Souveaujc lundis^ t. IX, p. 61 à
Moravie, la Hongrie, la Turquie d'Europe, la Carinthie...
<c Avec rinstrument de précision dont il dispose (j'appelle ainsi la forme analytique expresse qui est la sienne), M. Le Play se tourna dfes lors à étudier l'ouvrier sous tous les aspects et dans toutes les conditions de son existence; il fit ces monographies exactes et complètes qui ne laissent rien à désirer... il en est résulté son livre * si original et si neuf, qui a obtenu, en 1856, le prix de statistique à TAcadémie des sciences.
« Ceux qui y chercheraient le pittoresque seraient trompés ; les faits seuls y sont; mais ils parlent ; en mettant à bien les entendre et à les méditer quelque chose de la même attention et de la même patience qui les a amassés et classés si distinctement, on sent naître en soi des réflexions sans nombre.
« ... M. Le Play en vint à reconnaître que l'élément conservateur, le principe calmant et consolant, dans tous les cas qu'ilavait observés, n'était pas distinct ni séparable de l'élément religieux. Dans tout état de société, partout l'élément religieux sous une forme ou sous une autre, lui a paru essentiel à la durée et ù la stabilité des sociétés.
« Une des réformes qu'il propose avec le plus d'insistance et d'énergie, c'est de changer la loi des successions, et de rendre au père de famille l'enlière liberté testamentaire, moyennant laquelle celui-ci pourrait
1. Les Outners européens^ contenant Ironte-six monographies. Cet ouvraKO a été suivi dos Ouvriers des Deux Mondes, Ironle-sept monographies.
Les autres ouvrages sont : La Réforme sociale, trois volumes ;
L'organisation de la famille^ un volume ;
V organisation du travaily un volume;
La Paijc sociale, un volume.
instituer un principal héritier, chargé de continuer son œuvre. La famille, prise au sens le plus sérieux etle plus large, constitue pour M. Le Play la vérilablc unité sociale ; or cette unité, dans Tétat présent, est faible, instable, précaire et caduque ; les fortunes, par suite du partage égal forcé, se brisant à chaque génération..., il ne peut voir dans cette incessante mobilité qu'une cause d'affaiblissement pour les mœurs, pour la fécondité des mariages, pour les bonnes traditions domestiques, pour la meilleure culture des terres, pour l'e^îkercice des vertus bienfaisantes. Il ne propose, pas, comme les rédacteurs du temps de la'Restauration, de rétablir le droit d'aînesse. Il ne demande que de laisser au père de famille la liberté de tester, comme cela se pratique aux États-Unis...
(( Cette conception de la famille souche..., qui est le noyau, le pivot, la pierre angulaire delà réforme proposée par M. Le Play, excitera bien des discussions' et sera fort contredite... Nul ne l'en considérera moins de ce qu'il aura tenté de relever, parmi nous, la statue du Respect... »>
Ces derniers mots, et en général toute cette analyse, sont un signe certain de la profonde impression que Tœuvre de M. Le Play avait produite sur un esprit aussi indocile et aussi irréligieux que celui de Sainte- Beuve. Cette impression sera celle qu'éprouveront tous ceux qui l'étudicront, ceux surtout qui se préoccupent sérieusement des questions sociales, et pour qui, dès lors, c'est un devoir de lire ces ouvrages si fortement pensés et si courageux.
Il manque un détail essentiel à l'analyse de Sainte-
Beuve. M. Le Play ne demande pas seulement le changement de notre loi testamentaire: convaincu, et avec raison, que la loi ab intestat exerce une action puissante, et finalement irrésistible, sur le père de famille et sur les mœurs, il demande la suppression de l'article 745 du Code civil, et une autre loi ab intestat plus conforme à ses idées.
On sait que la loi ab ijitestatesi celle qui rëgle les successions sur lesquelles le përe n'a pas statué par testament.
La loi française, — article 745 du Code civil, — assure, dans ce cas, le partage égal entre tous les enfants légitimes, sans distinction d'âge ni de sexe.
La loi américaine impose aussi le partage égal entre tous les enfants, en l'absence du testament. M. Le Play nous l'apprend lui-même :
« Après la guerre de l'Indépendance, la liberté testamentaire fut respectée par tous les États de rUnion ; mais une loi ab intestat promulguée en Virginie, contrairement à l'opinion de Washington, et adoptée par la plupart des autres États, substitua à la coutume do l'attribution à l'aîné le partage égal entre tous les enfants, A dater de ce changement, les testaments imprimèrent peu à peu une direction nouvelle à la transmission des biens, » {Réforme sociale, 1. 1, 306-22.)
La coutume anglaise ab intestat est très variable. Dans certaines contrées, elle impose la concentration des biens entre les mains d'un seul héritier; dans d'autres, le partage égal ; ailleurs, elle donne tous les immeubles à un seul, et fait un partage égal des valeurs mobilières. On reconnaît bien là le génie
anglais, si peu soucieux de Tunilé, si religieux observateur de la coutume.
M. Le Play ne spécifie pas avec sa précision ordinaire la loi ab intestat qu il voudrait pour la France :
<c Le régime de succession qu'il importe de propager par Tinfluence lente et indirecte, mais à la longue irrésistible, de la loi ab intestat, doit surtout remplir les conditions suivantes: assurer la prospérité de la famille, c'est-à-dire de l'être collectif se maintenant d'âge en âge au même foyer...; contribuer autant que possible au bonheur individuel de ceux qui la constituent ou qui en sortent pour fonder au dehors de nouvelles maisons ; enfin, lier cette prospérité à une forte discipline morale, inculquantàlajeunessel'amour du travail et le respect des parents. »
Une partie de ces vœux n'est pas du domaine de la loi ; les autres paraissent exclusifs du principe du partage égal.
On s'est demandé si Ton ne pourrait pas sauvegarder le principe si cher à la France, du partage égal et conserver aussi le principe si respectable delà liberté du p^Te de famille faisant son testament. Y aurait-il vraiment, a-t-on dit, un inconvénient sérieux dans cette liberté du testament, qui trouverait devant elle deux obstacles également considérables, les mœurs et la loi ab intestat ? Ne pourrait-on pas espérer que les pères de famille, ainsi avertis par l'opinion publique, par la loi, par tous leurs conseils judiciaires, — dont l'intérêt garantit l'adhésion au partage égal, — n'useraient de leurs droits de faire des parts inégales que pour des cas graves et dans l'intérêt bien entendu de la famille ?
Ces idées ont été débattues devant la Commission supérieure chargée de prononcer sur l'enquête agricole de 1866, et elles ont été rejetées à la presque unanimité ^
Ainsi Tétat actuel des esprits ne permet pas de croire que. les propositions de M, Le Play aient aucune chance d'être admises.
Si Tauteur de la Réforme sociale et ses amis ont bien jugé la situation, il semble donc qu'il ne nous reste plus qu'à rouler vers l'abîme. En sommes-nous là ? Si le tableau tracé par le duc de Broglie, en 1826, était exact, — et je le crois, — un demi-siècle a- t-il suffi pour démoraliser la France, et nous destituer de tout sentiment de religion, de famille, de devoir? Notre pays, malgré le trouble actuel dos esprits, a-t-il vraiment si complètement perdu le sens de la réalité et le sentiment de sa propre conservation, qu'il coure volontairement à sa ruine ?
J'ai déjà opposé à ces terreurs des considérations que je crois irréfutables. J'en ajouterai cependant encore une.
L'on ne peut pas nier, et Tonne nie pas, l'immense progrès matériel que la France a accompli depuis le commencement de ce siècle, c'est-à-dire depuis la promulgation du Code civil et de nos lois successorales. Si ces lois avaient Tinfluence capitale, que leur accorde
1. On trouvera les détails dans VHistoirede la réserve héréditaire, par M. Boissonnade, p. 642, ouvrage d'une érudition solide et variée, et qui s*est proposée la défense de notre loi successorale. Je ne ferai qu'un reproche à ce livre ; c'est la dureté avec laquelle il s'explique sur les écrits et les tendances de M. Le Play, dureté injuste, et dont M. Le Play n'a jamais donné l'exemple ni la réplique à ses adversaires. Voir aussi le résumé de l'onquéte agricole, de 1866 à 1870, par Turot, p. 36.
l'école Je la Réforme socialey comment, sous leur •empire, se serait-il produit ce double mouvement contraire, Tun si marqué en avant dans le travail, l'autre si marqué en arrière dans l'intelligence et la moralité de la nation ? Un progrès matériel n'est pas, dit-on, nécessairement accompagné d'un égal progrès moral. J'accorde qu'il peut bien ne pas y[avoir toujours parallélisme etégalilé iTun peut marcher plus vite ou avoir des apparences plus sensibles que l'autre; mais il est certain qu'une plus grande puissance de travail est nécessairement accompagnée d'une plus grande puissance de discipline, d'économie, de soumission au "devoir, vertus fondamentales de la famille, et qui sont à la fois les causes et les effets de meilleurs sentiments moraux, les preuves et les instruments d'une meilleure situation morale en même temps qu'intellectuelle.
Ces grands phénomènes, qui semblent dus à la seule impulsion de la liberté, paraissent inexplicables ou factices aux penseurs pour qui rien d'ordonné ni de durable n'est possible sans l'impulsion de l'autorité. Or l'école de la Réforme sociale est une école autoritaire ; et certes, je suis loin de l'en blâmer; toutes ses tendances sont pour l'ordre, la règle, la discipline, le •gouvernement des familles et des ateliers sous des chefs obéis et respectés. Aussi, dans le puissant appel qu elle fait au sentiment religieux, quel symbole choisit-elle ? Est-ce rÉvangile ? Non, c'est le Décalogue. Pourquoi cette préférence? L'on ne s'est pas expliqué à cet égard. Mais il est facile d'en découvrir la raison ; au point de vue politique ou social, en effet, la loi de Jésus est une loi de liberté, et celle de Moïse, une loi
L'HÉRITAGE il7
d'aulorité. Le Décalogue est le symbole d'un gouvernement théocratique et absolu.
Cela ne signifie pas sans doute que M. Le Play et ses amis soient des réactionnaires voulant nous ramener au passé.
Non, ce sont des hommes modernes, profondément imbus des idées modernes; s'il en était autrement, comment M, Le Play aurait-il écrit sur la tolérance et la liberté de discussion * ces belles pages qui ont arraché cet éloge à Sainte-Beuve: « Je ne sais pas de plus belles pages de moralité sociale à méditer. »
Mais ils sont autoritaires, et pourquoi ? J'imagine que les bouillonnements, les enivrements, les exclus, les crimes, qui semblent des émanations fatales et inévitables de la liberté, la leur rendent méconnaissable, et masquent, h leurs yeux, la puissante vitalité morale de la nation et sa force d'inertie contre le mal. L'autorité leur semble se perdre de plus en plus, et ils se dévouent à la restaurer ! Grande et patriotique tâche, mais dans laquelle il ne faut pas se tromper, et je crois que Fécofe de la Réforme sociale se trompe quand, par une modification de laloi successorale, elle croit déraciner de nos mœurs la passion d'égalité qui y est si profondément ancrée. Elle se trompe encore, suivant moi, quand elle cherche à enrayer le mouvement qui emporte les sociétés modernes vers une plus grande somme de liberté.
Et cependant cette grande impulsion n'échappe pas ^ M. Le Play ; lui-même prend soin de nous en montrer des symptômes des plus significatifs, chez Tun
l. La Réforme sociale^ t. IH, p. 315.
des peuples les moins libres d'Europe, par exemple, dans la peinture du mir russe ^ :
c( Ces organisations sociales présentent à Tobservateur un vice radical. Les membres éminents supportent, plus que les autres, les fatigues du travail et les privations de l'épargne, tandis que, dans le partage de la richesse accumulée, ils ne sont pas mieux traités que les moins sobres et les plus indolents. Les personnes les plus recommandables de ces communautés sont donc naturellement portées à se soustraire aux charges que la tradition leur impose, et à se rattacher, en ce qui concerne la propriété et le travail, au régime individuel.
« Telle est la réforme que le gouvernement russe opère dans la condition des paysans depuis 1863. Cette réforme n'a pas seulement pour objet de rendre ces paysans indépendants des seigneurs qui ont la nue propriété du sol avec un droit de redevance ; elle tend surtout, en ce qui concerne le choix de la résidence et la possession des immeubles, à rompre l'association des enfants majeurs avec la famille, et celle de la famille avec la commune. »
Ainsi la propriété individuelle s'implante au cœur môm(». delà Russie; ainsi marchent vers cette institution, mëre de la liberté, ces paysans, serfs il y a vingt ans ! c'est leur gouvernement qui les conduit !
Des symptômes aussi certains nous montrent toutes les sociétés chrétiennes marchant vers le même but: un régime plus libre, un gouvernement plus partagé. La tendance à des institutions plus démocratiques est