LA PROPRIÉTÉ ET SES FORMES PRIMITIVES
actuellement la propriété individuelle, familiale et héréditaire.
La thèse présentée par M. Laveleye n'est soutenable, ni historiquement, ni économiquement, ni socialement. Le livre d'ailleurs ne conclut pas. 11 semble que l'auteur a simplement voulu appeler l'attention des penseurs sur la collectivité, pour leur en faire plus mûrement peser les avantages et les inconvénients.
J'ai entendu reprocher à M. de Laveleye la sympathie qu'il témoigne, dans son livre, à M. Huet, auteur du Christianisme social; M. Huet s'intitule résolument dans ce livre : catholique socialiste, et, très résolumient aussi, demande l'abolition de la propriété — immobilière — par des mesures révolutionnaires dont il indique le détail. Je n'ai pas cru, au chapitre : De la pi'opriété, devoir mentionner et combattre les théories sociales et mystiques de M. Huet; non pas que je conteste ses convictions, mais je jne permets de douter de son esprit de justice et de son sentiment du droit et de la liberté.
Je ne veux demander qu'à M. de Laveleye lui-même la preuve qu'il ne pactise pas avec les rêveries socialistes.
La Revue des Deux Mondes (!•' septembre 1876) contient un article de M. de Laveleye sur le Socialisme en Allemagne. Les grands théoriciens fondateurs du socialisme allemand, Weitling, Winkelblech, sous le pseudonyme de Mario, Karl Marx y sont passés en revue avec une vigueur sévère et une parfaite solidité de principes ; Karl Marx surtout, et son livre : le Capital, sont analysés à fond; l'auteur est jugé pour ce qu'il est, un démagogue nuageux et subtil, dont la seule arme est l'outrance en tout et sur tout. Mais je n'ai pas ici pour but d'analyser le sectaire allemand, et, si j'en ai parlé, c'est pour arriver à la conclusion de l'article de M. de Laveleye. La voici :
« Combien le christianisme, même considéré seulement au point de vue d'une réforme sociale, est supérieur à tous ces systèmes, où manque tantôt l'appréciation juste de la réalité, tantôt la véritable charité. Dans l'Évangile règne partout une tendresse infinie pour les déshérités, en
même temps qu'un sentiment sublime de justice sociale. La vérité capitale qui ressort de tous les enseignements du Christ, c'est que nulle amélioration n'est possible, si Ton n'a pas d'abord rendu l'homme lui-même meilleur. La rénovation morale, voilà la source de tout progrès véritable. Ce n'est ni parla critique desdoctrines économiques, quelque subtile qu'elle soit, ni par une forme nouvelle d'association, fût-ce le phalanstère ou la société coopérative, que l'on guérira les maux de la société actuelle ; c'est en répandant dans toutes les classes de la société plus de lumières et plus de moralité. C'est uniquement par des influences morales que le christianisme a brisé les chaînes de l'esclavage. Ainsi pourra cesser la misère. Il y aura sans doute toujours des pauvres parmi nous, parce qu'il y aura toujours des paresseux incorrigibles et que, comme dit saint Paul, celui qui ne travaille pas ne doit pas manger; mais que les classes supérieures apprennent à mieux remplir leurs obligations; que les ouvriers, plus moraux, plus instruits, moins esclaves des sens, arrivent à la propriété par le travail et l'épargne; que la science continue à accroître la production de l'agriculture et de l'industrie, et le paupérisme, le dénuement disparaîtront, en tant qu'ils atteignent toute une catégorie de familles et qu'ils constituent une des plaies de notre ordre social. »
Je n'aurai garde de noter, dans ce passage, les nuances sur lesquelles j'aurais h faire des réserves; ceux qui m'auront lu les reconnaîtront facilement; je suis trop heureux de constater ce qui est essentiel. L'appel de M. de Laveleye a l'esprit chrétien, comme ressource suprême, c'est le fond môme de mon Élude. Qu'importent donc les nuances! Charité réciproque, justice égale pour tous, respect de tous les droits, ainsi le veut Tesprit chrétien, et celui qui le croit, et qui le dit, n'est pas un socialiste.