CHAPITRE I
La religion chrétienne est le premier bien.
MoHTESQcico, Esprii det Lois, Liy. XXIV, chap. i et xxr.
L'institution de la famille et la loi du travail sont le fondement sur lequel reposent les sociétés humaines. De la famille et du travail naissent virtuellement la propriété et Théritage.
Ce sont là les grandes forces sociales. Elles sont liées à la nature humaine par des attaches si puissantes qu'à moins de nier la création, on est obligé de reconnaître que Dieu, dans sa prévoyance et sa bonté infinies, a voulu les donner à Tliomme destiné par lui à vivre dans la société de ses semblables. Elles sont donc d'institution divine, instruments à la fois et preuves de la marche en avant de Thomme dans les voies de la civilisation, c'est-à-dire, de l'accession d'un nombre toujours croissant d'êtres humains à la lumière intellectuelle et morale et au bien-être.
L'antiquité ne leur a pas été étrangère ; elle les a connues et pratiquées, mais avec Timperfeclion et l'infirmité de ses croyances religieuses, d'où la charité était absente, et qui toléraient le travail servile. Le pouvoir absolu de l'homme sur la femme, sur l'enfant, sur Tesclave, conduisait le monde païen à la dissolution morale ; il roulait vers l'abîme, et ne pouvait être sauvé que par un secours inattendu. C'est ainsi que Jésus a paru sur la terre.
Le Christianisme n'a pas seulement relevé et annobli la famille et le mariage par Tindissolubilité du lien conjugal, et par l'égalité des droits de l'homme et de la femme. Il a relevé et annobli le travail en lui donnant la liberté.
Nous avons, depuis longtemps, perdu le souvenir, et nous n'avons pas gardé la reconnaissance de Timm^n&e révolution qui date de l'ère chrétienne, et dont les générations actuelles ont senti les derniers grands ébranlements : l'avènement final du travail libre et les dernières luttes de Tesclavage. Il y a utilité autant que justice à rappeler que cette révolution a creusé un abîme profond entre l'organisation païenne et l'organisation moderne du travail.
La première nous montre un maître, ayant tous les privilèges du citoyen, armé d'un pouvoir illimité sur Tesclave, qui n'a ni le droit de cité, ni aucun autre droit, pas même celui d'ôtre respecté comme époux et comme père. Aux yeux du maître, ces affections sont comme si elles n'étaient pas. L'esclave est sa chose ; il a sur lui le droit de vie et de mort, et il en use sans scrupule.
La seconde, la nôtre, met en face l'un de l'autre un
patron et un ouvrier, tous deux citoyens libres, tous deux chrétiens, jouissant également de leurs droits civils, et pouvant discuter leurs intérêts réciproques, librement et chrétiennement.
Telle est, pour le travail, l'œuvre du Christianisme ; c'est l'un des plus grands bienfaits qui soient tombés pour nous de la main de Dieu ; c'est un point culminant dans les annales humaines. Ce que n'avaient pu faire, ce que n'avaient pas même osé rêver les fondateurs de rehgions et les plus grands philosophes du paganisme : le Bouddha, Socrate, Platon, Confûcius, Mahomet, Jésus Ta fait, en donnant au monde sa vie, et à l'âme humaine, ces deux sentiments nouveaux, la charité et l'amour du prochain. C'est sur ce roc inébranlable qu'a été plantée la Croix, et c'est de là que l'Évangile rayonne, immortel, sur le monde.
Comment l'organisation moderne du travail a-t-elle justifié son origine et son éclatfi^nte supériorité morale sur l'organisation païenne ? Les faits répondent éloquemment ; les résultats sont merveilleux, et les progrès inespérés. Le génie du travail a résolument abordé Fétude et la conquête de la Terre et des forces, naturelles, visibles ou invisibles, qui lui ont été prodiguées. Chacune d'elles vient successivement nous livrer ses secrets, et nous soumettre sa puissance. Telle qui était, pour le païen, Tobjet d'une terreur insurmontable, devient, pour le moderne, une source intarissable de biens et de richesses.
Et, cependant, cette organisation, véritable corne d'abondance des temps nouveaux, ne nous a donné, ni partout, ni toujours la paix sociale. Nous marchons
à la conquête du Monde et le désordre semble se mettre dans nos rangs. Faut-il s'en étonner? Faut-il surtout s'en effrayer? N'est-ce pas la condition de toute œuvre humaine de contenir une pari Ae mal? Comment la plus générale, la plus importante de toutes, le travail, en serait-elle exempte ?
Mais nous ne sommes pas dans un temps où l'on se conlente de raisons de ce genre, d'autant plus fortes cependant qu'elles sont plus simples, et plus directement puisées aux sources du bon sens et de Texpérience.
S'il fallait en croire, en effet, des exagérations inspirées par un tout autre esprit que celui du travail et du bien, des terreurs propagées à dessein par les ennemis de la paix sociale, le travail serait empoisonné jusque dans ses sources vitales; TEurope, la chrétienté toute entière serait prochainement menacée d'un effondrement général produit par les revendications ouvrières non satisfaites.
J'ai exposé ailleurs [Introdiictio7i) et je compléterai aux chapitres viii et ix, les fortes et nombreuses considérations qui établissent l'inanité de ces exagérations, les mensonges de ces terreurs, et qui, socialement et politiquement, ne permettent pas de craindre que nos sociétés modernes s'abandonnent elles-mêmes et laissent honteusement consommer leur ruine au seul profit des raisonneurs à outrance.
Ici, et me plaçant seulement au point de vue économique, je me propose d'établir que l'organisation actuelle du travail porte en soi toutes les ressources nécessaires pour durer et prospérer et que le germe de mal qu'elle contient, comme tout ce qui est
humain, doit céder devant des forces supérieures.
Le mal, en lui-même, n'est pas contestable ; dans notre organisation actuelle du travail, toute chrétienne qu'elle soit, il y a un germe de conflit permanent et peut-être irréductible ; c'est le conflit pour le salaire, cette forme aiguë de la lutte pour l'existence. Il semble que le patron a un intérêt constant, iriésistible, à la baisse du salaire, et qu'ainsi, dans le champ du travail sévit une guerre civile sans paix ni trêve.
Une première et bieo simple réflexion se présente. S'il en était ainsi, comment expliquer les progrès merveilleux du travail, le nombre toujours croissant des travailleurs, chefs et ouvriers, leurs conquêtes incessantes^ et cette magnifique marche en avant qui pénètre d'admiration les esprits timides comme les esprits les plus hardis !
C'est qu'à côté et au-dessus de cette possibilité de conflit, de lutte, qui, en économie politique, a le nom de loi de l'offre et de la demande, il y a d'autres nécessités et par suite, d'autres lois qui, si elles ne sont pas inscrites dans nos codes, sont, par la force et la nature des choses, supérieures aux iiifirmités humaines, aux entraînements de la cupidité et de Tenvie, et forment une des harmonies sociales les plus fortes et les plus fécondes.
Ces nécessités, ces lois peuvent se résumer en quelques formules très simples :
. Point de travail industriel possible sans capital et sans main d'œuvre ; d'où, nécessité d'un accord entre le capital et la main d'œuvre.
Point de travail industriel possible sans intelligence
et sans main d'œuvre; d'où, nécessité de patrons pour les ouvriers, d'ouvriers pour les patrons.
Point de travail industriel possible sans cohésion et entente des forces ; d'où nécessité, dans l'armée industrielle, de supérieurs, de sous- chefs, de soldats, nécessité de hiérarchie, de discipline, de règlements.
Ces lois nécessaires qui embrassent tous les phénomènes du travail, et qui, je le répète, ont leurs indestructibles racines dans la nature mc^me des choses, contiennent tout le secret de la vitalité, de la perpétuité du travail. II n'y a pas de convoitises, il n'y a pas d'esprit d'envie et de violence, il n'y a pas d'utopies, il n'y a pas de raisonnements à outrance, qui ne doivent finalement s'incliner et se soumettre, devant ces lois, devant ces inévitables nécessités.
C'est à établir la réalité, la vérité, la solidité des lois nécessaires du travail que cet écrit est consacré.