SCORBUT SECONDAIRE
Le scorbut ne s’est pas contenté de frapper des individus bien portants, en présentant ses caractères habituels. Il a atteint également des valétudinaires, des gens affectés de maladies anciennes, et dans ce cas la symptomatologie a été différente, fait que M. Hayem a fort bien signalé dans son mémoire.
Nous n’avons pas la prétention de refaire son travail ; il nous suffira de citer à l’appui de son opinion les quatre faits que nous avons observés. Ils doivent être regardés, moins comme des cas de scorbut, qu’attribués à la constitution médicale scorbutic[ue qui régnait alors. Ils tendent à prouver qu'à côté du scorbut proprement dit existait un état morbide spécial, qui n’avait avec cette maladie que des rapports assez éloignés, état qui nous parait relier le scorbut au purpura des auteurs.
Observation XVIIl (personnelle).
Anémie profonde, gangrène des extrémités, scorbut; mort. Autopsie.
Nivault (François), garçon boulanger, 72 ans, boulevard de la Villette, 159. (Salle Saint-Léon, n° 58.)
N’a jamais souffert du froid, mais a souffert de la faim; ne
voulant pas bêtement manger du cheval, il s^est nourri de pain et de vin.
Malade depuis le 18 février, frissons, fatigue, lassitude. Sur les jambes petits boutons au niveau des follicules pileux. Deux épislaxis, pas d’autres hémorrhagies, diarrhée, a fait des selles sanglantes (sang rouge).
Entré le M mars.
Les deux pieds sont gonflés, ont une rougeur érythémateuse.
A gauche le gros orteil entier, le quatrième, le cinquième à moitié se trouvent gangrenés; il sont d"uii noir violacé, insensibles à la piqûre.
A droite les extrémités des orteils sont insensibles, mais non encore violacées.
Avec l’œdème des pieds existe un amaigrissement des membres inférieurs qui présentent, au niveau des follicules pileux, les taches sur lesquelles insiste Lasègue.
Elles sont plus nombreuses à gauche et s'étendent des pieds au ventre. Pas d’ecchymoses étendues, larges.
Gencives pâles, anémiées, léger sillon d’ulcération au niveau des dents inférieures, les dents n’existent plus à la mâchoire supérieure.
Quelques jours après les gencives bourgeonnent et deviennent scorbutiques. Bruit de souffle anémique au cœur et dans les gros vaisseaux.
Les urines sont chargées, acides, ne contiennent ni sucre ni albumine. Le lendemain elles exhalent une odeur très-fétide.
Le 13. Diarrhée incoercible, la gangrène augmente sans se limiter, le sillon se creuse de plus en plus à la mâchoire inférieure.
Mort le lo mars.
Autopsie. — Poumons. Des deux cotés adhérences anciennes organisées; les deux poumons présentent des tubercules crétacés.
Cœur. Peu chargé dégraissé; Iroite caillot fibrineux jaunâtre adhérent aux valvules tricuspides; injection de ces mêmes valvules, le sang est noir, diffluent.
A gauche, valvules mitrales et aortiques saines, sans athérome.
Foie. Adhérences au diaphragme, foie muscade, ramolli, pas de dégénérescence graisseuse, d’hypertrophie.
Reins gras.
Rate énorme, très-ramollie, formée d’nne bouillie s’écoulant sous un jet d’eau, pour no laisser que la trame celluleuse.
Intestins injectés, mais légèrement; le gros intestin, Tintestin grêle ne présentent ni ulcérations, ni ecchymoses.
Membres. Les membres inférieurs, Labdomen môme, présentent des taches ponctuées, saillantes, rouges, siégeant au niveau des follicules pileux. Ecchymoses larges en certains points des jambes.
Gangrène des extrémités non limitée, occupant à droite la moitié du pied, à gauche les orteils des deux côtés; les artères sont athéromateuses, obstruées par des caillots de formation récente, rouges, mais adhérents aux rugosités que présente la face interne des artères.
Pas d'épanchements sous-périostiques.
Observation XIX (personnelle).
Bronchite chronique, scorbut, diarrhée incoercible; mort. Autopsie.
Gourgerault (Philippe), 56 ans, quai Napoléon, 7. (Salle Saint-Léon, 10.)
Cet homme, d’une santé précédemment assez bonne, quoique toussant tous les hivers, a eu à souffrir beaucoup cette année de la faim, du froid.
Il entre dans les premiers jours de janvier pour une bronchite aiguë, greffée sur un vieil emphysème.
Liséré gingival violet, lassitude extrême, ecchymoses aux jambes.
Gomme particularité, il présente un corps étranger articulaire sorti de l'articulation du genou, placé dans un prolongement de la synoviale ; l'accident est consécutif à une ancienne fracture.
Vers le 15 janvier, le malade se rétablissait quand les gencives commencent à se ramollir, à bourgeonner; les jambes se couvrent de pétéchies, de larges ecchymoses; les urines sont chargées, fétides ; la lassitude qui avait disparu renaît.
17 janvier. Les symptômes continuent à s’aggraver, quoi qu'on fasse; 5 selles dans la journée.
Le 18. La diarrhée augmente malgré tous les moyens employés contre elle.
Le 20, le malade succombait.
Autopsie, Ecchymoses aux jambes ; infiltration sanguine du
tissu cellulaire sus-aponévrolique, sous-aponévrotique, du périoste qui est également décollé et épaissi d’une façon notable : caillot fibrineux, très-adhérent au cœur droit; ramollissement et tuméfaction énorme de la rate ; ecchymoses, injection énorme des valvules conniventes de l’intestin grêle ; foie, reins gras.
Poumons : lésions du catarrhe pulmonaire, uni à l’emphysème, anciennes adhérences.
Observation XX (personnelle).
Anémie profonde, gangrène des extrémités, diarrhée incoercibl0,
purpura. Autopsie.
Barc (Léon), 56 ans, journalier, rue Victor-Cousin, 11, (Salle Saint-Léon, 20.)
Le 13 février 1871, ce malheureux homme entre à l’hôpital dans un état affreux.
Depuis le commencement du siège, il avait eu à souffrir simultanément de la faim et du froid.
Il était à son entrée d’une faiblesse extrême, prostré, avait une stupeur troublée par des hallucinations. Au bout de quelques jours d’une alimentation suffisamment réparatrice et dont la quantité est progressivement augmentée, survient un mieux sensible, le malade se lève un peu, s’assied sur son lit, mais bientôt, vers le 16 février, la diarrhée se déclare, diarrhée incoercible, et les deux pieds deviennent le siège de fourmillements, combattus d’abord par des frictions. Bientôt la sensibilité devient obtuse, la température moins élevée, bien que les battements artériels soient perceptibles.
A l’extrémité de chaque gros orteil se forme une tache d’un rouge-brun qui s’élargit bientôt en prenant une teinte plus foncée, le màl gagne et la rougeur de la peau était arrivée au milieu du pied quand la mort arriva.
Dans la dernière semaine, les cuisses, les jambes se couvrent de nombreuses taches de purpura et le malade s’éteint le 1 ®‘‘ mars, sans jamais avoir eu d’ulcérations, de fongosités des gencives.
h'autopsie est faite vingt-quatre heures après la mort.
Les deux pieds présentent le gros orteil dur, noir, sphacelé ; la moitié antérieure du pied est des deux côtés d’un brun rougeâtre, gonflée; la lésion n’est nullement limitée.
Les artères pédieuses, tibiales antérieures, suivies dans toute
l’étendue de leur trajet, ne présentent aucune oblitération, elles sont perméables. Mais leur tissu est épaissi, la paroi a environ 3 millimètres d'épaisseur, sans présenter de plaques d’athérome.
La jambe gauche offre sous la peau une infiltration séro-sanguinolente; sous l'aponévrose existent de larges épanchements sanguins.
Le périoste est épaissi, infiltré de sang, son épaisseur est de 3 millimètres à la face interne; il est décollé. Delà malléole à quelques centimètres au-dessous de l’épine du tibia, les muscles sont décolorés ; à la coupe, ils laissent suinter un sang liquide noirâtre, et dans les interstices musculaires existent partout des épanchements d'un sang noir, difftuent.
A la jambe droite, les mêmes lésions existent, mais moins prononcées, les taches de purpura sont plus nombreuses.
Le cœur est chargé de graisse, le tissu est pâle, anémié, sa couleur est havane et pourrait se comparer au mélange produit par du jaune et du rouge. Les colonnes du premier ordre ont subi la dégénérescence graisseuse.
Le ventricule gauche est rempli de sang noir difftuent. On ne trouve pas à proprement parler de caillot, on ne peut donner ce nom à quelques grumeaux noirâtres et d'une faible consistance.
Les valvules sont épaissies, athéromateuses ; l’aorte est athéromateuse.
Le ventricule droit est normal, très-anémié comme le gauche.
Les poumons sont normaux, congestionnés à la base seulement, dans les parties déclives qui baignent dans une petite quantité de sérosité sanguinolente.
Les reins sont pâles, anémiés, gras, sauf à la surface corticale où quelques points sont ecchymotiques.
La rate est énorme, son volume est triplé, supérieur à celui d’une large main d’adulte étendue. Son aspect est cendré au niveau du hile, elle est marbrée de taches noires. A la pression de la main, elle ne fait plus entendre son cri caractéristique et laisse échapper une boue rougeâtre très-liquide. Au lavage, toute cette boue disparaît, il ne reste plus alors que la trame celluleuse.
Le tube digestif est sain, non congestionné ; les intestins sont peut-être un peu rétrécis, mais sans ulcérations.
L’estomac est petit également.
Le foie est gras, mais a son volume normal.
Observation XXI (personnelle).
Lichen hémorrhagique, pleuro-pneumonie tuberculeuse, scorbut,
érysipèle gangréneux à la suite d’un vésicatoire; mort. Autopsie.
D... (Jacques), 22 ans, mobile du Cher, entre le 3 janvier, salle Saint-Léon, 21.
Il entre avec une affection cutanée queM. Vidal nomme lichen hémorrhagique; la veille à la consultation M. Hardy avait cru à un érythème hémorrhagique. 11 entre, non pas pour cette affection cutanée, mais pour son état de faiblesse ; il se sent trèsmal à son aise, il est très-anémique, ses membres inférieurs sont couverts de pétéchies et d’énormes taches ecchymotiques.
Son état reste stationnaire pendant huit jours environ, il continue à tousser, sans présenter à Tauscultation d^autres signes que ceux d’une bronchite. •
Le 16. Matité, râles sous-crépitants, souffle au sommet gauche ; à la base, absence du murmure vésiculaire, des vibrations thoraciques. Traitement tonique.
La pleuro-pneumonie allait mieux quand un érysipèle phlegmoneux atteint les surfaces des vésicatoires placés l’un en avant, Tautre en arrière ; en trois jours, le malade est emporté.
Le malade n^avait pas présenté d’altération appréciable des gencives ; en revanche, les urines étaient franchement scorbutiques, peu abondantes, chargées, fétides.
Autopsie^ 10 mars. Poumon droit normal; plèvre gauche, épanchement purulent limité ; tubercules miliaires sur la plèvre ; poumon gauche hépatisé, également infiltré de tubercules miliaires; cœur ramolli, anémié, sang fluide; foie normal, non gras ; rate énorme, très-dure; reins normaux; injection trèsconsidérable de l’intestin ; ecchymoses sous-muqueuses ; épanchements sus et sous-aponévrotiques, sous-périostiques. Les eschares ont la largeur de la paume de la main.
Charpentier.
Il '