TÊTE DE L'APÔTRE
( Albertina Vienne )
puis vous dire en toute vérité que, vu le prix que vous m’avez fait pour le tableau, j’y ai mis de ma poche, car en gagnant un et en mangeant trois, je n’irai pas bien loin. » Même le tableau fini, Durer se rappelle avec amertume toute la peine qu’il lui a coûtée: « Je veux désormais me contenter de ma gravure. Si j’avais pris ce parti plus tôt, je pourrais aujourd’hui être plus riche de i ,000 florins. »
Heller céda moins peut-être aux prières qu’aux menaces : fatigué de cette lutte, Durer semblait disposé à rompre le marché. « Puisque vous vous acharnez, écrit-il enfin, à vouloir me défier de garder le tableau, eh bien! alors, j’accepte, et avec plaisir.» Et il ajoute, non sans quelque malice : « Je suis sûr d’en tirer 100 florins de plus que vous ne m’en donneriez. » Heller eut peur et paya.
A côté de ces soucis pécuniaires, qu’explique la pauvreté du grand peintre, on est heureux de rencontrer la fréquente expression d’un vif désir de bien faire; Durer veut se surpasser lui-même; quelque peu de profit que lui promette son œuvre, il tient à la rendre digne des connaisseurs : « Il est possible que tel amateur d’art n’en soit point content et lui préfère un tableau de paysan, je ne m’en soucie pas; je ne rechercheque l’éloge des gens entendus... Sachez qu’autant que Dieu m’en donnera les moyens, je ferai quelque chose que peu de gens pourraient faire. » Que de soins pour atteindre à cette perfection désirée! Il s’interdit tout autre travail : « Je n’aime pas à entreprendre trop de choses à la fois pour ne pas être tourmenté. . . Apprenez que j’aurai fini dans quinze jours mon travail pour le duc Frédéric, que je commencerai aussitôt votre tableau et
n’entreprendrai pas d’autre peinture qu’il ne soit achevé, selon ma coutume. » Jusqu’au dernier moment il insiste sur les soins exclusifs qu’il apporte à son triptyque : « Sachez que j’ai constamment travaillé à votre tableau avec la plus grande ardeur; cependant je ne pourrai l’achever avant la Pentecôte, tant je mets de soin à toute chose... Je puis vous écrire en toute sincérité que j’ai travaillé à ce panneau courageusement, sans m’interrompre et sans avoir pris en main aucun autre travail. Sans doute, j’aurais pu l’achever depuis longtemps si j’avais voulu travailler à la hâte. » Il se complaît dans son œuvre, et la met, avec une orgueilleuse bonne foi, au-dessus de ses autres productions : « Je n’ai de toute ma vie commencé aucun travail qui m’ait plu à l’égal de votre tableau que je peins maintenant... J’ai bien reçu votre dernière lettre dans laquelle vous me recommandez de bien soigner votre tableau, ce que je compte faire de mon propre mouvement. . . Personne, excepté moi, n’osera y donner un seul coup de pinceau. » Il proteste de son zèle avec un accent de sincérité qui n’est point suspect : « J’ai mis à votre tableau une constante application. » Il veut y donner tout le temps nécessaire : « Je n’oserai m’engager à avoir peint le panneau du milieu, du commencement à la fin, en moins de treize mois... La chose, vous le savez, ne permet pas qu’on se presse; il y a beaucoup de travail, et je ne veux pas en rabattre. »
Ces préoccupations ne lui font point oublier les détails matériels. Le panneau a été mis en état par l’apprêteur; Durer l’esquisse en deux tons, puis il l’ébauche en cherchant la couleur définitive. Ce ne sont là que les préliminaires; alors commence le grand travail : il superpose les glacis pour arriver à la trans-