‹ Etude sur le Speculum humanae salvationisChapitre 32 sur 35 · DE QUELQUES LEGENDES BIBLIOGRAPHIQUES RELATIVES AU S. H. S · texte numérisé non relu

DE QUELQUES LEGENDES BIBLIOGRAPHIQUES RELATIVES AU S. H. S

Le S. H. S. laussement attribué : i° à Conrad d'Alzey ; — 2° au monachus Joannes, Bénédictin du treizième ou du quatorzième siècle ; — 3° au f rater Ainandus.

Le S. H. S. est l'un des premiers livres que la xylographie et la typographie se soient employées à reproduire, l'un des plus anciens Blockbûcher pour lesquels les graveurs du quinzième siècle aient taillé leurs formes. Aussi a-t-il occupé tous les érudits — et l'on sait s'ils sont nombreux — qui se sont consacrés à l'étude minutieuse et ardue des livres et gravures incunables : avec les ouvrages qui parlent du Spéculum, il y aurait de quoi remplir de livres toute une bibliothèque, et de bibliographie plusieurs pages de thèse. Mais les bibliographes sont d'étranges gens. Ces incunables, dont ils étudient à la loupe les caractères et les filigranes, dont ils comptent et mesurent les lettres, les lignes, les interlignes et les feuillets, ils ne se soucient pas souvent de les lire. Je crois bien que, depuis trois siècles, personne n'avait relu attentivement le Spéculum. Si les bibliographes avaient pris cette peine, ils auraient trouvé, dans le texte même du Spéculum, des raisons intrinsèques de ne pas proposer ou propager, touchant la date et l'attribution de cet ouvrage, une foule d'erreurs que je voudrais taire, mais que le souci de l'exactitude m'oblige à passer en revue.

1. — « L'abbé Trithème attribue la composition du S. H. S. k Conrad de Altzéia, qui florissait vers 1870. Cette hypothèse est assez vraisemblable. » Ainsi s'exprime le plus récent auteur qui se soit occupé du Spéculum (').

(1) M. GossART, Les incunables d'origine néerlandaise conservés à la Bibliothèque communale de Lille (thèse de Lille, 1907), p. 24. Dans le compte rendu détaillé qui a été publié de la soutenance de cette thèse {Annales du Nord et de l'Est, 1907, pp. 469-471)» on ne voit pas que les juges de M. Gossart se soient inscrits en faux contre cette légende bibliographique.

En réalité, Trithème n'est point responsable de cette attribution erronée. Relisons sa notice sur Conrad d'Alzey (') :

Conradus de Altzeya oppido, Moguntinensis diocesis, in Palatinatu, tribus milibus a Wormacia distante, natione teuthonicus, vir in divinis scriptis eruditus et in sœcularibus litteris egregie doctus, philosophus, poeta et mathematicus suc tempore inter Germanos celeberrimus, ingénie subtilis et clarus eloquio, carminé excellons et prosa. Scripsit utroque stilo quaedam praeclara opuscula, quibus nomen suum notificavit. E quibus exstat volumen versibus et rithmis pulchra varietate depictum, de sanctissima et purissima Dei génitrice Maria et redemptione generis humani prœnotatum Figurarum opus lib. I, Epistolarum ad diverses lib. I, Carminum quoque lib. I ; et alia multa. Claruit circa tempera Careli quarti imperatoris, anne Domini MCCGLXX.

Il n'est pas question, dans cette notice, du S. H. S. Visiblement, Conrad est un auteur des plus obscurs, même pour Trithème, qui ne sait même pas s'il fut prêtre séculier ou moine; et toute la bonne volonté de Trithème n'aurait pas suffi k imposer k l'histoire littéraire cette célébrité germanique, vir suo tempore inter Germanos celeberrimiis, si les bibliographes anglais, John Inglis, Sotheby et Berjeau (^) n'étaient venus k la rescousse. Ce sont eux, en effet, qui ont proposé d'identifier avec le *S'. H. S. le Liber figuraram de sanctissima Maria et redemptione generis humani. Il est vrai que ce titre donne assez bien l'idée du contenu du Spéculum. Mais le même titre conviendrait tout autant aux produits congénères de la littérature typologique. En réalité, le Liber figurarum est un ouvrage différent de notre Spéculum. Il n'a pas été imprimé, que je sache; les bibliothèques allemandes doivent en posséder des exemplaires manuscrits (î) ; en i/i4i, il fut mis en vers allemands par Henri de Stauffenberg, le même auteur dont on connaît une traduction du Spéculum (4).

A en croire Berjeau, la preuve de l'attribution du Spéculum k Conrad d'Alzey se trouverait dans le colophon d'un manuscrit de cet ouvrage, daté de 1^79 et d'origine allemande, qui est conservé au Musée Britannique (>). Berjeau a publié un fac-similé du colo-

(') Cat. script, eccles., édit. de Cologne, i53i, fo cxix v». AIzey est une ville de la Hcsse rhénane (B.î:deker, Le Rhin, p. 109).

(^) Berjeau, Spéculum hamanœ salvationis (Londres, 1861), p. vu.

(3) Il faudrait examiner les mss suivants : Liber figurarum, Munich clm. 21628, Vienne, 1675; Compendium figurarum, Lilienfeld, 142; Opus figurarum, Saint- Florian, XI, i4i.

(■«) G. M. Engelhardt, Der Rilter von Stauffenberg (Strasbourg, 1828), p. 27.

(') Add, mss. 1G578. Cf. Cat. of additions to the Mss in ilie Brit. Mus. in tlie years 18^6-18^7 (London, 1864), pp. 284-286. Je dois à M. John A. Herbert, du département des manuscrits du Musée Britannique, une collation de ce colophon.

phon en question, mais sans le transcrire. S'il l'avait transcrit, — je veux dire s'il l'avait transcrit exactement, — il aurait vu, et le lecteur aussi, l'inanité de cette prétendue preuve. Voici, en effet, comment il faut lire ce colophon : Anno Domini millesimo CCC° Ixxuiiij^ xvij kalendis Decembris, finitas est liber isfe, per Ulricum sacerdotem de Osferhoven, Jilium qiiondam Chiinradi scriptoris, publici auctoritate imperiali notarii c'est-k-dire : « En l'an du Seigneur 1879, le 17*= des kalendes du mois de décembre, ce livre fut achevé (de copier) par Ulrich, prêtre d'Osterhoven (en Basse-Bavière), fils de feu Conrad, scribe et notaire impérial. »

Une erreur, une fois lancée, a parfois des destins étranges; non seulement elle s'obstine à ne pas disparaître, mais souvent même elle prolifie. L'erreur de Berjeau a fait souche : il est fâcheux que cette dangereuse progéniture soit parvenue à se nicher dans des ouvrages aussi soignés et aussi méritoires que ceux de M. Tietze (^) et de M. Hermann (J>). A en croire, en effet, les deux érudits autrichiens, l'abbaye bénédictine de Gries, en Tyrol, posséderait un manuscrit du S. H. S. ou cet ouvrage serait attribué k Conrad d'Alzej. On va voir ce qu'il faut penser de cette assertion.

En 1877, dom Bernard Lierheimer, bibliothécaire de Gries, ayant trouvé, dans la bibliothèque dont il avait la garde, im manuscrit du S. H. S. copié en 1427 par un Johannite nommé Thomas d'Autriche (+), demanda aux conservateurs de la bibliothèque royale de Munich si ce Thomas était bien l'auteur du S. H. S. Le bibliothécaire en chef de Munich, Fôringer, lui répondit en ces termes (5) :

Ein Thomas de Austria, 0. S. Joan., koinmt weder in den Katalogen ûbcr die Druck- uiid Haiidschriftcn der k. Hof- und Staatsbibliothek, noch in einer der hier zuganglichen lexikalischen und literargeschichtiichcn Quellen vor. Der Verfasser des bekannten, in unmetrischen Reinizeilen geschriebencn Werkes Spéculum humanœ snluationis, das in der k. Bibliothek in mehr als zwci Dulzend Handschriften vorhanden ist, wird allenthalben Conrad von Alzei genannt. Gedruckt erschien dièses in der Regel immer von bildlichen Darstellungen begleitete Werk nur im XV. Jahrhundert, zuletzt mit einer deutschen Uebcrsetzung uni das Jahr 147 1

('^ Je rétablis l'orthographe et la ponctuation. Dans l'original, la dernière virgule, au lieu d'être après scriptoris, est après Chiinradi ; le texte porte quendatn au lieu de quondam ; publicus... notarius au lieu de publici... notarii ou de publicum... notariam : a The good priest Ulrich, remarque M. Herbert, was evidently a better calligrapher than latinist. »

(*) H, Tietze, Die typolog. Bilderkreise des M. A. in Œsterreich (dans le Jahrbuch der k. k. Zentralcommission, N. F., II, 2, 1904), col. 64, note l\.

(3) H. J. Hermann, Die ilhuninierten HSS. in Tirol (Leipzig, igoô), p. 49-

(^) A ajouter à la liste de LP.

('') Communication de dom Hilarius Imfeld, bibliothécaire de Gries, à M. Lutz, datée du 28 novembre 1907.

zu Augsburg bei Gûnther Zainer. Die angeblich âlteste, sogenannte xylographische Ausgabe wurde im Jahr 1861 zu London in Facsimile mit einer Einleitung herausgegeben durch J. Ph. Berjeau. Cf. Trithemius, De scriptoribus eccles. ; Fabricius, Bihl. lat. m. œv., ed. Mansi.

Fôringer renvoyait son correspondant à la Bibliothèque de Fabricius, qui ne fait que reproduire la notice de Trithème, et à Trithème, qui ne dit point que Conrad d'Alzey soit l'auteur du Spéculum. L'attribution k Conrad d'Alzey appartient aux bibliographes anglais : il eût fallu le dire. Sur la foi de Fôringer, dom Lierheimer inscrivit sur la feuille de garde du manuscrit de Gries la note suivante : Conradus de Alzei, dioc. Mogunt., circa iSjo, laudatus a Trithemio, scripsit opus hic exhibitum Spéculum humanœ salvationis, comparatum per fratrem Thomam de Austria, Ord. S. Joh., anno i^2j. Et voilà comment les érudits autrichiens les plus récents ont cru que le manuscrit de Gries contenait la preuve de l'attribution du Spéculum k Conrad d'Alzey.

2. — Dans quelques manuscrits latins, ainsi que dans l'édition imprimée k Augsbourg, chez Zainer, vers 1471 (Guichard C), on trouve, combiné avec le S. H. S., un Spéculum Marise, d'un certain prêtre Andréas, natione Italus, et, k la fin du livre, la Summula de Jean Schlitpacher, dont voici Vexplicit (en vers léonins) :

Explicit humanaequc salutis summula plane A me fratre Johanne, tui pater Ordinis aime, Vir benedicte, puto quasi minime monacho.

Du prêtre Andréas, auteur du Spéculum Marise, et du frère Jean, auteur de la Summula, Berjeau a fait un écrivain imaginaire, Johannes Andréas, auquel il a attribué la paternité du Spéculum Marise. Et, dans cette question encore, il jette, comme poudre aux yeux du lecteur, un texte de Trithème, la notice de Johannes AndreasQ), jurisconsulte de Bologne, qui mourut de la peste noire en i348 et qui avait écrit, entre autres ouvrages, des Additiones in Spéculum, lesquelles seraient, d'après Berjeau, le Spéculum Marise, qu'on peut considérer, en effet, comme une addition au S. H. S. Malheureusement, le Spéculum auquel ce Giovanni di Andréa a fait des additions n'est pas le ^S'. H. S., mais, ce qui s'explique, en effet, beaucoup mieux de la part d'un jurisconsulte, le Spéculum judiciale de l'évêque de Mende, Guillaume Duranti, ouvrage jadis fameux, k tel point que Duranti en avait reçu le nom de « Spéculateur » : le manuscrit de Munich clm 17817 contient les additions de

(>) Cataloffus, édit. citée, fo cxvii r".

Giovanni, sous ce titre : Joannis Andreœ additiones super Speculo judiciali Guillermi Duranti. Quant k l'auteur authentique du Speculum Mariœ, nous ne savons de lui que ce qu'il a bien voulu nous dire dans son incipit :

Andréas, natione Italus, officie presbyter, ministrorum ci pauperum Domini Jesu Christi pauperior rainister.

De cette formule, il faut peut-être conclure que l'auteur du Spéculum Mariœ, comme Jean Schlitpacher, auteur de la Summula du S. H. S. qui se trouve dans les mêmes manuscrits, était un Bénédictin (^).

Pour attribuer le Spéculum Maj^iœ k ce jurisconsulte bolonais, Berjeau s'appuyait sur l'autorité de Meerman. Vérification faite, Meerman n'a rien dit de pareil (^). Il attribue le S. H. S. au moine Bénédictin Jean (Schlitpacher). Il a confondu l'auteur du S. H. S. avec celui d'un des résumés qui en furent faits. Et il fait vivre le moine Jean au treizième ou au quatorzième siècle, alors que ce Jean a dédié sa Summula, écrite en i44i) à Jean de Hohenstein, abbé de Saint-Ulrich-Sainte-Afre, de 1439 à 1459. L'erreur de Meerman était a signaler, car elle reparaît de temps k autre. Je la trouve, amalgamée avec des renseignements exacts sur Jean Schlitpacher, dans une des dernières publications consacrées au S. H. S. : « On rapporte, écrivait M. Doudelet en 1908, que le S. H. S. fut écrit par un moine Bénédictin, au treizième siècle, et qu'il fut abrégé par le frère Jean, de l'abbaye Saint-Ulrich-Sainte-Afre k Augsbourg (5). »

3. — Un manuscrit du Musée Britannique (+), qui contient, entre autres choses, une copie du S. H. S., donne le titre suivant :

(') Les Bénédictins s'appelaient volontiers paiiperes Christi; paiiperes, par humilité chrétienne et monastique : cf. Sghreiber, Biblia pauperum, p. 11.

(-) Origines typographicœ, t. I, p. loi : « -S*. //. S. scriptum fait latino sermone, sieculo forte XIII vel XIV a qaodam, ut videtur, Joanne Ordinis S. Benedicti monacho. »

(3) C. Doudelet, Le S. H. S, de Florence (Gand et Anvers, 1908), p. 2. Médiocre dissertation à propos d'un exemplaire de la première édition à caractères mobiles (Guichard A, Berjeau I).

(^) Cotton, Vespasien E 1 = LP. 58 ; cf. Berjeau, op. laud., p. vi. Le Cat. rod. rnss. Oxford. (Il, Golleg. omnium animarum, XX, 5) prend note de cette mention en ces termes : in cod. ms. Cotton Vesp. E i Amando fratri opus istud (S. H. S.) tributum est. M. Herbert veut bien m'cnvoyer les renseignements suivants : <i The Cotton Ms. Vesp. E i is of the XV'h cent., probably circa i45o, and is plainly of English provenance, judging from the script and décoration ; nothing is known as to its history. The attribution of authorship only occurs in a table of contents, which fills a fly-leaf at the beginning. It is apparently contemporary with the MS., or nearly so. Headed in red : In hoc volumine continentur XII tractatus. The third of the twelve treatises is Liber fratris Aniandi scilicet Spéculum humanas saluationis.D

Liber fratris Ainandi scilicet Spéculum humanœ salvafionis. Quel est ce frère Amand ? Peut-être Amand de Saint-Quentin, Dominicain, qui vivait k Paris vers i3oo. Mais nous avons vu que le Speculam devait être postérieur à cette date ; et il est incroyable qu'un Français ait pu qualifier la colée de mos alamannicus. Je croirais plus volontiers que la mention en question vise Heinricli Suso, qui reçut de la Sagesse éternelle, dans une vision, le surnom (ÏAmandiis (cf. V Encyclopédie de Lichten berger, XI, 706). Rien, dans le S. H. S., ne justifie cette attribution : on n'y retrouve nulle part la trace des doctrines mystiques professées par Suso. Il n'en est pas moins intéressant de noter qu'au milieu du quinzième siècle, le S. H. S. était, en Angleterre, attribué au docteur « Bien-Aimé » : ce mystique était un Dominicain allemand du quatorzième siècle ; il a vécu k la même époque, dans les mêmes villes, dans les mêmes couvents que l'auteur probable du Spéculum, il a certainement connu Ludolphe de Saxe. En somme, l'attribution du Spéculum k Heinrich Suso prouve que nous ne nous sommes pas trompé en cherchant l'auteur de cet ouvrage parmi les docteurs qui ont illustré, pendant la première moitié du quatorzième siècle, les grands couvents Dominicains de la Pfaffengasse.

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