‹ Étude sur le travailChapitre 77 sur 106 · DE LA DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

DE LA DÉMOCRATIE

Nos divisions intérieures sont si profondes, la politique a tellement troublé nos esprits que les mots principaux de la langue politique ont autant d'acceptions qu'il existe de partis ; Técrivain qui les emploie doit dire comment il les entend, s'il veut que sa pensée ne soit pas mal interprétée.

Selon les uns, la démocratie est Téquivalent du radicalisme, de la démagogie; toute opinion démocratique est nécessairement entachée de jacobinisme.

Selon d'autres, démocratie est synonyme de république et de suiïrage universel : tout ce qui n'est pas l'un et Tautre n'est ni sensé, ni honnête, ni viable.

Dans ces deux opinions extrêmes, il ne s'agit ni des faits ni de l'histoire, ni de l'expérience. Ce sont des systèmes construits tout d'une pièce, des partis pris sur lesquels il n'y a pas à raisonner.

J'ouvre le Dictionnaire de Littré*, et j'y trouve la rai-

1. Je ne partage ni les opinions religieuses ni les opinions philosophiques de M. Litlré, non que je trouve qu'un athée ou un mutualiste ne puisse Mre un honnête homme ; M. Littré, d'autres encore,ont prouvé le contraire. Mais ces opinions sont éminemment antisociales, et c'est à ce titre qu'elles me semblent détestables.

Cela dit, il est Impossible de ne pas rendre justice à la grande œuvre de ce travailleur infatigable, qui a voulu et su mettre. dans son ouvrage, la qualité, la vertu sans laquelle un dictionnaire n'est qu'une compilation sans valeur. Cette vertu, c'est l'impartialité, et elle règne souverainement dans ce beau livre. Toutes les définitions y sont de la plus pure orthodoxie grammaticale; ses esiemples, et ils sont d'une abondance surprenante, sont empruntés de préférence & nos grands classiques. Bossuet surtout est fréquemment cité.

son de ces divergences; le mot : Démocratie a réellement plusieurs sens ; mais la diversité de ces acceptions ne justifie pas Tabus que Ton en fait, ni l'usage exclusif et agressif que se permettent les partis. Voici les définitions du Dictionnaire :

c< Gouvernement où le peuple exerce la souveraineté.

« Société libre et surtout égalitaire où l'élément populaire a l'influence prépondérante.

(( État de société qui exclut toute aristocratie constituée, mais non la monarchie. C'est en ce sens que l'on dit que la France est une démocratie.

« Régime politique dans lequel on favorise ou prétend favoriser les intérêts des masses. »

On sait que Montesquieu a donné la vertu pour ressort au gouvernement populaire ou démocratique. Le Jacobinisme, qui se sentirait probablement trop gêné par cette définition, si elle avait le sens qu'ils lui attribuent, ont affecté d'y voir une naïveté sénile. Ils ont ainsi tout simplement prouvé qu'ils n'avaient pas lu Montesquieu.

Montesquieu a donné en effet au livre III, chapitre m, de V Esprit des lois, cette maxime, et il l'a donnée dans cette partie du livre, suivant sa méthode invariable pour tout ce qui, chez lui, est dogmatique, sans commentaires; mais il explique sa pensée au livre V, chapitres ii et m, où on lit, chapitre ii :

« La vertu, dans une République, est une chose bien simple, c'est l'amour de la République... »

El au chapitre m :

« L'amour de la République, dans une démocratie, est celui de la démocratie; l'amour de la démocratie, est celui de l'égalité. »

Veut on connaître enfin la pensée de Bfontesquieu sur le gouvernement démocratique? Qu'on lise ce passage l'un des plus profonds, à mon sens, de V Esprit des Lois qui en contient beaucoup de ce genre !

« La démocratie et l'aristocratie ne sont pas des états libres par leur nature; la liberté politique ne se trouve que dans les gouvernements modérés. » (Liv. XI, chap. iv).

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Le plus simple bon sens autorise à dire que le mot : démocratie, n'implique pas un système particulier d'institutions et de gouvernements ; certaines nations ont le tempérament démocratique, les mœurs démocratiques, le génie démocratique, sans être nécessairement monarchiques ou républicaines.

La France était démocratique quand Charles VII ne lui donnait que des ministres plébéiens*; elle était démocratique sous le grand ïloi, par ses parlements et sa littérature si grande et toute bourgeoise *; elle l'était sous Louis XV par les . encyclopédistes, les physiocrates et 1 opinion publique; elle Tétait par les cahiers de 89, qui résumaient ceux de ses États généraux ; elle Tétait, sous le premier empire comme sous le second ; sous le gouvernement de la Restauration, comme sous celui de Louis- Philippe; elle Test absolument par le Code civil.

La Belgique est assurément bien démocratique ; elle a cependant la monarchie et n*a pas le suffrage universel.

Les États-Unis ont été constitutionnellement en république, depuis la déclaration de Tindépendance et, pendant plus d*un demi-siècle, les États fondateurs n'ont eu que le suffrage restreint. Ils n'avaient encore que celui-là en 1831, cinquante-cinq ans après la fondation de la République; c'est à cette époque que les États-Unis étaient visités par de ïocqueville, dont la belle œuvre ne doit pas être séparée de cette circonstance capitale '.

La démocratie doit se définir : l'égalité de tous devant la loi, l'absence de classes et de privilèges; Tadmissibilité de tous aux emplois publics par le mérite; la liberté de

1. Jacques Cœnr, les frères Bureau, Juvénal, Cousinot, Baraleau, Chevalier, Leboursier, étaient de la bourgeoisie, et Charles VII a reçu des contemporains le surnom de Bien-Servi.

2. Excepté le duc de La Rochefoucault, Fénelon et M"« de Sévigné ; mais Descaries, Pascal, Bossuet, Corneille, Racine, Massillon, La Bruyère, Boileau» Molière, La Fontaine, Fléchier, dans les lettres ; Gassendi, Fermât, les Cassini, dans les sciences ; Domat, dans le droit ; Puget, Coysevoix, Mansard, Lebrun, Perrault, Lesueur, Âudran, dans les arts, étaient des roturiers.

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