‹ Étude sur le triptyque d'Albert Durer dit le tableau d'autel de HellerChapitre 10 sur 21 · DRAPERIE ET JAMBE DU CHRIST · texte numérisé non relu

DRAPERIE ET JAMBE DU CHRIST

( Musée du Louvre )

parence eî à la richesse du ton; puis il repeint en pâte, glace de nouveau, et ainsi de suite jusqu'à ce que la couleur ait acquis la vigueur et l’éclat voulus.

line néglige aucune précaution; il choisit les plus belles couleurs, il achète pour 25 florins de bleu d'outremer : «J’ai le désir de faire quatre, cinq et même six couches, dans l’intérêt de la transparence et de la conservation... Il est peint avec les meilleures couleurs que j’aie pu trouver; il est ébauché, peint et repeint cinq ou six fois environ avec le plus beau bleu d’outremer. Lorqu’il était déjà achevé, je l’ai repeint deux fois encore afin qu’il se conserve longtemps. » Il s’occupe de la toilette de l’œuvre et la pare de son mieux : « Apprenez que j’ai fait faire à mes propres frais, pour le panneau du milieu, des moulures qui me coûtent six florins; j’ai enlevé les autres, que le menuisier avait faites trop grossières. »

Au moment de se séparer de son Assomption , Durer l’accompagne d’une sollicitude toute féminine ; il prodigue les recommandations minutieuses : « Je vous envoie le tableau bien emballé et pourvu de tout ce qu’il faut... Je suis sûr que, si vous l’entretenez convenablement, il restera frais et propre pendant cinq cents ans, car il n’est pas travaillé à la façon ordinaire . Aussi tenez-le proprement; qu’on n’y touche pas et qu’on ne jette pas d’eau bénite dessus. » Il ne ménage pas les conseils à l’heureux acquéreur ; il y met une certaine coquetterie d’auteur, naïvement exprimée; il semble craindre que son chef-d’œuvre ne tombe en des mains profanes, et engage Helier à consulter des hommes du métier sur la valeur de son acquisition : « Vous ferez bien de revisser les planches, afin que la peinture ne remue

pas. Si on veut voir le tableau, faites-le incliner de deux ou trois largeurs de doigt : c’est ainsi qu’il sera bien en vue et sans luisant. Si je vais chez vous dans un, deux ou trois ans, il faudra descendre le tableau, et, s’il est bien sec, alors je le revernirai avec un nouveau vernis tout particulier, que d’autres ne peuvent pas faire ; et c’est ainsi qu’il se conservera encore cent ans de plus. Mais surtout ne le faites plus vernir par personne-, tous les autres vernis sont jaunes, et on endommagerait la peinture. Si une chose à laquelle j’ai travaillé bien plus d’un an venait à s’endommager, cela me ferait de la peine àmoi-même. Si vous l’ouvrez, soyez présent vous-même pour qu'on ne vous le gâte pas. Prenez-en bien soin, car vous entendrez dire à vos peintres et aux peintres étrangers de quelle manière il est fait. »

Ce n’est qu’ après ces pressants avis qu’il dit adieu au fruit d’un labeur si pénible et si consciencieux. On voit que la séparation est douloureuse : Sine me , liber, ibis in urbem.

Quel contraste entre la chétive condition d’Albert Durer et la magnifique opulence des artistes italiens ! Ceux-ci étaient encouragés et largement récompensés par Jules II, par Léon X et les autres Médicis, par les ducs de Ferrare et de Mantoue, par les doges de Venise; le maître allemand n’avait d’autres protecteurs que l’empereur Maximilien, qui n’avait pas d’argent, et l’électeur de Saxe, qui payait mal. Tandis que Michel-Ange et Raphaël couvraient de leurs chefs-d’œuvre la chapelle Sixtine et le Vatican, Durer travaillait à orner le modeste tombeau de Heller, ou gravait pour vivre ; tandis que le peintre de Léon X était suivi, à travers les rues de la Ville éternelle, d’un nombreux cortège d’admirateurs et d’élèves, le pauvre citoyen de

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