, du pissenlit, des pommes de terre crues, gros*
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sièrement râpées, quelques pommes enfin, ajoutées à ce régime ordinaire, suffirent pour amener la guérison chez la plupart des malades. De nombreuses observations recueillies parM. Delpech et consignées dans son mémoire^ prouvent ce fait que les nôtres constatent également.
Nous ne parlerons pas de la puissance préventive des végétaux frais. Le nom seul d’antiscorbutiques donné à ces substances nous dispense de plus longs détails.
Leur action est facile à comprendre ; les sels de potasse ont subi dans le sang des scorbutiques une diminution notable ; les fruits, les légumes verts en contiennent une grande quantité sous une forme assimilable : « Tj’action des sels de potasse, dit M. Gbalvet, peut s’expliquer par ce fait que la potasse est aussi nécessaire à la constitution des globules que le fer lui-même. Souvent on obtient dans la chlorose de meilleurs résuDats avec le jus de citron qu’avec les préparations martiales. L’hypoglobulie du scorbut est peut-être due à l’insuffisance des sels de potasse dans l’alimentation. »
La nécessité de la potasse dans l’économie reconnue , quel est le mode d’action des végétaux ? « Les principes minéraux, dit M. Gbalvet, pour être assimilés, doivent être ingérés sous des formes chimiques déterminées. Les sels de potasse k base minérale traversent l’économie sans y être notablement décomposés, n’exerçant aucune action, ou une action insignifiante à dose modérée, produisant au ( contraire des accidents graves à dose élevée. »
Les sels de potasse à acide organique, au contraire, à l’exception de l’acide oxalique, sont d’une absorption facile. Le sel organique se dédouble et l’économie se trouve en possession d’un sel peu stable. La nutrition utilise la base, et l’élimination de l’acide se fait aisément. «Ainsi se trouvent expliqués lesbons résultats donnés par les légumes