‹ Etude sur le Speculum humanae salvationisChapitre 21 sur 35 · Le iS. H. S. et le Recueil des Faits et dits mémorables · texte numérisé non relu

Le iS. H. S. et le Recueil des Faits et dits mémorables

La compilation de Valère Maxime, Recueil de faits et de dits mémorables, a joui d'une grande faveur auprès des savants du Moyen Age. Elle leur tenait lieu de bibliothèque historique et morale ; elle était pour eux ce que Plutarque, qu'ils ne connaissaient pas, fut pour le seizième siècle. Dans le plan factice suivi par le rhéteur latin, dans ces anecdotes rangées non pas selon l'ordre historique, mais selon les parties de la morale, dans cette division des chapitres en deux sections, consacrées, la première aux Romains, la deuxième aux autres peuples, les scolastiques retrouvaient avec plaisir la façon artificielle de présenter les faits et les idées à laquelle ils étaient accoutumés : ils eussent été dépaysés dans Thucydide ou Polybe, ils se sentaient à l'aise dans Valère. Un grand nombre d'ouvrages du Moyen Age ont été conçus sur le plan de Va-

1ère : il suffira de rappeler le plus célèbre, le De exempUs Scriptiirœ Sanctœ, de Nicolas de Hanapes Le nom même du rhéteur latin peut bien avoir été pour quelque chose dans la considération dont il a longtemps joui : pour le Moyen Age, Valère ne s'appelait pas Valère Maxime, mais Valère le Grand, le très grand historien et moraliste Valère. Les sermonnaires (^), les auteurs de livres moraux, comme les Gesta Romanorum, puisent de préférence leurs « exemples » dans Valère. Les compilateurs, comme Vincent de Beauvais, reconnaissent en lui un devancier, un esprit de leur genre ; ils lui empruntent d'innombrables extraits ('). Par les sermonnaires et les moralistes, quelques-unes des histoires racontées par le rhéteur latin s'imposent aux arts figurés : telle l'histoire du juge prévaricateur Sisamnès (f).

L'auteur du S . H. S. doit à Valère deux de ses préfigures, celle de la « table » d'or, et celle du dévouement de Codrus.

v, 7. Piscatores quidam rete suum in mare projecenmt Et casii mirabili inensam aiiream extraxerunt... Ibidem in littore maris tenipliim quoddam erat tedifîcatum Et in honorem solis, quem gens illa coluit, dedicatum. Ad templum illud mensa illa est deportata Et ipsi soli tanqiiam deo, quem colebaiit, oblala.

L'histoire de la table d'or, dont le S . H. S. a fait une préfigure de la Présentation de la Vierge, est la déformation d'une légende grecque sur les Sept sages, qui avait été racontée par Plutarque(9, d'après Théopompe, et par Diogène de Laerte(^), et que le Moyen Age connaissait par Valère Maxime : libro /F° Valeriiy dit la rubrique du Miélot de Chantilly. Voici le récit de Valère (") :

A piscatoribus in Milesia regione verriculum trahentibus quidam jactum emerat. Extrada deinde magni ponderis aurea mensa Delphica, orta controversia est : illis piscium se capturam vendidisse affirmantibus, hoc fortunam jactus se émisse dicente. Qua conditione, propter novitatem rei et magnitudiiiem pecunite, ad univer-

(') Cf. J.-V. Le Clerc, dans VFIist. litt. de la Fr., t. XX, page 64. (-) Cf. Hauréau, dans les 3Iém. de l'Acad. des inscr., t. XXVIII, 2, page 261. (î) Cf. BouTARic, dans la Revue des quest. hist., XVII, page 46. (*) Val. Max., VI, 3. L'histoire de Sisamnès a été peinte, notamment, par Gérard David, à Bruges (LAFENESTRE-RicHTENBERr;ER, La Belgique, p. 323). (') Solon,'5. (6) I, 1 Thaïes. (^) IV, i, 7 ext.

sum ejus civitatis populum delata, placuit Apollinem Delphicum consuli, cuinam adjudicari mensa deberet. Deus respondit illi esse dandam qui sapientia caîteros praestaret. Tum Milesii consensu Thaleti mensam dederuiit. Ille cessit eam Bianti, Bias Pittaco, is protinus alii, deincepsque per omnium septem sapientium orbem ad ultimum ad Solonem pervenit : qui et titulum amplissima? sapientiœ et pnemium ad ipsum Apollinem transtulit.

Je croirais volontiers que c'est à Valère, directement, que l'auteur du Spéculum a emprunté Tliistoire de la « table » d'or. La rubrique du manuscrit des Johannites de Sélestat renvoie à V Histoire scolastique, et la rubrique de Bibl. Nat. lat. 9585 au Lévitique ; mais ni V Histoire scolastique ni — est-il besoin de le dire ? — le Lévitique ne contiennent rien de tel. La rubrique de Bibl. Nat. lat. 9686 renvoie au Spéculum historiale; mais ceci encore est une erreur : l'histoire de la table d'or ne semble pas avoir été racontée par Vincent de Beauvais. Elle l'a été dans les Gesta Romanorum{f)^ mais avec des modifications ou plutôt des déformations telles que, certainement, ce n'est pas aux Gesta que l'auteur du Spéculum a dû l'emprunter. Du reste, les érudits s'accordent à dater les Gesta du milieu du quatorzième siècle : ce recueil serait donc postérieur au S . H. S . (^). Parmi les textes médiévaux qui racontent l'histoire de la table d'or, Œsterley n'en connaît pas qui soit plus ancien que celui du Spéculum Q) : car l'Anglais Robert Holkot, qui raconte l'histoire dans ses Moralitates, est contemporain de notre auteur, étant mort en i349 0)-

XXIV, 59. Quamvis passio Christi fuit a Pâtre cœlesti prœordinata, Tamen non invite sed voluntarie est ab ipso acceptata. Et illud Codrus, rex Graecorum, olim per fîguram prsemonstravit, Qui pro suis civibus liberandis sponte mortem acceptavit. Givitas enim Atheniensis obsessa erat Et per nullius subventionem liberari poterat ;

(1) 5 208, page 6i8 de l'édition Œsterley : Refert Titus Liuius {jic) qiiod inventa fuerat mensa aurea, et consultas Apollo cul dari deberet respondit quod sapientiori. Propter quod data fait philosopha dicto Thaïes. Iste aatem Thaïes ex huuiilitate misit eam Biaci (sic), Bias alteri et sic asqae ad septimam sapientem Grœcorum, scilicet Salomonem (sic) qui in ea pinxit imaginem humilitatis et posait eam in templum ApolUnis. Suit un développement sur la vraie humilité, dont l'auteur énumère les cinq conditions.

(2) G. Brunet, Le violier des histoires romaines, page 9.

(3) Page 744 de son édition. (^) Id., page 246.

Tiinc prœdictus rex consuluit deiini suum Apollinem,

Si per aliquem modum posset libcrare civitatem ;

Et quamvis paganiis esset et non cognosceret Deum,

Tamen nutii Dei recepit per Apollinem responsum verum ;

Dictum est ei quod civitas niillo modo posset liberari,

Nisi oporteret ipsum ab hostibus occidi et mactari ;

Qui in tantiim dilexit suos, qui erant intra urbem,

Quod exivit de urbe, volens propter eos subire mortem.

Hostes hoc scientes, nolebant ei in aliquo nocere,

Cupientes potius civitatem quam ipsius mortem habere ;

Quo audlto et experto, rex ad civitatem rediit,

Et vestes regias exuens et serviles induens, iterum exivit,

Statim hostes, in eum irruentes, eum intert'ecerunt,

Quia ipsum regem in servib habitu non cognoverunt.

Gum autem vidèrent regem mortuum, de captatione urbis despera-

Et, ab impugnatione cessantes, ad patriam redierunt. [verunt

L'histoire de Godrus, à laquelle le Spéculum ne consacre pas moins de vingt vers, n'est pas empruntée, comme le dit la rubrique du manuscrit des Johannites de Sélestat, au Spéculum Ecclesiœ d'Honorius d'Autun, ni, comme le disent les rubriques du B. N. lat. 6586 ou de Munich clm 18877, ^ VHîstoire scolasticjue. Elle est rapportée par Justin, II, 6, et par Valère Maxime, V, 6; mais la mention d'Apollon, qui se trouve dans Valère et qui manque au récit de Justin, indique que Valère est la source médiate ou immédiate où notre auteur l'a puisée. La même histoire se trouve dans nombre d'auteurs du Moyen Age, énumérés par Œsterley dans sa note sur le XLI^ chapitre des Gesta Romanorum. Voici comment la racontent les Gesta :

De vicloria CJiristi et cantate ejas nimia. Gosdras {f) imperator Atheniensium contra Doreuses pugnaturus congregavit exercitum,

(1) Cf. Pascal, Pensées, t. II, page /ji de l'édition Havet : « La religion païenne sans fondement aujourd'hui. On dit qu'autrefois elle en a eu, par les oracles qui en ont parlé... » — « L'opinion, remarque Havet, qu'il y avait eu chez les païens de vrais oracles, rendus par les démons avec la permission de Dieu, était encore générale chez les croyants du temps de Pascal; Fontenelle a l'honneur, par son Histoire des Oracles, de l'avoir fait abandonner. » La croyance exprimée dans ce passage du S. H. S. explique que la tradition catholique ait cru à l'inspiration prophétique de la Sibylle : teste David cum Sibylla. Cf. sapra, page 5g, la légende de la Sibylle et d'Auguste.

(2) Codrus, dans les Gesta, s'appelle Gosdras, autrement dit Chosroès, par confusion avec le roi parthe de ce nom : cf. par exemple Honorius d'Autun, dans Migne, P. L., CLXXII, ioo4 : Gosdras rex Persaratn Jadœam depopulavit.

et super eventu belli consuliiit Apollinein. Gui responsum est quod aliter non vinceret, nisi ipse gladio interiret hostili. Dorenses, hoc audito, dixerunt ne quis lœderet corpus régis Gosdri. Quod postquam Cosdras cognovit, mutato régis habitu arma accepit et exercitum penetravit. Quod videns unus militum cum lancea eum usque ad cor penetravit...

Moralisatio. Garissinii, sic dilectus Dominus noster J. G., consulte Deo Pâtre, quod genus humanum non posset redimi, nisi si ipse moreretur, venit pugnaturus in bello isto contra diabolum. Et sciens quod agnosceretur, mutavit habitum suum, quando naturam humanam assumpsit : « Si cognovissent, nunquam Dominum gloriie crucifîxissent. » (I Cor., 11°.) Imminente vero die belli, unus militum stans juxta crucem cum lancea eum usque ad cor penetravit, et sic per mortem suam totum genus humanum morte juste adjudicatum liberavit.

Dans le Miélot de Paris, la rubrique renvoie au Prologue de la Bible; de même, Munich clm 18877 prologo Bibliœ, in primo capiinlo, in fine. Il s^agit du Prologiis galeatus mis par saint Jérôme en tête de la Vulgate ; il n'est du reste pas question de la table d'or dans ce prologue ; on aura vu une allusion à l'histoire de la table d'or dans le passage où saint Jérôme parle, d'une façon tout à fait générale, des offrandes précieuses qui sont vouées dans les églises : In teniplo Dei offert unusqaisqiie quod potest : alii aurum, argentum et lapides pretiosos, alii byssum et purpurani et coccuni offerunt et hi/acinthum : nobiscum bene agitur, si obtulerimus pelles et capraruni pilos.

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