M. L. REYBAUD SUR LES SALAIRES
tisserand ne prend pas d'engagement fixe pour la livraison, et son compte est aussi malaisé à faire que celui de la brodeuse. C'est aussi h façon qu'il traite ; dans une journée pleine, l'homme gagnerait 1 fr. 80, la femme i franc et 1 fr. 25. Ces journées pleines sont rares dans le cours de Tannée, et, quatre mois durant, le métier est mis à l'écart. Lorsqu'au milieu de ces alternatives, un tisserand d'unis arrive à tirer 200 francs de sa navette, il est satisfait de son lot. £n effet, il n'est point à plaindre. Souvent sa maison lui appaitient, son métier presque toujours. Tant que les travaux de la terre donnent, le tissage est délaissé; il se ranime quand les mois pluvieux et sombres commencent. Alors tous les bras appartiennent au coton; il est la providence de la chaumière. Le spectacle que présentent ces petits intérieurs est des plus sains et des plus satisfaisants; point d'oisifs, point d'indolents; ils feraient ombre dans cette activité. L'homme ourdit, les enfants font les canettes, la femme et les filles brodent. Toute ferme, toute métairie est en atelier; l'étable même en sert, et il n'est pas rare d'y voir de grands garçons de vingt ans exerçant leurs doigts sur un tambour à broder après avoir remué la litière. L'exécution ne souffre pas de ce mélange d'occupations; en général, elle reste propre et délicate. Aucune race n'a plus de dextérité; pour le travail comme pour les mœurs, elle est des meilleures que l'on connaisse. »
Plus loin, on lit (p. 219 et 220) :
« On a vu qu'en Auvergne le salaire de l'ouvrière ne représente que fr. 30 par jour. Dans les montagnes de la Saxe, il descend à fr. 20 ; il est de fr. 15 dans le Danemark; en Irlande et en Ecosse, il n'est pas beaucoup supérieur; en Belgique, il est de fr. 3o. Tout cela, il est vrai, pour des sortes communes. Quand la qualité se relève, le salaire se relève également; les ouvrières de choix obtiennent Ofr. 75, 1 franc, et jusqu'à 1 fr. 25 par jour pour de grandes pièces. C'est, à peu d'exceptions près, l'extrême limite ; elle est le prix d'un grand apprentissage et d'une habileté particulière. On a de la peine h comprendre comment de si petites rétributions trouvent des bras qui s'en
contentent. L'explication est dans la nature du travail. Par lui-même, il a un certain attrait ; il est propre, maniable, convient au salon comme à la mansarde, anime les couvents, n'exclut aucune occupation et peut être pris comme accessoire. Ici, on l'accepte comme un préservatif pour les moeurs ; là, on le regarde comme un supplément à des ressources plus sérieuses. Dans les montagnes, où est son siège principal, la vie est peu coûteuse, et tout centime a son prix. Il a donc de profondes racines dans les habitudes et dans les intérêts. De là, cette énergie qu'il apporte dans sa défense. Aux bobines qui s'agitent sous leurs engrenages, répondent des milliers de fuseaux que des doigts agiles mettent en mouvement. Depuis quarante ans, la partie est liée sans qu'aucun des adversaires ait perdu du terrain, et, d'après les apparences, elle se terminera par un partage d'attributions. »