EXTRAIT DE L'AYANT-PROPOS DE LA PREMIÈRE ÉDITION
C'est h la demande de plusieurs amis que je reproduis ici la dernière partie de l'avant-propos de la première édition.
Il me reste à dire quelques mots sur la préférence que j'ai donnée dans cette Éttcde à un certain ordre d'arguments et de preuves.
Dans les questions sociales, on a presque toujours & sa disposition deux genres très différents de déductions, de preuves et d'arguments. La science et la métaphysique fournissent les uns ; la simple logique, le bon sens, la nature, l'expérience, le cœur, fournissent les autres. Ces derniers sont les mieux appropriés au plus grand nombre de lecteurs. La simplicité, la réalité, le sentiment, ont seuls empire sur eux.
L'écrivain doit donc préalablement faire son choix entre les uns et les autres, et ce choix lui est nécessairement dicté par le genre de lecteurs qu'il recherche.
Pour cette Élude, j'ai eu particulièrement en vue deux classes de lecteurs très différentes lune de l'autre :
Les hommes qui s'occupent de questions sociales ;
Les travailleurs de tout ordre.
Pour les premiers, l'argument dogmatique, la preuve scientifique étaient parfaitement admissibles ; mais quel est, parmi eux, celui qui n'a pas lu les maîtres en économie sociale î Tout ce que mon livre doit à cette science
n'eût été pour eux, présenté dogmatiquement, qu'une redite.
Quant aux autres, je ne pouvais pas hésiter ; le second ordre d'arguments est celui qui leur est familier. Quelle est^ en effet, la nature des intelligences, quelles sont les habitudes d'esprit des hommes de travail et d'action, patrons, chefs, ouvriers?
Ces intelligences ne sont pas métaphysiques ; ces habitudes d'esprit ne sont pas complexes. Leur caractéristique très sensible est la ligne droite, c'est-à-dire ce qui est simple et direct. Quand on s'adresse à eux, il faut donc aller droit au but, sans négliger absolument, sans doute, la forme littéraire, mais en se préoccupant surtout de la clarté.
Les longs développements, les argumentations finement travaillées, les allusions, les sous-entendus, ne sont pas du goût de ces hommes qui aiment une affirmation nette, soutenue d'une preuve bien directe, plus que des pages, même éloquentes, sans conviction^ et sans conclusions pratiques. Les meilleures preuves, pour eux, sont les faits, les exemples, l'histoire, et cela se comprend bien ; ces preuves impliquent, en effet, une autorité autre que celle de récrivain ; ce qui, en démocratie, n'est pas sans intérêt. Avec eux, d'ailleurs, on ferait sûrement fausse route en s'interdisant, de parti pris, les raisons de sentiment, faibles raisons, nous le savons tous, aux yeux de la science et de la métaphysique, mais fortes et excellentes raisons près de ces hommes qui, alors même qu'ils ont laissé égarer leur bon sens dans les rêves démagogiques, ont encore le cœur vivant, prêt à comprendre une parole honnête et convaincue, prêt à s'émouvoir devant une pensée juste et généreuse, prêt à s'échauffer au récit d'une belle action.
Je ne me fais aucune illusion d'ailleurs sur le nombre d'ouvriei's dont cette Élude attirera l'attention. Pour la plupart, enveloppés dans cet asservissement de la pensée, qui forme aujourd'hui l'atmosphère du travail manuel, et