ERNEST THORIN, ÉDITEUR
IJliralr« dn CoUàce da France, ds l'Éools normale inpérleare dea âeoles françftlees d'Athènee et de Rome
7, RtlE DE MÉDICIS, 7
Les questions qui font Tobjet de cette Étude sont très ardues : il n^êst pas facile, dans ce labyrinthe du libre arbitre, de se faire jour à travers les diJEcultés du sujet et les contradictions des philosophes. Nous avons été plus d'une fois tenté de reculer devant la témérité de notre entreprise, mais la conviction que nous faisions une œuvre utile, et qu'il est opportun plus que jamais de raffermir dans les âmes la notion du libre arbitre et des devoirs qu'il nous impose, nous a soutenu jusqu'au bout. D'ailleurs, comme toutes les vérités qui intéressent notre destinée, le problème du libre arbitre ne peut nous laisser indifférents : il s'impose à nos méditations. Le mystère avec son incompréhensibilité
nous éloigne et nous effraye, mais la vérité qu'il nous laisse entrevoir nous charme et nous attire. Nous ne pouvions donc pas, malgré le sentiment de notre faiblesse et de notre insuffisance, abandonner, après ravoir commencée, une étude qui ne nous abandonnait pas elle-même, et dont notre esprit ne pouvait se détacher. Avec Vauvenargues, Vobjection se dépouille des formes scolastiques et se revêt des agréments du style, pour s'insinuer dans un plus: grand nombre d'esprits : nous avons essayé de re^ndre notre réponse accessible à tous, en parlant le langage dç tout le monde, et de ne laisser à nos explications que l'obscurité qui tient à la nature même du sujet, avouant simplement notre ignorance, lorsque la lumière nous fait défaut.
Outre les difficultés inhérentes au sujet, ce qui rend encore cette étude plus délicate, et ce qui peut-être aurait dû nous décourager tout à fait, c'est que la question déjà si épineuse du libre arbitre se complique de la question de la grâce, qui n'est pas moins mystérieuse et insondable. Vauvenargues,
pour étayer son système, fait souvent appel aux mystères de la foi : nous devions le suivre sur ce terrain. Mais cette partie de notre travail nous oblige à faire des réserves. La raison de Thomme est si faible quHl lui est impossible, à moins d'une assistance particulière, de ne pas défaillir dans l'interprétation des pensées divines. L'esprit le plus sûr et le plus versé dans la science de Dieu ne peut, sans appréhension, livrer au public le fruit de ses études : pour nous, qui ne pouvons nous recommander que de notre bonne foi et de notre bonne volonté, nous éprouvons le besoin, avant d'aborder des problèmes qui touchent de si près à l'essence de la vraie religion, de soumettre notre Étude au jugement de l'Église et de condamner d'avance ce qu'elle pourrait renfermer de téméraire ou d'inexact.
INTKODUCTION.
Vauvenargues est surtout connu comme moraliste : c'est par ses maximes quMl se recommande principalement à Tattentîpn de la postérité. Mais la réflexion morale ne Ta pas sans une certaine vue de la nature humaine, sans un certain idéal de vertu et de bien, sans une théorie générale plus ou moins précise et explicite sur l'activité de l'homme et sa destinée. Tout moraliste est, qu'il le veuille ou non, quelque peu philosophe , et l'on trouve des traces de métaphysique dans nos plus grands écrivains moralistes. Montaigne est sceptique : il se fait un mol oreiller de son ignorance et de son incuriosité. La Rochefoucauld est pessimiste : pour lui l 'amour-propre n'est pas un des traits de la nature humaine, c*en est le fonds et la substance. Pascal trouve dans lé mystère du péché originel l'explication de toutes nos défaillances : € Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme. » La Bruyère, qui n'est guère plus indulgent, cherche à nous faire rougir et à nous ramener au bien par la peinture des vices et des travers qu^l a observés et mis à nu dans les différentes classes de la
société. Yauvenargues , venant après tous ces grands hommes, sera, lui aussi, philosophe à sa maniera. Ses devanciers avaient calomnié la nature humaine, il se fait un devoir de la réhabiliter et de réconcilier l'homme avec luimême. € L'homme, dit-il dans l'une de ses maximes, est en disgrâce chez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices, mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer ses vertus (1). » Pour le philosophe chrétien, la passion est le grand obstacle à la vertu : les plus emportés anéantiraient volontiers l'&me humaine pour triompher plus facilement de ses vices. Tauvenargues ne se contentera pas de leur opposer le cri de la nature et de protester au nom du sens commun, il dépassera le bat et se fera l'apôtre de la passion sous toutes ses formes, au lieu de lui donner des règles et de lui assigner de justes limites.
Mais il ne suffît pas de &ire l'éloge des passions, il t&ut encoreessayer de les justifier etdelesconcilieraveclavertu. Vauvenargues l'a compris : il s'en explique très clairement dans le fragment que M. Gilbert, son dernier éditeur, nous a donné sous le titre de Plan d'un livre de philosophie : € Je voudrais, y est-il dit, qu'on prouvât la réalité de la vertu et celle du vice, qu'on expliquât la religion et la mo-
"taimM et Miflemont, 219. — Pooi tontea les citationB de VanvenouB renTojoiiH à l'eicellente édition de M. Gilbert. — Paris, me, 3 ToL in-8".
raie et que Ton remontât aux principes de Tune et de l'autre (1). »
Il a essayé pour la morale, dit Laharpe, ce que Pascal avait essayé pour la religion , confondre le pyrrhonisme et asseoir la vérité morale sur une base inébranlable. C'est le but qu'il poursuit dans son Introduction à la connaissance de r esprit humain; mais nulle part il n'a formulé ses idées philosophiques avec plus de méthode et d'ensemble et ne les a poussées plus avant que dans son Traité du libre arbitre.
Cet opuscule, qui est peu connu, nous a paru très intéressant et digne d'un examen spécial. À l'importance du problème, qui de lui-même réclame notre attention, s'ajoute le charme et l'élégance de la diction. Pour Vauvenargues, la philosophie et le beau langage ne sont pas incompatibles, et le Traité du libre arbitre est une œuvre à la fois littéraire et philosophique. Peut-être l'élégance et les préoccupations littéraires de l'écrivain nuisent-elles à l'exactitude et à la précision du philosophe. C'est une question que nous aurons bientôt à résoudre, mais on ne peut nier que cet essai ne soit d'une lecture attrayante. Une autre source d'intérêt, c'est que l'auteur est original : son Traité n'est pas une œuvre d'érudition. C'est l'effort d'une pensée qui cherche sa voie et essaye de se rendre compte d'elle-même.
(1) FragmenUi t. II, p. 69.
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yaidreDârgues e^sare de t^at crj&xÀer^ et plutôt que de r^ler iians mlnti(jn et d^aro^ser F>n im^r^îfffanœen présenoe detiF difficultés qa*il reacontre, il s^enfosce de ^ns en ^os ré^ Jument dans son s^slme. Faute de pouvoir cliangiv les dioses, il altère la yaleor des mots et trcHire une répcmse à tout. ^ le problème n*est pas résoin, il a dn moins inxiYé une ùmnulB. U se sotb, sans donte aidé dn traTail de ses deranders et aura consulté ceux qui avaient agité la même question ayant lui; mais, outre que nous le Tojons préoccupé de ce problème dès sa jmmesse, avant qu'il se fut décidément adonné à Tétude, on trouve peu de traces d*érudition dans sa rédaction définitive. C'était plutôt un contemplatif qu*un sayant : il a souvent trouvé dans ses méditations des arguments que d*autres auraient cherchés dans les livres.
Nous ferons comme lui : nous le suivrons pas à pas dans cette étude, essayant de découvrir le prc^;rès et les déviations de sa pensée ; mais nous n^avons pas cru qu'il fût nécessaire de remuer tous les documents où se retrouve la même
doctrine. Bien qu'originale, sa théorie n'est pas nouvelle : elle se rattache d'un côté aux systèmes fatalistes de l'antiquité, et de l'autre, aux diverses formes du déterminisme moderne. Vouloir embrasser tous ces systèmes dans une même thèse serait entreprendre une œuvre impossible. Nous attachant donc exclusivement au Traité du libre arbitre de Vauvenargues, nous essayerons P de remonter à son origine et d'en indiquer les sources; puis, après avoir analysé la doctrine qu'il contient, nous essayerons 2® d'en faire voir la fausseté et de relever l'excellence et la réalité du libre arbitre méconnu par Vauvenargues.