NOTION PROPREMENT ARISTOTÉLICIENNE
L'analyse de la δύναμις relative au mouvement, c’est-à-dire qui passe à l’acte, qui est le principe des modifications et des changements, amène Aristote à une détermination plus large et plus profonde du concept. Si l’idée de changement lui a permis de préciser celle de l’acte, celle de l’acte à son tour sera le point de départ d’une compréhension plus complète de la puissance. Acte et puissance sont deux termes corrélatifs qui se supposent et s'expliquent mutuellement, et en affirmant l'existence de l’une et de l’autre réalité, le Ve Livre de la Métaphysique laisse entrevoir déjà cette théorie de la δύναμις qui reste une des conquêtes de la philosophie aristotélicienne. « Dire d’une chose qu’elle est, signifie soit un être actuel, soit sa possibilité d'existence. Nous disons qu'il voit celui
qui possède la puissance de voir, aussi bien que celui qui voit effectivement. Savoir, c’est pouvoir se servir de la science ou s’en servir en fait... » : "Ext τὸ εἶναι σημαίνει καὶ τὸ 0v, τὸ μὲν δυνάμει ῥητόν, τὸ δ᾽ ἐντελεχείᾳ τῶν εἰρημένων τούτων. ‘Opwy τε γὰρ εἶναί φαμεν καὶ τὸ δυνάμει [ὁῥητῶς] ὁρῶν καὶ τὸ ἐντελεχείᾳ * καὶ τὸ ἐπίστασθαι ὡσαύτως χαὶ τὸ δυνάμενον χρῆσθαι τῇ ἐπιστήμῃ χαὶ τὸ χρώμενον... (3). Dans le même sens, la statue d'Hermès est dans le marbre où elle sera taillée: la moitié, dans la ligne
(1) Métaph. @ ἃ, 1046 B 2. Voir aussi @ 5, 1048 A.
(2) Eth. Nicom. E. 1,1129 À 12. — Τέχνη Ρητορική α 2. 1358 A 7. — Politica 8 8,1268 B 36; θ 1,1337 À 19. — Topica, 3. 101 B6. — De Gener. et Corrupt. 3 9, 335 Β 93. — Metaph. ὃ 12, 1019 A 17. — Cf. Boxrrz, 207 B 5 à 98.
(3) Métaph. ὃ 7, 4017 A 35.
184 RAPPORTS ENTRE LA δύναμις PLATONICIENNE, ETC.
où elle sera prise... La puissance, en mot, comme l'acte, exprime l'être.
Cette distinction entre pouvoir agir et agir n’est pourtant pas absolument originale et propre au Stagirite. Ce dernier l'avait sans doute entendu développer plus d’une fois par son maitre, et du moins il avait dû la lire dans le Dialogue de Théétète, où Platon compare 1 ἕξις et la χτήσις, la possession actuelle et la possession virtuelle. Posséder, dit-il, n’est pas la même chose qu’avoir. On peut posséder un habit, le garder soigneusement enfermé; on ne l’a pas, si on ne le porte pas. Semblablement, il serait possible de posséder la science sans l'avoir (on peut s’en servir, dit Aristote, mais en fait on ne s’en sert pas). On ressemble au maitre du pigeonnier qui peut à volonté prendre ses colombes quand bon lui semblera et les possèdera ainsi d’une certaine façon : ... δύναμιν μὲν αὐτῷ περὶ αὐτὰς παραγεγονέναι... il ne les aura en réalité que lorsqu'il les tiendra entre ses mains(1). Ces différentes comparaisons expriment en somme la distinction de l'acte et de la puissance, et si la Métaphysique devait analyser plus profondément les deux notions, le Théétète fournissait déjà les linéaments de la théorie.
Il ne faut pas confondre, comme le prétendaient les Mégariques, δύναμις et acte. 1] est faux « que l’on n’a de puissance absolument qu’au moment où l’on agit, et que là où on n'’agit pas, On n’a aucune puissance.….; que celui qui ne construit pas ne peut pas construire, mais que celui qui construit est le seul qui ait la puissance de construire au moment où il construit(2). » Pareille doctrine conduit directement au système de Protagoras et réduit toute chose à la sensation : ni le froid, ni le chaud, ni le doux, ni quelque objet sensible n'existent du moment que nous ne les sentons plus; elle supprime le mouvement et la production des choses(3)... Il n’en est pas moins vrai toutefois, que, sans se confondre, δύναμ!ς et acte se trouvent dans une corrélation
(1) Théetète 197 C.
(2) Metaph. À. 3 1046 B 99.
(8) Id. id. 4047 A 24.