Le S. H. S. et les paradoxographes
Parmi les préfigures du S, H. S., il en est une qui n'est empruntée ni à l'histoire sainte, ni à l'histoire profane, mais à l'histoire naturelle, telle que le Moyen Age l'a entendue. On sait que, pour le Moyen Age, l'étude des animaux et des plantes, des pierres précieuses et des astres, n'avait d'autre but que de dégager les symboles renfermés dans l'œuvre de Dieu. On sait, d'autre part, combien le Moyen Age, héritier des paradoxographes grecs, a été curieux des récits de merveilles. La plupart des ouvrages d'histoire naturelle du Moyen Age, Bestiaires et Volucraires, Herbiaires et Lapidaires y dé-
rivent du Phi/sîologiis et ne contiennent que des fables allégorisées. Mais c'est justement parce qu'ils renfermaient tant de fables, et qu'ils en tiraient des explications édifiantes, mystiques ou morales, que les livres issus du Phi/siologus ont eu tant d'attrait pour le Moyen Age. Notre auteur ne serait pas tout à fait représentatif de la piété de son temps s'il n'avait emprunté quelques symboles aux fabiilcV natara/es.
XXVIII, 8g. Quamvis inferniis iruiltis armis et clcemonibus miinitus erat, Tamen eum Ghrisliis sanguine suo faciliter confringebat. Istud olim in struthione Salomonis praîfîguratum fiierat, Cujiis pullum rex Salomon in vase vitreo incluserat ; Striithio, cupiens liberare de inclusione siuim pullum, Abiit in desertum et attulit inde quemdam vermiculum, Quem compriinens, supra vitruni sanguinem exprimebat, Et ad tactum illius vitrum per médium se scindebat : Sic, cum sanguis Ghristi in patibulo crucis est expressus, Infernus tanquam vitrum est confractus, et hoino liber egressus.
L'histoire de l'autruche qui délivra son petit enfermé dans un vase de verre a été empruntée par notre auteur à V Histoire scolastiqiie, chap. 8 du Liber 111 Regum :
Falnilantur Judiei, ad eruderandos lapides célerius, habuisse Salomonem sanguinem vermiculi, qui tamir dicitur, quem invenit hoc modo. Erat Salomoni strutliio habens pullum, et inclusus est - pullus sub vase vitreo. Quem cum videret struthio, sed habere nequiret, de deserto tulit vermiculum. cujus sanguine linivit vitrum, et fractum est.
C'est aussi par VHistoire scolastiqiie que cette légende a été connue de Gervais de Tilbury {Otia imperialia, II, io4, éd. Leibniz, p. i ooo ; éd. Liebrecht, pp. 48 et i58), de l'auteur anonyme des Gesia Romanoriim (ch. 206 Œsterley), de Vincent de Beauvais {Spéculum doctrinale, XVI, 28; Spéculum naturale, XX, 170) et d'autres auteurs médiévaux dont Œsterley donne la liste dans son commentaire des Gesta ; il y faut ajouter Albert le Grand, qui, dans son De animalibus, 1. XXVI (t. VI de Téd. de Lyon, page 683), rapporte la légende relative au thamur vel samir : hoc est fabula, dit le docteur universel, et puto esse de erroribus Judœorum. Albert le Grand a
raison d'imputer cette légende aux Juifs. Les rabbins racontaient que, Dieu ayant interdit d'employer le fer dans la construction du Temple (III Roisj vi, 7), Salomon reçut d'Asmodée, prince des démons, l'avis de se procurer un certain ver, dont la grosseur était celle d'un grain d'orge et dont les dents étaient d'une force merveilleuse. Ce ver s'appelait sciamîr ou chamir ; c'était l'une des dix choses que Dieu avait créées pendant la semaine de la création, la veille du sabbat, au crépuscule (Bartolocci, Bibliotheca magna rahhinicaj t. IV, p. i32). Le chamir appartenait au « Prince de la mer », qui en avait confié la garde, sous le sceau du secret, au coq de bruyère. Asmodée conseille à Salomon d'aller dénicher les petits du coq de bruyère, et de les couvrir d'une plaque de verre. Le coq de bruyère apporte le chamir, le pose sur la plaque, qui se fend. L'oiseau délivre ses petits, et Salomon s'empare du chamir, qu'il emploie à tailler les pierres du Temple (Bartolocci, 1. 1, pp. 332 et 490; Bochart, Hierozoicon, II, p. 482 ; cf. Cassel, dans les Denkschriften der Akad. zu Erfiirt, i854, pp. 48-i 12 ; Tendlau, Das Bach der Sagen und Legenden jûdischer Vorzeit, 3^ éd., Francfort, 1873, p. 371 ; et d'autres auteurs cités dans TheJewish Encgclopedia, s. y.Schamir, auxquels il faut ajouter S. Baring-Gould, Curions Myths of the middle âge, Londres, 1901, pp. 386-4i6). La même légende existe chez les Arabes, sous une forme légèrement différente. C'était, disent-ils, pendant la construction du Temple ; les scies des scieurs de pierre grinçaient d'une façon insupportable ; un djinn donne ce conseil à Salomon : « Prends les œufs d'un corbeau, couvre-les d'une plaque de cristal, et vois ce que fera la mère. » Salomon suit le conseil. Le corbeau va chercher la pierre samur, et le cristal se fend en deux, aussitôt que le samur l'a touché (G. Weil, Biblische Legenden der Muselmànner, p. 236).
La légende de l'autruche qui délivra son petit enfermé dans un vase de verre n'est pas seule de son espèce dans le S . H. S.
XXVI, 3i. Delphini dicuntiir mortuis suis compati et eos sepelire :
Et qiioMiodo potest homo planctum Mariée sine dolore audire ?
IV, 45. Si elephas adspectii saiiguinis uvse ad pugnam animatur,
Multo magis homo adspectu sanguinis Christi ad laborem fortifî-
VI, 89. Non solum a se tentationes et peccata Maria repellebat, [catur. Sed etiam ab aliis, quibiis radios suœ gratife infundebat.
lOI
Quamvis Maria Virgo pulcherrima erat,
Tamen nunquam ab aliqiio maie concupisci poterat ;
Nam virtus quœdam divina ab ipsa procedebat,
Et ipsa intuentium concupiscentias illicitas exstingiiebat.
Sicut enim cypressus odore fugat serpentes,
Sic enim Maria gratia sua depulit maie concupiscentes;
Et sicut in vinea florente nequeimt serpentes habitare,
Sic Mariœ nuUa mala concupiscentia potuit appropinquare.
La croyance relative aux soins que les dauphins prendraient de leurs morts provient des Grecs de l'antiquité (^), qui ont raconté de ces animaux tant de fables, et de si touchantes. Ce que notre auteur dit des éléphants provient de I Machub. vi, 34 : et elephantis ostcndrruni sancfiiinem uvœ et mari, cul aciiendos eos in prœlium (f).
Il faut descendre jusqu'au Bestiaire vaiidois (5) pour trouver, dans un Libei- naturalis issu du Phi/siologiis, l'assertion que le serpent fuit l'odeur de la vigne lleurie : mais le Bestiaire vaudois ne voit pas dans cet etîet de la vigne sur les serpents un symbole de la pureté virginale de Marie. [*ar contre, les auteurs anciens, Nicandre {f)^ Virgile (Q et, à leur suite, Isidore de Séville ('^), Raban Maur ('), les auteurs de Bestiaires (*^), les encyclopédistes du treizième siècle {f) racontent que la fumée d'un feu de cèdre, ou de la résine du cèdre, met en fuite les serpents. Et, depuis le treizième siècle.
(1) Cf. Pline, Hist. iiat., IX, lo, et Élien, De aniinalibn.s, XII, G (d'après Ari<tote),
(^) La même croyance est rapportée par Thomas de Chanlimpré, Jacques de Vitrv et Vincent de Beauvais (Spec. naf., XX, 43).
(3) Cf. A. Mayer, dans la Festschi'ift fur K. Hofmaiin (^Roman-Forschunijen de Vollmoller, Erlangen, V, 1890, ]). 417). Je suis redevable de cette indication, ainsi que de plusieurs autres, à M. Max Goldstaub, de Berlin, le spécialiste qui connaît le mieux les questions relatives au Physiologiis.
Thei\, 35. (') Georg., III, 4i4, sq. («) FAym., XVII, 33.
{'') P. L., GIX, 482; CXI, 017 : cedrus arbor est odoris Jucandl, serpentes accenso nidore fiifjans ac perimens. Cf. CIX, 929.
(*) De bestiis et aliis rébus l. [V"% dans les Opéra de Richard de Saint-Victor (P. L., CLXXVII, i4o : odor cedri serpentes fugat).
(») ÂRNOLDUS Saxo, De plantis, III, 12 : et odoreni cedri serpentes fagiunt, qui, cum senserunt ipsum, moriantur. — Vincent de Beauvais, Spec. nat., VIII, 12 : cedrus est arbor altitudinis et odoris prsecipui ; cujus odor serpentes fugat et interimit. — Barthélémy l'Anglais, De propriet. rerum, XVII, 23 : odor cedri fugat serpentes et ornnia venenosa.
les mystiques, Richard de Saint-Laurent Jacques de Varazze Q), Jean de S. Gimignano (>), voient dans cette vertu du cèdre un symbole de la pureté virginale de Marie.
Or, l'histoire naturelle du Moyen Age rapprochait le cyprès et le cèdre : folia cedn] dit Isidore, ad cypressi similitiidinem respondent ; ligmim cypressi cedro pxne. proximam habet virtutem (f). Albert le Grandies étudie ensemble, dans un même chapitre : de cedro autem et cypresso, dit-il, simiil agemiis, propter hariim arborum in multis convenientiani (>).
Si les docteurs du Moyen Age ont étudié ensemble le cèdre et le cyprès, c'est qu'ils les trouvaient rapprochés dans deux textes bibliques sur lesquels, plus que sur tout autre, se sont appliqués les spéculatifs : un texte du Cantic/iie (I, i6 ; ligna doinoriim nostrariim cedrina, laqiiearia nostra cypressinci), et un passage de cette fameuse description de V Ecclésiastique où il est question de la sagesse, et où les mystiques ont reconnu tantôt l'Eglise, tantôt la Vierge Marie {Eccli. xxiv, 17 : quasi cedrus exaltata sum in Libano et quasi cedrus in monte Sion).
Ce rapprochement du cèdre et du cyprès dans deux textes bibliques aussi célèbres explique, croyons-nous, la confusion faite par le S. H. S. Les confusions abondent chez les compilateurs du Moyen Age.
Où notre auteur a-t-il emprunté ce renseignement touchant l'effet du cyprès sur les serpents ? Où a-t-il pris l'idée d'expliquer cette propriété du cyprès comme une allégorie de la pureté de la Vierge ? Sans aucun doute, dans le chapitre de la Légende dorée sur la Présentation de la Vierge. Jacques de Varazze n'est d'ailleurs pas l'inventeur de l'allégorie qui nous occupe : lui-même l'a empruntée à un ouvrage mystique, écrit dans un milieu Cistercien, vers 1280 : le De laudibus beatœ
(') Z)e laudibiis b. Mariie, XII, 6, $ 4- ("-) Leg. au/'., XXXVII, page 164 Grasse.
(3) t i323 (GuÔBER, Grandriss, II, i, 199). Mar-iu mater Doinini assim'datar cedro. Gedri sunt valde procerœ et odoriferse ; quaruni odor fiiffat serpentes et iiiterfecit venues. Per utraniqiie cedrum heata Maria significatiir. Ipsa enim instar cedri fagat serpentes, i. e. dseniones exstingait; vernies, i. e. pravas cogitationes, et reddit candidas mentes {De vegetalibiis et plantis, III, c. 87, éd. de Bàle, 1499)-
(4) Etijm., XVII, 33 (de cedro), 33 (de cyparisso).
(5) De vegetalibus et plantis, VI, 11 {Opéra, éd. Jammy, t. V, p. 435 b).
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Man'œ, communément attribué à un prêtre de Rouen, Richard de Saint-Laurent.
Leg. aur., XXXVII (p. iG4
Grâsse)
Dicunt Judœi quod cum IMaria pulcherrima fuerit, a nullo tamen unquam potuit concupisci, et ratio est, quia virtus suœ castitatis cunctos adspicientes penetrabat et omnes in iis concupiscentias repellebat. Unde comparatiir cedro, quia, sicut cedrus serpentes odore interfîcit, ita ejus sanctifîcatio in aliis radiabat, ut omnes motus in carne serpentes occidebat.
De laudibus b. Mariœ, XII, G
Maria cypressus. Quia cypressiis arbor est odorifera : ut supra de cedro. *S'/ Von se reporte à l'endroit indiqué (XII, G, § 4)r on lit ceci : Maria cedrus. Quia cedrus odore et succo fugat et exstinguit serpentes. Sicut testantur Judaei, Maria pulcherrima virginum fuit : nec unquam aliquis, eam intuens, ipsam maie concupivit. Et ha^c gratia transfusa est in eam in sua singulari sanctifîcatione quasi quœdam respi ratio vel quod dam spiramentum cedrini odoris, ad occidendum in intuentibus eam carnales concupiscentias et motus qui quasi venenosi serpentes in carne serpunt. Et ideo dicit ipsa se quasi cedrum in Libano exaltatam [Eccli., xxiv, 17].
C'est du De laudibus encore que proviennent et l'assertion concernant l'effet de la virpie fleurie sur les serpents et l'idée d'expliquer cette propriété de la vigne comme une allégorie de la pureté de Marie : Maria vitis, dit Richard de Saint-Laurent, quia vitis odore fl or uni suorum serpentes et uenenata fugat Q).
Ainsi le cyprès et la vigne en tieur sont des figures de la Vierge immaculée. Ce symbolisme fondé sur l'histoire naturelle sera développé au quinzième siècle, surtout par les Domini-
(') Dans les Opéra (I'Albert le Grand, éd. Jammy (L'yen, i65i), t. XX, p. /Jia, Jammy ayant, sans droit, attribué à Albert le Grand le De laudibus b. Mariœ.
(-) De laudibus, XII, 6, 5 i (Jammy, p. 896). Ces allégories sur l'odeur du cyprès et de la vigne en Heur ont passé du De laudibus dans les sermons du Franciscain milanais Bernardin de Busti (f i5oo). Cf. Maracci. Polijanthea Mariana (Cologne, i683, f»), page 106. J'ai copié, en 1898, la poésie suivante, écrite sur la
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cains, dans le Defensorium invîolatœ virginitatis heatœ. MariœQ^ et dans les ouvrages similaires, où les fables des Lîbri natiirales sont employées à démontrer la virginité sans lésion de Marie.
Ce symbolisme très particulier ne semble pas remonter plus haut que le treizième siècle. La première période du Moyen Age n'en avait pas eu l'idée : Raban Maur, dans ses Allegorise in Sacram Scrîptiiram (^), reconnaît dans le cèdre dont parle la Bible, suivant les passages, soit le Christ, soit le bois de la sainte Croix, soit l'Église, soit les docteurs de l'Eglise ('); jamais il n'en fait une figure de la Vierge Marie. L'application du symbolisme physiologique à la mariologie est une preuve, entre bien d'autres, de la place de plus en grande que, sous l'influence de la foi populaire et des Ordres monastiques, prend, à partir du treizième siècle, le culte de Marie.