On en trouvera le détail à Tappcndico G
s'efforcent de détruire parmi nous nos croyances, et, avec elles, la dignité du genre humain !
Nous venons d'envisager le travail au point de vue religieux. Considérons-le maintenant au point de vue rationnel et social.
L'Iiomme est doué de trois sortes de facultés : celles de l'âme, celles de Tesprit, celles du corps. Il les reçoit très diverses et très inégales, non seulement entre elles, mais par comparaison avec celles d'autrui.
Il n'est pas de fait providentiel plus visible, plus incontestable que l'inégalité naturelle des hommes entre eux, sous le rapport de leurs facultés morales, intellectuelles et physiques. L'éducation, l'instruction, la culture de Tesprit, les soins donnés au corps et à la santé peuvent diminuer l'écart quelquefois considérable qui existe d'un homme à un autre homme, mais ne l'effacent jamais.
Tout cela est rigoureusement vrai ; il est réellement inouï qu'on ait essayé de nier une vérité aussi sensible, aussi générale. Des rêveurs l'ont tenté ccpeadant, mais ils ne méritent pas une réfutation ^
Le philosophe qui ne veut juger des choses qu'avec ce qu'il appelle les lumières de la raison, le croyant.
i. M. Cabet, dans ionlcaiHe, a écrit :
a On peut bien dire, dans le sens le plus général, que la nature a fait tous les hommes égaux en force. Elle les a faits même égaux en intelligence. Leurs organes étaient les mêmes en naissant et avaient la môme destination... Ce n'est pas la nature, mais la. société qui fait les hommes inégaux en intelligence. »
On ne réfute pas de telles aberrations, qui sont absolument le contraire de la réalité. Proudhon a soutenu l'égalité native dans son livre des Contradictions économiques. Mais, dans son livre postérieur sur la Propriété, il a déclaré qu'il ne pouvait plus partager cetto doctrine.
le penseur, religieux ou non, sont d'accord sur ce point fondamental de l'inégalité native des hommes entre eux dans Tordre triple de leurs facultés.
Mais, entendons-nous bien. Si Tinégalité des hommes entre eux est d'ordre divin, rien n'autorise riiomme à l'aggraver par un fait humain.
Ainsi, quand les hommes procèdent comme législateurs, et engagent leur responsabilité dans cet emploi assurément très haut et très difficile de leurs facultés morales et intellectuelles, ils s'appliquent, — du moins dans les sociétés civilisées, — à assurer l'égalité de tous devant la loi. L'œuvre humaine s'inspire ici de ce qu'il y a de plus pur dans la loi divine, et réalise le plan <le la Providence, loin de le contrarier.
Si elle se résolvait en une inégalité devant la loi humaine, elle irait à Tencontre de l'égalité de tous devant Dieu; Dieu, ne l'oublions jamais, ne mesure pas ses récompenses ou ses peines aux facultés natives qu'il a faites inégales, dans une vue supérieure à notre entendement, mais les distribue à raison de ces facultés, selon les mérites de chacun.
Quand Descartes écrit son livre de la Méthode^ quand Bossuet compose ses œuvres immortelles, quand Newton découvre les lois de la gravitation, et Kepler, celles qui portent son nom, quand Guvier, avec un petit fragment d'os, restitue intégralement le squelette d'un animal préhistorique, et fonde l'anatomie comparée sur une base indestructible, quand un missionnaire se dévoue à renseignement des sauvages, quand un médecin donne ses soins gratuits aux pauvres, ils acquièrent des titres incontestables à l'admiration ou à la reconnaissance publiques ; mais,
au regard de la justice divine, ont-ils plus de droits que le simple manœuvre qui, penché tout le jour vers la terre, a honnêtement donné toute sa force à son travail et à celui qui le paye? Non, assurément. Ces hommes, si divers, ont fait diversement emploi de leurs facultés morales, intellectuelles ou physiques ; tous ont fait ce qu'ils ont pu; donc, sous ce rapport, ils sont égaux devant Dieu.
Cette équité rigoureuse que la société doit à tous et à chaéun de ses membres inégalement doués de Dieu, est d'autant plus indispensable que, de l'inégalité native des hommes entre eux, découle, comme conséquence forcée, inéluctable, l'inégalité des conditions, c'est-à-dire, l'un des problèmes les plus agités dans tous les temps et particuliërement dans le nôtre. Il n'en e»t pas, selon moi, de plus simple; mais cette simplicité n'existe que pour ceux qui, croyant en Dieu, acceptent et respectent l'inexplicable dans ses desseins, et s'inclinent devant la profondeur — inaccessible aux hommes — de ses voies. Pour eux, l'inégalité des conditions est un effet, non une cause ; c'est l'effet inévitable de l'inégalité native des dons de Dieu, inégalité qu'il faut bien appeler de son nom : c'est un mystère, et Ton ne peut que s'y soumettre. Mais pour les sceptiques et les athées, cette inégalité inexplicable est injuste et intolérable. Ils sont ainsi fatalement conduits à imputer à la société, comme une iniquité criante, émanant d'elle, ce mystère qui est en dehors et au-dessus de toutes les organisations humaines ; mystère qu'il nous est ordonné de ne pas aggraver, qu'il nous est même possible
d'adoucir dans ses effets, quand nous voulons suivre les conseils de Tesprit chrétien, mais mystère contre lequel il est puéril de se révolter. L'homme n'a pas pouvoir de révolutionner l'œuvre divine; c'est bien assez qu'il en ait quelquefois l'ambition.
La conséquence forcée de l'inégalité dans l'intelligence et la force, est l'inégalité des aptitudes dans le travail, et leur diversité, d'où naît la diversité des professions; et, par suite, l'inégalité des situations sociales. Tous les travaux, en effet, n'ont pas la même valeur intrinsèque et sociale; tous les services rendus, publics ou privés, ne sont pas égaux ; donc, tous n'ont pas droit à la même rémunération. Les diverses conditions sont donc inégales, de toute nécessité, comme valeur ou comme récompense; d'où la différence et l'inégalité des situations sociales.
Tout cela est de la plus évidente vérité ; aussi, dans les discussions auxquelles donne lieu aujourd'hui l'inégalité des conditions, ce n'est généralement plus le principe même que l'on conteste. Comment soutenir, en effet, Tégalité native des facultés données à chaque homme? 11 n'est pas de phénomène naturel plus visible, plus manifeste, quel que soit d'ailleurs le mystère qui couvre le dessein de Dieu.
Mais ce que l'on soutient, c'est que la société doit rétablir l'égalité; qu'elle le peut et qu'elle le doit. Aberration orgueilleuse et puérile! Insolente envers Dieu, qu'on accuse d'injustice; inepte vis-à-vis de la société, à qui l'on suppose une puissance qu'elle n'a pas. Demander à la société de rétablir entre les hommes l'égalité des situations, c'est méconnaître, en effet, la nature humaine aussi bien dans ses grandeurs que
dans ses faiblesses ; c'est mêler tout ce que Dieu a séparé, rintelligence et la force musculaire ; c'est une œuvre contre nature et qu'il faudrait, en tout cas, recommencer tous les matins, l'égalité faite à la première heure du jour ayant cessé à la dernière, par rinégal emploi des facultés de chacun. Combien d'Ésau auraient vendu le matin leur droit, sinon pour un plat de lentilles, au moins pour une bouteille de vin, et auraient passé le jour dans l'oisiveté, sauf à insulter et à maudire demain Jacob, ce tyran, ce capitaliste, qui aurait eu Timmoralité de travailler tout le jour, de tout son cœur, de toutes ses forces, et se trouverait ainsi plus riche qu'eux, lui, pour avoir fait son devoir, eux pour Tavoir méconnu!
La vérité n'est pas dans ces aberrations ; ce que la société doit à tous et à chacun de ses membres, nous l'avons déjà dit, c'est l'égalité devant la loi, et pourquoi ? C'est que la loi est purement humaine, et qu'en créant, à son tour, des inégalités, elle risquerait de parodier et d'empoisonner l'œuvre suprême d'inégalité native dont le secret se dérobe à elle.
Assurer l'égalité devant la loi, c'est, — pour l'objet qui nous occupe, — assurer la liberté du travail, en tenir les portes bien ouvertes, les voies largement dégagées, de manière à rendre accessibles les diverses carrières du travail. Donner cette facilité aux hommes, ce n'est pas contrarier le plan de la Providence, c'est le réaliser autant qu'il est au pouvoir humain. La diversité infinie des facultés aussi générale, aussi permanente que la diversité des visages, a pour complément indispensable la liberté, au moyen de laquelle
chaque homme peut le mieux développer ses dons naturels.
La liberté, sans doute, n'est pas plus ici qu'ailleurs une panacée universelle. Elle exalte l'orgueil humain bien plus souvent qu'elle ne le réduit, et l'orgueil est un conseiller aussi actif que dangereux dans le choix d'une carrière. Combien d'hommes, parfaitement et seulement propres aux travaux manuels, se croient, pour quelques lueurs d'intelligence un peu plus vives que celles de leurs camarades, appelés à un grand avenir intellectuel ! Combien, au lieu de la pioche et de la lime, prennent la plume, espérant passer des bas-fonds de la littérature ou de la presse à ces fonc- * tions électives que l'imbécillité du suffrage universel décerne quelquefois à des énergumènes destinés à devenir la honte et le fléau des assemblées ! Combien d'individus médiocres se déclassent ainsi, et combien de ces déclassés encombrent les avenues électorales ! Spectacle lamentable et qui dégoûterait de la liberté si elle n'était pas d'ailleurs si nécessaire et si féconde, surtout pour le travail.
En donnant la liberté au travail, la société lui rend ce qu'elle lui doit. Le travail, en effet, est, avec la religion, le fondateur de la liberté civile et politique, en Europe. Je ne chercherai pas d'autre preuve que rhistoire même de notre pays.
C'est le travail qui a lentement formé les richesses au moyen desquels nos pères ont payé les premières libertés communales aux seigneurs féodaux, dont rÉglise, de son côté, par ses enseignements et sa fermeté, inclinait peu à peu les cœurs vers un gouver-
nement plus humain, c'est-à-dire plus partagé. Nos pères, ces hommes religieux, laborieux, économes, créaient et amassaient ces capitaux qui allaient payer les guerres ou les plaisirs de leurs seigneurs, et constituaient la commune, ce premier et indispensable élément de toute liberté politique.
M. Guizot, dans sa belle Histoire de la civilisation^ a montré l'importance considérable du rôle joué par le Tiers état dans notre pays.
« C'est en France, dit-il, que la population des communes, la bourgeoisie s'est développée le plus complètement, le plus efficacement, et a fini par acquérir la prépondérance la plus décidée...
« Ce fait est grand ; il est nouveau, il est national, aucune source d'importance ou d'attrait ne lui manque... »
« Où le Tiers état a-til pris cette force, cette persévérance qui nous le montre s'échappant à grand'peine du sein de la servitude ou d'une condition voisine de la servitude, et employant des siècles à conquérir son existence civile », puis s'élevant à la prépondérance politique? Tout est dû au. travail, et nul fait historique n'est plus honorable. Les travailleurs honnêtes et persévérants qui 'ont accompli leur œuvre à travers tant d'obstacles, avec tant de courage et de patience, et grâce à Dieu, avec tant de succès, ont droit à la reconnaissance et au respect des générations qui les ont suivis.
Résumons-nous :
Le travail est d'ordre divin.