‹ Etude sur le Speculum humanae salvationisChapitre 18 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES SOURCES DU S. //. S, (suite) B) L'Histoire scolastique

I. Pierre de Troyes et son Histoire scolastique. — 2. Vogue de ce livre au Moyen Age. — 3. Nombreux emprunts qu'y a faits l'auteur du S. H. S. : textes sur 1' « acrisie » dont Elisée frappa l'armée syrienne, et sur les deux derniers Commandements. — 4- Histoires profanes : le songe d*Astyage, la nostalgie de la reine de Babylone, Anlipater se justifie devant César. — 5. Légendes juives provenant de Josèphe : le serpent avant la tentation, le mariage de Moïse et de Tarbis. — 6. Légendes juives empruntées par l'Histoire scolastique à saint Jérôme et à Raban : haggada de Lamech. — 7. Légendes juives empruntées par Pierre de Troyes aux rabbins de son temps : Evilmérodach coupe en trois cents morceaux le cadavre de Nabuchodonosor, Hur meurt sous les crachats des Juifs, Moïse enfant brise la couronne de Pharaon. — 8. Comment Pierre de Troyes a-t-il eu connaissance de ces légendes : floraison du rabbinat troyen et champenois au douzième siècle ; les descendants de Raschi. — 9. Légendes relatives à la mort des prophètes.

1. — Une préfigure, par définition, est prise de l'Ancien Testament. On voudrait croire que c'est la lecture de l'Ancien Testament qui a fourni à notre auteur les préfigures du S. H. S. Mais c'est peu probable, étant données les méthodes du Moyen Age. « Ce serait mal connaître l'esprit du Moyen Age, dit excellemment l'éditeur du Mistére du Viel Testament (^), que de supposer que les auteurs des Mystères se sont inspirés directement du texte sacré. » Je ne voudrais pas

(1) T. I, p. IX. On peut ajouter que ce serait mal connaître l'esprit du catholicisme. « Applique-toi à la lecture », écrivait Paul à Timothée, I, iv, i3. « Les apôtres, écrit Pascal, ont ordonné de lire » {Pensées, t. II, p. 43 Havet). « Malgré la recommandation de Paul à Timothée, écrit Havet (/(/., t. II, p. 46), l'esprit de l'Église catholique est plutôt de défendre de lire la Bible. Nous avons une lettre de Fénelon à l'évèque d'Arras sur la lecture de l'Écriture Sainte en langue vulgaire. Il examine s'il est à propos d'autoriser les laïques à Ure l'Écriture, et il se prononce négativement. Il va jusqu'à dire : « Il faut avouer que si un livre de piété, tel que « Y Imitation de J. C, ou le Combat spirituel, ou le Guide des pécheurs, contenait « la centième partie des difficultés qu'on trouve dans l'Écriture, vous croiriez en devoir

dire que le docteur à qui l'on doit le S. H. S. n'a jamais lu la Bible ; mais je suis sûr que, quand il « compila » son livre, il devait se servir, au lieu de la Bible, d'un résumé de la Bible. Ce résumé, c'est le plus célèbre des ouvrages composés au Moyen Age pour répandre la connaissance de l'histoire sainte, le livre qui, de la fin du douzième siècle jusqu'à la Réformation, s'est interposé, comme une verrière trouble, entre la Bible et les fidèles : c'est la fameuse Histoire scolastique, de Pierre de Troyes, le « Maître des Histoires )>.

Pierre de Troyes — presbyter Trecensis, dit-il modestement dans la dédicace de son Histoire — était, dans sa ville natale, chargé du scholasticat quand il fut, en 1 147, promu à la dignité de doyen. En 11 (H? il lut nommé chancelier de l'église de Paris. En cette qualité, il eut à Paris, comme il l'avait eue à Troyes, la surveillance des écoles : c'est pour les besoins de l'enseignement qu'il publia, en 1 178 croit-on, sur le plan de la Bible, une longue Histoire Sainte qui, pour avoir été adoptée dans les écoles, a reçu le nom à'Historia scholastica. Ses immenses lectures avaient valu à Pierre de Troyes le surnom de « Mangeur de livres » {JMandiicator , (hmestor)^ qui rappelle celui de Chalcentère que les Alexandrins avaient donné à Didyme. V Histoire scolastiqae n'est pas, à beaucoup près, la plus imposante de ses productions : ses commentaires sur l'Evangile forment un ensemble beaucoup plus vaste, tellement vaste qu'il a fait reculer les éditeurs du quinzième et du seizième siècle (').

2. — Le succès de V Histoire scolastiqae a été prodigieux. Il est attesté par le nombre des manuscrits, des traductions et des éditions (^) de l'œuvre même, comme par la multitude des auteurs qui s'en sont inspirés ('). Si, dans les pays où la Ré-

(( défendre la lecture dans votre diocèse. » « Lue sans notes et sans explication, l'Écriture sainte est un poison » (J. de Maistre, Les soirées de Saint-Pétersbourg, Paris, 182 1, II, p. 343). Cf. Mâle, L'Art religieux -, p. 2o5.

(') Sur Pierre de Troyes, cf. les notices d'OuDiN et de Fabricius réimprimées par Mifjne en tète de son édition de VHisf. scol. {P. L., CXGVIII, io4o) ; VHist. litt. de la France, t. XIV, p, 12, avec les compléments d'HAURÉAU, Not. et extr. de la Bibl. Nat., t. I, p. 5. Cf. encore Anecdotes hist. tirées d'Etienne de Bourbon, éd. Lecoy de La Marche, p. [\\%, et Grôber, Grundriss, II, i, 187.

(2) Cf. 17//.S-/. ////. de la Fr., XIV, p. i5, d'après Fabricius. L'Histoire scolastique fut traduite en français par Guiars des Moulins vers 1291 (Grôber, Grundriss, II, i, 982); la traduction de Guiars a été imprimée par Vérard pour Charles VIII.

(3) Cf. Grôber, o/j. laud., p. 715, 728, 760, 865.

forme a triomphé, ce livre perdit sa vogue dès les premières prédications des réformateurs, il la garda jusqu'à la fin du dix-septième siècle dans les pays restés fidèles à la foi romaine. Richard Simon, en i685, s'exprimait ainsi à ce sujet (') : « Pierre Comestor s'est rendu autrefois célèbre dans toute l'Eglise d'Occident par le livre qu'on nomme encore aujourd'hui Historia scholasticaj où il a renfermé à sa manière toute l'histoire de la Bible, depuis la création du monde jusqu'à l'ascension de Notre-Seigneur. Son dessein n'a pas été de rapporter simplement les paroles de l'Ecriture, mais de les expliquer quelquefois, soit par les Pères, soit par les histoires des auteurs profanes qu'il a aussi insérées dans son livre : de sorte que cette Histoire de la Bible n'est pas tout à fait pure. La plupart (au Moyen Age) lisoient l'Ecriture dans cette Histoire scolastique de Pierre Comestor plutôt que dans les versions de la Bible, ce qui fut cause qu'on négligea Fétude de l'Ecriture Sainte. » Et en 1690, revenant de nouveau à Pierre Comestor, Richard Simon disait (^) : « Il n'y avoit rien en ce temps-là (au Moyen Age) de plus grand ni de plus estimé pour l'Ecriture Sainte, que le Pierre Comestor qui a été traduit dans plusieurs langues de l'Europe : on ne lisoit la Bible que de la manière qu'elle étoit dans ce compilateur, et avec ses gloses. Cet usage a duré longtemps en France. » L'année même où Richard Simon écrivait ces lignes, VHistoire scolastique était réimprimée à Madrid. Encore au dix-huitième siècle, même dans le clergé de France, alors pourtant si éclairé, elle gardait des lecteurs : un abbé, Nadal, en extrayait une tragédie sur le mariage de Moïse avec Tarbis, princesse éthiopienne (5).

3. — Dans certains passages du S. FI. S., l'emprunt fait à VHistoire scolastique est décelé par des indices si précis, si particuliers, qu'il ne saurait faire doute : tels le passage concernant Vacrisie dont Elisée frappa l'armée syrienne, ou en-

(') Histoire critique du Vieux Testament (Rotlerdam, i685), t. I, p. 4i3.

(■-) Histoire critique du Nouveau Testament (RoUerdam, 1690), t. II, p. 820.

(ï) L'abbé Nadal était de l'Académie des inscriptions. Sa pièce, imprimée en 1788, ne fut pas jouée : le sujet fut jugé dangereux, et la représentation interdite (cf. T^e Mistére du Vie! Testament, éd. J. de Rothschild, t. III, p. xc).

core le commentaire des deux derniers commandements du Décalogue.

XVII, 26. 0 dementissimi Judaei...

Nonne videtis Christum solum potentiorem vobis omnibus 59. Posset vos percutere cœcitate et acrisia, [esse ?...

Sicut sub Elisaîo percussus fuit exercitus de Syria.

Si notre auteur, pour désigner V « hallucination négative » Q) dont Elisée frappa l'armée des Syriens, s'était servi seulement du mot cœcitate, qui est celui de la Vulgate (IV Reg. vi, 18), on pourrait croire qu'il connaissait cet épisode directement par les livres saints. Mais le mot acris'a, ([ui glose cœcitate, décèle l'emprunt à Comestor : cf. Hist. schoL, lib. IV Beg. ix : ciim intrarent hostes ad eiim, orante Elisœo, perciissit eos Dominus cipcitate, non omni quidem, sed acrisia, ne eiini agnoscerent. Une note additionnelle à ce chapitre de V Histoire scolastiqiie explique joliment le mot acrisia : amentia visas, scilicel qiiando qiiœrinius qiiodin manu tenemus. Il est regrettable pour Du Cange qu'il ait ignoré ce passage de C.omestor, quand il a écrit dans son Glossaire du latin médiéval, s. v., (\Wacrisia, acroisia étaient des formes fautives pour aorasia, dont s'étaient servis les Septante en cet endroit de la Bible.

X, 14. In tabulis Moysi scripta erant decem préecepta Dei;

QucT propter legentium et audientium utilitatem hic annotabo Et brcvi quadam giosula elucidabo.

Primum est : Deos alienos non adorabis...

Nonum est : Domum vel agrum proximi tui non debes desiderare, Tali videlicet mente quod velles tibi cum suo damno adoptare. Dei'lmum est : Uxorem, servum, ancillam proximi non concupiscas. Prœcedens de re immobili, istud de mobili intelligas. Haec duo ultinia praîi-epta in nullo videntur discrepare, Nisi quod res mobiles et immobiles volunt designare.

(1) J'emprunte cette expression à la terminologie consacrée par les travaux de l'Ecole de Nancy (cf. Liégeois, De la suggestion et du somnanibulisnie, Paris, 1889, p. 324). A l'approche des Syriens venus pour le prendre, Élisée frappe son serviteur d' « hallucination positive » : il lui fait voir des cavaliers et des chars de feu (IV, Rois, VI, 17) accourus censément pour les défendre tous deux, le prophète et lui, contre les Syriens ; et pour échapper aux Syriens, il les frappe, non pas d'aveuglement, comme le dit la Vulgate, mais, comme le dit Y Histoire scolastique, d'une aberration de la vision, amentia visas, dont la description, telle que la donne la Bible (v. 18-20), indique exactement un cas d'hallucination négative.

Le Décaloçjue catholique diffère en deux points du Décalogue biblique. Les deux premiers commandements de celuici (i° tu n'auras pas d'autres dieux que moi ; 2° tu n'adoreras pas d'images) sont dans celui-là réduits à un seul, ou, plutôt, l'Église catholique a supprimé le second, qui eût condamné les images et donné raison aux iconoclastes. D'autre part, la Décalogue catholique scinde en deux le dixième commandement mosaïque. Notre auteur justifie cette division d'une façon surprenante, en alléguant la distinction juridique des biens mobiliers et immobiliers. Il faut, pour comprendre ceci, se rappeler que le droit du Moyen Age établissait une différence profonde entre les biens meubles et immeubles : vilis mobiliiim possessio (^). Les biens immobiliers seuls étaient considérés comme devant produire des fruits : les biens mobiliers, dont faisait partie l'argent, devaient rester stériles.

C'est à Comestor que l'auteur du S . H. S. a emprunté sa glosiila sur les neuvième et dixième commandements : Noniim prœceptum : « Non concapisces domiim proximi fui. » Seciindiim Augustinum, hic prohîbet conçu piscentiamreî alienœ immohilis. Decimiun prœceptuni : « Non desiderabis uxoreni ejiis, non serviim, non ancillam nec oninia qmc illius sunt. » Hic autem prohibet concupiscentiani rei mobilis {Hist. schol.j lib. Exodi, XL).

Ainsi, d'après Comeslor, ce serait saint Augustin qui aurait appliqué à l'interprétation de la fin du Décalogue la distinction juridique des biens meubles et immeubles. L'assertion est surprenante, car on ne sache pas qu'au temps de saint Augustin cette distinction eût déjà l'importance qu'elle prit pour les juristes du Moyen Age. Il est vrai que saint Augustin s'est prononcé pour la fusion des deux premiers commandements en un seul, et pour la division du dernier en deux : mais c'est tout ce qu'il faut retenir du secunduni Augustiniun de Comestor. Saint Augustin formule ainsi le neuvième commandement : Ahn concapisces uxoreni proximi tui, et le dixième : Non concupisces domum proximi tui, neque agrum ejus, neque servum ejus (^). La distinction établie par les deux commandements ainsi formulés ne concerne pas, comme on voit, les biens meubles et immeubles, mais la nature très di-

(') Cf. Planiol, Traité de droit civil, 4^ éd. (Paris, 1906), t. I, p. 692, (i) Quiest. in Heptat. II, 71 {L. P., XXXIV, 620).

verse des objets sur lesquels peut se porter la concupiscence, d'une part la femme, d'autre part les biens de fortune, — la femme, qui éveille la concupiscence de chair, d'où naît le péché d'impureté ; les biens d'argent, qui éveillent la concupiscence des yeux, d'où naît le péché d'avarice. Dom Morin, l'un des érudits les plus versés dans les questions augustiniennes, veut bien m'écrire ceci : « Je ne connais rien, même dans les Apocryphes de saint Augustin, qui justifie l'assertion de Pierre le Mangeur. »

4. — Richard Simon remarque que « l'Histoire biblique de Pierre Gomestor n'est pas tout à fait pure )>. Elle est mêlée, en effet, de renseignements sur l'histoire profane : De historiis et/inicoriim, dit Gomestor, quœdam incidentia pro ratiorie temporiim insérai Q). Non qu'il ait compris, avant nos orientalistes contemporains, l'impossibilité de séparer l'histoire juive de celle des peuples avec lesquels les Juifs ont eu affaire : si Gomestor, soit à la fin d'un chapitre, sous forme à^incidentia, soit dans le corps même d'un chapitre, donne des détails parfois assez circonstanciés sur l'histoire profane, c'est simplement par obéissance respectueuse aux traditions du genre historique, telles que les avaient fixées les annalistes de l'antiquité et les premiers auteurs d'histoires universelles (^).

Ainsi, le Moyen Age trouvait pêle-mêle dans Gomestor l'histoire sainte et l'histoire profane. Il n'a pas distingué entre l'une et l'autre. Et il ne le pouvait pas, ses théologiens ne le lui eussent point permis. Car tous les événements antérieurs à la vie du Christ étaient, pour la théologie du Moyen Age, des préfigures de l'histoire évangélique. Gomestor, se renfermant strictement dans sa tâche d'historien, n'avait pas indiqué le sens caché de ces événements : pelagiis mysterioriim peritioribus relinquens, dit-il dans sa dédicace. L'auteur du S. H, S. s'est proposé de dégager ce se*is caché, en apphquant la méthode allégorique à des faits de l'une et de l'autre histoire, indistinctement, aussi bien à l'histoire profane qu'à l'histoire sainte. C'est ainsi que le songe d'Astyage, la nostalgie de la favorite de Nabuchodonosor, le geste d'Antipater montrant à

(1) Dédicace de X Hist. scol. à l'archevêque de Sens (P. L., C.LXXXVII, io54). ('■') Se rappeler la Chronique de Paras et la Bibliothèque historique de Diodore.

César les cicatrices de ses blessures, sont devenus des préfigures de l'histoire de Marie et de Jésus.

m, 4i- Hex Astyages visionem mirabilem vidcbat,

Qiiod videlicet de utero fîliœ suœ vitis pulcherrima crescobat, Quse foliis et frondibus se amœnissime dilatabat Et fructus proferens totum regnum suum obumbrabat... Dictum est ei quam interpretationem hîec visio gerat, Quod videlicet de fi lia sua rex magnus nasciturus erat. Hïec fîlia post h^ec Gyrum regem generavit.

Cf. Gomestor, //. S., lih. DanieUs, XVI (De Cyro) : Cy rus fuit nepos Astyagis ex filia. Porro Astyages unicani hahuît fiUam, et vidii somniuni, quod de genitalihusfdiœ oriebatur vitis, quie totam occupabat Asiam ., et accepit a conjectoribus se habifuruni nepoteni ex filia, qui dominus esset Asiœ; d'après Justin, I, 4 : Astyages per sommim vidit ex naturalibus Jîliœ, quam unicani habebat, viteni enatam, cujus palmite oninis Asia obumbraretur ; consulti, arioli dixerunt ex eadeni fdia nepotem ei futurum, cujus magnitudo prœnuntiaretur.

V, 55. Qualiter Maria Dec servivit et quam vitam amplexabatur,

Hoc in horto illo, qui suspensus dictus erat, pnefigurabatur, Ouem rex Persarum uxori suai in alla structura plantavit, De quo patriam suain de longe contemplari desideravit.

Gf. Gomestor, //. S., lib. Danielis, V : Nabuchodonosor superplantaoit Iiortum, qui suspens/lis dicebatur, eo quod uxor ejus, quœ in finibus Mediœ mitrita fuerat, regionem suam a longe uidere desideraret. Par une erreur qui n'est pas imputable à Gomestor, le Spéculum a fait de la reine de Babylone une reine de Perse. C'est à Josèphe (^Ant, Jud., X, 1 1) que Gomestor a pris l'histoire de la nostalgie de la sultane babylonienne. Diodore (II, 5) fait le même récit que Josèphe; cf. encore Quinte-Curce, Y, i, 35, et Pline TAncien, XIX, 5.

XXXIX, II. Antipater, miles strenuus, delatus fuit imperatori Julio, Quod infîdelis et inutilis miles fuisset Romano ituperio ; Quapropter ille, se exuens, nudus coram imperatore assistebat Et ei cicatrices vulnerum suorum coram omnibus ostendebat, Dixitque, non esse opus se verbis expurgare, Cum cicatrices viderentur ejus fidelitatem acclamare ; Quod videns, Giesar ejus excusationem approl)abat Et eum fidelem et strenuum militem affirmabat.

Cf. Hist. schol.y lib. II Macch., XIV : Ko teinpore Antipatriim et Ilircanum crimmahatiir Antigoniis apud Cœsarem, dicens eoriim consilio patrem snuin et fratrem l'nteriisse. Ad hoc Antipater, veste projecta, miiltitLidinein uulnenim demonstranSj verbis non opiis esse dixit, ciini cicatrices, se tacente, clamarent ipsiim fuisse fideleni Romanorum. Comestor a emprunté celte histoire à Josèphe, Guerre des Juifs, ï, 8, ou, moins probablement, au IV*" livre des Macchabées, chapitre 43 (Migne, Die t. des Apocryphes, I, 8io).

5. — Les ouvrages historiques de Josèphe avaient, pour les docteurs du Moyen Age, un attrait singulier. Nul doute qu'ils ne considérassent les Antiquités judaïques comme le commentaire le plus précieux et le plus autorisé de l'Ancien Testament ('). Comestor doit beaucoup à Josèphe. 11 le cite à chaque instant. Il lui emprunte, sans hésiter, les légendes les plus naïves. Deux des fables d'origine juive, que contient le Spéculum, dérivent de Josèphe, par le canal de Y Histoire scolastique : la légende de la béte dont Satan prit la forme pour tenter Eve, et la légende du mariage de Moïse avec Tarbis, princesse de Saba.

I, II. Diabolus, homini iiividens, sibi iusidiabatur

Et ad pra'cepti trangressioiieni ipsum iiidiicere nitebatur. Ouoddam ergo geniis serpentis sibi Diabolus eligebat, Qui tune erectus gradiebatur et caput virgiuoum habebat.

Cf. Comestor, Ilist. schoL, lib. (icn., XXI : Lucifer inuidit homini... Mulierem minus prouidam et ccrtan} per serpentem aggressus est , quia tune serpens erectus est ut homo, et adhuc, ut tradunt, phareas [f) erectus incedit. Elegit etiam quoddam genus serpentis, ut ait Beda, virgineum vultum habentem, quia similia similibus applaudunt. Les Juifs avaient conclu de la malédiction lancée par Dieu contre le serpent (') que la bête dont le diable avait pris la forme pour tenter Eve devait avoir été, avant d'être condamnée à ramper, tout autre

(i) Cf. BouTARic, dans Rev. des qiiest. historiques, XVII, j). 8. (-) Sic Migne. On attendrait pareias, du grec 7:aj=i7.,-.

(3) Et ait Domi/ius Deus ad serpentem : Quia fecisti liuc, maledictus es inter onmia animantia et bestias terras; super pectus tuum gradieris {Gen. III, i4).

chose qu'un serpent; d'autre part, si Satan en avait pris la forme, c'est que cette bête devait être alors la plus merveilleuse de la création; le serpent, tel qu'il est depuis la malédiction, ne ressemble pas plus à ce qu'il était dans le jardin d'Eden, que les anges déchus, devenus depuis l'instant de leur chute d'horribles démons, ne ressemblent à ce qu'ils étaient quand ils entouraient le trône de Dieu. Josèphe Q) parle de la beauté du serpent et des quatre pieds qu'il avait alors. (( Adam et Eve, lit-on dans l'Apocryphe éthiopien du Combat d\Adam et d'Eve contre Satan {f)^ rencontrèrent, quelque temps après avoir été chassés du paradis, le serpent dans lequel Satan s'était transformé pour tromper Eve ; il léchait tristement la poussière et se traînait à terre sur la poitrine, à cause de la malédiction du Seigneur. Autant il avait été élevé autrefois, autant il était abaissé maintenant; il était abaissé au-dessous de tous les animaux; lui qui avait été le plus beau, était devenu le plus hideux; lui qui avait mangé de bonnes choses, était réduit à dévorer la poussière, et tous les animaux qui, jadis, attirés par sa beauté, accouraient auprès de lui, le fuyaient maintenant. » Tous les Orientaux ont répété cette légende, aussi bien les Musulmans et les Chrétiens que les Juifs. Avant la faute d'Eve, racontent les Musulmans, le serpent surpassait en beauté tous les animaux, et il était leur roi. Sa tête était comme un rubis, ses yeux comme des émeraudes. Sa taille était celle d'un chameau, son corps était diapré des plus vives couleurs; ses cheveux, pareils à ceux d'une jeune fdle, exhalaient une odeur de musc et d'ambre, etc. (5).

xxxviH, 5. Per Mariam enim protecti siimus a Dei indignationc ;

Qaod fîguratum est in Tarbis, filia régis Saba, et Moyse. Moyses cum exercitu ^Egyptiorum urbem Saba obsedit, Ncc erat aliquis, qui hanc obsessioiiem dissolvere suffecit; Tarbis autem, filia régis, in eadem urbe habitavit, Qiiœ urbem ab obsidione hoc modo liberavit : Moyses erat amabilis valde et pulcher adspectu, Quem filia régis de muro contemplabatur crebro respectu, Et in tantum ei pulchritudo Moysi complacebat, Ouod eum in sponsum habere desideranter satagebat ;

(1) Antiq. Jud., I, i. (-) Migne, Dict. des Apocr., I, 3o4.

(3) Weil, Bibl. Legenden dev Mnselmaiiner, p. 22 ; Migne, Dict. des Apocr., I, 891.

Tandem patri suo desideriiim suiim aperuit

Et se Moysen, principem exercitus, diligeie asseruit;

Placuit hoc régi, et complevit filiœ voluntatem,

Dans Moysi filiain et cum ea ipsam civitatem,

Et sic cum adjutorio Tarbis et ejus consilio

Liberati sunt inclusi, et dissoluta est obsidio.

Gomme l'indique la rubrique du ms Bibl. Nat. lat. 9686, la légende du mariage romanesque de Tarbis, princesse d'Ethiopie, avec Moïse, est prise de Comestor, H. S., lib. Exodi VI {De uxore Moysi /Ethiopissd) : Erat Moijses vir bellicosus et peritissimus... /Ethiopes expiignans incliisit eos fagientes in civitatem Sabaregiam.,. Qiiam cum, quia inexpugnabilis erat, diiitius obsedisset, oculos suos injecit in eum Tarbis filia régis jEthiopum, et ex condicto tradidit ei civitatem, si duceret eam nxorem, et ita factam est. Inde est quod Maria et Aaron jurgati sunt adversus Moysen pro uxore ejus ^thiopissa. De VHistoire scolastique, cette légende a passé non seulement au S, H. S., mais au Spéculum historiale (III, 2) et au Mistére du Viel Testament, v. 233oi et suivants (^) :

MoYSE. Depuis à une Ethiopisse

Fille du roy. Tarbis nommée, Me mariay, par renommée Que j'avoye d'estre vaillant.

Comestor l'avait empruntée à Josèphe, Ant. Jud., II, 5. Elle a sans doute pour origine le passage des Nombres auquel renvoie VHistoire scolastique {locuta est Maria et Aaron contra Moyses propter uxorem ejus /Ethiopjissani),

6. — Mais toutes les légendes juives que Comestor a reçues dans son Histoire Sainte ne proviennent pas de Josèphe ; beaucoup proviennent des rabbins. U Histoire scolastique et les ouvrages analogues, dont la lecture a tenu lieu, pour le Moyen Age, de celle de la Bible, « ne dérivent pas uniquement de la Bible : les légendes empruntées aux Apocryphes y figuraient au même titre que les épisodes tirés des livres

(i) Sur les traditions relatives au mariage de Moïse avec la fille du roi d'Ethiopie, cf. Brunet, Le violier des histoires romaines, p. 27.

canoniques ; bien plus, les traditions talmudiques y occupaient une certaine place ('). » L'art du Moyen Age représentait la Synagogue avec un bandeau sur les yeux et, dans la main, un sceptre brisé : ce type iconographique ne semble pas très exact, quand on se rappelle le crédit dont jouirent alors les fables juives. L'auteur du S. H. S.^ pas plus que les autres auteurs chrétiens du Moyen Age, n'a échappé à la contagion des légendes orientales. Des annotations, en marge de certains manuscrits du Speciilani, constatent le fait, non sans surprise : Talmiidica fabella, lit-on dans un manuscrit de Munich (clm 23433), en marge de l'histoire de Tarbis. Dies schmeckt aiich nach dem Talmiid, dit une note du même manuscrit à propos du deuil centenaire qu'Adam et Eve auraient gardé après la mort d'Abel.

Ces légendes rabbiniques qui s'étaient imposées à la crédulité du catholicisme médiéval sont pour le folk-loriste un attrayant sujet. Aussi connues des fidèles que les histoires authentiquement bibliques, elles ont donné lieu à des représentations figurées, dont l'archéologue chercherait en vain l'explication dans la Bible. Nous ne pouvons nous soustraire à l'obligation de donner des renseignements précis sur toutes celles dont notre auteur a parlé, et qui, par le S. IL S., se sont introduites dans le répertoire de l'imagerie.

Au moment de me risquer sur un terrain qui n'est pas le mien, je ne me dissimule pas les difficultés de ma tentative. « L'histoire de la littérature juive du Moyen Age, écrit Renan, a toujours été considérée comme le domaine propre des savants israélites. Un philologue qui ne s'est point préparé dès l'enfance au rabbinat aurait une peine extrême à se mettre au courant de ces études et n'y dépasserait pas la médiocrité » Aussi bien n'ai-je pas la prétention

D'éclaircir des Rabbins les savantes ténèbres (3),

ni de traiter ex professa , et d'une façon exhaustive, le sujet auquel je suis obligé de toucher. Je voudrais simplement, en

(') Le Mistère du Viel Testament, éd. J. de Rothschild, I, p. ix. (■-) Avertissement du t. XXVII de VHist. litt. de la Fr., p. 2. Cf. J. Soury, dans la Bibl. de l'École des chartes, 1898, p. 783. (3) BoiLEAu, Sature VIII, 220.

m'aidant des recherches de spécialistes autorisés ('), grouper quelques renseignements indispensables à l'intelligence des légendes juives que l'auteur du S. II. S. a puisées dans V Histoire scolastiqiie.

Saint Jérôme s'est fait traduire la Bible hébraïque par les rabbins de Palestine. Raban Maur, au neuvième siècle, a utilisé les recherches d'un grand exégète juif, son contemporain, Ilebrœus in legis scientia Jlorens (f) ; au neuvième siècle encore, Agobard, l'illustre archevêque de Lyon, l'auteur du De judaicis saper stitionibiis, nous apprend qu'il eut de nombreux colloques avec les Juifs (5). Par saint Jérôme et Raban, quelques-unes des légendes de l'haggada sont entrées dans la tradition chrétienne : telle la légende de Lamech, dont il convient que nous parlions (4), puisqu'elle a fourni une préfigure au S. H. S.

XX, 5q. Notandum quod duse sunt gentes, qaaî Ghristum ilagellave- Ilhe per duas uxores Lamech prœfîguratte fuerunt : [riint ; Du8e uxores Lamech appellabantur Sella et Ada, Duse gentes fuerunt gentilitas et synagoga; Sella et Ada maritum suum verbis et verberibus afflixerunt, Gentilitas et synagoga Salvatorem suum flagellaverunt ; Gentilitas verberavit eum flagellis et virgis, Synagoga llagellavit eum linguis et verbis.

La Genèse (IV, i8. ig) dit de Lamech qu'il descendait de Gaïn à la cinquième génération et qu'il avait deux femmes, Ada et Sella. Il leur dit une fois : Audi te uoceni nieani, uxores Lamech, auscultate sernioneni nieuni, quoniani occidi viruni in

(i) Je me suis servi des notices de VHist. Utt. de la Fr. sur la littérature juive en France, notamment du grand travail de Renan sur les rabbins (t. XXVII) ; des matériaux réunis dans le Dict. des Apocryphes de Migne et de la Bibliotheca rabbinica de Bartolocgi ; des notes qu'IsiDORE Loeb a fournies à l'éditeur du Mistére du Viel Testament ; de la thèse de Samuel Berger, Quant notitiani linguse hebraicse habnerint Christiani medii œvi temporibus in Gallia (Nancy, i8g3), ainsi que du remarquable compte rendu que Soury a fait de cette thèse dans la Bibl. de l'École des chartes, i8g3, pp. 733-788; enfin, de VHist. de la littérature juive de Karpelès, traduite par Isaac Bloch et Emile Lévy. J'ai consulté aussi, mais sans grand profit, la Jewish Encyclopedia.

("^) L'Hebrœus dont il s'agit est l'auteur des Quœstiones hebraicœ in libres Regum et Paralipomenon (P. L. XXIII, i3gi sqq).

(^) Opéra, éd. Baluze, I, 76; cf. Berger, op. laud., p. 4-

('•) Sur la légende de Lamech, cf. Mâle, op. laud., p. 241.

viilniis meiim et adolescentuliim in livorem meiim {Gen. IV ^ 23. 24). Ce passage obscur a été généralement expliqué par le rapprochement du verset i5 du même chapitre, où il est dit que Dieu avait mis un signe sur Caïn, pour défendre de le tuer : les Juifs (^) et, à leur suite, les Musulmans et les Chrétiens, ont compris que Lamech avait, sans le vouloir, tué Caïn, et ils ont raconté tout un roman, dont les péripéties expliquent les paroles énigmatiques de Lamech à ses femmes. Cette histoire devait être déjà connue de saint Jérôme (^), qui ne la jugeait pas sans valeur. Théodoret est plus sévère (^). Les commentateurs du Moyen Age occidental, sur la foi de Jérôme, l'ont acceptée sans hésitation. On la trouve déjà chez Raban Maur (+), d'où elle a passé dans la Glose ordinaire de Walafried Strabo. Pierre Raie (>) et Comestor (f) la répètent à leur tour; celui-ci y ajoute quelques détails qui semblent indiquer qu'il ne l'a pas copiée dans la Glose ordinaire, mais qu'il se l'était fait raconter par quelque rabbin :

Lamech vir sagittariiis diu vivendo caliginem oculoriim inciirrit et, habens adolescentem diicem, diim exerceret venationem, pro delertatione tantiim et usa pellium, quia non erat usus carnium ante diluvium, casu interfecit Gain inter fructeta, xstimans feram, cjuem, quia ad indicium juvenis dirigens sagittam, interfecit. Et cum experiretur quod hominem, scilicet Gain, interfecisset, iratus illic cum arcu ad mortem verberavit eum. Occiderat ergo Gain in vulnere, adolescentem in livore vulneris. Vel utrumque occiderat in vulnus, et livorem suum, id est in damnationem suam. Et ideo cum peccatum Gain pu-

(') Cf. dans le Dirt. des Apocryphes de Migne, I, 344, le Livre du combat d'Adam et d'Eve contre Satan, et II, 1092, le Yaschar. Voir encore Siegfried dans VArcJiiv fiir wissensch. Erforschanrj des Alten Testaments, I, p. 43g, et les éclaircissements donnés dans l'édition du Mistére du Viel Testament de J. de Rothschild, t. I, p. LXXV.

("-) P. L., XXII, 455 : referebat mihi quidam Hebraius in apocryphorum libris reperiri... (3) P. G., LXXX, i46.

(^) Cité dans la Glose ordinaire (P. L., CXIII, loi), d'après un livre de Raban qui ne nous est pas parvenu : Aiunt Hebrœi Lamech diu vivendo caliginem oculorum incurrisse, et adolescentem ducem et rectorem itineris habuisse. Exercens ergo venationem, sagittam direxit quo adolescens indicavif, casuque Gain inter fructeta latentem interfecit. Et hoc est quod dicit : « Occidi virum in vulnus meum », id est « vulnere, quod infixi, non bestiam, sed hominem occidi. » Unde et furore accensus occidit adolescentem.

(5) Aurora, dans P. L., CGXII, 22 = Pitra, Spicil. Solesm., II, Sog.

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