CONSTITUTION DES ALCALOÏDES MICROBIENS
Dans ce chapitre, nous indiquerons les propriétés générales des ptomaïnes, nous attachant surtout à indiquer celles qui permettent. de les caractériser en bloc; les propriétés spéciales seront indiquées ultérieurement pour chacune d'elles. Nous exposerons successivement les propriétés qui leur sont communes-avec les alcaloïdes végétaux, puis les réactions dites spécifiques des alcaloïdes, les propriétés physiologiques, et nous terminerons par des considérations sur Îles moyens à employer par les experts pour différentier ces deux sortes d’'alcaloïdes.
Propriétés physiques : Les ptomaïnes sont liquides et volatiles et non oxygénées ou solides, cristallisées, fixes, el oxygénées.
Les premières jouissent d'une odeur pénétrante et tenace, tantôt vireuse et cadavérique, tantôt analogue à celle du syringa, du muse ou de l’aubépine, et cette odeur est assez persistante pour que M. Gautier ait pu la retrouver dans des débris provenant des cavernes à ossements. Ces ptomaïnes liquides sont solubles dans l’éther alcoolique et la plupart dans l'alcool amylique et le chloroforme.
Les secondes sont cristallisées, blanches, très solubles dans
l’eau, insolubles dans l'alcool, la benzine, le chloroforme.
Propriétés chimiques : 1° Communes aux alcaloïdes végétaux et animaux : Les ptomaïines sont très instables, un excès d’acide décompose leurs sels, la lumière agit dans le mème sens, Elles sont très avides d’eau, elles absorbent l'acide carbonique de l'air. Elles sont très oxydables au contact de Pair et agissent comme des réducteurs énergiques vis-à-vis de l'acide iodique, de l'acide chromique, du chlorure d’or, du nitrate d'argent, du perchlorure de fer. è
Le chlorure d'or donne avec les ptomaïnes un précipité jaune soluble dans l’eau bouillante.
L’acide picrique et le tannin donnent avec un grand nombre d'entre elles des précipités peu solubles.
L'acide iodhydrique ioduré donne un précipité abondant de couleur brune, susceptible de cristalliser par dessiccation en prismes rubis enchevètrés.
L’acide phosphomolybdique précipite toutes les ptomaïnes.
Les acides forts donnent avec elles des réactions colorées : rouge violacé avec l'acide sulfurique et l'acide chlorhydrique, jaune d’or avec l’acide nitrique ét la potasse.
Le mélange d'acide iodique, d'acide sulfurique et de bichromate de potasse donne avec les ptomaïnes une coloration rouge violacée.
Les ptomaïnes comme les alcaloïdes végétaux sont précipitées par le sulfomolybdate de soude, le sulfovanadate d’ammoniaque, le sulfoselenite de soude, l'acide phosphotungstique, l'acide phosphoantimonique, l'iodure double de mercure et de potassium, les iodures de bismuth et de potassium, de cadmium et de potassium, l’iodure de potassium iodé et le bichlorure de mercure. 2° Réactions dites spécifiques des aicaloïdes microbiens. On conçoit facilement l’intérèt que présente pour le chimiste expert l’étude de ces réactions ; au cours du rapide
historique que nous avons fait de la découverte des alcaloïde
putréfactifs, nous avons dit que c'était surtout le problème de
médecine légale soulevé par leur découverte qui donna à leur
étude un rapide essort : n'est-ce pas à la suite des débats
survenus dans l'affaire du général Gibbone, que le gouverne-ment itAlien nomma une commission chargée de rechercher les moyens permettant de différentier les alcaloïdes putréfactifs
des alealoïdes végétaux. Le président de cette commission,
François Selmi, directeur de l'École de pharmacie de Bologne,
déposa son rapport l’année. suivante. Dans ce rapport nous
trouvons indiquées les réactions colorées données par les
acides minéraux avec les ptomaïnes, réactions colorées que
nous avons indiquées, mais qui sont insuffisantes, quelquesunes étant communes aux alcaloïdes végétaux. Dans ce mème
rapport, Selmi trouvant ces réactions insuffisantes conseillait
de déterminer la totalité des propriétés physiques et chimiques
des alcaloïdes isolés dans le plus grand état de pureté possible
et de ne conclure à la présence d’un alcaloïde végétal que si
toutes ses propriétés connues avaient pu être vérifiées.
En 1881, deux médecins français, MM. Brouardel et Boutmy, frappés des difficultés que présentait l'application du procédé Selmi, cherchèrent à leur tour un réactif dont l'application permit de dire immédiatement si l’on se trouvait en présence d’une ptomaïne et d’un alcaloïde végétal.
Ils utilisèrent pour cette recherche les propriétés réductrices des ptomaïnes, et dans une communication faite à Académie des sciences, le 2 mai 1881, ils s'exprimaient ainsi : « Ce « réactif existe : c'est le cyanoferride de potassium. Ce sel « mis en présence des bases organiques pures prises au labo- « ratoire ou extraites du cadavre après un empoisonnement « avéré, ne subit aucune modification. Il est, au contraire, « ramené instantanément à l'état de cyanoferrure par l’action » des ptomaïnes et devient alors capable de former du bleu de
« Prusse avec les sels de fer.
Lors donc que la méthode de Stas aura | permis d'isoler une
substance se comportant vis-à-vis de l'iodomercurate de po-
tasse comme le font les alcaloïdes végétaux, si cette substance F reste sans action sur le cyanoferride de potassium, on pourra adméttre qu’on est en présence d’un alcaloïde végétal et qu'il y à eu émpoisonnement. Si au contraire le cyanoferride de potassium se trouve réduit, on se trouve en présence d'une ptomaïne. |
Pour opérer tette réaction, on convertit en sulfate la base à essayer, puis on dépose quelques gouttes de solution aqueuse de ce sulfate dans un verre de montre contenant une petite quantité de cyanoferride dissous,
Une goutte de perchlorure de fer neutre versée sur ce mélange détermine la formation du bleu de Prusse si la base est une ptomaïne.
Dans ce même mémoire MM. Brouardel et Boutmy signalaient la morphine et la vératrine (??) comme déterminant la formation du bleu de Prusse.
Cette communication donna lieu dans la séance du 17 mai à une diseussion au cours de laquelle M. Armand Gautier ajouta aux deux alcaloïdes végétaux cités par les auteurs comme pouvant donner des résultats douteux : l'hyoscyamine, l'émétine, l'igasurine, la vératrine, la colchicine, la nicotine, et l’apomorphine, la théobromine, M. Tanret ajouta la pelletiérine et l’ergolinine, mais, ajoulait-il, ces substances amènent la formation lente du bleu de Prusse, mais non immédiate comme le font les ptomaïnes.
Un certain nombre de bases artificielles telles que l’aniline, la méthylaniline, la paratoluidine, la diphénylamine, la pyridine, la naphylamine, la dyalylème diamine et l’acétonamine donnent immédiatement la réaction Brouardel-Boutmy.
M. Gautier conclut néanmoins en disant que : « Cette réac-
ar
tion resterait comme un précieux moyen de différentier dans les cas douteux un alcaloïde artificiel ou cadavérique d'un alcaloïde naturel ».
A cette liste d'alcaloïdes produisant la réaction vinrent s'ajouter la muscarine, la brucine, la cicutine, la digitaline, la picrotoxine, la strychnine, la papavérine, la narcéine, la codéine (Berkust) tandis que MM. Pouchet et Brieger signalaient un certain nombre de ptomaïnes oxygénées ne donnant pas cette réaction et Brieger l'attribuait aux peptones qui souillent souvent les ptomaïnes. '
Dans une deuxième note à l’Académie des Sciences, le 14 juin, MM. Brouardél et Boutmy, utilisant la propriété des ptomaïnes de réduire le bromure d'argent, indiquaient un deuxième procédé : sur un papier préparé au bromure d'argent comme on l’emploie en photographie, on trace avec une plume d'oie trempée dans la solution saline à essayer le mot ptomaine et le nom de l’alcaloïde végétal auquel cette base ressemble plus. Au bout d'une demi-heure d’attente, le papier bromuré resté à l'abri de la lumière, est livré à l'hyposulfite de soude puis à l’eau. Dans le cas où la base est une ptomaïne, ce mot reste tracé en noir sur le papier, par suite de la réduction du bromure d’argent à l’état d'argent métallique, tandis que, dans le cas où on se trouve en présence d’un alcali végétal, le papier ne porte aucune trace, ou une trace si faible qu'il est impossible de lire le nom qui la constitue.
Dans le cas d’un mélange d’une ptomaïne et d’une base végétale il pourrait y avoir confusion, les auteurs modifient ainsi leur procédé : A l’aide d’une solution d’idiomercurate de potasse, on dose la quantité de base existante dans la solution à caractériser sans distinction. Puis en se servant d'une solution pure de ce dernier alcali au même titre alcaloïdique que
la précédente, on trace le nom de cet alcali sur le papier bro-
Si SA re muré à côté du même nom écrit avec la solution à essayer. Après fixation, on reconnait que la base pure prise comme terme de comparaison n'a pas laissé de trace sur le papier, tandis que le mélange laisse, au contraire, une trace dont la netteté va croissant avec la quantité de ptomaïne. :
Quelques années plus tard, H. Wefers, Betting et W. J. L. von Dissel ont fait connaître une réaction caractéristique des ptomaïnes et que seule la morphine partageait avec eux. On dissout environ À milligramme d’une ptômaïne dans une goutte d’une solution à 1 °/, d'acide chlorhydrique et on y ajoute une goutte d'une autre solution de 2 grammes de perchlorure de fer crislallisé dans 2 centilitres d’eau acidulée à 1°/, d'acide chlorhydrique. Ce mélange est ensuite additionné de 0 gr. 5 d’anhydrique chromique dissous dans q. s. d’eau pour faire 100 c°. Le ferricyanure de potassium agissant sur ce mélange produit immédiatement une coloration bleu de Prusse.
Brieger émet à priori un doute sur cette réaction produisant du bleu de Prusse en milieu oxydant et il affirme ne l'avoir vu réussir avec aucune des ptomaïnes pures qu’il a isolées.
Trotarelli a donné comme réactif spécifique des ptomaiïnes un mélange d’azotate de palladium et de nitro-prussiate de soude; mais Griebner et Dragendortff ont nié cette réaction.
En résumé, on voit que les réactions chimiques dites spécifiques des alcaloïdes sont bien imparfaites, aussi avant de conclure et d'indiquer la marche à suivre dans une expertise médico-légale, indiquerons-nous les propriétés physiologiques des ptomaïnes dont la constatation devra toujours accompagner celle des propriétés chimiques.
Propriétés physiologiques. — Les ptomaïnes possèdent une saveur piquante qui engourdit la langue ; prises en grande
quantité elles déterminent une sensation de strangulation. Elles
-CŒUP ;
sont vénéneuses à un haut degré et plus dangereuses en nature qu'à l'état de sels: les ptomaines solubles dans l’éther sont les plus toxiques.
Les symptômes de l’intoxication sont les suivants :
1° Dilatation suivie de rétrécissement de la pupille ;
% Convulsions tétaniques puis flaccidité musculaire 3 Ralentissement de la respiration et des battements du
4° Perte absolue de la sensibilité cutanée ;
5e Perte absolue de la contractilité musculaire mème sous l’enfluence de l'excitation électrique.
Ce dernier caractère surtout est extrêmement important, car il n’y a que deux corps qui amènent ainsi la perte absolue de la contractilité musculaire sous l'influence de l'excitation électrique, ce sont : La Muscarine, poison des champignons, qui, comme nous avons eu l'occasion de le dire, se rapproche des ptomaïnes par son origine, et le su/focyanure de potassium qui abolit la contractilité électrique des muscles, mais qui les laisse en tétanos et non flaccidité.
Nous n’indiquerons ici que pour mémoire le rôle joué par certains alcaloïdes microbiens dont nous reparlerons : les toxines dans les maladies infectieuses.
De l'expertise médico-légale.— Il est un fait qu'on vérifie constamment dans la pratique et qui peut ètre une source d'erreurs judiciaires et de mécomptes pour l'expert chargé d'une recherche médico-légale, c’est la difficulté extrème que l'on éprouve à séparer les alcaloïdes végétaux des ptomaïnes auxquelles on doit s'attendre à les voir mélangés lorsque dans les cas d'empoisonnement on ne procède pas à l'analyse chimique immédiatement, c'est-à-dire 24 ou 48 heures après la mort.