‹ Étude sur le Traité du libre arbitre de VauvenarguesChapitre 2 sur 11 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Physionomie morale de Tanvenar^es.

Vauvenargues appartient à cette famille d'écrivains méditatifs et ingénus, qui ne sont connus que par leurs ouvrages. Trop fier et trop timide pour confier à qui que ce fût ses plus secrets sentiments, il n'a communiqué son âme que dans ses écrits et dévoilé ses traits que sous le couvert de l'anonyme. L'amour de la gloire a trahi son secret, et chaque page de ses ouvrages porte l'indice de l'ambition dont son âme était éprise. La même hauteur, qui l'empêchait de s'épancher dans le cœur d'un ami, lui faisait un devoir de se justifier à ses propres yeux et de protester contre les outrages de la fortune. Ayant conscience de la noblesse de ses sentiments et de l'élévation de ses pensées, il s'isole et se concentre en lui-»même; ne se trouvant pas à sa place dans le monde, il demande à l'étude et à la méditation un aliment d'activité que l'injure de la fortune et la médiocrité de sa condition lui refusaient. Ses écrits sont le reflet de cette vie intime et re-

tirée qu'il vivait avec lui-même, et son dernier éditeur a pu dire que son livre n'est presque d'un bout à l'autre ^ue la testament d'une âme qui s'interroge et nous rend compte d'elle-même.

Tout écrivain se peint dans son ouvrage, même & son insu, et pour entrer dans l'esprit d'un auteur rien n'est plus important que l'étude comparative de sa vie et de ses ouvrages. Telle pensée, telle théorie incompréhensible prise isolément, s'éclaire tout à coup d'une vive lumière lorsqu'on la remet dans son milieu, et qu'on l'étudié dans l'âme et dans les dispositions d'esprit de celui qui l'a mise au jour. Four comprendre l'auteur, il faut donc conn^tre l'homme ; pour se faire une juste idée d'un ouvrage, il faut remonter à son origine et le saisir en voie de formation dans l'intelligence qui l'a conçu. Ceci est vrai surtout de Vauvenargues et de ses ouvrages. Nul ne s'est produit avec plus de candeur et de sincérité dans ses écrits. Connaissant l'homme nous comprendrons mieux l'écrivain : en étudiant l'un nous aurons la bonne fortune d'apprendre à conn^tre l'autre, et de trouver dans la vie et les actions du jeune gentilhomme, le secret et l'application des maximes et réflexions du moraliste.

Dans un esprit bien fait, toutes les aspirations se dirigent un même but, toutes les pensées gravitent vers un le idéal : de bonne heure on se fait de )a vie et de la ité une certaine opinion dans laquelle l'étude .et l'expé-

rience ne font que nous conârmer. Lorsqu'un philosophe se décide à livrer sa doctrine au public et à la résumer dans un traité spécial, pour la bien saisir, il faut donc la rapprocher des ouvrages moins dogmatiques qui lui ont servi d*ébauche ou de complément. Pour Vauvenargues, nous trouverons dans son Introduction à la connaissance de Vesprit humain^ dansses Maximes et Réflexions , àanisses Discours et ses Portraits, dans ses Dialogues et dans ses lettres, dans tout ce qui est sorti de sa plume, en un mot, Tindication ou le développement de la doctrine qu'il a condensée dans son Traité du libre arbitre. Nous sommes ainsi amené à esquisser le caractère de Vauvenargues, aân de mieux comprendre la portée de ses écrits; et à dégager sommairement l'esprit de tous ses ouvrages, aân de saisir la vraie signiâcation de son Traité du libre arbitre. Dans le chapitre suivant, nous essayerons de déterminer les causes extérieures et les diverses influences qui ont amené Yaavenargues à étudier la question du libre arbitre, et ont préparé daif s son esprit la solution qu'il nous a proposée.

Les premières années de Vauvenargues sont peu connues. Les lettres publiées par M. Gilbert ne remontent pas au delà de 1737, et sont postérieures au discours sur la liberté, écrit à Besançon. Heureusement Tune de ces lettres, adressée au

marquis de Mirabeau, renferme des renseignements précieux sur le caractère et l'éducation du jeune gentilhomme. II nous apprend, en effet, qu*à quinze ans il était fou de la Vie des. hommes illustres de Plutarque, qu'il admirait Sénèque et s'enthousiasmait pour les lettres de Brutus à Gicéron. « Je mêlais ces trois lectures, écrit-il, et j'en étais si ému que je ne contenais plus ce qu'elles mettaient en moi; j'étouffais, je quittais mes livres et je sortais comme un homme en fureur. »

Yauvenargues adolescent nous apparaît ici animé de la même ardeur et épris de la même ambition que nous lui retrouverons plus tard. Son âme se révèle tout entière dans cet enthousiasme pour les grandes choses et pour les grandes idées. Il trouvait déjà dans le souvenir des grands hommes, et dans la méditation des fortes maximes qui les ont formés, un aUment à sa double passion d'agir et de comprendre. Il portait en lui le germe des vertus qui font les hommes courageux et des vérités qui font les penseurs^ et son ardeur juvénile s'enflammait au contact de l'héroïsme et de la sagesse. La passion de la gloire et la passion des lettres, là est tout Vauvenargues. Tel il sera jusqu'à la fin de sa vie : nous le verrons constamment partagé entre le désir de l'action et l'amour de l'étude. On l'avait pris tout d'abord pour un philosophe et un ami des lettres. Depuis que sa correspondance avec Mirabeau et Saint-Vincens a été publiée, on ne veut voir en lui que l'ambitieux et Thomme de

manège. La vérité, selon nous, se trouve, comme il arrive souvent dans les questions de fait, entre ces deuk extrêmes, dans la proposition qui concilierait ces deux opinions exclusives et ferait voir dans Vauvenargues deux personnages ordinairement distincts, le contemplatif et Thomme d'action. C'était une riche et puissante nature dont les facultés' se faisaient équilibre; Chez lui le cœur et' l'intelligence avaient une égale activité et semblaient se disputer la prééminence. Ce qu'il accordait à l'un était aussitôt contrarié par l'autre. Se décidait-il à prendre le parti des armes, l'amour des lettres le ressaisissait dans les loisirs de la vie de garnison. Plus tard, lorsque sa santé l'oblige à quitter le service militaire, il se réfugie dans le sanctuaire des lettres, mais il aura des retours vers la vie active et portera envie aux hommes qui se disputent le pouvoir et les honneurs : presque mourant il regrettera de ne pouvoir prendre les armes pour aller au secours de la Provence envahie. C'est là un des traits qui caractérisent notre jeune philosophe, son hésitation entre la vie active du guerrier ou de l'homme d'Etat et les studieux loisirs du moraliste et de l'écrivain. La mort l'a surpris avant qu'il se fût complètement résigné à ce dernier rôle. Les pénibles circonstances dans lesquelles il a vécu ne lui ont pas permis de faire son choix, ni de se prononcer d'une manière définitive. Avec une santé plus robuste peut-être se serait-il engagé dans la voie des honneurs pour lesquels il avait une forte inclina-

tion, ou plutôt, désespérant, après une tentative impuissante de rompre les barrières que lui opposaient la société et la médiocrité de sa fortune, se fut-il exclusivement consacré à l'étude. Nous croyons qu'il était né pour la culture morale et les belles-lettres ; comme M. Nisard, nous aimons à nous le représenter sous la physionomie d'un rêveur aimable, épris d'admiration pour toutes les gloires et les ambitionnant tour à tour. Cependant il se croyait né pour les affaires. D avait beaucoup d'ardeur et de perspicacité. Il avait percé à jour la petitesse des gens en place, et il se flattait de pouvoir les dominer par la pénétration de ses vues et la fécondité de ses ressources. Noble illusion I Si ses vœux avaient été réalisés, il se serait bientôt vu condamné à Tisolement ; il avait trop de hauteur et de fierté dans l'âme pour recourir aux basses manœuvres des intrigants vulgaires, il aurait émoussé la noblesse de son caractère sans profit pour ses intérêts. Il avait exilé les plaisirs dès sa jeunesse et n'avait rien négligé pour cultiver son esprit et se mettre en mesure d'occuper un poste honorable. Quand ses infirmités ne lui permirent plus de porter les armes, il sollicita un emploi auprès de M. Âmelot, ministre des affaires étrangères. Voyant que ses démarches n'aboutissaient pas, il lui écrivit une lettre où éclate malgré lui son indignation : € J'ai passé, Monseigneur, toute ma jeunesse loin des distractions du monde, pour tâcher de me rendre capable des emplois où j'ai cru que mon caractère m'appelait, et j'osais

penser qu'une volonté si laborieuse me mettrait, du moins, au niveau de ceux qui attendent toute leur fortune de leurs intrigues et de leurs plaisirs. » Ce sont là de âëres paroles, et qui à elles seules recommanderaient Yauvenargues à l'attention des honnêtes gens. Cependant il ne se faisait pas d'illusion ; quelques jours après l'envoi de cette lettre il écrivait à son ami Saint-Vincens, 29 janvier 1744 : « Vous serez peut-être surpris, mon cher Saint-Vincens , de l'idée de ces lettres : je n'ai jamais compté qu'elles réussissent... J'ai toujours fait ce que j'ai pu pour mériter une fortune moins obscure, je sais de quel œil on regarde l'ambition d'un homme qui se fonde sur de tels titres. » Le voilà donc condamné à demander aux lettres la gloire qu'il ne peut plus attendre de la vie publique. Il est regrettable ' qu'il ne s'y soit pas résigné plus tôt, il nous aurait laissé, au lieu des fragments et des essais que nous étudions, des œuvres immortelles, il n'aurait pas épuisé ses forces en les dispersant dans toutes les directions, ni abrégé ses jours dans la recherche des honneurs, il eût mérité de prendre place parmi les écrivains qui honorent le plus la langue française. Peut-être aussi n'était-il pas assez fortement trempé pour mener à bout un dessein suivi, peut-être n'avait-il pas assez de force et d'étendue dans l'esprit pour exécuter le plan de philosophie qu'il s'était proposé, ni assez de vigueur et de souplesse dans le caractère pour remplir les fonctions politiques auxquelles il aspirait. Curieux de connaître, il avait

— sole regard trop compréhensif et l'esprit trop irrésolu pour s^attâcher à la réalité et prendre goût aux détails de son métier : épris de Tamour de la gloire, il n*ayait pas Tâme assez libre ni Tesprit assez discipliné pour embrasser la vérité dans son ensemble et se captiver sous le joug d* un système.

Porté naturellement aux grandes choses, il n'était pas homme à se heurter de front contre les difficultés et à trouver son bonheur dans l'exercice pénible et les laborieux efforts de la vertu ; mais nul doute que sa complexion faible et maladive n'ait aggravé en lui ces dispositions au laisser aller, à l'obéissance passive aux impulsions de la nature. Le premier effet de la maladie est de détendre les ressorts de la volonté : cette force par excellence, à laquelle toutes les autres viennent aboutir , subit immédiatement le contre-coup de toute atteinte portée à Tune de nos facultés. Quelquefois la douleur aiguise l'intelligence, exalte l'imagination, avive le sentiment, toujours elle affaiblit et déconcerte la force du vouloir. Nos maladies suspendent nos vertus et nos vices, dit Yauvenargues dans l'une de ses maximes. Il nous donne aussi dans ses lettres l'explication de sa faiblesse et de ses irrésolutions, i. Il n'y a, écrit-il, le 16 janvier 1740, au jeune marquis de Mirabeau, ni proportion, ni convenance entre mes forces et mes désirs, entre ma raison et mon cœur, entre mon cœur et mon état, sans qu'il y ait plus de ma faute que de celle d'un malade qui ne peut rien savourer de tout

ce qu'on lui présente, et qui n'a pas en lui la force de disposer de ses organes et de seâ sens, ou de trouver des objets qui leur puissent convenir. Tout ce qui pourrait me plaire est à mille lieues de moi ; mais je ne veux point me contraindre, j'aimerais mieux rendre ma vie. » L'aveu est complet : il ne veut pas se contraindre et se fait un point d'honneur de suivre ses inclinations. N'ayant pas le courage de contrarier ses passions, il essaye de les justifier et prétend échapper à l'esclavage des maximes des philosophes en ne consultant que son cœur. Son état maladif, plus encore que ses déceptions, le mettait ainsi sur la voie du fatalisme. Il est actif et dévoré d'ambition, mais son activité est toute fébrile; ses organes sont surexcités, son âme n'est pas maîtresse; elle active le mouvement bien plus qu'elle ne le dirige. Il est généreux, mais indécis; patient, mais irrésolu. Il aime le mouvement de l'âme qui se déploie plus que l'efifort qui la met en jeu ; il aime le tumulte et l'agitation des passions plus que la vertu qui les apaise et les dompte. C'est un délicat qui ne veut que des plaisirs faciles et des vertus qui ne coûtent rien. Sans doute il a vaillamment supporté l'adversité; mais, il nous le déclare lui-même, son courage est moins une vertu méritoire qu'un don de son excellente nature. Il est d'abord soutenu par l'ambition, par l'espoir d'arriver à la célébrité ; puis, quand la maladie a ruiné ses forces, il se résigne silencieusement à là loi du destin. Il ne se plaint, ni ne se révolte ; il subit les coups du sort, il

ne se livre pas, il s'abandonne et meurt avant d'avoir vécu. Sa vie n'a été qu'une tentative ; il n'a pas posé le pied sur le roc inébranlable de la réalité, pour de là s'élancer avec assurance dans les libres espaces. H s'est agité, il a cultivé son esprit et déployé son âme à tous les souffles ; mais foulant aux pieds les lois de la raison et inâdële à la liberté, il n'a pas connu les joies austères de la vertu et les espérances immortelles qui l'accompagnent. Esclave volontaire de la nature, il n'a pas élevé sa vie à la hauteur du Christianisme; esprit élevé et délicat, âme active et généreuse, il a honoré la nature humaine par ses belles qualités, il ne Ta pas rehaussée par son mérite; volonté maladive et chancelante, il n'a pas eu le courage d'asseoir sa vie dans la région sereine du devoir et de l'immortalité.

L'indécision que nous avons remarquée dans la vie de Vauvenargues se retrouve dans ses écrits. Tantôt il exalte la vertu qu'il confond le plus souvent avec la gloire, tantôt il vante la raison qu'il sacrifie d'ordinaire au sentiment. Les contradictions abondent, mais ses idées et ses sentiments habituels le poussaient vers le fatalisme. Aussi son premier ouvrage, Discours sur la liberté, est-il consacré à l'exposition de cette doctrine. Les malades sont indulgents, il nous le dit lui-même, ils sont plus humains et moins dédai-

gneux que les autres hommes. Or, il fut toute sa vie faible et maladif. Il avait d'ailleurs un grand fonds de douceur et de générosité : ses camarades rappelaient < le Père. » Enthousiaste pour le bien, épris de Tamour des passions nobles, il ne voulait pas croire au mal ; sensible et compatissant, il est plus porté à plaindre les hommes qu*à les condamner. Il est homme, et reconnaît en lui toutes les faiblesses de l'humanité ; bien plus, il s*en fait honneur. Jeune et ardent, il croit à la générosité et au désintéressement, et s'il voit le mal autour de lui, il l'attribue non à la volonté coupable et intéressée, mais à la fatalité des circonstances et à l'entraînement des passions. C'est ainsi qu'il se console de son infortune, et qu'il invite les malheureux à ne pas s'accuser eux-mêmes et à ne pas maudire un sort qu'ils ne pouvaient éviter.

Dans sa réflexion sur l'impuissance du mérite, il reproche « aux misérables de ne pas oser s'avouer leur impuissance et le désavantage de leur position, et de se regarder comme les complices de leur malheur, tant ils ont de peine à se persuader qu'ils ne sont pas nés les maîtres de leur fortune. »

L'insujfisance de l'éducation de Yauvenargues, et à défaut de msutre, l'influence qu'exercèrent sur lui ses premières lectures, durent singulièrement &voriser ses dispositions au déterminisme. Il n'avait reçu, à cause de sa santé, qu'une instr<uction fort incomplète. Laissé à lui-même, lancé de bonne heure dans la vie des camps, il se débrouilla comme

il put, et ridée qu*i] se fit de la destinée humaine n*était pas de nature à exalter en lui le sentiment de la liberté. Il nous a dit lui-même, dans une lettre déjà citée, quels avaient été ses premiers maîtres dans. Fart de la vie. Les actions héroïques et les généreux sentiments font plus d'impression sur un jeune homme de seize. ans que la sombre peinture de nos misères et de nos faiblesses. Ayant à choisir entre les flëres maximes de Plutarque et de Sénèque et les dures invectives de Pascal et de la Rochefoucauld, il se prononça pour la doctrine qui répondait le mieux à ses dispositions. Nos moralistes chrétiens prenaient plaisir à abaisser et à calomnier la nature humaine : il s*indigne contre < ces philosophes qui semblent avoir pris à tâche de détourner l'homme de sa an en lui ôtant Tespérance ou Testime de la gloire, » Tel n'était pas l'enseignement qu'il avait retiré de la Vie des hommes illustres et des Lettres à Lucilius. Il s'était enthousiasmé pour les grands hommes de l'antiquité, et à l'exemple de Brutus, il avait appris à estimer par-dessus tout la hauteur et la fierté, le courage et la gloire. De son aveu, pendant deux ans, il fut stoïcien de la meilleure foi du monde. Il ne tarda pas à revenir de cet excës, et comme son héros de prédilection, il dit à son tour : « Vertu, tu n'es qu'un fantôme ! » Mais il avait puisé, pour ne jamais les perdre, dans le commerce de ces grands hommes, une vive admiration pour les grandes actions, un invincible amour de la gloire et de Thumanité. Sa nature

magnanime et généreuse protestait d'ailleurs contre les exagérations de ces philosophes pessimistes, qui « méprisent tout dans le genre humain et se font une gloire misérable de n'en montrer jamais, que la faiblesse. » Il se sentait, comme il le dit lui-même, « susceptible d'amitié, de justice, d'humanité, de compassion et de raison. %

Dès lors, son parti est arrêté ; toute sa vie il n'aura qu'un but : <f restituer au genre humain ses vertus, » non pas ces « qualités imaginaires que la philosophie a inventées et qu'elle peut facilement détruire, puisqu'elles sont son ouvrage, » mais la véritable vertu, « celle qui est l'ouvrage de la nature et qui consiste principalement dans la bonté et la vigueur de l'âme (296) . »

La Rochefoucauld ne découvrait que calcul et égoïsme dans les actions les plus désintéressées, Pascal ne voyait que faiblesse et frivolité dans les affections les plus légitimes ; Vauvenargues essayera de montrer que le cœur est le maître de la vie humaine, et qu'il n'y a pas de loi supérieure au sentiment. « L'homme vertueux ne doit qu'à lui-même compte de ses actions, il n'a qu'à suivre ses passions nobles, elles ne peuvent l'égarer, la nature nous trompe moins souvent que la raison. » Cyrus, dit-il, c'est l'un des nombreux portraits dans lesquels il aimait à se peindre luimême : « Cyrus suit avec indépendance tous ses sentiments, et subordonne toutes les règles à son instinct, comme un homme qui se croit maître de son sort et ne répond qu'à soi

de sa conduite. » Combattre, étouffer ses passions, sous prétexte qu'elles sont déréglées, c'est sortir de l'humanité et courir après un fantôme. < Il n'y a point de contradiction dans la nature. Le mal est la condition d'un plus grand bien; aidons-nous des mauvais motifs pour nous fortifier dans nos bons desseins. » 1^'elles sont les pensées qui reviennent le plus souvent sous sa plume : il les répète à satiété et les reproduit sous mille formes, dans ses Conseils à un jeune homme aussi bien que dans ses Maximes^ dans ses Caractères, aussi bien que dans ses Dialogues. Dans son Traité du libre arbitre il ne fera que tirer les conclusions de ces diverses prémisses qu'il a disséminées çà et là dans ses écrits, ou plutôt, pour être elact, car le Discours sur la liberté est le premier en date, sa théorie de la nécessité et de l'enchaînement universel est le fondement métaphysique et l'explication de ses prescriptions morales et de ses conseils. Comme l'a judicieusement remarqué un éminent critique, « les fragments de Vauvenargues où est traitée à fond la question du libre arbitre, éclairent le reste de ses écrits et sont éclairés par eux d'une vive lumière. C'est le point d'appui de sa vive et continuelle argumentation contre ceux qui confondent la vertu avec la lutte de l'homme contre lui-même, et qui font de l'effort le signe du bien (1). »

Q.) Prévost-Paradol, Études sur les moralistes frcmçoÀs.

Vauvenargues fait profession d'obéir à la nature. Ce sont mes inclinations, écrit-il à Mirabeau, qui m'ont rendu philosophe, ou du moins qui m'en ont donné le titre... < Ma philosophie consiste proprement dans l'amour de l'indépendance, et le joug de la raison lui serait plus insupportable que celui des préjugés. » Ces paroles nous révèlent le fond de son âme. Sa vie sera le âdële reflet de ses inclinations, et ses écrits n'auront pas d'autre autorité que celle de sa morale. Ce qui lui fait le plus défaut, c'est peut-être la vertu qu'il désire le plus, la grandeur. Quand on y regarde de près on voit qu'il est enfermé dans son moi, que sa nature est tout son horizon. Le sentiment de la réalité et l'intelligence de la nature l'abandonnent, passé certaines limites, en deçà comme au delà de la région sentimentale qu'il habite. Ne reconnaissant pas à la raison son excellence et son autorité, il se fait, au nom d'une chimérique indépendance, l'esclave de ses impressions, de son humeur et de son ambition. Cependant, comme il a l'âme haute et généreuse, il ne laisse pas de garder un certain air d'indépendance; il se déclare ennemi de tout ce qui sent la frivolité et l'affectation. Il ne hait rien tant que la vanité, la prétention, la paresse et le désœuvrement ; il met sa gloire à braver les caprices de la mode et les mœurs de convention . Sa nature lui sert de règle et de modèle : il n'approuvera dans autrui que ce qu'il aura éprouvé lui-même, et critiquera ce qui le dépasse comme ce qui ne l'atteint pas, l'héroïsme dans les personnages de

Corneille, aussi bien que l'égoïsme dans les maximes de la

Rochefoucauld. Mais l'homme ne peut trouTer de liberté

véritable que dans l'accomplissement du devoir, et ceux qui

veulent échapper aux rigueurs de la vertu sont obligés de

céder aux exigences des passions et de plier sous leur joug.

La gloire que Vauvenargues poursuit comme une nécessité

de sa nature lui fait un devoir de compter avec les passions

et les préjugés des hommes, car la gloire qu'il cherche, ce

n'est pas celle qui vient de Dieu, mais celle qui vient des

hommes. Il est vrai qu'il la veut pure et légitime : mais le

moyen de faire admirer son mérite, si on ne lui donne de

l'éclat, de faire connaître son génie, si on ne prend pas soin

de te faire brillera Comme c'est la gloire et non la vérité

qu'il recherche avant tout, le fond importe moins que la

forme, la sincérité de la pensée moins que la beauté de son

expression. Et Vauvenargues passera une partie de sa vie

à polir des phrases, à raffiner et renchérir sur les écrivains

qui lui servent de modèle, à copier et recopier les fragments

d'un ouvrage qu'il n'achèvera jamais, et tout cela pour

;s faveurs d'une gloire posthume et dont il ne jouira

se demande même si ses écrits ne sont pas souvent

ice de style ou de raisonnement, un jeu dans lequel

de contrefaire la gravité de Pascal et l'enthousiasme

et. Le caractère bien connu de Vauvenargues, sa

I, sa loyauté ne nous permettent pas de nous arrêter

(^pothèse; il n'aurait pas voulu, il en aurait rougi

à ses propres yeux, émettre des opinions qu'il aurait jugées fausses, mais il a pu écrire des choses qu'il ne croyait pas ou qu'il croyait faiblement, et faire montre de style à défaut de conviction. V Imitation de Pascal et la Méditation sur la foi ne sont pas d'un esprit profondément convaincu. Qu'il y a loin de ces périodes habilement cadencées, de ces mots sonores et harmonieux, aux âpres accents, aux violents déchirements de l'âme de Pascal! Quelle différence entre ces pages décentes et soignées et la prière austère et résignée sur le Bon ttsage des Maladies!

Il échappe parfois à notre jeune philosophe de mettre la vertu au-dessus de la gloire. < On doit se consoler de n'avoir pas les grands talents, comme on se console de n'avoir pas les grandes places, on peut être au-dessus de l'un et de l'autre par le cœur » [Réflexions, 68). Mais l'éloge de la gloire revient trop souvent dans ses écrits, et le souci de la renommée est trop manifeste dans ses actions pour qu'il nous soit permis de prendre pour l'expression de sa pensée habituelle quelques aveux arrachés à sa faiblesse ou à sa bonne foi. Il n'est pas impossible que, même en cet endroit, il cherchât à se dédommager des grandes places qu'il ne pouvait atteindre, en déclarant qu'il était au-dessus d'elles parle cœur.

Malade et ambitieux, Vauvenargues n'avait pas la force d'atteindre ce qu'il avait rêvé. Emprisonné dans les fers qu'il s'était forgés lui-même, il ne sentait plus sa liberté,

mais il sentait le prix de son effort, et Faction le faisait vivre. Si, plutôt que d'avouer sa faiblesse et l'excès de son ambition, il rejetait ses fautes et ses déceptions sur l'infirmité de la nature humaine ; d'un autre côté il comprenait que le devoir de l'homme c'est d'agir, de développer et de fortifier ses facultés par le travail et par l'étude. Et pour que personne n'essaye de se soustraire à cette obligation, il rattache la nécessité des actions humaines à l'ordre général du monde. < Le feu, l'air, l'esprit, la lumière, tout vit par l'action ; de là la communication et l'alliance de tous les êtres, de là l'unité et l'harmonie dans l'univers J» (p. 94). Ainsi il trouve dans l'action qui aurait dû raviver en lui le sentiment de la liberté, une nouvelle preuve de sa dépendance et de sa faiblesse, et il s'écrie avec une émotion religieuse : < Connaissons notre sujétion profonde, adorons... »

Habitué à tout juger par sentiment, à suivre sa nature, il perd le sentiment du libre arbitre et n'en retient plus que le nom. Tout se tient dans sa doctrine. L'apologiste des passions est naturellement ennemi de la raison qui doit les régler, et de la liberté qui a été donnée à l'homme pour les combattre. Le principe et le mobile de la vertu n'est plus

dans la raison, mais dans le sentiment. < Le sentiment, le cœur, Toilà le principe qui nous éclaire et le ressort qui doit nous faire agir. — Le bon instinct n'a pas besoin de la raison, mais il la donne (128). La conscience est la plus changeante des règles (133). La raison nous trompe plus

souvent que la sature (123). » Il serait facile de multiplier ces citations» mais ce qui précède suffit, semble-t-il, pour montrer que, par ses dispositions intérieures et par ses préoccupations habituelles, Vauvenargues se trouvait engagé dans la voie qui conduit au fatalisme, et qu'il n'est pas étonnant qu'il se soit montré jusqu'à la an de sa vie fidèle à la doctrine qu'il avait exposée dans son premier ouvrage. Cette Térité paraîtra encore plus évidente, lorsque nous aurons rapproché de ses écrits les ouvrages qui l'ont inspiré, et étudié le mouvement des idées qui circulaient autour de lui et dont il a nécessairement subi l'influence.

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