P. L., XCVIII
mtiim esset septapliim, ut dix/mus, siiiim piinitum est septuagies septies, id est septiiaginta aninice et septem, egressœ de Lamech, in diliwio perierunt : vel hoc numéro majoritateni pœnœ tantuni notât. Hebrœus ait : Mulieres suae ssepe maie tractabant eam. Unde ipse iratus dicebat eis se pati hoc pro duplici homicidio quod egerat, Tamen terrebat cas, subdendo pœnaniy quasi dicat : Cur me vultis interficere? Gravius punietur qui me interficiet, quam qui Gain.
7. — Gomestor raconte la légende de Lamech avec des détails que saint Jérôme et Raban ne semblent pas avoir connns, notaminent celui des mauvais traitements que Lamech endura de ses deux femmes. D'où Gomestor tenait-il ces détails nouveaux? Quel est le savant juif dont il allègue l'autorité (^flebrœus ait : « Mulieres suœ sœpe maie trartabant eum ») ? De même, de quel rabbin Gomestor tenait-il ces quatre autres légendes haggadiques que nous retrouvons dans le S. IL S., promues, comme celle des misères conjugales de Lamech, à la dignité de préfigures : la légende d'Èvilmérodach coupant en trois cents morceaux le cadavre de son père Nabuchodonosor, la légende de Hur, frère d'Aaron, mourant étouffé sous les crachats des Juifs pour avoir voulu s'opposer au culte du veau d'or, la légende du deuil centenaire d'Adam et d'Eve, après la mort d'Abel, la légende de l'enfant Moïse qui brisa la couronne de Pharaon ?
Avant de chercher comment Gomestor a pu avoir connaissance de ces légendes, il convient de citer, en les accompagnant de quelques éclaircissements, les passages de VHistoire scolastique où l'auteur du S. H. S. les a trouvées.
XXV, 89. Quamvis Christus crucifixiis fuerit tantis doloiibus,
Tamen super hoc Jud^ei invaserunt eum suarum linguarum
[gladiis.
Isti olim praefîgurati fuerunt per Evilmerodach regem, Qui desaîvierat in suum mortuum et sepultum pati^em : Corpus patris de sepulcro effossum in CGC partes divisit Et CGC vulturibus ad devorandum distribuit.
L'horrible légende d'Evilmérodach (^), coupant en trois cents
(') Le roi babylonien que la Vulgate (IV Rois, xxv, 27 ; Jérèmie, LU, 36) appelle Evilmcrodacb est nomme Amilmaroudocos dans Josèphe {in App. I, 6, d'après
morceaux le cadavre de son père Nabuchodonosor, de peur que celui-ci ne ressuscitât, est assurément l'une des plus étonnantes que contienne le Spéculum. Notre auteur l'a trouvée dans le Liber Damelis de V Histoire scolastique (chapitre V : catalogus regum Babylonis) : Tradunt quidam quod Euilmerodach f rater minoris Nabucliodonosor Q), in diebus electionis paternœ, multa egit impie in terra, et, pâtre restituto, accusatus apud eum, missus est in carcerem, ubi Joachim erat, usque ad mortem fratris sui. Cumque regnare cœpisset, elevauit Joachim , quem socium habuerat in carcere, timensque ne resurgeret pater suus, qui de bestia redierat in hominem, consulait Joachim. Ad cujus consilium cadaver patris sui effossum divisit in CCC partes^ et dédit eas CCC vulturibus. Et ait ad eum Joachim : « Non resurget pater tuus, nisi redeant vultures in unum. »
Gomestor n'indique pas à quelle source il a emprunté cette légende. Sans doute la tenait-il des rabbins. Mais ceux-ci, où Tavaient-ils prise ? Pour qui se rappelle les sculptures assyriennes et chaldéennes, les reliefs où l'on voit les amas de mains coupées, ou encore la « Stèle des vautours » cette légende a une saveur spécialement ninivite.
Le Midrasch Habba (î) raconte autrement les outrages qu'Evilmérodach aurait fait subir au cadavre de son père Nabuchodonosor : il ordonna que le cadavre fiit exposé en public et lardé de coups d'épée par les ennemis du feu roi.
XIX, 57. Jiidœi isti, qui faciein Christi sputis suis maculaverunt, Per idolâtras vituli conflatilis pnefigurati fuerunt. Cum fîlii Israël deos alieiios sibi facere volebant, Aaron et Hur, maritus Mariœ, ipsis resistebant ; Tune illi, indignati, in Hur irruerunt, Et in eum exspuentes, ipsum sputis sufTocaverunt.
Bérose). Comestor avait dù lire, dans une fraduclion de Josèphe, ce nom d'Amilmaroudocos (Amilmardouk, transcrivent les orientalistes). Il faut évidemment le rétablir dans cette phrase de VHist. scol., lib. Dan., 5 : Nabachodonosor niortiw, regnavil pro eo Amilitana pagas : hic est Evilmevoclach. Lisez : N. mortuo, regnavit pro eo Amilmaroudocus : hic est E.
(1) Gomestor croit qu'il y a eu deux rois de ce nom, Nabucliodonosor le Grand et Nabucliodonosor le Jeune, l'un père, l'autre frère d'Evilmérodach.
(-) Maspéro, Hist. anc. des peuples de l'Or, classique, t. II, p. 635; t. I, p. 607.
(•') III, ch. 18. Le Midrasch Rabba ou Grand Midrasch, « le plus ancien peutêtre des recueils spéciaux de liaggada, est une œuvre collective de différentes époques » (Bloch et LÉVY, Hist. de la litt. juive, p. 214-218).
La Bible ne dit point qu'Aaron ni que Hur se soient opposés au mouvement idolâtrique qui aboutit au culte du veau d'or; pour ce qui est de Hur, non seulement elle ne dit pas que les Juifs l'aient fait périr sous les crachats pour avoir résisté à l'idolâtrie : elle ne le nomme pas dans l'histoire du veau d'or. Elle ne dit pas non plus qu'il ait été l'époux de Marie, le beau-frère, par conséquent, de Moïse et d'Aaron.
Gomment Aaron, auquel Moïse, en partant pour le Sinaï, avait confié Israël, put-il céder à ceux qui voulaient « un dieu qui marchât devant eux » ? Comment put-il consentir à fabriquer le veau d'or ? Les Pères ont cherché, par des subtilités d'exégèse, à pallier la défaillance d'Aaron ('). La légende juive, rapportée par notre auteur, répond à une intention analogue.
Le Spéculum a emprunté cette légende à Gomestor, qui la tenait des rabbins : Gf. Ilist. srhol., lib. Exodi, LXXIII (Z)é? vitulo conjlatili) : Videns populus quod Moi/ses moram faceref, dixit ad Aaron : Fac nobis Deos, qui prœ cédant nos; Moysi enîni ujnoramus quid acciderit (Exod. xxxn, i). Aaron uero et Hur restiterunt. Sed indignatus populus, spuens in faciem Hur, sputis, ut traditur, euni suffocavit,
XI, 25. Pharao rex ^'Egjpti coronam regalem halîobat,
In qua imago dei sui Ainmonis artificialiter sculpta erat.
Vaticinatum est ^Egjptiis quod de Judseis quidam puer nasceretur,
Fer quem populus Judaicus liberaretur, et ^Egyptus destrueretur.
Prœcepit igltur Pharao ut Judœi pueros suos in tlumen projicerent,
Ut sic illum, quem timebant, pariter interimerent.
Amram et Jocabeth decreverunt se ab invicem separare,
Quia mallent carere liberis quam ad necem procreare.
Receperunt autem responsum a Deo, ut simul habitarent,
Quia puerum, quem /Egyptii timebant, ipsi generarent.
Concepit ergo Jocabeth et peperit pulcherrimum fîlium
Et abscondit eum tribus mensibus intra suum domicilium.
Cumque diutius occultare eum non valebat,
In fîscellam eum recludens, in flumine exponebat. ^
Eadem hora filia Pharaonis secus flumen deambulabat
Et puerum ipsum inveniens, sibi in filium adoptabat.
Quem illa Moysen vocans fecit educari,
Et postea decrevit eum régi Pliaraoni videndum prsesentari.
(1) Cf. saint Augustin, Qiisestio CXLI^ in Exod., cité par Walafried Strabo, Glossa ordinaria, lib. Exod. XXXII {P. L., GXIII, 287).
Cui Pharaon, alludens, coroiiam suam imponebat,
Quain ille projiciens ad terram, penitus confringebat.
Quod videns, quidam pontifex idolorum exclamavit :
« Hic est puer, quem deus nobis occidendum demonstravit ! »
Gumque evaginato gladio ipsum occidere voluisset,
Dixerunt quidam quod puer hoc ex insipientia fecisset :
In cujus rei argumentum carbones vivos sibi quidam afferebat,
De quibus puer nulu Dei in os suum projiciebat.
Cf. Comestor, Hist. schoL, lib, Exodi, III-V : Quidam sacrorum scriba régi prœdixerat eo tempore in Israël masciilum nascitiiriim, qui regnum yEgypti humiliaret, Pharao ergo prœcepit ut quidquid masculini sexus nasceretur in Israël, in jlumen projiceretur. Levifa nomine Aram, vel Aniram, qui accepit uxorem contribuleni nomine Jocabeth, nolebat accedere ad uxorem post edictum, malens carere liberis quam in necem procreare. Cui Deus per somnium astitit, ut ait Josephus, dicens ne timeret uxorem cognoscere, quia puer, quem timebant /Egyptii, nasciturus esset ex ea... Moysen dum quadam die Terimith fdia Pharaonis obtulisset Pharaoni, ut et ipse eum adoptaret, admirans rex pueri venustatem, coronam, quam tune forte gestabat, capiti illius imposuit. Erat autem in ea Âjnmonis imago fabrefacta. Puer autem coronam projecit in terram, et fregit. Sarerdos autem Heliopoleos, a latere régis surgens, exclamavit : Hic est puer, quem nobis occidendum Deus monstrauit ! Et uoluit irruere in eum, sed auxilio régis liberatus est et persuasione cujusdam sapientis, qui per ignorantiam hoc factum esse a puera asseruit. In cujus rei argumentum cum prunas allatas puero obtulisset, puer eas ori suo opposuit, et lingux suœ summitatem igne corrupit. Unde et Hebrœi impeditioris linguœ eum fuisse autumant.
D'où Comestor a-t-il pris cette légende? Lui-même nous renvoie aux Antiquités judaïques de Josèphe, où nous trouvons en effet l'histoire de la prédiction concernant l'enfant qui devait humilier Pharaon, et l'histoire de la couronne royale brisée par le petit Moïse. Mais Josèphe ignore encore l'ordalie des charbons ardents. Je ne suis pas compétent pour décider si, comme on l'a dit (^), cet enjolivement des « Enfances
(») Ant. Jad., II, 9, S 7.
(2) J. DE Rothschild, Le Mistére du Viel Testament, t. III, p. lxxxviii.
Moïse » est un emprunt aux légendes musulmanes. Je remarquerai seulement que l'ouvrage juif intitulé le Livre du Juste {Yaschar, Sépher Hayaschar) raconte la fm de l'histoire ainsi (') : « Pharaon était à table, ayant à sa droite la reine et à sa gauche sa fille Bathia, qui tenait Moïse sur ses genoux. Tout à coup le petit Moïse s'empara de la couronne du roi et se la posa sur la tête. Le grand prêtre Balaam conseille de faire mourir Tenfant. Le roi mande tous les mages de l'Egypte, pour décider l'affaire. Un ange envoyé par Dieu, ayant pris la forme de l'un d'eux, dit : « Que le roi fasse apporter un vase contenant des diamants, et un autre vase rempli de charbons ardents : suivant que l'enfant prendra de l'un ou de l'autre, nous verrons s'il agit ou non avec discernement. » L'ange pousse la main de l'enfant, qui prend de la braise et la porte à sa bouche ; sa langue en fut entamée, c'est depuis ce jour que Moïse fut, comme dit V Exode, lourd de bouche et de langue. »
Le Sépher Hayaschar, dans sa forme actuelle, paraît dater du douzième siècle : c'est précisément l'époque où Pierre Gomestor apprit des rabbins les récits concernant l'enfance de Moïse. Par Comestor, ces récits sont devenus familiers au Moyen Age occidental. Au milieu du quinzième siècle, le Mistère du Viel Testament les met à la scène :
LE ROY coRDELAMOR. Je luy viieil mettre ma couronne Sur le chef, ou le dieu Hamon Est figuré, que tant aymon :
En signe d'ainour, je luy mets.
Icy Moyse prent la couronne et la jecte contre terre et la ront en pièces.
L'enfant Moïse jette par terre la couronne de Pharaon, parce qu'elle était ornée d'une pierre gravée, représentant le faux dieu des Egyptiens. Les conseillers, ou, comme dit le Mistére du Viel Testament, les « médecins » de Pharaon, croient, les uns que l'enfant a fait cela avec intention, les autres qu'il a péché par ignorance. On recourt alors à une expérience, d'où
(') Bartolocci, Bibliotheca magna vabhinica, t. IV (Rome, 1698, f"), p. ii5 et 124; cf. MiGNE, Dicf. des Apocryphes, t. II, col. 1268. La /»«/«/a! (Vassiliev, Anecdota grœca-byzantina, Moscou, 1898, p. 227) raconte la légende à peu près de la même façon que le Sépher Hayaschar.
dépendra le sort de Moïse. On apporte des cliarbons ardents : Il failli y dit le Mistérej des charbons vifz et qiiil y en ait ung faint.
MOYSE. J'en veuil taster, j'en veuil manger.
Ils me semblent beaux, par mon âme !
Icy met le charbon en sa bouche, et puis dit en pleurant : Hélas ! m'amje, hélas ! madame, J'aj la bouche toute affolée.
Les conseillers concluent que Moïse, en brisant la couronne, a agi avec aussi peu de discernement qu'en prenant des charbons pour des choses bonnes à manger, et le roi lui fait grâce Q).
8. — Revenons maintenant à la question que nous nous posions plus haut. Gomment Comestor a-t-il eu connaissance de ces légendes haggadiques ? On remarquera d'abord avec quel soin il a noté lui-même qu'il leur manque l'autorité des livres saints : si, dans son Histoire, il a entremêlé les faits fournis par l'Ecriture aux fables de l'Haggada, il n'a du moins jamais trompé le lecteur sur la valeur de celles-ci : ut traditiir, dit-il en commençant l'histoire répugnante de Hur; tradant quidam, en commençant le conte macabre d'Evilmérodach. Mais quels sont ces gens, quidam, dont il rapporte les traditions? Nul doute que ce ne soient les Juifs. Chaque fois qu'il emploie ces formules : ut traditur, tradunt quidam, c'est pour désigner une légende haggadique : ut traditur équivaut à ut traditur Synagoga ; tradunt quidam k tradunt Hebrœi . Parfois même il déclare l'origine jnive de telle ou telle légende : Hebrœi Moysen impeditioris linguir fuisse autumant. Par Hebrœi, on doit entendre, je crois, non d'une façon générale les Juifs, mais plus précisément les docteurs juifs, les rabbins.
Comestor ne savait pas l'hébreu, pas plus que l'immense majorité des docteurs catholiques de son temps. On s'est demandé pourquoi ils ne l'apprenaient pas, eux qui en auraient eu tant besoin pour comprendre la Bible. « Ils ne l'apprenaient pas, ont répondu les Bénédictins de Saint-Maur (^), pour des motifs malentendus, qu'ils nous laissent à deviner, sans nous les faire manifestement connaître. L'ordre de Cî-
(') J. DE Rothschild, Le Mistére du Viel Testament, t. III, p. 25i. {^) Hist. lut. de la Ft\, IX, 102.
teaux fît une défense expresse à ses moines de s'adresser aux Juifs pour apprendre les langues orientales, et mit en pénitence un moine de Poblet en Catalogne qui se trouvait dans ce cas. II craignait apparemment qu'ils ne s'affaiblissent dans leur religion par leur commerce avec les infîdèles. » Bagdad, au dixième siècle, avait vu les motécallemîn (') des diverses religions, musulmane, juive, chrétienne, discuter paisiblement sur la religion et la philosophie. Mais c'était en pays musulman. Dans les régions où le christianisme était maître, cette tolérance, qui nous a valu l'inoubliable parabole des Trois anneaux, était inconnue. La fresque de la salle capitulaire du couvent Dominicain de Florence, où l'on voit les docteurs de l'Ordre des Prêcheurs discutant sans violence avec les Albigeois, les Musulmans et les Juifs, est mensongère comme un panégyrique. « Il est triste, écrit Renan (^), que les controverses publiques entre chrétiens et juifs, qui eurent lieu en PVance au douzième et au treizième siècle, aient été conduites dans un esprit beaucoup moins libéral qu'en pays musulman. Trop souvent le controversiste chrétien avait recours à un dernier argument, qui était d'assommer le juif. On est affligé de voir saint Louis approuver une telle conduite et poser en principe que « nulz, se il n'est très bons clers, ne doit desputer à aus ; mais Ihom lays, quant il ot mesdire de la loy crestienne, ne doit pas desfendre la loy crestienne ne mais de l'espée, de quoy il doit donner parmi le ventre dedens, tant comme elle y puet entrer » (">). Il est vrai que Raymond Martin, le Dominicain catalan (jui écrivit en 1278 le Piigio christianonun ad inipioriun perjkliani jugulandam et maxime J/id<f'oriim(^^^, souhaitait que les docteurs catholiques apprissent l'hébreu pour pouvoir rétorquer les arguments des rabbins : hiftc animaduei'te, leetov, écrit-il, qiiani sit utile fidei ehristianœ litteras non ignorare hebraicas. Guis enim unquam nisi ex sua Talmud sua posset in eos pro nobis jacula eontorqnere ? Mais le vœu exprimé par Raymond Martin n'avait pas trouvé d'écho; le Pugio n'a décidé personne à l'étude de l'hébreu.
(1) Les docteurs (proprement : les logiciens). {-) Hist. Htt., XXVII, 567.
(•') JomviLLE, éd. de Wailly (Paris, 187/i, in-8), p. 3i.
(<) Imprimé en i65i par Bosquet, évèque de Lodève, le Pugio fidei est célèbre pour avoir servi de manuel d'exégèse hébraïque à Biaise Pascal : cf. les Pensées, éd. HvvET, t. Il, p. 9; éd. Mounier, t. I, p. xxxn; éd. BRUNScnviCG, t. I, p. xci.
De ce que les docteurs chrétiens du Moyen Age ont ignoré l'hébreu, il ne s'ensuit pas qu'ils n'aient pas eu de rapports avec les rabbins. Ils les convoquaient à des colloques pour tâcher de les confondre. Ils s'adressaient à eux pour être éclairés sur le sens des passages obscurs de la Vulgate, pour reviser et corriger le texte latin de la Bible. « La manière dont se faisaient ces travaux de revision et de correction, écrit Sourj, donne la mesure du savoir des exégètes chrétiens. Quand on croyait devoir corriger à l'aide du texte hébreu quelques passages obscurs de la Vulgate, ou d'autres anciennes versions latines, on faisait venir des Juifs instruits et on leur adressait des questions sur ces passages. Les Juifs apportaient leurs rouleaux et, interrogés, traduisaient le texte hébreu en langue vulgaire. C'est ainsi qu'Étienne, abbé de Cîteaux, fit, en 1109, sa revision de tous les textes de la Bible Q). » C'est ainsi que Nicolas de Lire a rédigé ses Postillcs, comme il le déclare lui-même, avec une parfaite sincérité. C'est ainsi que le chef de fde de l'exégèse catholique, saint Jérôme, a fabriqué la Vulgate.
On ne sait si Comestor a soutenu des controverses avec les rabbins. Mais les fonctions qu'il a rempHes, à Troyes d'abord, à Paris ensuite, le désignaient pour ce rôle. D'ailleurs, les recherches qu'il eut à faire pour écrire son Histoire Sainte durent lui donner la curiosité qu'avaient déjà eue saint Jérôme et Raban, d'avoir connaissance des traditions mystérieuses que la Synagogue possédait sur l'histoire du peuple de Dieu. En fait, rfJisforia scolastica est imbue, comme nous l'avons constaté, de légendes juives. Cela s'explique, je crois, si l'on se rappelle ce qu'était pour le judaïsme cette illustre ville de Troyes, à l'époque où Comestor, qui en était natif, y a vécu et travaillé.
« L'histoire littéraire des juifs de France, écrit Renan, commence au onzième siècle. Après la lente élaboration du Talmud et des écrits qui s'y rattachent, travail qui s'accomplit tout entier en Orient et qui se termine vers le sixième ou le septième siècle, il y eut une interruption, au moins apparente, dans le travail intellectuel du peuple juif. Le réveil se fît au dixième siècle, à Bagdad, et le mouvement se propagea rapidement jusqu'en Espagne et au Maroc. Au onzième siècle, la renais-
(') SouRY, op. cit., p. 786-788; cf. Berger, op. cit., p. 9.
sance pénétra en France, surtout dans les riches juiveries que les foires et le commerce entretenaient dans les domaines des comtes de Champagne, notamment à Troyes. La littérature juive du onzième et du douzième siècle en France est surtout religieuse. La Bible et le Talmud en sont l'objet exclusif. D'innombrables glossateurs entourent ces deux textes d'explications et de commentaires. On ne saurait dédaigner ce vaste labeur exégétique du onzième et du douzième siècle. Il en est sorti, pour l'interprétation chrétienne de la Bible, une complète rénovation. Le créateur de cette grande école d'exégèse fut le célèbre Babbi Salomon, fils d'Isaac, de Troyes, connu sous le nom de Raschi ('). Nicolas de Lire, qui a opéré une si grande révolution dans la science biblique du Moyen Age, et auquel Luther doit une grande partie du mérite de sa traduction de la Bible, ne fait guère que suivre Raschi. Entre Raschi et Nicolas de Lire s'écoulent deux cent cinquante ans, durant lesquels l'autorité du docteur de Troyes ne cessa de dominer le judaïsme occidental. Une école très nombreuse, en effet, sortit de lui et le commenta, comme il avait lui-même commenté les textes antérieurs. Au premier rang de cette école, il faut placer d'abord la famille du maître. Son petit-fils, Rabbi Samuel ben Meïr, reprit ses travaux et acheva quelques commentaires qu'il avait laissés inachevés. Tous les parents et aUiés de Raschi, établis comme lui dans les diverses localités de la Champagne, paraissent uniquement occupés de textes sacrés ou traditionnels (^). »
Le lecteur devine la conclusion que nous croyons pouvoir tirer de ce que dit Renan des rabbins champenois du douzième siècle. Ce n'est certainement pas un hasard si le docteur qui a intégré dans la tradition catholique tant de fables rabbiniques a passé la plus grande partie de sa laborieuse existence dans une ville qui abritait alors les plus savants rabbins de l'Europe. Pierre de Troyes et les successeurs de Raschi étaient compatriotes : il ne faut pas chercher plus loin pour expliquer la présence dans VHistoire scolastiqiie d'un si grand nombre d'haggadas. Comestor les tenait de la bouche des rabbins de
(') Siir Raschi, voir VHist. litt. de la Fr., XVI, p. 34o; Bloch et Lévy, Hist. de la litt. Juive, p, 3 12.
(-) Renan, Les Rabbins français du commencement du quatorzième siècle, dans VHist. litt. de la Fr., XXVII, 432-434.
Troyes, ses contemporains : les TIebrœi auxquels il se réfère, quand il en raconte une, sont les descendants de Raschi.
9. — Il est question, dans le S . II. S., d'autres légendes encore, dont Porigine est certainement juive, les légendes relatives à la mort des prophètes. Celles-ci aussi semblent avoir été prises par notre auteur à V Histoire scolastiqiie. Mais elles diffèrent des précédentes en ceci que Comestor n'avait pas dû les apprendre des rabbins : elles étaient entrées dans la tradition chrétienne bien avant le douzième siècle.
xu, 84. Prophetas Judiei diversis modis affllxerunt et interfecerunt : Isaiam serrahant, Jeremiam lapidabant, Ezechielem excerebrabant, Amos clavo perforabant.
Mêmes traditions, sur le supplicede ces quatre prophètes, au chapitre XLI. iNotre auteur les a empruntées à Comestor (').
Le Moyen Age s'est beaucoup préoccupé de la façon dont étaient morts les prophètes et les pères de l'ancienne aUiance ; chacun de ces grands personnages n'avait-il pas été à son tour la figure du Christ et le porte-parole de Dieu? Deux ouvrages apocryphes furent composés pour satisfaire cette pieuse curiosité, le IIsçi T(5v TTçoçïjTwv, TZLK £xo!.[j.7]07)aav xal TCoO xsîvcat, attribué à saint Epiphane de Ciiypre (^), et le De orfa et ohitii Patrimiy attribué à saint Isidore de Séville(')-
Comestor relate en ces termes la mort d'Ezéchiel : Ut dicit Epiplianius..., pnvdixit Ezechiel quod Dan et Gad non reverterentiir ad propria , sed in Médite regionibus remanerent ; propter quod, exacerbati in eum, distraxeriint runi equis per crep'dines saxorum et excerebraveriint eiun. La légende rapportée par le Pseudo-Isidore est très différente. Le Pseudo- Epiphane, auquel se réfère Comestor, sait que les gens des tribus de Gad et de Dan firent périr Ezéchiel, mais il ne dit p is de quelle façon. On peut donc admettre que la tradition adoptée par Comestor lui venait des rabbins.
(') Supplice d'Isaie : Comestor, col. ; — de Jérémie, col. \l\l\o ; — d'Ézcchiel, col. i446; — d'Amos, col. \l\02.
(■-) Supplice d'Isaie : Pseudo-Épiphane, dans Migne, P. G, XLIII, coi. 897 ; — de Jérémie, col. 899 ; — d'Ézécliiel, col. 402 ; — d'Amos, col. \[\b.
( ') Supplice d'Isaie : Pseudo-Isidore, dans Migne, /*. L. LXXXIlI, col. 142 ; — de Jérémie, col. 142 ; — d'Ézéchiel, col. i43 ; — d'Amos, col. i44-
Des quatre prophètes qui furent martyrisés, Isaïe est celui dont la mort avait le plus frappé l'imagination du Moyen Age. Déjà, au deuxième siècle, saint Justin fait allusion à ce supplice dans son dialogue avec le Juif Tryplion (') : après avoir cité les passages de l'Ancien Testament qui prouvent la mission et la divinité de J.-C, il ajoute que, si ces textes avaient été compris des Juifs, ils les auraient supprimés, comme ils l'ont fait pour ceux où était rapportée la mort d'Isaïe, « qui fut coupé avec une scie de bois ».
L'ouvrage gnostique intitulé Ascension d'Isaïe (^), Origène('), Tertullien (+), Augustin (^), rapportent la même légende. Elle est certainement d'origine juive : la Mischna (f) raconte que le rabbin Siniéon ben Azai, qui vivait au début du deuxième siècle de l'ère chrétienne, trouva dans Jérusalem un rouleau où il était dit que Manassé tua Isaïe. Raba, docteur de la Ghémara, au quatrième siècle de notre ère, connaissait la tradition relative au genre de mort d'Isaïe (").
XI, 5. Statim cum Christiis et mater ejus ciim Joseph .Egyptum intrave- Omnia idola et statuœ .Egypti corruenmt. [rant, Et hoc quondani Jeremias /Egyptiis prophetaverat, Quando in ^Egyptuni per captivitatem adductus fuerat. Quem cum ^Egyptli sanctiim prophetani esse audivissent, Sciscitabantur ab eo si aliqua niirabilia in .Egypto futura essent. Qui dixit eis quod in fiituro quœdani virgo esset paritura, Et tune oTiines dii et omnia idola .Egypti essent riiitura. .Egyptii ergo illuin piiei uin potentiorem diis suis judicavcrunt Et, qualeni sibi reverentiani exhibèrent, inter se tractaverunt. Imaginem igitur virgineani cum puero pulcherrimo sculpebant Et sibi divines honores juxta suum modum exhibebant. Interrogati postea a Ptolemœo, cur hoc agerent, Dixerunt quod talem prophetiam adhuc implendam exspectarent. Hœc autem prophetia, quam priedixerat sanctus ille propheta, Modo quando Ghristus cum matre intiavit .Egyptum, est impleta ; Nam omnia idola ^gypti et statuœ corruerunt Et virginem, sicut pni^dictum fuerat, poperisse indicaverunt.
(') MiG.NE, Dict. des Apocr., I., G58.
(2) Id., ibi(L, I, 674.
(3) In cap. XXIII Matth. (P. L. X, 18 ; XIII, 882, 1687) ; Épist. ad. Jul. Afric. {P. L. XI, 65) ; Homel. in Isaiam {P. L. XIII, 228).
('') De patientia, lA. (^) De doit. Dei, XVIII, 24.
(«) Traité Jehammoth, ch. IV. (J) Migne, Dict. des Apocr., I, 682.
Cf. Comestor, Hist. schol., Ub, Tobiœ, III {De descensii reliquiarum Jadœ in /Egijptum et obitii Jeremiœ) : De eodem {se. Jeremici) ait Epiphanius ; ... Regibus .E^gypti signiim dédit, quod eoriim idola everti oporteret, cum virgo pareret. Unde et sacerdotes eoriim, in secreto tenipli loco imaginent virginis et piievi statiientes, adorabant. Dumvero Ptolomseiis rex interrogaret eos, qiia hœc facerent ratione, dixerunt paternse tra~ ditionis esse nujsteriiini quod a sancto propheta acceperant majores, et credebant in rébus ita fore uenturum. Il s'agit du IIsçl Twv 7rpo97)T:wv, attribué, à tort, à saint Epiphane^ évêque de Constantia eu Chypre, Père du quatrième siècle. Le IIsçl Twv 7rpo97]T«v est connu par deux textes grecs, publiés l'un par le jésuite Pétau(^), l'autre par Tischendorf Je n'en ai pas trouvé d'ancienne traduction latine, et je ne suis pas arrivé à déterminer comment Comestor, qui ne savait pas le grec, a eu connaissance de cet ouvrage.
Comme le remarquait déjà en 1828 unérudit strasbourgeois, C. M. Engelhardt (>), c'est le fait que les Egyptiens adoraient une divinité féminine, Isis, représentée souvent allaitant l'enfant Horus, qui doit avoir donné naissance à la légende rapportée par le Pseudo-Epiphane. « L'art religieux de l'époque hellénistique et romaine s'est plu, dit Erman(+), à marquer dans la figure d'Isis les caractères d'humanité : il représentait cette déesse avec son nourrisson, Horus-Harpocrate, dans des attitudes qui parfois la font ressembler étonnamment à nos madones. » Rohault de Fleury, qui a signalé les analogies entre la légende de Marie et celle d'Isis, rappelle la statue qui se trouvait, au quinzième siècle Q), à Saint-Germain des Prés, et que de pieuses gens finirent par vénérer, ce qui obligea l'abbé de Saint-Germain, Guillaume Briçonnet, dont les tendances
(') Dans son édition de saint Épiphane (Paris, 1622, 2 vol. f"). Moine violent, injurieux et borné (voir le jugement de Battifol, Ane. litt. chrét., I, p. Sog), Epiphane était fait pour plaire aux hommes de la contre-réformation, d'autant plus que son ouvrage principal, la « Boîte aux drogues » (^Pcmarion), était regardé comme 1^ meilleur livre qu'on eût écrit contre les hérésies.
(-) Anecdota sacra et profana (Leipzig, i855), p. iio. Les deux textes repro duits dans Migne, G., XLÏII, 898 et 4i5.
(^) Der Ritter von Staujfenberg (Strasbourg, 1828), p. 22.
(^) La Religion égyptienne (Paris, 1907), p. 81 4, fig- i42.
(') Ribl. de l'École des chartes, t. XXVI, p. 538.
réformatrices sont connues, à la faire retirer en i5i4; mais on ne sache pas que la statue de Saint-Germain ait été prise pour une statue de la Vierge : elle représentait « une grande femme hâve, maigre et déchevelée » ; aucun témoignage ne dit qu'elle tînt un enfant
(') Pour cette statue énigmatique, où l'on a voulu reconnaître au seizième siècle une image d'Isis, voir Lafaye, dans le Recueil de mémoires publiés à l'occasion du centenaire de la Société des Antiquaires de France (Paris, 190/i), p. 229.