‹ Étude sur le travailChapitre 69 sur 106 · EXTRAIT DE L'AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE L'AVANT-PROPOS

le parti pris des ateliers contre Torganisation actuelle du travail, ils repousseront ce livre, dès les premières, pages, comme entaché de sentiment religieux, ou dès qu'un journal radical leur aura dit que c'est une œuvre de cléricalisme.

Mais il en est parmi eux qui ne placent pas leur dignité d'homme et d'ouvrier dans de creuses déclamations, et qui s'offensent de l'esclavage de la pensée, venu des basfonds du travail et de la démagogie ; ils veulent juger par eux-mêmes, comparer, réfléchir et prendre leur parti, en pleine connaissance de cause. Pour ceux-là, pour être lu par eux, j'ai passionnément cherché la vérité, et, pour la leur faire comprendre, j'ai sans relâche cherché la clarté.

11 est enfin, parmi les travailleurs, une classe de lecteurs que j'ambitionne ardemment. Ce sont mes camarades de l'état-major industriel, et surtout mes jeunes camarades. Je dirai quelques mots de ces derniers.

Leur éducation professionnelle, leur instruction, purement technique en général, les préparent médiocrement aux questions sociales. Leur âge, d'ailleurs, les porte facilement à l'opposition, aux idées que l'on appelle avancées, et la science n'a pas souci de les retenir sur cette pente que quelques-uns descendent très vite, au grand dommage de leur avenir.

Mais les esprits honnêtes et élevés, qui sont nombreux parmi eux, ne tardent pas à comprendre et à sentir la discordance, la lutte qui s'établit et s'accentue en eux de plus en plus ; d'un côté, les idées dont ils se sont laissé peu à peu pénétrer et dont la conclusion logique est une révolution sociale ; de l'autre, leur profession qui est toute d'ordre, de discipline, de règle, de respect des droits acquis, de stabilité pour le travail, de sécurité pour les travailleurs*. Dès lors, la fièvre des questions sociales

1. La jeunesse connaît une autre genre de crise, plus aiguë encore, et plus douloureuse: la crise religieuse; saint Augustin, Jouffroy, d'autres modernes l'ont subie et décrite. Peu de ; jeunes

6'empare d*eux. Ils veulent connaître, ils veulent savoir.

Où est le droit ? Où est le devoir? Les sociétés n*ont-elles ^écu jusqu'à eux que d'injustice? Sont- ils destinés à réparer les torts et les erreurs du genre humain ? L'expérience n'est-elle qu'un vain mot ; le sens commun n'est-il qu'une illusion? Plus leur esprit est droit et honnête, plus 41s sont troublés.

Mais par où commencer? Quel guide choisir?

La science pure de l'économie politique est belle, mais rigide ; d'ailleurs, seule elle ne suffit pas. Ces jeunes et sincères esprits qui commencent a pratiquer les hommes et les choses, qui débutent dans le commandement, qui n'ont pas charge d'âmes, comme le leur disent les rhéteurs dans leurs basses flatteries, mais qui ont charge de justice, d'obéissance et d'initiative, veulent autre chose que la science; il leur faut les faits, la réalité, les enseignements de l'histoire.

C'est tout un plan de lectures h s'imposer, car il faut lire et lire beaucoup, mais en se méfiant constamment de «oi et de ses impressions, en passant les notions nouvelles dont on enrichit son esprit, par le crible sévère et sûr de l'expérience et du sens commun, et surtout en restant fidèle à la plus pure honnêteté intellectuelle.

Pourquoi tairais-je que ces pensées m'ont constamment

gens, parmi ceux qui sont bien doués, ont échappé à ceUe dore et salutaire épreuve.

Il est fréquent qu' un jeune homme ait été élevé par une mère pieuse et par un père indifTérent en maUère de religion. Il a naturellement penché d'abord du côté de son père; mais, s'il a le cœur bien placé et l'esprit bien ouvert, à mesure qu'il pénètre dans la vie, les exemples et les le<;ons de sa mère reprennent leurs droits, l'esprit de famille réagit avec force; le monde l'initie à ses désenchantements ; le mal lui apparaît ; le vide do son &me se fait sentir ; c^est alors que la crise éclate : moment solennel, quelquefois décisif pour le reste de la vie. Heureux celui qui choisit la bonne voie ! il bénira ces heures de luttes et de souffrance morale. Chrétien par son retour volontaire et par tradition maternelle, il restera chrétien.

14 février i877.

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