OBSERVATION IV
Cancer simultané du pylore et des ovaires. — Présentée par M. Lannois. — Coupes microscopiques de M. Paviot.
Femme de 46 ans.
Rien de particulier dans ses antécédents. Commença, il y a six mois, à vomir de temps en temps et à éprouver de la faiblesse générale. La malade, qui était grosse mangeuse, ne perdit pas tout d’abord l’appétit et maigrit peu. Mais, il y a trois mois, l’anorexie devint à peu près complète et les vomissements incessants ; ceux-ci reviennent irrégulièrement après tous les repas, et si par hasard il en en manque un, la malade vomit les aliments du repas précédent. Vomissements toujours alimentaires, jamais d’hématémèse.
Peu après cette aggravation des symptômes, la malade nota l’apparition, dans le côté gauche du ventre, d’une tumeur lourde et douloureuse qui n’a lait que s’accroître depuis.
A l’entrée, le 28 mai 1895, faiblesse générale, amaigrissement très marqué, teinte jaune paille caractéristique, pas de dégoût spécial pour les aliments, vomissements toujours aussi fréquents, mais pas de
douleurs au niveau de l’estomac qui ne paraît pas dilaté. Il est vrai qu’il existe un développement marqué de l’abdomen, sans ascite.
Tumeur volumineuse dans la fosse iliaque gauche, dépassant la ligne médiane, très peu douloureuse, nettement arrondie, qui appartient très évidemment à l’ovaire gauche, ce que confirme le toucher vaginal. Pas de métrorrhagie.
La malade passe en chirurgie et est opérée le 9 juin par M. Jaboulay. Il s’agit d’un sarcome kystique de l’ovaire gauche sans adhérences. Il est gros comme une tête d’adulte, renferme de très nombreuses cavités dont les plus grosses atteignent à peine le volume d’un œuf de poule. Extirpation facile après ligature du pédicule.
Le 25 juillet, la malade revient à Sainte-Clotilde : la plaie de l’abdomen est bien fermée, et il n’y a pas eu de complication opératoire. Elle se' plaint toujours de vomissements fréquents, sans rien de caractéristique. Pas de péritonite, mais généralisation de la tumeur au foie ; le lobe droit est volumineux et on y sent deux ou trois nodules. Il paraît surtout y avoir un gros marron cancéreux à gauche de la vésicule, sous le bord libre du foie.
La malade retourna chez elle quelques jours après, puis rentra dans le service de chirurgie, le 5 octobre, avec les mêmes symptômes généraux et en se plaignant surtout d’une éventration, d’ailleurs légère, au niveau de la plaie opératoire. La courte observation prise à ce moment indique l’existence d’une tumeur volumineuse dure, dépendant de l’ovaire droit, et des vomissements noirâtres. La
cachexie empêcha de tenter une nouvelle opération et la malade succomba le 22 octobre.
Autopsie. — A l'ouverture, l'estomac est énormément dilaté. Le pylore est adhérent au foie et la grande courbure descend à 12 cent, du pubis ; la capacité est de plus de quatre litres. Grande quantité de liquide noirâtre d'odeur infecte avec des débris alimentaires. Toute la région pylorique, sur 10 à 12 cent, du côté de l'estomac et sur 4 à 5 du côté du duodénum, est envahie par une tumeur bourgeonnante, ulcérée, ayant l'aspect de l'épithéliome cylindrique.
Le pylore est très rétréci : au-dessus de lui la tumeur a formé un diverticule profond séparé du reste de l'estomac par une large collerette épithéliomateuse.
Des adhérences solides réunissent la tumeur pylorique, la vésicule biliaire, la face inférieure du foie, la tête du pancréas, mais un examen attentif n'y fait pas reconnaître de masses cancéreuses qui auraient pu pénétrer de l'extérieur à l'intérieur de l’estonlaé. C'est la masse ainsi formée qui avait été prise pour le plus gros noyau de généralisation hépatique.
Le' foie est petit (900 gr.), très adhérent au diaphragme, de couleur foncée et ne présente que de rares noyaux de généralisation, ne dépassant pas le volume d'une noisette.
Il n'y a pas eu de récidive sur place du cancer ovarien extirpé : une cicatrice simple à laquelle adhèrent les anses intestinales. L'ovaire droit est remplacé par une tumeur ronde, lisse, sans adhé-
rences, du volume d’une tête de fœtus à terme : cette tumeur a un pédicule de 4 à 5 centimètres, très grêle, presque uniquement vasculaire. Sa surface est pleine de bosselures, correspondant à des cavités kystiques qui renferment un liquide clair et incolore : sur la coupe, tractus blancs, résistants et durs, circonscrivant de nombreuses cavités du volume cbune tête d’épingle à celui d’une noix. Elle pèse 850 grammes.
11 n'y a pas de péritonite, mais on trouve, surtout dans le grand épiploon, un assez grand nombre de petits nodules, dont les plus gros sont comme une noisette et ont une coloration grisâtre. Quelques ganglions cancéreux le long de la petite courbure de l’estomac.
Rien de particulier dans les organes, sauf de l’hydronéphrose à gauche.
Examen microscopique. — L'examen microscopique des deux tumeurs de l'estomac et de l'ovaire montre que dans l’un et l'autre cas il s’agit d’épithéliome cylindrique. Mais la difficulté commence avec la question de savoir s’il s’agit de deux tumeurs contemporaines, mais distinctes, ayant évolué chacune pour leur propre compte, ou bien si l'une est la conséquence simple de la généralisation de l’autre, si la tumeur de l'ovaire est consécutive à la tumeur de l’estomac. Il semble bien, en effet, si on s’en rapporte à l’histoire clinique, que les symptômes gastriques ont été les premiers en date et n’ont pas reçu toute l’attention qu’ils méritaient, parce que la scène clinique s’est trouvée toute entière occupée par la tumeur ovarienne plus objective.
Se basant sur la rareté des généralisations can-
céreuses dans les organes à cancer primitif et sur les préparations microscopiques qui révèlent • quelques différences dans le stroma plus fibreux à l’ovaire qu’à l’estomac, dans les cellules qui sont cylindriques et allongées dans le cancer du pylore, et beaucoup plus petites dans celui de l’ovaire, M. Lannois a de la tendance à croire qu’il s’agit dans ce cas de deux cancers distincts. 11 en est de même du professeur R. Tripier, qui a bien examiné les coupes.