‹ Etude sur le Speculum humanae salvationisChapitre 27 sur 35 · LES LIVRES TYPOLOGIQUES A IMAGES DU QUATORZIÈME ET DU QUINZIEME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LES LIVRES TYPOLOGIQUES A IMAGES DU QUATORZIÈME ET DU QUINZIEME SIÈCLE

I. La Biblia paiiperiim : que cette appellation est erronée. — 2. Les lihri portativi pauperum. — 3. La B. P. non illustrée. — l\. De la B. P. dans ses rapports avec le S. H. S. — 5. La Rota Ezechielis. — 6. Les Concordantiœ caritatis. — 7. Le Defensorium virginitatis beatœ. Mariée. — 8. Que tous les livres typologiques à images du quatorzième et du quinzième siècle sont d'origine allemande. — 9, Les origines immédiates de leur illustration sont dans les enluminures du douzième siècle (Missel d'Hildesheim) et du treizième siècle (Bibles moralisées).

Le S. H. S. n'est pas le seul livre à images conçu selon la méthode figurative, et il n'est ni le plus étendu ni le plus ancien. Ici, quelques renseignements sur les ouvrages de ce genre ne seront pas inutiles.

1. — Le plus ancien paraît être l'ouvrage anonyme que les bibliographes et les bibliothécaires désignent, depuis bientôt deux cents ans, de l'appellation erronée de Biblia pauperum.

« La cathédrale du Moyen Age, a-t-on dit (^), eût mérité d'être appelée de ce nom touchant, qui fut donné par les imprimeurs du quinzième siècle à un de leurs premiers livres : la Bible des pauvres. » En réalité, ni les éditions incunables, xylographiques (f) ou imprimées (3) du livre en question, ni

(1) MÂLE, L'Art religieux du treizième siècle, 2^ éd., p. i.

(2) Berjeau, Biblia pauperum (Londres, iSSg, 4°), réimpression de l'édition latine à 4o groupes, d'après un exemplaire du Musée britannique ; Pilinski, Monuments de la xylographie, t. II (Paris, i883, 4°), réimpression de la même édition, d'après un exemplaire de la Bibliothèque nationale ; Einsle et Schônbrunner, Biblia pauperum (Vienne, 4"; s. d.), réimpression de la même édition, plus fidèle que les précédentes, d'après un exemplaire de l'Albertina ; Heitz et Schreiber, Biblia pauperum (Strasbourg, igo3), réimpression de l'édition latine à 5o groupes, d'après l'exemplaire unique de la Bibliothèque nationale ; Ehwald, Biblia pauperum, deutsche Ausgabe von i^ji (Weimar, 1906); Kristeller, 5/6//a pauperum, Unicum der Heidelberger Universitiits-Blbliothek (Berlin, 1906), réimpression d'une xylographie à légendes latines manuscrites. L'exemplaire d'Heidelberg a appartenu à l'électeur palatin Othon-Henri le Magnanime (i556-i559), qui lui avait donné ce titre : Das buech der schrein oder schatzbehalter des waren reichthums des heils and der ewigen seligkheit.

(3) Pour les éditions imprimées de la Biblia pauperum, cf. en dernier lieu Schreiber, op. laud., pp. 34-38, en ajoutant I'ellechet, Catalogue général, t. II, p. i.

les manuscrits illustrés (') qu'on en connaît, n'ont de titre. D'où lui vient donc ce nom énigmatique ?

Lauterbach (^), un des prédécesseurs de Lessirig comme bibliothécaire de Wolfenbûttel, avait remarqué dans la bibliothèque dont il avait la garde, sur la première page d'un exemplaire de l'ouvrage en question, une note ainsi conçue : hic incipitiir bibelia pauperum (5). Sans être arrêté par le fait que cette note était d'une seconde main, il crut qu'elle donnait le titre de l'ouvrage. Cette opinion a été reçue par Meerman (f), puis, sur la foi de Meerman, par Heinecken : c'est ainsi que l'appellation Biblia pauperum s'est imposée aux bibliographes (^).

Que signifiait-elle pour l'anonyme qui l'inscrivit en tête du

(i) Les manuscrits de la Biblia pauperum ont été décrits par Schreiber, op. laud., pp. 23-32. Ajouter à ce cataloçjue : I. Mss illustrés : Munich cfjm 297, 34i ; Vienne 370, 3 080; Prayue, Musée National XVI a 6; — II. Mss non illustrés : Bàle AX 118, 37; Munich clm. 4358, 12717, 22098, 26706, 268^7, 26968 ; Vienne, 4477 ; Zwcttl, Stiiïsbibliothck, ms 3^5, ff. 47-02; Vienne, Bibl. inip., ms 3o85, ff. 46-127 (daté de i475). Deux mss illustrés ont été reproduits en fac-similé : celui de Saint- Florian (Camesin.v et Heider, Die Darslellnngen der B. p. in einer Handsclirift des XIV. Jalirh. aufbewahrt iin Stifte Saint-Florian, Vienne, i863) et celui de Constance (Laib et Sghwarz, Biblia pauperum nach dem Original in der Lyceumsbibliothek zu Constant, i^e éd,^ Zurich, 1867 ; 2^ éd., Fribourg, 1892).

(-) Mort en 1751. Cf. Menzel, Schriftstellerlexikon, VIII, 91.

(■') On croyait naguère ce ms perdu (Heitz et Schreiber, Biblia pauperum, p. 3i, no 23); Dutuit (^Manuel de l'amateur d'estampes, I, p. 100) assurait qu'il avait été transporté, sous le premier Empire, à la Bibliothèque nationale : il le confondait avec l'exemplaire xylographique à 00 groupes, qui a été transporté par Darii, en 1806, de Wolfenbiittel à Paris. En réalité, il n'avait jamais quitté la bibliothèque de Wolfenbûttel; M. Lutz l'y a trouvé dans le ms 2900, 1'° 33 sqq., à la suite d'un S. H. S. du quatorzième siècle : ci", son article du Zentralblatt fiir Bibliothekwesen, 1907, ^'pp. 249-205. La planche i4oa de notre S. H. S. reproduira le feuillet où se trouve la mention hic incipifur bibelia pauperum.

('•) Orig. typogr., 1765, I, p. 224: Figune typiciv Veteris atque antitypicie Noui Testamenti oli/n appellabantur Biblia pauperum, ut constat e codice sseculi XII vel XIII, sed octo et triginta modo figuras continente, bibliothecse Guelpherbyta/uT, ut ad me scripsit illius prœfectus, uir longe humanissimus atque doctissimus G. B. J. Hugo.

(^) Idée générale d'une collection complète d'estampes (Leipzig, 1771), p. 292 : « Le premier livre d'images sans texte dont je parlerai est intitulé Historise veteris et novi Testamenti (Histoires du vieux et nouveau Testament). En Allemagne, on l'appelle la Bible des pauvres. C'est le nom qui lui convient le mieux ; ces images étaient faites pour donner une connaissance de la Bible à ceux qui n'étaient pas en état de se payer un ms de l'Écriture sainte. »

(6) Les bibliographes antérieurs à Heinecken avaient désigné la B. P. de titres divers, qui en indiquaient le contenu, d'une façon plus ou moins heureuse : Typus et antitypas V. et N. Testamenti (BelnWws, i'] 10), Biblia typico-har?7ionica (B'ircherodius, 1735), Historiœ et vaticinia V. Testamenti (Schelhorn, 1724; Schœpflin, 1760), Figurœ typicK Veteris atque antitypicx Novi Testamenti, seu Historix J. G. in figuris (Meerman, 1766). Cf. Schreiber, op. laud., p. 10.

manuscrit de Wolfenbûttel ? Pour répondre à cette question, il faut examiner les autres ouvrages, assez nombreux, auxquels le Moyen Age a donné ce même nom de Biblia paiiperum.

2. — Un certain nombre de vieilles Bibles latines antérieures à la Réformation (Baie, iBog et i5i4, Lyon, i5 12) contiennent parmi leurs tables un sommaire bizarre, en 212 hexamètres, où chaque chapitre de la Bible est représenté par un mot, quelquefois deux. En voici le premier vers, qui représente les sept premiers chapitres de la Genèse :

Sex, prohibet, peccaiit, Abel, Henoch, archa fît, iiitrant

Ce sommaire, qu'un manuscrit d'Erfurt (f) dénomme très exactement tabula capitulorum totiiis Bibliœ per versus, existe dans un très grand nombre de manuscrits (') : il est généralement intitulé Biblia pauperum et attribué à Alexandre de Villedieu.

Un sommaire analogue se trouve dans divers manuscrits sous divers titres : Biblia metrica — Compendium Bibliarum — Memoriale Bibliœ — Index Bibliœ (f). Il commence par ce vers :

Astra créât Deiis et terram, mare replet, Adam fît.

L'auteur en est le Bénédictin Jean Schlitpacher, celui qui a écrit en i44i la Summula hunianœ salvationis.

Le nom de Biblia pauperum désigne encore un abrégé de la Bible en prose commençant par les mots : In principio creavit Deus cœhun et terram Q), et une généalogie biblique, commençant par les mots : Considerans sacrœ scripturœ prolixitatem. Elle est formée de tableaux généalogiques qui vont d'Adam à Jésus-Christ, et dans lesquels sont intercalées les narrations des événements les plus notables. On l'attribue tantôt à Pierre le Poitevin, tantôt à un Franciscain anonyme.

(*) LiTTLE, Initia op. lut. qaœ sœc. XIII, XIV, XV attribauntur (Manchester, 1904), p. 44» (') Serapeum, XVI, p. 201.

(3) Par exemple à Paris, bibl. Sainte-Geneviève, ms ii84; Reims, Cat. gèn. des dép. I, p. 3; Bâle A VIII i, 8; A IX, 2; A XI, 66; Berlin 49^, 1; 844, 10; Donaiieschingen 278, 198; Encjelberg 119, i4; Erfurt F 7 4; Q 28», 9; Q 79, 2; Q i5i, 36; Hoheniurt XGI, 7; Lilienfeld i45, 2; Munich cgm 34i, dm 2800, 3oio, 3070, etc.; Saint-Florian XI, 126, 42, 1° 23o.

('*) Augsbourg, 2° 193, i; Mclk, 606; Munich clm 682, 443o, 8725, etc.

(*) Hanovre 9, i; Munich clm 9668.

Parmi les ouvrages faussement attribués à saint Bonaventure, figure une Biblia paiiperum qui est une concordance (( réelle » de la Bible, c'est-à-dire que, sous des titres tels que de ahstinentia, de acedia, sont reproduits les passages scripturaires, exempla sacrœ scripturœ, qui se rapportent au sujet déterminé par le titre ('). Ce pseudépigraphe est la reproduction, avec quelques légères différences, d'un des ouvrages les plus célèbres du Moyen Age, le Liber de Exemplis sacrœ scriptiirœy composé, à la fin du treizième siècle, par le Dominicain français Nicolas de Hanapes (^). Une concordance analogue se trouve dans divers manuscrits sous divers titres : Antonii RampegoU repertoriiim biblicum ordine alphabetico, Biblia aurea sive paiiperiim, Directorium BibliœQ). Elle a été imprimée en 1476. L'auteur est un Génois, Antonio da Rampegolo, Augustin, qui vivait au début du quinzième siècle.

Toutes ces Bibliœ paiiperum ont pour caractère commun d'être des résumés mnémoniques et des ouvrages à bon marché, destinés à tenir lieu d'une Bible complète pour des personnes peu fortunées, paiiperes, qui n'avaient pas de quoi s'en acheter une. De quels paiiperes s'agit-il ? De ceux que nous appelons aujourd'hui les pauvres ? Assurément non : au Moyen Age, les pauvres ne savaient pas lire; eussent-ils su lire, on se demande quel profit ils auraient tiré des ouvrages dont nous venons de parler. Résumés de la Bible, concordances et généalogies bibliques, toutes ces Biblîœ pauperiim devaient être destinées à des clercs : les paiiperes dont il s'agit sont les pauvres clercs, qui n'avaient pas de quoi se constituer une « librairie » : la tabula per versus leur tenait lieu de Vulgate ; la Concordance morale de Nicolas de Hanapes leur tenait lieu de Bible moralisée.

« On voit liL.'tre au treizième siècle plusieurs abrégés, ou sacrés ou profanes, destinés à la foule de ceux qui ne pouvaient pas acheter les grandes encyclopédies, comme celle de Vincent de Beauvais. A la fin du douzième siècle, les écoliers

(1) Uexplicit indique très bien la méthode et la destination de l'ouvrage : explicant exempla sacrse scripturœ ovdinata secundum alphabetiun, ut possint qiise sunt necessavia in materiis sennoniim et priedicationum Jacilius a priedicatoribiis inveniri (Bonaventur-e opéra, édit. de Lyon, 1668, t. VII, p. 434)-

(-) Nicolas de Hanapes fut le dernier patriarche latin de Jérusalem ; il périt a la prise d'Acre, en 1391 (Hist. litt. de la Fr., t. XX, p. 51-78),

(3) Erfurt F 16; Munich clm 6179, 7^7^' 9 734? i34io, i5 557, etc.

de Paris et d'Orléans avaient entre les mains un abrégé de droit canonique et de droit civil appelé Liber pauperum ('). » Vers 1270, un Dominicain, Nicolas de Biard, compose un Dictionnarius paiiperam omnibus prœdicatoribiis pernecessarius, qui est un répertoire de lieux communs à l'usage de la chaire (^). Un manuel de métaphysique, attribué à Albert le Grand, est intitulé Philosophia paiiperiini, sîve isagoge in libros Aristotelis Q). Le Prémontré Pierre de Kaiserslautern, qui vivait dans la première moitié du quatorzième siècle, aurait écrit qaoddam chroniron qiiod Joannes Palœonydorus ait vocari Biblia pauperum (f). Dans un programme d'enseignement adressé à Philippe le Bel, Pierre Du Bois proposait la rédaction de manuels abrégés destinés aux pauperes, c'est-àdire aux étudiants pauvres et aux élèves peu fortunés : hœc abbreviaia et extrada forent libri portativi pauperum et etiam eorum qui circa alias scientias occupati, ut circa philosophiam et theologiam, solitum et necessarium studium ad notitiam magnorum voluminum non apponerent (5). Dans sa Schedula, Théophile décrit un procédé de niellure sur cuivre, imitant à bon marché la niellure d'argent; et il ajoute que ce procédé économique s'emploie avantageusement pour la reliure des livres destinés aux pauvres clercs : ornantur etiam libri pauperum (^).

Ces preuves suffisent, je crois, pour établir que les libri pauperum du Moyen Age étaient les manuels, généralement succincts, des clercs peu fortunés. Ce point acquis, le titre de Biblia pauperum convient-il pour le livre à images qui m'a forcé d'entrer dans ces longues explications ? Je ne le crois

(•) J.-V. Le Clerc, dans VHist. litt. de la Fr., t. XX, p. 65, d'après Lebeuf, Dissertations sur l'histoire ecclésiastique et civile de Par. s, t. II, p. 21 5. Ce Liber pauperum était en grande partie un abrégé de Gratien.

(-) Il a été édité à Paris en 1498 (4°) et i5i2 (8°), à Strasbourg en i5i6 (8°). Cf. Legoy de la Marche, La chaire chrèt. au M. A., 2^ édit., p. i35 et 523.

(^) Albertus Magnus, Opéra, édit. de Lyon, i65i, t. XXI.

(*) Le Paige, Bibliotheca Prgemonstratensis Ordinis (Paris, i633), p. 307.

(') De recuperatione Terrx Santœ, dans Bongars, Gesta Dei per Francos, 161 1, t. II, p. 338, cité par Renan, dans ses Études sur la politique religieuse de Philippe le Bel, p. 337.

(^) Diuersarum artiuni schedula, 1. III, ch. 71, cité par Ambr. Firmin-Didot dans son Essai tijpographique et bibliographique sur l'hist. de la gravure sur bois (Paris, i863), coL i3, et d'après Didot, par Guibert. Les origines de la Bible des pauvres, dans la Revue des bibliothèques, igo5, p. 3 16.

pas. Le livre en question est formé d'une suite de compositions symboliques, dont Je nombre varie entre 34 et 5o('), et dont chacune forme une « histoire plainne » divisée, à la façon d'un triptyque, en trois parties : dans chaque partie latérale, un type ; dans la partie centrale, l'antitype ; de plus, quatre prophètes en buste encadrant la partie centrale, deux en haut, deux en bas. Quelle que soit la faiblesse des miniatures qui ornent les divers manuscrits de la Biblia paiiperum, quel que soit le rôle que les dessins ont pu avoir dans l'enseignement au Moyen Age (^), on croira diflicilement qu'un ouvrage qui consistait uniquement en une longue suite d'illustrations in-folio ait été destiné aux plus pauvres des liseurs de livres : d'autant plus que, généralement, les Biblise paaperiim ne forment pas un manuscrit indépendant, mais remplissent quelques dizaines de feuillets dans des in-folio dont le prix n'a jamais dû être abordable aux petites bourses.

Gomment donc expliquerons-nous qu'au début du quinzième siècle, cette mention ait pu être écrite en téte de l'exemplaire de Wolfenbïittel : hic incipitur bibelia pauperum ?

3. — Pour résoudre l'énigme, il faut savoir que les manuscrits de l'ouvrage communément appelé, d'après cette note du Guelpherbytensis, Biblia pauperum , sont de deux sortes : les manuscrits illustrés, et les manuscrits sans illustrations. On ne s'est occupé jusqu'ici que des premiers, à cause de leur intérêt pour l'iconographie et pour l'histoire de l'art. Les seconds, qui n'ont pas encore appelé l'attention, se bornent à reproduire, sans illustration aucune, les textes qui expliquent les illustrations des manuscrits de la première sorte. Chaque

(') Les mss se divisent, d'après le nombre des compositions ou groupes, en cinq catégories, qui comportent respectivement 34, 36, 38, 4 1 et 48 groupes. Les éditions xylographiques et typographiques comptent 4o et 5o groupes : elles se rapprochent des mss de la quatrième et de la cinquième catégorie.

(-) Cf. Lebeuf, Dissertations sur l'histoire ecclésiastique et civile de Paris, t. II, p. i33 : 0 Comme les livres coûtaient beaucoup à écrire et que la gravure n'était pas usitée comme à présent, il y avait sur les murs des classes de grandes peaux étendues, sur les unes desquelles étaient représentées en forme d'arbre les histoires et généalogies de l'ancien Testament, et sur d'autres, le catalogue des vertus et des vices. On peut voir un modèle de ces arbres dans les œuvres de Hugues de Saint- Victor. Pierre le Poitevin, chancelier de Notre-Dame de Paris, est loué, dans un nécrologe, pour avoir inventé ces espèces d'estampes à l'usage des pauvres étudiants et en avoir fourni les classes. »

page de la Biblia pauperum illustrée porte, en effet, les légendes suivantes :

1° Au-dessus des deux types, deux résumés du passage biblique auquel le type est emprunté ;

2° Sur les banderoles des prophètes, les prophéties relatives à l'antitype ;

3^ Sous chaque type et antitype, un hexamètre qui donne l'explication de la scène représentée.

Soit, par exemple, la première composition de la Biblia pauperum illustrée. Le sujet ou antitype est l'Annonciation à Marie ; les types sont la Tentation d'Eve et la Toison de Gédéon. En haut, Isaïe et David. En bas, Ezéchiel et Jérémie. Les légendes explicatives sont les suivantes :

Tentation d'Eve. — Legitiir iii Geiiesi (III, i4) qiiod Dominus dixit serpenti : Super poctiis tiuim gradieris. Et postea ibidem legitur de serpente et muliere (III, i5) : Ipsa conteret caput tuum; et tu insidiaberis calcaneo ejus. Nam istud in annuntiatione beatcO Mariœ Virginis adimpletum est.

Toison de Gédéon. — Item legitur in Libro Judicum (VI, 87) quod Gedeon petivit signum victorise in vellere per pluviam irrigando. Quod figurabat Virginem gloriosam sine corruptione corporis imprœgnandam ex Spiritus Sancti infusione.

Tentation d'Eve. — Vipera vim perdet, sine vi parieiite puella.

Annonciation. — Virgo salutatur, ianupta manens gravidatur.

Toison de Gédéon. — Rore madet vellus, manet tamen arida telliis.

IsAïE, VII, 14. — Ecce virgo concipiet et pariet fîliwm, etvocabitur nomen ejus Emmanuel.

David, Ps. lxxi, 6. — Descendet sicut pluvia in vellus, et sicut stillicidia stillantia super terram.

EzÉcmEL, XLiv, 2. — Porta hsec clausa erit : non aperietur.

Jérémie, xxxi, 22. — Creavit Dominus novum super terram : femina circumdabit virum.

On comprend, par cet exemple, de quoi se composent les chapitres de la Biblia pauperum non illustrée : chacun est un assemblage de textes prophétiques et de courts résumés de récits bibliques : le symbolisme figuratif fournit le fil qui réunit les grains de ces mystiques colliers.

Chacune des trois scènes dont la réunion constitue un groupe a pour titre un hexamètre, généralement léonin. M. Guibert(')

(i) Art. laud., p. 3i4.

a donné de bonnes raisons de croire que ces titres doivent être empruntés à VAurora de Pierre Raie.

Maintenant que nous avons fait connaissance avec les Bibliœ pauperiim non illustrées, revenons à Tannotation du Guelpherbytensis, hic incipitiir bibelia paiiperum.

Je ne doute pas que si l'auteur de cette annotation a dénommé, à tort, Biblia pauperiim l'ouvrage illustré dont nous parlons, c'est à cause des exemplaires non illustrés de cet ouvrage, qui, eux, méritaient tout à fait cette appellation modeste. Il en est allé de la Biblia pauperiim illustrée comme du S. H. S, : les exemplaires illustrés du Spéculum coûtant fort cher, on en fit, à l'usage des pauvres clercs, des copies sans illustrations et, même, des résumés qui ne comptaient que quelques centaines de lignes : nous avons parlé plus haut de ces compendia ou summulœ du Spéculum.

La table même du Spéculum — le proœmium, comme l'appellent les. manuscrits — qui en 3oo lignes résumait l'ouvrage, avait été composée non pas tant pour servir d'index de l'ouvrage à ceux qui possédaient le Spéculum, que pour tenir lieu du Spéculum complet à ceux qui ne pouvaient acheter un livre aussi coûteux. Uexplicit du proœmium est très net là-dessus :

Et sic terininantur capitula libri hujiis et voluminis.

Pra'dictum proœmium de contentis hujus libri compilavi,

Et propter pauperes praîdicatores apponerc curavi,

Qui si forte nequiverint totum librum comparare,

Si sciant historias, possuiit ex ipso proœmio prœdicare('),

c'est-à-dire, comme traduit Miélot dans son « cler françois )> : (( J'ay fait et compilé la table cy-dessus prémise des choses qui sont contenues en ce petit livret. Et l'ay ainsi voulu mettre pour contemplation des povres prescheurs qui par aventure n'ont de quoy pour acheter tout le livre. Car se ils scevent bien les histoires, ils pouvront prescher à l'ayde de ceste petite table, qui procède selon les chapitres du livre. »

On réservera donc l'appellation de Biblia pauperum aux exemplaires non illustrés de l'ouvrage qu'on avait accoutumé

(') A la suite de Heider {Beitriige, p. 24), plusieurs érudits (par exemple ScHREiBER, Biblia pauperum, p. 11 ; Guibert, op. laiid., p. 819), qui ont parlé du S. H. S. sans l'avoir lu et qui n'en connaissaient que les extraits publiés par Heider, ont cru que ce passage concernait le Spéculum lui-même, alors qu'il ne vise évidemment ([ue la table du Spéculum.

jusqu'ici de désigner de ce nom. Mais comment appeler l'ouvrage illustré ? Gomment l'appelait le Moyen Age ?

Il existe à la Bibliothèque royale de Munich un manuscrit non illustré Q) qui contient, entre autres choses, le résumé des préfigures du S. H. S. et de la soi-disant Biblia pauperiim. Ce résumé commence ainsi : Seqiiitiir summula fujiirariun Novi Testamenti tracta a speciilo humanœ saluatîonis ac a biblia picta. M. Lutz pense que cet incipit nous a conservé le titre véritable de la soi-disant Biblia pauperum En tout cas, il nous apprend qu'en 1470, date à laquelle fut copié ce ma-, nuscrit, les Bénédictins de Wessobrunn, auxquels le manuscrit appartenait, désignaient la soi-disant Biblia pauperum illustrée du nom de Biblia picta, qui convient, en effet, très bien au livre à images dont il s'agit.

4. — Le manuscrit de Wessobrunn, qui résume à la suite S. H. S. et B. P., nous amène à rechercher les rapports de ces deux ouvrages.

La B. P. a le même objet que le S. H. S., et à peu près le même plan. Elle aussi raconte l'histoire de la chute et du salut humains, suivant la méthode typologique. Aussi les deux ouvrages ont-ils été souvent pris l'un pour l'autre. Certains manuscrits de la B. P. ont été intitulés Spéculum humanœ saluationisj non seulement par des bibliothécaires modernes (5), mais au seizième siècle (f).

Le cabinet des Estampes de Berlin possède une B. P. illustrée, du quatorzième siècle, à trente-quatre groupes, où la

(') Clm. 22098. Papier, Iblio. Contient en outre des sermons de Nicolas de Dinkelsbùhl sur les Évangiles de tous les dimanches de l'année ; un traité des Sacrements, extrait du quatrième livre des Sentences, de Pierre Lombard ; un traité De quatuor novissiiiiis, de Frère Étiennc, moine de Sainte-Dorothée de Vienne.

(^) Dans Lutz-Perdrizet, Spéculum hunianœ saluationis, p. xiii.

(') Berlin, cabinet des Estampes, 78 D 2 : iste Liber intitulatiu* Specuhun humame saluationis. Cf. Schreiber-Hettz, op. laud., p. 29, n" 6. Munich, cgm. 297. Cf. Die deutschen Handschriften der k. Hof- und Staatsbiblioihek zu Miinchen (Munich, 1866), p. [\\ ; Vienne, bibl. imp., 3o85 : cf. Tab. cod. manuscr. blbl. pal. Vindob. (Vienne, 1868), t. II, p. 198, Spéculum humanse saluationis germanice uersum. Cette indication erronée du Catalogue de Vienne a passé dans les listes de PoppE (n" 107) et de LP (n" 228).

Munich, clm. 4523 et ig^iA- Une autre preuve de cette confusion est le titre que porte la B. P. non illustrée contenue dans le ms 820 de la Stiftsbibliothek de Zwettl (Handschriftenuerzeichnis, t. I, p. 412), f» 47 : Spéculum Salvatoris. In isto tractatu continentur LXXII hystorie cum auctoritatibus et concordanciis théologie et sacre scripture et cum uersibus qui comprehendunt easdem historias et dicitur uel appellatur uel intytulatur iste tractatus Spéculum Salvatoris.

reine de Saba, qui dans le troisième groupe préfigure les rois Mages, est appelée Sihylla; or, la B. P. ne parle point de la Sibylle ; l'auteur du manuscrit de Berlin devait connaître le S. H. S., où l'entrevue de la Sibylle et d'Auguste est racontée et illustrée, au chapitre de la Nativité.

La B. P,, sous sa forme la plus ancienne, c'est-à-dire la B. P, à trente-quatre groupes, semble antérieure au S. H. S. On peut la dater du début du quatorzième siècle. Le succès qu'elle rencontra dut susciter des imitations, dont \eS. H. S. paraît avoir été la plus réussie. Nova compilation dit de son ouvrage l'auteur du S. H. S.

Incipit proœmium cujusdam novœ compilationis.

La vêtus compilatio, que le S. ILS . a voulu remplacer, doit être la B, P. La typologie, dans celui-là, était plus abondante, plus ingénieuse et plus nouvelle que dans celle-ci. Le S. H. S. avait, sur la B. P., cette supériorité de comporter un texte étendu et un nombre presque double de concordances. Pour maintenir sa propre vogue et participer à celle du livre qu'elle avait inspiré, la B. P. fut obligée de beaucoup emprunter au S. H. S. : les exemplaires manuscrits à 38, 4i et 48 groupes, les xylographies à l\o et 5o groupes sont les résultats de ces emprunts, dans le détail desquels il serait trop long d'entrer.

Nous venons de dire quelques mots de l'influence du S. H. S. sur la B. P. L'influence réciproque de la B. P. sur le S. H, S. est attestée par des manuscrits du Spéculum, tels que Munich clm 3oo3, où chaque chapitre est précédé d'une miniature unique, qui rappelle plutôt les illustrations compliquées de la B. P. que les « histoyres » beaucoup plus simples du Spéculum : au milieu, le « fait » du chapitre; tout autour, quatre prophètes en buste, deux en haut, deux en bas, avec leur nom et la prophétie appropriée au fait correspondant. Par exemple, la miniature du chapitre VII, qui représente l'Incarnation, est cantonnée des bustes de David et de Jérémie, d'Ezéchiel et d'Isaïe ; ce sont les mêmes prophètes et les mêmes prophéties que dans le groupe de la B, P,, qui est consacré à l'Incarnation :

David, Ps. lxxi, G. — Descendet sicut pluvia in vellus. Jérémie xxxi, 22. — Creavit Dominus novum super terram : femina circumdabit virum.

EzÉCHiEL XLiv, 2. — Porta hœc clausa erit : non aperietur. IsAÏE vn, 14. — Ecce virgo concipiet et pariet.

Heinecken (») dit avoir vu à Osnabriick une B. P. qui portait le titre de S. H. S. Le même titre a été mis, au quinzième siècle, en tête de deux B, P. de Munich (^). Les deux ouvrages ont, en effet, de si grandes analogies que de telles confusions ne sauraient surprendre. Mais c'est abuser du droit qu'un érudit a de proposer des hypotlièses, que de prendre prétexte de ces confusions pour supposer, comme l'a fait M. F. Falke, que le nom primitif de la B. P. aurait bien été S. H, S., et que l'ouvrage que nous appelons communément S, H. S. serait la forme développée de la B. P. : que celle-ci serait l'archétype de celui-là, ce qu'on pourrait appeler V Urspiegel Q').

Si le S. H. S. et la B. P. sont des ouvrages congénères, ils présentent cependant quelques différences qu'il vaut la peine de relever. Nous avons déjà noté celle-ci que, dans le Speciiliiin, les images ont moins d'importance que le texte, tandis que la B. P., au contraire, est avant tout un recueil d'images. Mais on trouve des différences plus profondes si l'on étudie de quelle façon l'un et l'autre ouvrage racontent l'histoire de la Rédemption. La B. P. commençait cette histoire avec l'Annonciation à Marie. Mais comment comprendre l'histoire de la Rédemption sans l'histoire de la Chute ? La B, P. est donc bien obhgée de parler de la Chute. Elle fait de la Tentation d'Eve l'une des préfigures de l'Annonciation. Or, il est clair que si la Chute d'Ève a rendu nécessaire l'Incarnation, elle n'en est pas, au sens strict du mot, une préfigure. Du reste, la Tentation n'est que le troisième acte du drame de la Chute : le premier acte est le « Trébuchement » de Lucifer et de ses compagnons; le deuxième, la Création de l'homme mis au monde par Dieu pour « réparer » la chute des mauvais anges. Le S. H. S,, qui commence l'histoire de la Chute au Trébuchement de Lucifer, qui montre la Création de l'homme, et qui raconte la Chute d'Ève à sa place chronologique, sans en faire une préfigure de l'Incarnation, enseigne donc une théologie plus exacte, plus complète et plus profonde que la B.P.

A d'autres égards, celle-ci paraît supérieure. Toutes ses préfigures sont prises dans la Bible ; les fables rabbiniques, l'histoire profane n'en ont fourni aucune. Parmi les « faits »

(') Idée, p. 292.

(2) Glm 4023 et I94i4- Cf. Tietze, op. laiid., col. 4o.

(3) Ziir Entwicklung and zam VevstCindnis des S. H. S., dans Z entrai blatt fur Bibliothekwesen, 1898, p. 420

de l'histoire évangélique, un seulement provient des Apocryphes : la Chute des idoles d'Égypte, qui forme le fait du groupe VI (^).

La B. P. n'est pas seulement plus « bibHque » que le Spe^ cuhun, elle est, dans sa typologie, plus traditionnelle, plus conservatrice. On est étonné, quand on s'est familiarisé avec l'exégèse allégorique et avec l'art symbolique du Moyen Age, de ne pas retrouver dans le Spéculum des préfigures qu'on peut appeler classiques, tant les docteurs et les prédicateurs les avaient expliquées, tant les artistes les avaient représentées, le Sacrifice d'Isaac, par exemple, l'Ascension d'Hénoch, les Israélites marqués du taii^ eux et leurs maisons, Jacob bénissant les fils de Joseph de ses bras en croix, la Femme de Sarepta tenant deux bois croisés, le Serpent d'airain érigé au désert. Ces histoires mystérieuses, auxquelles la foi chrétienne, depuis les temps les plus lointains, avait prêté un sens émouvant, l'auteur du S. H. S, les a négligées. C'est d'autant plus remarquable que, parmi ces histoires, plusieurs avaient été expliquées par l'Evangile même : telle l'histoire du Serpent d'airain, qui déjà, dans l'Evangile selon saint Jean, est donnée comme une préfigure de la Crucifixion.

Autre différence : la B. P. consacre plusieurs de ses groupes aux miracles du Christ; elle insiste, autrement dit, sur ce qu'il y a eu de consolant, de bienfaisant et. pour parler comme les Grecs, de « philanthrope » dans la mission du Christ. L'auteur du S. II. S. est un Dominicain impitoyable et fanatique, préoccupé de détailler jusqu'à l'horreur les tortures et jusqu'à la nausée les outrages de la Passion. Pour satisfaire sa haine féroce des Juifs, c'est aux Juifs mêmes qu'il emprunte les armes dont il les perce. Evilmérodach coupant en trois cents morceaux le cadavre de son père ; Hur mourant étouffé, ou noyé — je ne sais comment dire — sous les crachats des Juifs, voilà les histoires qu'il insère dans l'Évangile. 11 est bien de cette lignée redoutable d'écrivains féroces et souillants qui commence à Epiphane et qui se continue, de notre temps, avec les héritiers de Veuillot, les gens de la Libre Parole et des Croix,

Si les miracles qui ont rempli la « vie publique » du Christ sont passés sous silence par l'auteur du S. H. S., il s'est complu

(') Dans les exemplaires à 34 et à [\o groupes ; groupe X de l'exemplaire à 5o groupes.

en revanche à parler de la Vierge, à raconter sa légende, à exposer le rôle de Marie dans l'œuvre de la Rédemption. La mariologie ne tient pas moins de huit chapitres dans le Specnliun. Elle est à peu près absente de la B. P. A cet égard, le S. H. S. est plus représentatif de la piété catholique que la B, P., et l'on comprend qu'un pareil livre, où il était tant question de la Vj'erge Marie et si peu de l'Évangile, n'ait pas eu de lecteurs dans les Églises évangéliques ; la B. P., au contraire, n'était pas antipathique aux Protestants : elle édifiait l'un des protecteurs de la Réformation naissante, le palatin Othon- Henri Q).

Aucun témoignage extérieur, aucun indice interne ne permet de faire sortir la B. P. de l'anonymat où son pieux auteur a sans doute voulu qu'elle restât. Tandis que, dès les premières lignes du S, H. S., on devine que l'ouvrage est d'origine monastique ; tandis qu'à le lire en entier, on y trouve des preuves certaines de l'origine dominicaine, dans la B. P., au contraire, l'orgueil monastique ne se marque nulle part. Il est vrai que, dans l'édition xylographique à quarante groupes, Élie et Élisée sont plusieurs fois représentés comme des moines (f)^ avec la tonsure et les habits monastiques, et en Dominicains, puisque, sur la robe, ils ont un scapulaire et que, dans l'exemplaire de la Ribliothèque nationale, dont les gravures ont été coloriées au quinzième siècle (5), robe et sca-

(') Cf. supra, p. 127, note 2.

{•) Noter surtout, groupe XXIII, Élisée bafoué par les enfants de Bèthel ; groupe XXIV, Élie et la veuve de Sarepta ; groupe XXXII, Ascension d'Élie; sacrifice d'Élie sur le Carmel.

{^) Exposition de la galerie Mazarine n" i. M. Guibert {Revue des Bibliothèques, 1905, pp. 3 12-325), qui a le mérite d'avoir le premier attiré l'attention sur le costume d'Élie et d'Élisce dans la B, P. à 4o planches, et sur l'exemplaire colorié de la galerie Mazarine, attribue aux Carmes l'édition à Ao planches, parce que, dans l'une des gravures de cette édition (groupe XXXIV), Elisée lui a paru vêtu en Carme. J'ai examiné la gravure en question, dans l'exemplaire de la Mazarine ; je ne crois pas qu'ÉIisée y porte l'habit du Carmel. Étant donné que, dans les gravures de l'édition à l\0 planches oii le costume d'Élisée ne saurait faire doute, ce costume est celui des Dominicains, c'est l'influence des Dominicains qui se fait sentir dans cette édition, et non l'influence des Carmes. 11 est vrai qu'Élie et Éhsée paraissent jusqu'à neuf fois dans les 80 préfigures de la B. P. à 4o groupes, et que le Carmel regarde Élie et Élisée comme ses pères spirituels ; mais, comme le reconnaît M. Guibert lui-même {op. cit., p. 824), il n'y a pas à l'aire état pour son hypothèse de la grande place que tiennent dans la B. P. Élie et Élisée : ces deux personnages de l'Ancien Testament n'ont pas intéressé les Carmes seulement : tout le Moyen Age a rêvé d'eux, parce que la Bible les lui représentait comme les thaumaturges par excellence (cf. Maury, (Croyances et légendes du M. A., p. 116).

pulaire sont restés blancs, tandis que le manteau a été peint en noir. Mais que conclure de là ? Que les Dominicains, au milieu du quinzième siècle, ont tâché de s'approprier la B. P. et, par jalousie pour les Carmes, de travestir en frères Prêcheurs Elie et Elisée. Mais cette constatation, si piquante qu'elle soit, ne préjuge rien de l'origine de la B. P. elle-même, car ce livre a été composé environ un siècle et demi avant d'être reproduit par la gravure sur bois.

5. — Quoique la Biblia paiiperum et le S. II. S. dussent, dans l'intention de leurs auteurs, être ornés d'illustrations, un bon nombre d'exemplaires de l'un et de l'autre livre ne donnent que le texte seul, sans images. Cette circonstance nous permet de rapprocher de ces deux ouvrages un opuscule non illustré, qui énumère sommairement les faits du Nouveau Testament, avec leurs types dans l'Ancien Testament, le nombre des types variant suivant les faits et suivant les manuscrits. Cet opuscule qui, d'après les endroits où il s'en trouve des copies, est d'origine allemande et que certains manuscrits attribuent à Albert le Grand ('), n'a jamais été imprimé. Il porte des noms divers, suivant les manuscrits : Aurora minor (^), par opposition à VAiirora major de Pierre Raie, Biblia pauperiim de operibus C/irisii Q), Liber Jicfiirariim Bota Ezechielis (^), Bota in medio rotœ (^). Le titre par lequel nous préférerions le désigner, si ce n'était prêter à des confusions, serait celui de Concordances de V Ancien et du Nouveau Testament , que lui donnent trois manuscrits ("). Nous lui garderons donc, faute de mieux, le titre bizarre de Bota Ezechielis, qu'il porte dans un manuscrit de Baie, et qui a son origine dans un passage fameux d'Ezéchiel (^).

(') Munich, clm. 4^327 (parchemin, quatorzième siècle); Saint-Florian, XI Sa, 5 : Biblia pauperum, qiiam edidit Albertus Magnus...

(^) Ms de Saint-Florian : Explicit Biblia pauperum, qu.e alio nomine dicitur Aurora minor. C'est l'opuscule que Schreiber (dans Heitz, Biblia pauperum, p. lo) confond avec le résumé mnémonique Sex, prohibet, etc. Il fait suite, dans le ms de Saint-Florian, à VAurora de Pierre Raie.

(3) Munich, clm 9025. (-*) Munich, clm 18728. (') Bàle AX i35.

(«) Munich, clm 4627; Zwettl, 325, 4 (papier, quatorzième siècle).

(') Id. : Rota in medio rotœ... Eœplicinnt concordantiœ per manus Alberli sacerdotis scriptœ et complétée anno MO (".C XXX. Zwettl, 264, 7 (papier, commencement du quatorzième siècle); Incipiunt concordantiœ T. et N. T.; Wilhering, X i36, 5.

Voici, à titre d'exemple, d'après le manuscrit de Bâle, le chapitre de la Rota qui traite de l'Annonciation à Marie :

De annuntiatione Dominica (f. i34) Gen. XVIII. — Annuntiatur Abrahœ nativitas Isaac per angelum. GexN. VIII. — Venit columba vespere portans ramum olivée virent(>m.

Gen. xxiv. — Rebecca descendit ad fontem et implevit hvdriam. JuDiG. XIII. — Prœclixit angélus ortum Samsonis parentibus. JuD. VI. — Datur signiini victorice Gedeoni in vellere. Ez. XLiv. — Vidit Ezeclîiel portam clausam.

3 Reg. X. — De throiio eburneo Salomonis régis.

4 Reg. II. — Ait Eliseus : Afferte mihi vas novum.

4 Reg. IV. — Eliseus divertit ad cenaculum parvum et requievit ibi. Ex. XVI. — Servatur manna in urna aurea.

EsTHER V. — Osculatur Esther summitatem virgce Assueri régis. EsTHER VII. — Surrexit rex de convivio et intravit hortum arboribus consitum.

In natnris. — Rhinocerus dormit in sinu virginis.

La fin de ce chapitre montre que, parmi les figures énumérées dans la Rota, quelques-unes sont empruntées non à l'Ancien Testament, mais à l'histoire naturelle. J'en citerai deux autres exemples :

De oscilla (Du baiser de Judas): Joab. Amasa. (^Iri naturis) elephans cadit in maniis venatorum.

De criicijîxione : Abel. Abraham ojfert Isaac. Duo viri por^ tant botriim. Samson. Pellicanus.

6. — On chercherait vainement dans la B. P, des préfigures empruntées aux libri naiurales. Le S, H. S. a fait une préfigure de l'histoire de l'autruche délivrant son poussin au moyen du chaniir ; mais cette histoire ne provient pas des libri naiurales, elle est d'origine haggadique. Il était réservé à un Cistercien du quatorzième siècle d'intégrer l'histoire naturelle dans l'exégèse typologique.

Nous voulons parler du livre composé vers i35o, sous le titre de: « Concordances (') de l'amour de Dieu », Concor-

(i) Il se peut que ce titre soit une réminiscence de celui que Joachim de Flore avait donné à son fameux ouvrage, Libev concordiœ V. et N. T. Sur le livre de Joachim, cf. Engelh.vrdt, Kirchengeschichtliche Abhandlungen (Erlangen, 1882), pp. 99-i5o: Renan, Noiwelles études d'hist. religieuse, pp. 217-322; Gebhart, L'Italie mystique, p. 49 et suivantes.

daritiee (') caritatis (^), par Ulrich, abbé de Lilienfeld. Pour donner idée au lecteur de ce livre singulier, nous ne saurions mieux faire que de céder la parole à Ulrich lui-même, qui s'est exprimé en ces termes sur son dessein (5) :

Notitia (f) hujus libri, qui Concordantiae câritatis appellatur, talis est.

In supremo circulo primi folii somper ponitiir evangelium, et juxta illud quatuor auctoritates de prophetis cum ipso evangelio concordantes. Sub quo duae historiée Veteris Testamentis ponuntur, et sub illis duae naturae rerum, ad ipsum evangelium similitudinarie pertinentes. Et semper sub qualibet materia unus versus, qui déclarât ipsam materiam et exponit. Et in opposito folio ojnnis picturœ expositio, qualiter evangelio concordent, singula cum sua moralitate continetur.

Iste enim totus liber per griseum monachum, Ulricum nomine, quondani abbatem in Campo Liliorum, ex parvitate sui ingenioli propter simplicitatem et penuriam pauperum clericorum multitudinem librorum non habentium est specialiter compilatus, quia picturœ sunt libri simplicium laicorum.

Dividitur autem iste liber in duas partes, videlicet de tempore et de Sanctis. De tempore, quia ponuntur ibi omnia evangelia dominicalia et ferialia totius anni, quibus tamen habentur evangelia propria et leguntur. De Sanctis vero semper ponitur ibi illius Sancti passio et concordantiae sub eodem. Postea autem communia Sanctorum sunt posita et decem praecepta cum concordantiis, in dextra parte praecepta servantibus quid renmnerationis, in sinistra transgredientibus quid punitionis sentiant, assignatur. Ponuntur et post haec plura notabilia satis pulchra. Et in toto libro una historia pluries quam semel nullibi fore cognoscatur. Sed in Adventu Domini de tempore, et de Sanctis Andreae apostoli inchoatur.

Precor ergo te, o lector, quatenus mei compilatoris habere di-

(ij Concordandœ, et non Concordantia, comme l'a désiijné Heider, par erreur de lecture {Beitrage sur christl. Typologie, p. 27).

(*) Le mot cavitas, dans le latin d'église, signifie l'amour du fidèle pour Dieu (MÂLE, L'Art religieux du M. A,, 2^ édit., p. i44)-

(3) Sur les Concordantiae, voir le5 Beitrage de HemER et le savant mémoire de TiETZE, Die typologischen Bilderkreise des Mittelalters in Œsterreich, col. 67-69, avec un appendice (col. 79-88) donnant la typologie biblique des i56 « concordances » ; il est regrettable que Tietze ait laissé de côté la typologie empruntée aux libi'i naturales.

(<) Notitia, lecture certaine. Heider a lu Natura. Les lectures de Heider ne sont pas toujours exactes : nous nous en sommes aperçus, M. Lutz et moi, en collationnant, pour notre édition du S. H. S., les extraits assez étendus qu'il avait publiés de ce livre dans ses Beitrage.

gneris memoriam apucl Deum. Et si forte aliqua minus bene aut plene dicta iiiveiieris, emendare ac caritative corrigere non obmittas. Valetudinem opto omnibus legentibus et salutem. Amen.

Ainsi, le livre d'Ulrich est formé d'autant d'ensembles tjpologiques qu'il y a de dimanches et de fêtes dans l'année, en tout cent cinquante-six. Chacun de ces ensembles est une « concordance )). L'ouvrage s'appelle donc Concordantiœ, au pluriel. Chaque « concordance » montre, à côté d'un fait de l'Évangile, deux préfigures tirées de l'Ancien Testament et deux figures tirées de l'histoire naturelle. Chacune comporte un texte étendu, qui occupe le verso d'un feuillet. Le recto qui fait face à ce verso porte l'illustration correspondante, une grande composition à compartiments munis d'inscriptions explicatives : en haut, le fait évangélique ; au-dessous, les deux préfigures bibliques ; en bas, les deux figures prises de l'histoire naturelle. Telle est la disposition que présentent les exemplaires illustrés ; on n'en connaît que trois, dont un entré naguère à la Bibliothèque nationale ('). Les exemplaires non illustrés sont beaucoup plus nombreux.

7. — Les Concordances de l'abbé Ulrich, où les fables des libri naturales s'allient de si étrange façon à Texégèse typologique, nous amènent à dire quelques mots d'un autre produit, non moins curieux, du genre auquel appartient le S. H. S.

(( Pourquoi une vierge ne peut-elle enfanter? Une poule ne fait-elle pas des œufs sans coq ? Qui les distingue par dehors d'avec les autres? Et qui nous dit que la poule n'y peut former ce germe aussi bien que le coq ? » Ces questions déconcertantes se lisent dans les Pensées de Pascal (^). Je ne vois pas que les éditeurs se soient risqués à les commenter.

« L'enfant | Gargantua]... sortit par l'aureille senestre... Je me doubte que ne croyez asseurement ceste estrange nativité. Si ne le croyez, ie ne m'en soucie, mais ung homme de bien, ung homme de bon sens croit tousiours ce qu'on luy dict

(') Ms Lilienfeld i5i (c'est le ms original; Heider l'a étudié dans ses Bei(raffe) ; — Blbl. du prince de Liechtenstein, à Vienne (parchemin, fo, quinzième siècle); — Bibl. nat., lat. nouv. acq. 2129 (papier, f**, avec ce colophon : ajjinitus est isle liber per Joannem Jarallter pvesbyteriim in sua domo Wienne dicta do der Woljf den Gensen predigt [cf. le coin du vieux Strasbourg wo der Fa&hs den Enten predifft] anno domini 1^71).

(î) Éd. Havet, t. II, p. 97.

et qu'il trouve par escript. Ne dict saint Paul, prim. Corinth. XIII : Charitas omnia crédit? Pourquoy ne le croiriezvous?... Est ce contre nostre loy, nostre foy, contre raison, contre la saincte escripture ? De ma part, je ne trouve rien escript es bibles sainctes qui soit contre cela. Mais si le vouloir de Dieu tel eust esté, diriez-vous qu'il ne l'eust peu faire?... Je vous dy que a Dieu rien n'est impossible. Et, s'il vouloit, les femmes auroyent doresnavant ainsi leurs enfans par l'aureille. Bacchus ne feut-il pas engendré par la cuisse de Jupiter?... Mais vous seriez bien dadvantaiye esbahys et estonnez si je vous expousoys présentement tout le chapitre de Pline, auquel parle des enfantemens estranqes et contre nature (^). »

Peut-être, pour comprendre la pensée que Rabelais avait derrière la têle en écrivant ceci, et pour rattacher les questions de Pascal aux raisonnements analogues des mystiques antérieurs, conviendrait-il de relire l'ouvrage composé, au début du quinzième siècle, par Franz de Retz, Dominicain, professeur de théologie à l'Université de Vienne, de i385 à i4iij» sous ce titre : Defensoriiun inviolatœ virginilatis beatœ Marine (^). C'est un livre à images, reproduit au milieu du quinzième siècle par la xylographie (5) et l'imprimerie (+), et qui a inspiré, comme le S. IL S. et la J3. P., d'ailleurs beaucoup moins fréquemment que ces deux ouvrages, l'art symbolique du quinzième siècle Q). L'auteur s'est proposé de rechercher dans l'histoire humaine, tant profane que sacrée, et dans l'histoire naturelle, tous les faits qui lui paraissent aussi invraisemblables, et pourtant aussi vrais, que la virginité sans lésion de la Mère de Dieu. Si la vestale Tuscia, demande-t-il, a pu, comme le raconte saint Augustin, porter de l'eau dans un tamis, pourquoi Dieu n'aurait-il pas pu être enfanté par une vierge (^)?

(1) Rabelais, Gargantua, I, 6.

(■-) Pour \c DefensoriuDi, cf. le travail définitif de J. von Schlosser, Zar Kenntnis der kûnstlerischen Ueberlieferang im spàten Mittelalter, dans le Jahrbuch der kunsthist. Sammlangen de Vienne, 1902, pp. 287-813, pl. XVI-XXIII.

(3) Blockbilcher de Fr. Walthern (1470) et de J. Eyseiihut (1471); celui-ci reproduit par J. VON Schlosser, op. laud., pl. XVIII-XXIII.

('•) A Wurzbourg, chez G. Reisser (i475-i48o).

('') J. VON Schlosser, op. laud., pl. XVI-XVII.

(^) J. VON Schlosser, op. laud., pl. XX, p. 3o8. Si cribro uirgo Thuscia aqaam portare valet, car procreantem omnia virgo non generaret ? Augustinus, De civi- (tate) Dei. Les quattrocentistes italiens ont souvent représenté l'ordalie à laquelle fut soumise la vestale Tuscia (Perdrizet-Jeak, La galerie Campana, p. 27, n0 222), le Defensoriani nous fait comprendre pourquoi : c'est que les mystiques avaient reconnu dans cette histoire une préfigure de la virginité immaculée de Marie.

Si le lion, par son rngissement, peut ressusciter ses petits, pourquoi le Dieu de vie n'aurait-il pas pu être enfanté par une vierge Q) ? Et ainsi de suite. Sous ces raisonnements par analogie, on reconnaît sans peine la typologie de nos figuratifs. On voit d'ailleurs que, si le Defensoriiim rappelle les Concordantiœ par la façon dont il entend l'histoire naturelle, il se rattache au S. H. S. par l'usage qu'il fait de l'histoire profane.

De même que dans certains manuscrits les Concordantùe voisinent avec le S. H. S., de même sur les murs du cloître de Brixen le S. H. S. et la B. P. voisinent avec le Defensoriiim (^) : ils y sont peints à fresque, non seulement leur illustration, mais leur texte. On ne saurait souhaiter une preuve plus sensible de la connexité qui unit le Defensoriiim aux produits antérieurs de la littérature symbolique.

8. — Jetons maintenant un regard d'ensemble sur cette littérature, qui commence vers l'an i3oo avec la B. P. pour aboutir, quelque cent années après, au Defensoriiim. Elle nous apparaît comme un genre essentiellement monastique et germanique. L'auteur des Concordant iœ, Ulrich de Lilienfeld, l'auteur du Defensorium, Franz de Retz, l'auteur probable du Speciiliwi, Ludolphe de Saxe, sont des moines allemands. Tous les exemplaires du Concordantiœ et de la Bofa sont allemands. De même, la plupart des manuscrits du S. H. S. et de la B. P., et les plus anciens. Ainsi s'explique la médiocrité artistique de ces manuscrits. Le seul exemplaire de la B. P. qui paraisse avoir une valeur d'art semble, même aux savants allemands, d'origine française (5). Je connais jusqu'à deux manuscrits du S. H. S. du quatorzième siècle, dont les miniatures ne soient pas désagréables à voir : ce sont deux manuscrits italiens (ou français ?) conservés à Paris (f). L'illustration

(') J. VON Sghlosser, op. laucL, pl. XXIII, p. Sog. Léo si ragilu prolem siisc'tare valet, car Vitam a Spiritii virgo non genevaref^ YsiÇdoriis) XIP ethy(jnologiarum) ca(pitulo) XVI°, et Alanus in de planctu naturœ prosa prima.

(-) Le Defensorium de Brixen est resté ignoré de J. von Schlosser ; et le (( Dombeneficiat » Walchegger, qui a publié les inscriptions de cette fresque (c sa brochure, Der Kreuzgang am Dom zu Brixen, 1896, p. ii3), se serait mieux tiré de sa tâche, s'il avait connu l'ouvrage mystique dont la fresque de Brixen est la reproduction.

(3) Jadis dans la bibliothèque des Gondé, aujourd'hui à La Haye, Muséum Mcermano-Westreenianum. Le frontispice de l'ouvrage de Heitz-Schreiber, Biblia paiiperam (cf. pp. 26 et 82) reproduit en grande dimension une page de ce manuscrit.

(^) Bibl. nat., lat. 9684; Arsenal, lat. 598.

du S. //. S, ne donne naissance à de belles séries d'enluminures que lorsqu'elle est proposée comme thème aux artistes de Flandre. La miniature allemande du treizième et du quatorzième siècle fait œuvre de métier seulement; elle produit beaucoup, mais ses productions sont d'une technique grossière et négligée : telle est l'appréciation que suggèrent à M. Haseloff(') les manuscrits illustrés de la B. P., du S. H. S. et des Concordantiœ. Il fait remarquer que cette illustration consiste le plus souvent, non pas, à proprement parler, en miniatures, mais en dessins à la plume (^), parfois coloriés, c'est-à-dire relevés de gouache.

9. — Le S. FI. S les Concordantiœ caritatis, datent du quatorzième siècle, la Biblia paiiperum au plus tôt de la fin du treizième. Mais, dès la fin du douzième siècle, on voit paraître des livres à images qui préludent, si l'on peut ainsi dire, à ceux dont nous venons de parler. Biblia paaperum, S. H. S. y Concordantiœ caritatis, Bota Ezechielis, Defensoriiini uirginitatis beatœ Mariœ, toutes ces productions qui attestent le goût du Moyen Age finissant pour le symbolisme méthodique, méticuleux et outré, sont, nous venons de le voir, d'origine allemande. Il est intéressant de noter que les enluminures de la fin du douzième siècle, qui annoncent ces ouvrages de la patience germanique, sont un travail allemand. Elles ornent un missel exécuté à Hildesheim ('). Chacune forme un ensemble compliqué. La partie centrale représente l'un des faits principaux de l'histoire évangélique. Le reste représente les préfigures de ce fait et les prophètes qui l'ont prédit : chaque prophète tient une banderole où est inscrite la prophétie appropriée. Voici, à titre d'exemple, la description et le plan d'une de ces miniatures La plus grande partie de la miniature est occupée par une croix latine divisée en cinq parties, les quatre coins

(1) Histoire de l'Art, en cours chez Colin, t. II, i, p. 867.

(■^) Telle l'illustration du Spéculum des Johannites de Sélestat, dont nous avons publié le fac-similé.

(3) Beissel, Ein Missale aus Hildesheim und die Anfange der Armenbibel, dans la Zeitschrift fur christliche Kunst, 1902, col. 265 et 807.^

(") Beissel, loc, laud., col. 3i5; reproduite et décrite par Haseloff dans VHist. de l'art d'A. Michel, II, i, p. 828.

de forme rectangulaire et, an centre, un carré. Dans le carré central on voit les saintes femmes s'approchant du tombeau; l'une porte une banderole où sont ces mots : Qais revolvet nobis lapidem ? Un ange apparaît qui leur dit : Jésus, qiiem (jiixritis, non est hic, sed siirrexit. Derrière l'ange, dans le coin de gauche, les gardiens du tombeau, endormis. Derrière les saintes femmes, dans le coin de droite, Isaïe qui dit : Erit sppulchruni ejus gloriosum (Is. xi, lo). Dans le coin supérieur, au-dessus du sépulcre, le Psalmiste (^), que la main de Dieu fait ressusciter : la main de Dieu tient une banderole où Ton lit : Exsurge gloria niea (Ps. lvi, 9); le Psalmiste répond par la fin du même verset : Exsiirgani diliiciilo. Dans le coin inférieur, le phénix dans son nid, sur un arbre, faisant pendant au Psalmiste. La croix est cantonnée de quatre préfigures de la Résurrection : Elisée ressuscitant l'enfant, Samson enlevant la porte de Gaza, Banaias déchirant la gueule du lion, David égorgeant Goliath.

Le P. Beissel et M. Haseloff, qui ont fait connaître le missel d'Hildesheim^ ont vu dans les miniatures de ce curieux manuscrit une première idée de la Biblia paaperum. Ce n'est pas exact tout à fait, car il n'y a pas dans la Biblia paiiperum de types empruntés à l'histoire naturelle. Le phénix de la miniature que nous décrivions tantôt annonce l'éléphant pris par les chasseurs, qui, dans la Rota Ezechielis, symbolise le baiser de Judas ; mais surtout il annonce les allégories puisées dans riiistoire naturelle, comme on en trouve à toutes les pages' des Concordantix caritatis. En somme, le missel d'Hildesheim annonce, d'une façon générale, toute cette série des livres symboliques à images, dont la Biblia pauperum paraît le plus ancien et dont la vogue a été croissante au quatorzième et au quinzième siècle.

L'histoire de la miniature au treizième siècle permet de comprendre encore mieux comment s'était lentement préparé le terrain où sont finalement écloses ces fleurs singulières du symbolisme médiéval.

Dans un psautier du treizième siècle, qui provient du couvent de Wôltingerode, près Goslar en Thuringe, et qui est conservé

(1) Beissel (/oc. laud.) et Haseloff, dans l'Histoire de l'art d'A. Michel, II, i, p. 529, disent : « un homme ». Mais cet « homme « est nimbé, comme, sur la même miniature, les « types » du Christ, Élisée, Samson, David, Isaïe.

Le serpent d'airain

La grappe de Ghanaan

LA

Oblation d'Abel

CRUCIFLXION

Oblation de Melchissédech

Les maisons des

Israélites marquées du tau

Abraham sacrifie Isaac

La Synagogue

Le psautier de Peterborough (f), qui date du milieu du treizième siècle, renferme 109 petites miniatures, qui montrent la concordance des deux Testaments, et dont chacune est accompagnée d'une légende en vers latins. Par exemple, la première page peinte (f° 10) montre l'Annonciation en regard du buisson ardent. « Nul doute, écrit M. Delisie, que ces miniatures n'aient offert beaucoup d'analogie avec les grandes peintures qui couvraient les murailles des églises » ; et il cite à l'appui de son hypothèse un manuscrit du treizième siècle (Cheltenham, n° iioBg) qui contient une collection de tifuli en vers. L'auteur de cette collection, sans doute un Cistercien, proteste, comme l'avait déjà l'ait saint Bernard (5) dans un sermon souvent cité, contre l'imagerie monstrueuse de formes et vide de sens que l'art roman avait introduite dans les églises : Ouidnam decentiiis est, qiiid fractaosius speculari circa Del altarium aquilas bicîpites, iinius ejiisdem capitis leones quatuor, centauros pharetratos, Chimœram, ut fingunt physio-

(1) Haseloff, Eine thàringisch-sdchsische Malerschiile des XIII. Jahrh. (Strasbourg, 1897), p. i5, pl. XXXIII, 11° 74. Dans l'évangéliaire de Goslar, manuscrit allemand du treizième siècle, l'I majuscule qui commence l'Évangile selon saint Marc — Initium evangelii J.-C. fdii Dei — est orné de médaillons à sujets t\7Jologiques : Samson enlevant les portes de Gaza, déchirant la gueule du lion {Jahrbuch der k. preass. Kunstsamml., XIX, p. i49).

(*) Bibl. royale de Bruxelles, ms 9961. Cf. Delisle, Mél. de paléographie, p. 197.

(') P. L. GLXXXII, 916; cf. MûNTz, Études iconographiques sur le M. A., p. 4i ; MÂLE, L'Art religieux, 2*' éd., p. 67.

logiy fabulosa viilpis et galli diliidia, simias tîbicines et onoscelidas, vel certe eontemplari gesta Patriarchariim, Legis cœrimonias, prœsidia Jiidicum, typieos Regum actus, certamina Prophetariim, Macchabœorum triiimp/ios, opéra Domini Saluatoris et jam coruscantis Evangelii revelata mgsteria ? Ad informandam pictorum operam in ecclesiis , iibi pingi pevmittitiir , digerit prœsens calamus adaptationes quasdam reriim gestarum ex Veteri et Novo Testamento , ciim superscriptione binoriim uersorum, qui rem gestam Veteris Testanienti breviter élucidant, et rem Noui convenienter adaptant

Plus importantes, pour .qui veut savoir les origines des livres typologiques illustrés du quatorzième siècle, sont les Bibles moralisées du treizième. Les recherches de Heider {f), de Léopold Delisle(5) et de Haseloff(+) ont appelé l'attention sur ces œuvres colossales de l'enluminure française. Le texte des Bibles moralisées, en latin dans certains manuscrits, en français dans d'autres, est formé d'extraits bibliques, accompagnés d'explications allégoriques. Il n'a du reste qu'une importance secondaire : la plus grande partie du feuillet est laissée à l'illustration ; un nombre prodigieux de miniatures — environ cinq mille, à raison de huit par pages — illustraient l'ouvrage. Le plus souvent, l'allégorie, expliquée dans le texte et figurée par la miniature, est purement morale : ainsi le texte

(') PiTRA, Spic. Solesm., t. III, p. lxxv et 626. Cf. Hist. litt. de la Fr., f. XXXI, p. 214. M. Delisle a signale encore {Hist. litt. de la Fr., t. XXXI, p. 792) deux pièces de vers, en têle d'un exemplaire de VHistoria scholasticci, à la bibliothèque de Brioude, l'une sur les préfigures de la Vierge, l'autre sur les préfigures du Christ. La première commence ainsi :

A mundi principio,

Christi generatio

Sub figuris latuit.

Quid est hortus voluptatis

De quo fons egreditur,

Nisi Mater pietatis

De qua Christus nascitur ?

Un poème analogue sur les préfigures de la Vierge, plus connu que celui-là, est la Laus beatœ Virginis Mariée, dont les Franciscains ont grossi le recueil des Œuvres de saint Bonaventure (éd. de Lyon, 1668, t. VI, p. 468).

(-) Beitrâge ziir christi. Typologie, p. 33-35. Heider s'est surtout attaché à montrer l'intérêt des Bibles moralisées pour l'histoire de la méthode typologique.

(^) Livres à images destinés à l'instruction religieuse et aux exercices de piété des laïques {Hist. litt. de la Fr., t. XXXI). Il est bien regrettable que ce savant travail sur des livres à images soit lui-même dépourvu d'images.

(«) Dans V Histoire de l'art d'A. Michel, t. II, i, p. 33? et suiv.

de la Genèse (l, 9-10) sur la séparation de la terre ferme d'avec les eaux salées de la mer est expliqué, selon la méthode moralisante, par la séparation de l'Église, Jirnia Ecclesia, d'avec le monde et ses péchés, amaritudines miindi ; et en regard de cette explication, le miniaturiste représente le Créateur séparant la mer de la terre et, au-dessous, l'Eglise sous la figure d'une religieuse, dans une attitude attristée, entre des Juifs qui l'insultent et des amants sans vergogne. Telle étant la méthode d'allégorie que l'auteur a généralement suivie, l'ouvrage est appelé ajuste titre Bible moralisée. Mais, souvent aussi, la méthode employée est celle du symbolisme typologique; et l'on retrouve, en feuilletant la Bible moralisée, la plupart des préfigures consacrées de l'histoire évangélique.

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