CONCLUSION
Le symbolisme figuratif est bien oublié aujourd'hui. Le catholicisme, qui a la prétention de ne pas changer, mais qui change cependant, comme toute chose en ce monde, ne parle plus guère des préfigures de la Bible. Déjà, Bossuet, dans son Discours sur r Histoire universelle^ expliquait ce qu'il appelait la « suite de la religion », sans même faire allusion à la concordance mystique des deux Testaments. La méthode figurative avait ravi, par son ingéniosité et par la symétrie de ses constructions, l'esprit subtil du Moyen Age; son arbitraire ne pouvait effrayer des esprits qui n'avaient aucune idée de la critique ni de l'histoire. Je me demandais, l'an dernier (^), au moment où allait paraître la réédition du S. H, S,, quel accueil le catholicisme réservait à ce pauvre livre, dont il s'était délecté jadis. J'exprimais la crainte qu'il ne fît grise mine à ce revenant. Je ne me trompais pas. M. l'abbé Lejay, professeur à l'Institut catholique de Paris, s'est hâté de désavouer le Spéculum^ comme « le produit d'une perversion du symbolisme », laquelle aurait « coïncidé avec la décadence de la scolastique : de part et d'autre, même recherche de subtilité, même travail laborieux pour renouveler et fausser les formules ; l'imagerie du S. //. S. convient à la scolastique du quatorzième siècle »
Je suis bien aise que M. l'abbé Lejay ait exprimé son opinion sur le Spéculum en particulier, et sur le symbolisme figuratif en général. Elle m'aidera à formuler mes propres conclusions sur le sujet.
Convient-il d'abord d'établir un rapport entre la scolastique et le symbolisme figuratif? Je ne le pense pas. Ce qui caractérise foncièrement la scolastique, à quelque époque et dans quelque production qu'on la considère, qu'on prenne les -^'ommes du treizième siècle ou les cours des thomistes d'aujour-
(•) L'Art symbolique au Moyen Age, p. 20.
(*) Revue critique, numéro du 11 nov. 1907, p. 879.
d'hui, c'est la confusion qu'elle établit entre la raison et l'autorité Q). Qui dit science, philosophie, dit raison ; qui dit théologie, dit autorité. La scolastique a cru pouvoir soumettre à l'autorité la science et la philosophie, qui ne relèvent que de la raison, et introduire la raison et le raisonnement dans la théologie, qui est affaire d'autorité. C'est pourquoi l'œuvre de la scolastique est une œuvre absurde et vaine, aussi inutile et encombrante, dans le bilan de la pensée humaine, que l'astrologie, par exemple, ou l'occultisme. La scolastique est une fausse science, une fausse philosophie, une fausse théologie. Il n'y a pas eu, au quatorzième siècle, perversion de la scolastique, car la scolastique a été toujours pervertie.
Le symbolisme figuratif relève non de la scolastique, mais de la mystique. Il ne raisonne pas, il rapproche; il ne démontre pas, il montre; sa méthode n'est pas le syllogisme, mais l'intuition. L'Ancien Testament racontait que Jonas fut vomi par la baleine ; le Nouveau, que Jésus sortit vivant du sépulcre. Le mystique rapproche les deux faits : leur analogie le convainc que l'un a été la figure de l'autre.
Symbolisme figuratif et scolastique ont eu à la même époque leur floraison, mais leur histoire n'est pas la même. Car le symbolisme figuratif date de plus haut que la scolastique, et son influence s'est ralentie plus tôt. La scolastique n'est point morte : elle est encore de nos jours l'inspiratrice de la théologie catholique. On ne peut en dire autant du symbolisme figuratif. Deux auteurs catholiques, Laib et Schwarz (^), s'étonnent que des ouvrages comme la B, P. et le -5'. H. S. aient été si vite oubliés après f invention de l'imprimerie, et ils se demandent la raison de ce discrédit : « Il s'explique, disent-ils, par les mêmes causes qui ont fait le succès de ces livres au Moyen Age : la ^. P., le S. H. S. eurent la vogue quand la mysticité régissait la pensée et l'art, ils tombent en oubli à partir du moment où l'esprit néo-païen prend le dessus. » Par esprit néo-païen, entendez fesprit moderne, qui apparaît au seizième siècle, et qui, comme le génie antique, son précurseur et son maître, n'admet que le rationnel. Le
(1) Cf. Pascal, Fragment d'un traité sur le Vide {Pensées, édit. Havet, 2eédit., t. II, p. 267) et Brukschvicg, introd. à son édit. des Pensées, t. I, p. Lxxxn\
(2) Biblia pauperum nach dem Original in der Lyceumsbibliothek zu Constanz, ire édit. (Zurich, 1867), p. 8 ; 2^ édit. (Fribourg, 1898), p. 10.
Moyen Age avait cru que la lettre tue, que s'attacher au sens littéral des Ecritures, c'était judaïser. A partir de la Renaissance et de la Réforme, le sens littéral, historique, reprend ses droits, aux dépens du sens mystique et spirituel.
Au dix-septième siècle, il est vrai, dans un milieu très spécial du catholicisme, le symbolisme figuratif persiste dans son intransigeance, pour des raisons qu'il est facile de démêler. Héritier, en tant de choses, du mysticisme médiéval, disciple fidèle de saint Augustin, qui s'était tant préoccupé de la typologie de l'Ancien Testament, le Jansénisme voit bien que les figures sont une partie essentielle du dogme catholique. U Apologie de Pascal devait comporter un chapitre sur les figures. A l'inverse des scolastiques, Pascal avait compris que la démonstration de la religion catholique était une question d'autorité, et que la première autorité à alléguer, c'était l'Ancien Testament, interprété, non quant à la lettre, mais quant au sens caché.
A la vérité, Pascal se proposait de « parler contre les trop grands figuratifs » (^). « Il y a, dit-il, des figures claires et démonstratives, mais il y en a d'autres qui semblent un peu tirées par les cheveux » (^). On peut croire qu'il en eût trouvé plus d'une de celles-ci dans le Spéculum, s'il l'avait lu. Mais lui-même ne s'exposait-il pas à sa propre critique, quand il reconnaissait dans « Joseph innocent, en prison entre deux criminels, Jésus-Christ en la croix entre deux larrons (?) )> ? Une ibis posé le principe que l'Ancien Testament est figuratif, comment décider que telle figure est « démonstrative », et telle autre « tirée par les cheveux »? La méthode figurative se meut, par définition, dans l'arbitraire. Un mystique ne peut donc, sans inconséquence, taxer de subtilité le S. H. S. : il s'édifiera, au contraire, à détailler cette construction si bien ordonnée. Tout au plus aura-t-il le droit de
(i) Pensées, édit. Havet, t. II, p. 175. (-) Ici., t. II. p. 1.
(3) Ici., t. II, p. 2. Les mystiques n'avaient pas attendu Pascal pour insister sur les conformités mystérieuses de l'histoire de Joseph avec celle de Jésus : dans le Mistére du Viel Testament, Dieu expli([ue pourquoi il permet que le fils de Rachel soit injustement persécuté par ses frères :
C'est seulement Pour figurer les Escriptures Et montrer par grosses figures L'envye que les Juifs auront Sus mon fllz, quand ils penseront Qu'il sera leur roy, leur seigneur (v. 1G936-16 y^-i).
regretter que Fauteur, mal instruit, comme on Tétait de son temps, de l'histoire sainte, ait confondu, avec les récits de TAncien Testament, des légendes apocryphes dont plusieurs provenaient des rabbins. Mais cette réserve est de peu d'importance. Ce qu'il faut comprendre, c'est que le symbolisme figuratif est, pour le catholique, un mode non seulement licite, mais obligatoire d'exégèse. On conçoit, à la rigueur, le catholicisme dégagé de la scolastique, on ne le conçoit pas affranchi du symbolisme préfiguratif, Jésus-Christ n'a point fait de syllogismes ni confondu la raison et la foi. Mais il a dit qu'il était venu pour accomplir les prophéties, et le Nouveau Testament fait déjà du Christ ressuscité l'antitype de Jonas. Le symbolisme figuratif a donc pour lui l'autorité de l'Évangile. 11 a, aussi^ fautorité des Pères, ceux des premiers siècles, saint Augustin en tête, et ceux de la seconde période du christianisme, Isidore, Raban Maur et, à leur suite, tous les docteurs du Moyen Age. Le catholicisme, pour être vraiment immuable, serait donc obligé de pratiquer ce symbolisme comme la méthode la plus profonde d'interprétation des livres saints. Mais le fait qu'un prêtre d'aujourd'hui a pu, d'une façon désinvolte, le jeter par-dessus bord, prouve assez que ce mode d'exégèse semble suranné à d'autres encore qu'aux esprits affranchis, et que le catholicisme, sur ce point comme sur d'autres, accomplit insensiblement, sourdement, sous l'action lente des idées extérieures, une inévitable évolution.