Étude Sur les Chroniques de Froissart
En me donnant les Campagnes du comte de Derhy en Guienne, par M. Henri Ribadieu, membre de l’Institut de Genève (1), vous m’avez dit : « Tiens, lis cet ouvrage ; il contient des révélations très curieuses qui, si elles sont exactes, constituent une véritable découverte dont M. Ribadieu doit avoir tout l’honneur. Mais, — ajoutâtes- vous, en me confiant une collection de documents et de notes, le tout entièrement écrit de votre main, — lorsque tu auras lu le travail de M. Ribadieu, parcours les pièces et les notes dont se compose cette collection. — Ceci est le contraire de cela. — Tu me diras ensuite ton avis. »
Je lus, j’étudiai, je comparai, et mon avis fut que les documents originaux et les plus dignes de foi donnaient tort à M. Ribadieu, et que, dès lors, sa prétendue découverte n’en était plus une.
(1) Paris, Dentu, 1863.
M. Ribadieii, même dans l’erreur, est un homme de talent. Sans avoir l’honneur de le connaître personnellement, nous souffrions, vous et moi, de voir cet écrivain dépenser beaucoup d’esprit et de jugement au service d’une thèse dont le point de départ est faux, et d’où ne peuvent nécessairement résulter que des conséquences erronées.Vous eûtes la bonté de parler, dans ce sens, à quelques personnes que vous saviez être en relation d’amitié avec M. Ribadieu, et vous pensiez que des avis officieux l’amèneraient à modifier sa manière de voir et de juger sur les Campagnes du comte de Derby en Gnienne.
Quelque temps après, M. Ribadieu fait paraître un volume fort intéressant : V Histoire de la Conquête de la Guienne par les Français. Dans ce volume, les Campagnes du comte de Derby en Guienne sont traitées avec une sobriété rigide, une sécheresse affligeante, qui contrastent, ou, pour mieux dire, qui jurent avec l’abondance ordinaire des détails dont est parsemé le premier ouvrage de M. Ribadieu. Ici l’auteur semble abandonner, en partie du moins, la thèse soutenue par lui dans son précédent travail. La première campagne du comte de Derby en Guienne, qu’il avait d’abord placée, avec Droissart, dans l’année 1344, appartiendrait désormais, de son aveu, à l’année 1345, et se serait accomplie de juin en novembre, c’est-à-dire dans un intervalle de six mois. Pourquoi s’arrêter en si beau chemin et ne pas compléter ses rectifications en donnant aux faits importants de cette première campagne leur véritable date? M. Ribadieu a reculé devant le renversement de ses assertions antérieures, qui ne sont que la reproduction de celles de Froissart, et, tout en modifiant le récit du chroniqueur, sous le rapport de l’année, il a] maintenu les dates de mois et de jours assignées par Froissart aux événements qui se sont accomplis dans le cours de cette campagne. Dans son volume, M. Ribadieu ne mentionne même pas la prise de Bergerac, qui est l’événement capital de la première campagne de Derby; et le combat d’Auberoche, qui termine si glorieusement, pour le capitaine anglais, son expédition en Guienne, s’y trouve placé au 10 août 1345, c’est-à-dire à
une date antérieure de deux mois et treize jours à celle où il fut réellement livré.
Aussi ne doit-on pas considérer cette correction partielle de M. Ribadieu comme un changement radical de système. Froissart n’est plus désormais, à ses yeux, le chroniqueur exact, infaillible, dont le témoignage doit l’emporter sur celui des documents officiels et contemporains, mais il reste toujours le narrateur par excellence, en ce qui concerne la date et la succession des faits qui ont rempli la campagne de 1345.
La présente lettre aura donc pour objet de réfuter : 1° Froissart, sur la date de la première campagne de Derby en Guienne, et sur celles des diverses circonstances de cette campagne ; 2“ M. Ribadieu, sur l’adoption de ces mêmes dates, ou sur celles qu’il a lui-même assignées aux divers événements de la guerre de 1345.
Lorsqu’on fait dépendre une appréciation historique de deux assertions contradictoires, émanant, l’une, de documents originaux, officiels, authentiques, l’autre, de récits d’historiens ou chroniqueurs qui n’ont pas même été les témoins oculaires des faits qu’ils racontent, la règle naturelle et logique me paraît être d’accepter, comme base de jugement, l’assertion produite, si je peux m’exprimer ainsi, par les soins et sous le contrôle des pouvoirs publics.
Par documents officiels, j’entends les lettres des rois et des princes, celles des grands capitaines, des grands dignitaires ecclésiastiques ou civils, les engagements de service personnel, les ordonnances de paiement, les quittances, toutes les pièces comptables, les délibérations communales; en un mot, tous les documents auxquels des intérêts divers et très sérieux ont assigné le caractère incontestable de la plus scrupuleuse sincérité.
Dans les Campagnes du comte de Derby en Guienne, M. Ribadieu se g’uide tout autrement. La règle, à laquelle il nous semble logique et naturel d’assujétir l’esprit dans l’appréciation des faits historiques, ne lui convient pas; il la repousse catégoriquement, et lui substitue un principe qu’il formule, sans réserve, dons les ligues suivantes :
« J’ai lu avec soin, dit-il (1), les notes que l’éditeur de la Collection des Chroniques françaises a écrites, et si, dans le récit qu’on vient de lire, j’ai scrupuleusement conservé la chronologie du chapelain de la « bonne royne Philippe, » c’est qu’en dépit des documents originaux qui prouvent le contraire, elle s’accorde beaucoup mieux que la chronologie de son adversaire avec les événements qu’elle doit encadrer. »
C’est, à mon avis, un étrange système que celui qui consiste à s’inscrire, à priori^ en faux contre les déclarations formelles de ceux qui ont joué dans l’affaire un rôle plus ou moins actif, et à enchaîner, sans scrupule, sa confiance aux récits, dégénérés souvent en commérages, des manieurs de plume, courant à la poursuite des nouvelles, et les enregistrant sans grand souci des conditions fatalement imposées à l'historien par le respect de sa réputation et par le devoir de se tenir constamment incliné devant les obligations de la vérité historique.
En histoire, ce système, qui consiste finalement à subordonner et à sacrifier la valeur des documents originaux aux assertions des chroniqueurs, ne peut enfanter que des mécomptes. M. Ribadieu, je l’en félicite, n’en est point l’inventeur : avant lui, Vertot avait fait son siège; mais je verrais avec peine qu’un esprit distingué, un chercheur avide et sérieux, comme M. Ribadieu, s’enrôlât de gaieté de cœur sous la bannière d’une école dont les chefs, quoique doués d’une incontestable habileté, n’ont réussi â produire que des œuvres d’une insuffisance extrême. La richesse et la prodigalité
(1) Page 80.
des ornements ont, il est vrai, dissimulé momentanément la pauvreté du fonds; mais le tout ne sera bientôt plus qu’un amas de ruines, où l’historien pourra parfois rencontrer des tableaux de mœurs, mais non pas, à coup sûr, la succession vraie et régulière des faits.
Voyons, pour m’attacher particulièrement à M. Ribadieu, voyons quels résultats a produits, sur son jugement, l’action du principe qu’il a proclamé.
Pour M. Ribadieu, tout ce que dit Froissart doit être accepté comme article de foi, sous le prétexte que sa chronologie s’accorde exactement avec les faits qu’elle doit encadrer. Cette lettre sera, je l'espère , la réfutation de ce principe erroné.
Le premier point à examiner est celui de savoir si le comte de Derby fut eu Guienue dans le courant de l’année 1344.
Froissart raconte (1) que Derby, venant de Southampton, prit terre à Bayonne, le cinquième jour de juin, l’an mil trois cent quarante-quatre , et il fixe au second semestre de cette môme année les faits de guerre de la chevauchée de Périgord, dont il marque le début par la prise de Bergerac, et la fin parle combat ou bataille d’Auberoche.
M. Ribadieu ne se borne pas à se prononcer pour l’ordre et la date des faits transmis par Froissart : il va plus loin ; car, attaquant de front les rectifications admises ou proposées par Dacier ou Buchon, il emploie tous les moyens dont il dispose pour en démontrer les inconséquences et les vices.
« Il aurait donc pu , dit-il (2), se faire , à la rigueur, que
(1) C/ironiçues de Froissart, tome I", page 183, édit, dn Panthéon lillo ram.
(2) Page 81.
chargé des affaires relatives à cette province ( la Guienne ), il (Derhy] fut venu dans le pays, une première fois, à la tête d’un petit corps de troupes, et, qu’aidé des Gascons restés fidèles au roi Édouard, il eût entrepris la chevauchée de Périgord. »
Il ne fallait pas dire : Il aurait pu se faire que Derby fût venu une première fois en Guienne, en 1344. L’hypothèse, à ce sujet, n’est pas admissible : les documents les plus authentiques autorisent une affirmation complète. Mais, d’autre part, des documents non moins authentiques ne permettent pas même de supposer que Derby, aidé ou non des Gascons restés fidèles à l’Angleterre, ait profité de ce premier voyage en Guienne pour entreprendre et accomplir sa chevauchée de Périgord.
Le recueil de Eymer contient (1) un grand nombre d’actes émanés du roi d’Angleterre et relatifs aux comtes de Derby etd’Arundel, sous la date du 24 mars 1344. Ce jour-là, ces deux personnages reçurent d’Édouard III les pouvoirs les plus étendus pour administrer le duché de Guienne, accepter les soumissions et les hommages, faire des alliances et des traités, non-seulement avec des seigneurs , des capitaines et des communautés, mais encore avec le roi d’Aragon, avec le roi de Portugal, avec le roi de Castille. Ce dernier n’était pas inconnu de Derby : ils s’étaient déjà rencontrés en Espagne ; et Derby, soit qu’il en eût reçu l’ordre de son souverain, soit qu’il ait assumé la responsabilité de l’initiative , avait profité de cette entrevue pour parler « au roi de Castille de mariage » faire entre son flz eisné et une des files » d’Édouard III ; et le roi de Castille lui avait répondu « que luiplerroit lien de tréter » sur celle lusoigne. » Lorsque, en 1344, Derby quitta l’Angleterre pour aller administrer la Guienne et conclure des traités, il reçut, de son souverain, des instructions spéciales relativement au projet d’union dont je viens de parler. Dans
(I)Rymer: Fœdera, conventiones, Ullerœ, clc. ; Londini, 1825, vol. 111, pars 1", pages 8 et suiv.
une lettre d’Édouard III au roi de Castille , conservée par Rymer (i;, sous la date du 12 août 1344, le monarque anglais dit expressément, au sujet de ce mariage, qu’il a «ouvert son cœur» (aperuimus meniem nostram) au comte de Derby, se disposant à aller rejoindre le roi de Castille au siège d’Algésiras; et il ajoute qu’en apprenant la reddition d’Algésiras, Derby ne s’avança pas davantage, c’est-à-dire s'arrêta en route ( non progrediehatur idterim), et délégua au seigneur de Pomiers et à Jean de Brocas les pouvoirs spéciaux dont il était muni pour traiter avec le roi de Castille.
Où s’arrêta Derby? Je puise la réponse à cette question dans les instructions (2) données, le 10 septembre 1344, à William Trussell et William Sturey, chargés par Édouard III de traiter avec le roi de Castille. Je vais me répéter, mais en me complétant : « Premièrement, soient lesditz messagés enfermez cornent le counte de Derby, n'adgaires au temps qu’il estoit en Espoigne, parla, audit roi de Castelle, de mariage faire entre son fllz eisné et une des filles de notre seignur le Roi, et adonqes le roi de Castelle respondit que lui plerroit bien de treter sur celle busoigne : par quoi puis le
qe (sic) lesditz counte de Derby et le counte d’Arundell s'adrescèrent vers lesdites parties d'Espaigne, notre seignur le Roi leur charge de parler et treter sur la dite busoigne, et sur ce leur baila lettres de credence : et après, en Gascoigne, pur ce q’ils feurent destourbez de leur aler vers le roi de Castelle, par reson de la prise de la ville de Algésir, le counte de Derby y envoia le seignur de Pomers et monseur Johan de Brocas audit roi de Castelle od {sic) les lettres
notre seignur de credence donée as ditz counte et aussuit ou ( ov avec ) ses lettres de meigne, pur parler et tasler la volenté dudit Roi sur ladite busoigne. »
Ainsi , lorsque le comte de Derby apprit la nouvelle de la reddition d’Algésiras, il était en Gascoigne , en route pour
(1) Rymer. lib. cil., pages 19 et 20,
(2) Hymer, lib. cit., pages 22 et 23.
l’Espagne. Or, la reddition d’Algésiras étant du mois de mars 1344 (1), il est hors de doute que Derby fut en Guienne dans le courant de l’année 1344.
Le texte que je viens de rapporter et qui se trouve, ainsi que je l’ai dit, tout au long dans le recueil de Rymer, dispensait M. Ribadieu de recourir à tout autre moyen pour établir la présence du comte de Derby en Guienne, en 1344.
Je ne veux pas examiner encore si Froissart est dans le faux ou dans le vrai, lorsqu’il assigne la date du 5, ou, selon M. Ribadieu (2), la date du 6 juin 1344, au jour du débarquement de Derby en Guienne ; mais on peut dire qu’il ne se trompe pas pour le millésime applicable à ce fait.
Il en est tout autrement lorsque Froissart raconte, avec les détails charmants qui lui sont familiers, la chevauchée de Périgord. Ici , Froissart est dans une erreur complète, ou, plutôt, son récit n’est qu’une série d’erreurs, d’autant plus perfides, d’autant plus dangereuses, qu’elles s’otfrent sous les apparences de la bonhomie la plus engageante, et d’un aplomb dont les gens soi-disant bien informés ne paraissent jamais dépourvus.
M. Ribadieu s’y est laissé prendre : il a eu tort, et, à mon humble avis, il a été mal inspiré quand il a gourmandé d’une façon un peu verte ceux qui n’ont pas, comme lui, une confiance aveugle et sans bornes dans la véracité des récits du chapelain de la home o'oyne Philippe.
(1) 26 mars 1344.
(2) Page 11.
L’attaque et la prise de Berg-erac, par Derby, marquent, dans Froissart (1], |le début de la chevauchée de Périgord. Dacier et Buchon, et, avant eux, D. Vaissete (2), ont établi que la prise de Bergerac appartient à l’année 1345, et non pas à l’année 1344; et ils ont conclu , avec raison , que Derby n’avait point fait de campagne en Guienne, en 1344, puisque son premier acte de guerre , en ce pays , est de l’année
Les raisons données par D. Vaissete et par Dacier et Buchon n’ont pas eu le pouvoir de convaincre M. Ribadieu ; en les exposant ici de nouveau, je ne serais sans doute pas plus heureux que le savant auteur de V Histoire de Languedoc et les derniers éditeurs des Chroniques de Froissart. Je me vois donc réduit à la nécessité de recourir à d’autres arguments que je crois inédits, et qui me paraissent de nature à porter la conviction dans l’esprit le plus prévenu, le plus endurci.
Ma démonstration sera complète si je prouve que, bien loin d’être tombée au pouvoir de Derby, en 1344, la ville de Bergerac était encore occupée par les Français, le 26 mai 1345. Or, ma preuve, la voici :
Le vingt-sixième jour de mai 1345, à Bergerac, Henri de Montigny, chevalier, sénéchal de Périgord et de Querci, pour le roi de France, mande au trésorier du Roi, en ladite sénéchaussée, ou à son lieutenant, de délivrer 20 livres toux'nois à maître Jean de Peyrac, que ledit sénéchal envoie auprès du roi de France et des maîtres des comptes, pour certaines causes concernant l’état et les nécessités de ladite sénéchaussée,
(1) Froissart, 1. cit.
(2) Histoire générale de Languedoc , tome IV, pages 569 et 570.
pour riioi;neur el l’avanlag-e du roi de France et de la patrie (1).
Et ici, j'oserai me permettre une parenthèse, ne fût-ce que pour me fortifier de nouveau dans l’opinion que le comte de Derby n’a point fait de campagne en Guienne dans le cours de l’année 1344.
Le 20 février 1343, Édouard III, par un mandement qui se trouve dans Eymer (2) , ordonna qu’on fit crier, dans ses États, la trêve qu’il venait de conclure avec Philippe de Valois, « à durer tanque à la feste de Seint- Michel prechein » avenir, et de tel fest tanque à la fin de trois ans prescheints » ensuivants. » Le maintien de cette trêve était difficile : cependant, les deux souverains, il faut leur rendre cette justice, ne manquèrent pas de donner des ordres pour l’exécution de la trêve.
Rien n’est plus curieux, rien ne me semble plus instructif et plus digne d’étude que la série des actes par lesquels les
(1) Henricus, Montigniaci dominus, miles, senescallus Petragoricensis et Caturcensis, pro domino nostro Francorum rege : Prudenti viro thesaurario regio dictæ senescalliæ aut ejus locum tenenti, salutem ; Cüm nos dilectnm et fidelem nostrum, magistrum Joliannem de Peyraco, clericum regium, destinemus ad dictum dominum nostrum regem et ad dominos cameræ compotorum, pro certis causis, concernentibus statum et nécessitâtes dictæ senescalliæ, pro honore et comodo dicti domini regis et patriæ; et pro prosequendoprædicta, taxaverimus et, tenore præsentium, taxamus dicto clerico, pro quadraginta dietis , quibus ipsum in hiis vaquare opportebit , tam enndo, stando et redeundo, videlicetdecem solides turonensium pro die, qui ascendunt, in uni verso, viginti libras turonensium , de quibus computare minime teneatur, pro vitando labore quem, in computando, sustineri contingeret ; Mandamus vobis quatinus dictas viginti libras dicto clerico, visis præsentibus, tradatis, etc. Datum Brageriaci , XXYh die maii , anno Domini millésime CCC° XL° quinte. (Bibliothèque impériale ; Titres scellés de Clairambault, vol. CCXII. fol. 9433.)
(2) Ry.mer, lib. cit., vol. Il, pars II*, page 219.
deux souverains de France et d’Ang'lelerre ont rempli l’intervalle de temps qui sépare la souffrance de paix, ou trêve de 1343, de la déclaration de guerre, par Édouard 111, en 1345. Ce n’est pas ici le lieu d’apprécier ses actes, mais peut-être ne sera-t-il pas hors de propos de rappeler quelques incidents qui s'y rattachent naturellement. 11 ne sera pas impossible d’arriver encore par là à une conclusion contraire à celle qu’a trouvée M. Ribadieu, c’est-à-dire d’établir que le comte de Derby n’a pas fait de campagne en Guienne dans le courant de l’année 1344.
Dès les derniers mois de l’année 1343 et les premiers de 1344, Édouard III sollicite des alliances, recherche des appuis ou de sérieux concours, encourage les dévoûments. Si le Pape lui écrit (1) sur la violation de la trêve , violation commise par les partisans anglais en Bretagne , Édouard III invite les seigneurs, les communautés et les capitaines bretons à persister dans le zèle louable qu’ils ont montré jusque-là pour la cause dont il s’est fait le champion, et autorise une levée d’impôts extraordinaires en Bretagne : « Fro defensione necessariâ dictarum partinm, » dit-il dans une lettre du 23 décembre 1343 (2).
De son côté, Philippe de Valois, ne voulant pas être surpris, fait défense à la noblesse de sortir du royaume, et lui ordonne de se tenir prête à marcher (3).
Le 6 février 1344 (4), Édouard III mande aux maires ou baillis de plus de quarante villes d’Angleterre d’envoyer à Londres les personnes les plus capables de fournir des ren-
(1) Rymer, 1. cif., page 1235.
(2) Idem, page 1242.
(3) D. Vaissete ; Hisloire générale de Languedoc, tome IV, page 250.
(4) Rv.mer, lib. cit., vol. III, pars I*, page 4.
seignemente exacts sur la situation de la marine anglaise : ces personnes doivent être rendues à Londres, au plus tard, après la mi-carême.
Le 24 mars 1344, les desseins d’Édouard semblent prendre un caractère plus grave : le comte de Derby et le comte d’Arundel sont nommés ses lieutenants en Guienne et ses plénipotentiaires pour traiter avec les princes et les particuliers (1); il leur est, toutefois, particulièrement recommandé de faire respecter la trêve entre la France et l’Angleterre (2).
Derby et Arundel passent en Guienne, probablement après le 22 avril 1344, car Édouard III délivre , encore à cette date, des lettres de protection (3), en faveur de Henry de Stainton, qui fait parlie de la suite de Derby.
Donc, jusque-là, pas de trace de rupture générale et officielle de la trêve.
Le 13 juin 1344, Édouard III ordonne une levée de troupes en Angleterre (4); mais la trêve n’est pas encore rompue, puisque le monarque anglais se plaint au Pape des dommages inouïs et intolérables qu’il endure, sous ombre de trêve ; il le prie d’obtenir du roi de France la nomination d’ambassadeurs ou chargés d’affaires pour traiter de la paix définitive à la cour du Souverain Pontife (5). Lui-même nomme, à ce sujet, des députés spéciaux, le 4 août 1344 (6).
Le 1®'' septembre 1344, Édouard III sollicite les services du génois Gilles Buccanigra, en le remerciant de l’accueil qu’il a fait sur ses galères à Derby, quand il était en Espagne.
Enfin, on peut bien dire que , pendant toute l’année 1344 , Édouard III a suivi le principe : Si vis pacem, para bellum; mais ni ses propos ni ses actes n’accusent une rupture de la trêve en 1344.
Cependant, en France, que voyons-nous? Le duc de Normandie passe les mois de juin, juillet et août 1344, à parcou-
(1, 2, 3, 4) Rvmer, lib. cit., vol. 111, pars I", pages 8, 9, 10 et 11.
(5, 6) Rymer, lib. cit., vol. 111, pars !•, pages 16 et 22.
rir le Languedoc (1); au mois d’août, il est à Toulouse (2); en septembre, à Montauban (3), Agen (4), Cahors (5), Gourdon (6] , à deux pas de Bergerac et du théâtre des prétendus exploits de Derby : c’est le moment où ils s’accomplissent , d’après Froissart et M. Ribadieu , et de ces exploits , qui sont des calamités publiques, il n’est pas dit un seul mot; il n’y est pas fait la moindre allusion dans les actes de celte époque 1 II n’en sera pas ainsi en 1345; et c’est pourquoi, même sur la simple comparaison de quelques faits des deux époques, je me crois autorisé à nier péremptoirement une campagne de Derby en Guienne dans le courant de l’année 1344.
Tout concourt à la négation de cette campagne. Par exemple, M. Ribadieu (7), sur le témoignage de Froissart (8), y fera jouer des rôles plus ou moins importants à Gautier de Manny, à Franke de Halle, aux comtes de Pembroke , de Stafford et de Kenford. Or, le nom d’aucun de ces personnages ne se trouve dans la liste de ceux qui reçurent des lettres de protection du roi d’Angleterre, en 1344 (9). L’on peut, au contraire , affirmer, au moins en ce qui concerne le comte de Pembroke, que les lettres de protection ne lui furent personnellement délivrées que le 28 mai 1345 (10). Si donc Pembroke a réellement rempli un rôle dans la première campagne de Derby en Guienne, celte campagne n’a pas eu lieu en 1344, puisque rien, jusqu’ici, ne prouve que Pembroke soit venu en Guienne, avec le comte de Derby, avant l’année 1345.
(1, 2, 3, 4, 5, 6) D. Vaissete ; Histoire générale de Languedoc, tome IV, page 251.
(7) Page 11.
(8) Page 182.
(9, 10) Rymer, l. cit., pages 11, 42 et 64. .
Où voit-on, d’autre part, qu’en 1344, Édouard III ait ordonné, pour appeler la faveur du ciel sur les armes anglaises, des prières publiques, ou des actions de grâces pour remercier Dieu d’avoir accordé la victoire à Derby ? Nulle part. Il en sera différemment en 1345 (!].
En quelle année le monarque anglais récompense-t-il, par des gratifications extraordinaires, les services exceptionnels rendus, en Guienne, par Derby, Pembroke et Gautier de Manny ? Est-ce en 1344 ou 1345 ? C’est au mois de décembre 1345; et le document qui révèle ce fait important, conservé par Rymer (2], ne laisse pas ignorer que ces services ont été rendus dans les derniers six mois de l’année 1345.
Froissart, ainsi que je l’ai déjà dit (3), assigne à la chevauchée de Périgord, c’est-à-dire à la première campagne de Derby en Guienne, comme début, la prise de Bergerac, comme fin, le combat d’Auberoche. En ce qui concerne la prise de Bergerac, je crois avoir administré (4) la preuve irréfutable qu’elle n’appartient pas à l’année 1344, puisque Bergerac était encore au pouvoir des Français à la date du 26 mai 1345. Je vais établir d’une façon non moins positive que l’attribution dn combat d’Auberoche à l’année 1344 est une erreur des plus évidentes.
Le 26 juin 1345, Loys de Poitiers, comte de Valentinois, déclare avoir eu et reçu de Jean Chauvel, trésorier des guerres du roi de France, 500 livres tournois sur ses gages et ceux de ses gens d’armes (5).
(1, 2) Rymer, 1. cit., pages 11, 42 et 64.
(3, 4) Page 5 et 9.
(5) Sachent tuit que nous, Loys de Poitiers, comte de Valentynois, avons eu et receu de Jehan Chauvel, trésorier des guerres du roi nostre sire, cinq cens livres tournois, en quatré cens escus d’or, pour seze sols huit deniers
Or, ce Louis de Poitiers fut tué positivement au combat d’Auberoche (1). Donc, la date de ce combat ne doit pas être cherchée dans l’année 1344; sans quoi, l’on aurait pu dire aux Anglais de Derby :
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
Faut-il encore une preuve de la présence de Louis de Poitiers, comte de Valentinois, parmi les vivants, au mois de juin 1345? La voici. Je la tire de la Charte CVII du registre du Trésor des Chartes, coté JJ. 68. Ce document, d’une incontestable authenticité, nous apprend que le roi de France, étant « en l’abbaie de Lourouer, l’an de grâce mil CCCXL et cinq au moys de juing, » donna à son « amé et féal cousin, Loys, conte de Valentinois, » pour le récompenser de ses « bons et agréables services, « une maison avecques ses appartenances, assise ès forbours de Nantes, en Bretaigne, près des murs de la ville, qui fu jadis à Olivier, seigneur de Cliçon ; laquelle maison avecques autres biens » était venue dans les mains du roi « par la forfaiture dudit feu Olivier... »
Il peut être utile de remarquer que la quittance de Louis de Poitiers, en date du 26 juin 1345, n’indique pas le lieu où elle fut donnée, tandis que la donation de Philippe de Valois porte un nom de lieu, mais n’indique pas le quantième du mois de juin. La quittance n’aurait-elle pas été faite « en l’abbaye de Lourouer? » et la donation ne serait-elle pas également du
tournois la pièce, et sept vinz di.x: livres de tournois petiz, en prest, sur les gaiges de nous et des gens d’armes que nous devons avoir ou pais de Xanctonge, où le Roy nous envoie. Des quex cinq cens livres tournois, nous nous tenons à bien paiez, et en quittons le Roy, nostre sire, ledit Jehan et touz autres, à qui quictance en appartient. En tesmoing de ce, nous avons ces lettres séeùées de notre séel. Donné le XXVI' jour de juing, l’an mil CGC quarante et cinq. (Bibliothèque Impériale; Titres scellés, vol. LXXXVII, fol. 6845).
(1) D. Vaissete, Histoire générale de Languedoc, tome IV, pages 255 et 570.
26 juin? S’il en était ainsi, il y aurait lieu de présumer que Louis de Poitiers partit de l’abbaye de Lourouer, après le 26 juin 1345, pour aller en Saintong-e, où. le roi l’envoyait, comme dit la quittance.
Le comte de Valentinois vivait encore à la date du 8 octobre 1345, comme le prouve l’ordre donné, le 8 octobre 1345, par Jean, fils aîné du roi de France, au comte de Valentinois, pour fournir des hommes et des vivres à l’artillerie de Périg’ueux pour la conservation d’icelle, et récompenser les habitants des pertes qu’ils ont souffertes. (Bibl. Impér. Mss. Péri g’ord, 49.)
Enfin, il est encore loisible de tirer la preuve de l’existence du comte de Valentinois, dans la première quinzaine d’octobre 1345, de la formule qui termine une charte par laquelle le duc de Normandie, étant à Limog'es « l’an de grâce mil CCCXLV ou mois d’octobre, » donne à maître « Hélies du Sedor » les biens confisqués dans la châtellenie d’Auberoche sur Hugues d’Abzac (?) pour cause de forfaiture et de trahison. Cette formule est ainsi conçue : « Par le duc, présens le conte de Valentinois et L. de Savoie. [Signé.) J. Chaillou. » (Trésor des Chartes, JJ. 68, fol. 86.) Or, ainsi qu’on peut s’en assurer en suivant, au moyen des titres, les traces du duc de Normandie, ce prince était à Poitiers et à Chauvigny, dans les derniers jours de septembre 1345 , et le 4 et le 5 du même mois, nous le trouvons à Limoges, se dirigeant vers Angoulême, où il fut positivement en personne le 24 octobre 1345. La caisse de l’armée fonctionnait à Limoges à la date du 10 octobre 1345, comme en fait foi une quittance d’Arnaut, sire d’Alègre, qui sera rapportée plus loin. Je n’éprouverais, pour ma part, aucune répugnance à admettre que le duc de Normandie ne quitta Limoges qu’entre le 5 et le 10 octobre 1345, avec son conseil dont faisait partie le comte de Valentinois, et l’on pourrait dès lors presque affirmer que c’est seulement sur la route de Limoges à Angoulême, que ce conseiller se sépara du duc de Normandie pour aller chercher un trépas glorieux à Auberoche.
En résumé, l’on ne saurait s’appuyer sur la chevauchée de Périgord pour établir que Derby, profitant d’un premier voyage en Guienne, y ait fait une expédition dans le courant de l’année 1344. Et, au contraire, de ce que la chevauchée de Périgord, exécutée par Derby, s’ouvre par la prise de Bergerac et se clôt par le combat d’Auberoche, double fait d’armes qui s’est passé en 1345 ; de ce qu’elle constitue le début des opérations militaires de Derby, il faut absolument conclure que la première campagne de Derby en Guienne n’appartient pas, ne peut pas appartenir à l’année 1344.
Vaincu par des témoignages que je crois irrécusables, M. Ribadieu pourrait m’arrêter ici, et me dire : « Eh bien ! oui, je tombe d’accord que la première campagne de Derby en Guienne n’a pas eu lieu en 1344; je conviens que Fi'oissart ou ses copistes se sont trompés sur le millésime; qu’ils ont mis 1344 pour 1345. Mais cette concession faite, cette erreur avouée et rectifiée, je maintiens pour tout le reste la chronologie du chapelain de la home royne Philippe. »
Un pareil langage ne manquerait pas de me flatter, je l’avoue; cependant, je ne pourrais m’empêcher de dire à M. Ribadieu que le récit des Campagnes du comte de Derby en Guienne est devenu, sous la plume de Froissart, un récit, en quelque sorte, de haute fantaisie, et que l’Histoire, qui se pique d’être exacte, ne doit l’admettre qu’après l’avoir préalablement épuré, non-seulement sous le rapport de la chronologie appliquée au millésime, mais encore sous le rapport de
la chronolog-ie appliquée aux mois et aux quantièmes des mois, et encore sous le rapport de la succession des faits. Et c’est ce que je vais maintenant entreprendre de démontrer.
C’est seulement le 24 avril 1345, que le roi d’Angleterre nomma le comte de Northampton, Guillaume de Boliun, son lieutenant au royaume de France et de Bretagne, et l’autorisa à défier Philippe de Valois (1). C’est seulement un mois après, c’est-à-dire le 26 mai 1845, qu’Édouard III adressa au Souverain Pontife des lettres relatives à la violation de Ja trêve en Bretagne et à la déclaration de guerre à la France (2). Le 14 juin 1345, le roi d’Angleterre lance son manifeste à ce sujet (3); le lendemain, 15 juin 1345, il ordonne des prières publiques pour appeler la protection de Dieu sur sa personne et sur l’expédition dont il va tenter l’entreprise (4). Dès ce moment, la trêve peut être considérée comme rompue.
Mais la rupture fut précédée de divers incidents qui en présageaient presque infailliblement l’imminence aux yeux de Philippe de Valois. Ainsi, pour m’arrêter d’abord à un fait, le 27 janvier 1345, Édouard III, protestant toujours de son amour ardent pour la paix, déclarait qu’il n’entendait traiter qu’avec l’assentiment et l’avis de ses alliés de France, et lorsque lui-même serait en France. « Nous vous signifions, » écrit-il aux cardinaux qui lui demandaient un saufconduit pour se rendre auprès de lui, dans l’espoir de prévenir la lutte qui menaçait de s’engager, « nous vous signifions, pur response, que, cornent que nous soioms désirantz bone pées avoir od noz avant ditz adversaires, nyent meins nous ne pooms ne voloms entrer en tiel treit, si noum de Passent et par le avis de nos allietz des parties de delà, et
(1, 'î, 3, 4) Rymer, !.. cit., pages 37, 41, 44 et 45.
— iode noz autres faialx illoég's esleantz ; devers lesquels parties nous nous adresseoms de y estre* à plus tost que Dieu nous vorra ottroier bon et convenable passage par sa grâce (1). »
Philippe de Valois n’ignorait pas les projets d'Édouard III, et, pour nous attacher au midi de la France, voici, à peu près, les principales mesures qu’ils lui inspirèrent, comme nous le dit D. Vaissete (2) : Il « défendit, les 16 et 19 mars 1345, au sénéchal de Carcassonne de s’absenter du pais, avec ordre de se tenir sur ses gardes, à cause de quelques nouvelles qui lui étaient venues, et de faire observer les trêves avec les ennemis. Il nomma, le 4 d’avril suivant, Gaucelin, évêque de Carcassonne, et le juge d’Agenois, pour aller exposer, aux nobles et aux peuples de la sénéchaussée de Carcassonne, le désir qu’il avoit de les protéger contre les Anglois, et pour les engager à lui accorder, pour cela, un subside, payable en six mois, sans préjudice de leurs privilèges et libertés, à l’exemple de la ville de Paris et de plusieurs autres. »
Que faisait, cependant, le roi d'Angleterre ?
Le 10 avril 1345, il créait le comte de Derby, seul, et non plus avec Arundel, son lieutenant en Guienne (3).
Quatorze jours après, c’est-à-dire le 24 avril 1345, il nommait son capitaine et lieutenant dans le royaume de France et le duché de Bretagne, Guillaume de Bohun, comte de Northampton (4).
Le 10 mai 1345, il créait Derhy son lieutenant et capitaine
dans le duché de Guienne et pays adjacents (5).
Le 17 mai 1345, il donnait des lettres de protection à Guillaume de Bohun (6).
Trois jours après, c’est-à-dire le 20 mai 1345, Derby recevait de pareilles lettres pour lui et ses compagnons (7).
(1) Rymek, 1. cil., page 28.
(2) D. Vaissktk ; Histoire de Languedoc, tome IV, pages 253 et 254. (3, 4, 5, G, 7) UymBr, ut sup., pages, 34, 37, 38, 39 et 40.
Le 23 mai 1345, Édouard donnait encore des lettres de protection au comte d’Oxford,’ pour lui et pour ceux qui devaient l’accompag'ner en Bretagne (1).
Le 28 mai 1345, ce fut le tour de Laurent de Hastings, comte de Pembroke, qui reçut de son souverain des lettres de protection pour lui et pour ceux qu’il devait amener (.(.ad partes transniarinas (2).
Enfin, le 11 juin 1345, Guillaume de Boliun avait fait voile pour la Bretagne (3).
Ainsi, dès le 11 juin 1345, la trêve est sur le point de se rompre, en fait, dans la Bretagne. Aussi, quelques jours plus tard, le 15 juin, le roi de France a-t-il de puissants motifs pour dire que, si la trêve n’est pas encore rompue, elle est sur le point de se rompre. Philippe de Valois, en effet, « donna commission, le 15 juin, à Guillaume Balbet, maître des comptes, et à Guillaume de Rolland, sénéchal de Beaucaire, de faire des emprunts de tous les principaux habitants de la Languedoc, pour soutenir la guerre, le roi d’ Angleterre %' ayant pas encore rompu la trêve, mais étant sur le point de la rompre (41. »
Évidemment la guerre était dans l’air, même avant la publication du manifeste d’Édouard UI. Les deux souverains prenaient leurs mesures en conscience ; leurs dispositions sont attestées par un nombre considérable de documents , les uns imprimés, les autres manuscrits et encore inédits, à ma connaissance. Je me permets de transcrire, ici même, le texte d’un de ces derniers qui me paraît résumer, avec autant de précision que de vérité, le système employé par le roi
(1, 2) Rvmer, 1. lit., pages 42 et 44.
(3) Rymer, 1. lit., page 44.
(4) D. Vaissete : Histoire de Languedoc, tome IV, page 254.
d’Ang'leterre pour détacher, de la cause de son adversaire, les partisans que leur condition politique ou territoriale retenait, dans les intérêts de la France, confondus alors avec ceux de Philippe-de-Valois.
Le roy à nos chers etfoialx Monsieur Johan, sire d'Isyke, et à Ingram des Champs, salutz. Pur ceo que notoire chose est que sir Philippe de Valois nous détient à tort le roïalme de France, que à nous est eschu et devolut par descente de héritage, et cornent que pur echure (eschiver?) effusion de sang et damage de guerre, lui éoms tenduz sovent résonables voies de près (pès? ), si nad il volu à nulle tièle assentir, einz nous ad il guerréié illoegs et ailleurs, et s’efforce à nous défaire à son poer : nous nient voillantz entrelesser le droit que, par la grâce de Dieu, nous est descendu : si volons en ferme espérance del aide de Dieu travailler et nous adventurer pour nostredit droit recovérir et purchacer, et de vostre sceu et loialté affiauntz, vous aomsfait noz commissaires et procureurs spécials, jointement et severalement de parler et trétier ove quicunques voz alliez et amis, de venir et de morir (demorer? ) en nostre obéissance contre ledit s'' Philippe, et d’accorder avecqes eux de reg-arde que nous les feroms par celle cause, et de promettre pour nous et en nostre noun as ceux ove queux vous averez issint trété et accordé, que s’ils perdent terre ou chatell, par cause de lour adherdance devers nous, que nous les ferrons restitucion à la value en nostre roïalme d’Engleterre tant que nous les eoms resterez ceo qilz eient issint perduz, et que nous ne prendrons trewe ne piés ove ledit s"" Phelippe s’ils n’en y soient compris et assurez par icelle ; et que nous voloms reprendre les hones leyes et custumes que feurent au temps nostre auncestre seint Lowis, roi de France, saunz faire ou mettre nove les leyes nient usez en roïalme de France ou imposicions ou autres charges, nounduessur lepoeple dudit roïalme... Donné à Wersminter, le X' jour d’averilt.
Autiel commission est faite à Johan de Say de mesme la date (Bibl. lmp. Mss. Brequigny, 75, fol. 127.)
Sur les frontières de la Guienne, ropiuion g'énérale, en mai et juin 1345, était que la trêve allait être rompue.
En Querci, par exemple, on pressait vig’oureusement l’exécution des ordres du roi de France. Le 4 mai 1345, Aymeric du Mas, vig’uier royal de Fig’eac (1) , ordonnait à Jean Pag’esii, receveur des deniers de la viguerie, de payer trois sous tournois à Guillaume Juliani, sergent royal, pour aller à Fons (2), à Tliémines (3) et à Gramat (4), faire publier des lettres du Roi, tant sur le fait des trêves que sur celui des armes, afin que nul ne se permît de sortir du royaume de France avec des armes, sans la permission du souverain, et que chacun se pourvût d’armes et de chevaux pour aller où le Roi l’appellerait. Le même receveur devait en même temps compter trois sous au sergent Raymond Lagarde, chargé à Cajarc (5) de la même mission que son collègue (6).
Le 9 juin 1345, nouvel ordre du même Aymeric du Mas à Jean Pagesii, pour qu’il délivre six sous tournois aux sergents royaux Guillaume Juliani et Bernard Balmeti, allant à Cajarc,
(1) Chef-lieu d’arrondissement du département du Lot.
(2) Commune du département du Lot, arrondissement et canton de Figeac.
(3) Commune du département du Lot, arrondissement de Figeac, canton de Lacapelle-Marival.
(4) Clief-lieu de canton du département du Lot, arrondissement de Gourdon.
(5) Chef-lieu de canton du département du Lot, arrondissement de Figeac.
(G) ((Aymeriôus deManso, domicellus, vicarius regius Figiaci et ressorti,
magislro Johanni Pagesii, receptori emolumentorum regiorum dictæ vicariæ et ressorti, salutem. Vobis mandamus quatinus, de pecunià regiâ, tradatis Giiillermo Juliani, servienti regio, pro eundo apud Fontes, Theminas et Gramalum, pro faciendo puhlicare quasdam litteras regias, videlicet, quasdam super facto Ireugarum domini nostri regis et regis Angliæ, et alias super facto armorum, quodnullus sitausus exire regno Francise cum armis, sine licentiâ domini nostri regis, et quod quilihet se muniat in equis et armis pro eundo ad loca ad quæ fucrit mandatas per ipsum dominum nostrum,pro tuitione et defensione dicti regni, très solides turonensium ; et Raymundo La Garda, servienti regio, pro eundo apudCajarcum, etiam ratione prædictorum, très solides turonensium. Nam prædicta, investris compotis, volumus, per dominum thesaurarium Caturcensem, allocari, etc. Datum Figiaci suh sigillé nostro proprio, die 1111^ madii, anno domini M® CGC® XLY®. » Bibliothèque Impériale : Tï/res scellés de Clairambaull , vol. CCXll, fol. 9335.)
à Thémines, à Fons et à Graraat, pour sig’nifier les lettres du roi de France ordonnant à tous les nobles d’être prêts à marcher au premier appel (1).
En Saintong-e, on se préparait ég’alement à la lutte, bien que la guerre ne fût pas encore déclarée. En voici un exemple. Pierre Sarrazin, receveur du roi en Sainlonge, et prédécesseur, dans cette charge, de maître Guillaume Germenat, avait donné à prix fait, à Martin Calhon, maçon, et à ses compagnons, « certaines œuvres et réparations de massonerie, » au château de Rochefort. Les réparations commencées avaient été suspendues « pour faute d’argent. » Il y avait, dans cette situation, un péril pour le roi de Fronce et pour ses sujets, surtout depuis qu’on avait « entendu que les onemis du roy... présument enfrayndre et rompre les trièves » depuis qu’on savait « par certain » que « grant nombre de g-ens d’armes et de sergenz desdiz anemis » étaient passés en Saintonge. Aussi, pour « obvier ans inconvéniens et domages qui, par faute desdites ouvres ainsi retardées, pourroient advenir, » Ilélies de la Bnipera, clerc, conseiller du roy et maître des requêtes de son hôtel, conjointement avec Fouques de Mouras, trésorier du roi et son sénéchal en Saintonge, «commissaires... députez suz la pourvéance et ourdenance des chasteaus et fortilèces, seurté et garde du pays de Saintonge » commande, par ordonnance donnée à Pons, le 5 juin 1345, à Guillaume Germenat, de puiser dans sa caisse et de délivrer,
(l) " Aymcricus de Manso, domicellus, vicarius regiiis Figiaci et ressorti, magislro Jolianiii l’agesii, receptori emoluiiieiitoruni regioruiu vicariæ Figiaci et ressorti, saluteni. Maiidamus vobis quatiiius, de pecuiiià regiâ, tradatis Guillermo Juliaui et Bernardo Balmcti , servientibus regiis qui acceduiit apud Cajarcuin, Tliemiiias, Fontes et Gramatum, pro excquendis quibusdam litteris regiis, ut omnes nobilcs siiit prompt i et parati iu equis et armis, pro servicio regio, quandocum([ue, perdominum nostrum regem, maudabuntur,videlicet, sex solidos turonensium.Nam ipsos, in vestris compotis, per domiiium tliesaurarium regium Caturcensem, volumus allocari, maxime cùin ipsos iu nostra præsenlia tradiderîtis servientibus antcdiclis. Datum Figiaci su!) sigillé nostro proprio, die IX mensis junii, anno domini M®CCC® XL quinte.» (Bibliothèque impériale : T tires scellés de Clairamhaull, vol. CCXII, fol. 9435.)
des deniers du roi, audit Martin Callion et à ses coinpag’nons, en déduction de ce qui leur est dû, 25 livres tournois, monnaie courante, pour que les travaux soient repris.
Le titre orig’inal qui fournit ces détails existe à la Bibliothèque impériale, parmi les titres originaux du cabinet (1). 11 prouve incontestablement qu’en Saintonge, au mois de juin 1345, on se mettait sur la défensive; il établit, en outre, qu’à cette époque, les trêves entre la France et l’Angleterre n’étaient pas encore rompues, mais qu’elles étaient sur le point de l’être, puisque le bruit courait déjà, « que les anemis du roy . . . présument enfrayndre et rompre les trièves emprises
(1) Hélies de la Brugiera, clerc, conseiller du roy nostre sire et maistre des requestes de son liostel, et Fouques de Mouras, trésorier dudit seigneur et son sénéchal en Xanctonge, commissaires, en ceste partie, du roy nostre dit seignheur, députez suz la pourveance et ourdenance des chateaus et fortilèces, seurté et garde du pays de Xanctonge, à nostre amé maître Guillaume Gcrmcnat, receveur du roy nostre sire en Xanctonge, ou à son lieutenant , salut. Comme autrefoys certaines ouvres et réparations de massonnerie eussent et ayent été ordenés estre faites , et bailhées à prifait à Martin Calhon, maçon, et à ses compaiglions, par mestre Pierre Sarrazin, Jadis receveur, vostre prédécesseur, ou cliastel de Rouchefort, par (ou pour) la seurté d’iceli, et ycelles ayant esté comancées , et, pour faute d’argent, demeurent estre acomplies et parachavées, ains sont du tout retardées estre faites; en laquelle demoure le roy nostre sire et ses subgiez pourreyent avoir et soustenir grant péril et domage, qui janessoit, mesmement, comme nous ayons entendu que les anemis du roy nostre sire présument enfraingdre et rompre les trièves empréses entre le roy nostre sire et ses diz anemis, et que desja sont passez et, par certain, en Xanctonge, grant nombre de genz d’armes et de sergenz desdiz anemis; pour ce est-il que nous, qui voulons, à nostre poer, obvier aus inconveniens et domages qui, par faute desdites ouvres ainsi retardées, pourroient avenir, vous mandons et commandons, de par le roy, que, de l’argent du roy nostre sire, vous bailliez et délivrez audit Martin, en déduction de ce que om doit à li et ses diz compaiglions, pour faire lesdites ouvres, vint et cinq livres tournois, monnaie courant, pour métré et convertir en ycelles ; en prenant lettre de li telle comme il appartendra, par laquelle, avec ces présentes, rapportant par devers noz très ebiers et reverenz seignlieurs, nos seignbeurs de comptes le roy nostre sire à Paris, vous soit alloué en vouz comptes et rebatu de vostre recepte. Si le faites par telle manière que par vous ni ayt deffaut, et que en vostre deffaut lesdites ouvres ne soient en oucune manière retardées. Donné à Ponz, le V» jour de jüing l’an mil CGC quarante et cinq. (Bibl. lmp. Mss. Titres originaux.)
entre » les deux souverains; enfin, nous y voyons que, déjà, dès le 5 juin 1345, un g-rand nombre de g-ens d’armes et de serg’ents dévoués à l’Angdeterre étaient passés en Saintonge. Ces trois circonstances me paraissent caractériser assez justement la situation générale du pàys et des choses.
Guillaume de Bohun, qui avait reçu mission de défier Philippe de Valois, au nom du roi d’Angleterre, et de lui dénoncer ainsi la trêve officiellement, était encore en Angleterre le 6, et même le 7 juin 1345, puisque le 4 juin, qui était un samedi, Édouard III ordonnait de faire publier que tous ceux qui devaient passer en Bretagne avec ledit Guillaume de Bohun fussent rendus, sous peine de forfaiture, le lundi ou, au plus tard, le mardi prochain, à Portsmouth, d’où l’expédition devait partir (1). Le 11 juin 1345, l’expédition aux ordres de Guillaume de Bohun avait mis à la voile et se dirigeait vers la France (2). J’ai déjà dit qu’à cette époque, et même quatre jours plus tard, c’est-à-dire le 15 juin, Philippe de Valois déclarait que la trêve n’était pas encore rompue, mais que le roi d’Angleterre était sur le point de la rompre.
Et, de fait, la trêve était positivement rompue alors môme que le roi de France se bornait à concevoir des soupçons sur les intentions du roi d’Angleterre.
En effet, du 10 au 20 juin 1345, la nouvelle vint à Agen que les Anglais, rompant la trêve (treugam frangendo) s’étaient emparés, par trahison, du lieu de Montre vel. Mention du fait existe dans un registre des délibérations de la ville d’Agen, coté BBl ; entre deux délibérations du 9 au 11 juin 1345, il est écrit : Dictwnifuit Agenni qnod^ die Imevel sablati, ante fes-
(1, 2) Rymer, 1. cit., pages 39, 40 et 44.
tmn leati Barnabe, Anglici cei^crunt prodicîonaliter locnm montis Revelli, treugamfrangendo (1).
Or, en 1345, la Saint-Barnabé tomba un samedi, le 11 juin. Le lundi d’avant fut donc le 6 juin ; le samedi d’avant fut le 4 juin.
La prise de Montrevel par les Ang-lais étant le premier fait de guerre ouverte qui signale la rupture des trêves et, conséquemment, les débuts de la campagne en Guienne, on peut dire que, par le fait, la trêve a été rompue par les Anglais, et que la guerre a commencé en Guienne le 4 ou le 6 juin 1345.
Mais, en concluant, j’ose me flatter qu’en présence de l’exposé que je viens de faire, de la concordance des dates et de la simultanéité des faits que je viens d’établir, on peut, sans témérité, manifester une opinion contraire à celle dont M. Ribadieu puise, avec confiance, les éléments dans la cbronologie de Froissart; on peut, sans scrupule, nier la prétendue chevauchée de Périgord en 1344; on peut, enfin, avancer, sans trop de risques et de périls, que les hostilités ne commencèrent pas entre la France et l’Angleterre avant le mois de juin 1345,
Malgré la prise de Montrevel, je pense que, pour agir d’une manière générale et plus efficace, les Gascons, alliés de l’Angleterre, soupiraient après l’arrivée du comte de Derby en Guienne.
(1) Je dois la communication de ce renseignement à M. Auguste Bosvieux, que la magistrature vient, à mon grand regret, d’enlever aux archives. Successivement archiviste de la Creuse et de Lot-et-Garonne, M. Bosvieux ne s’est pas borné au dépouillement des archives dont la garde lui était confiée ; il a recueilli des renseignements nombreux et variés sur le Limousin, la Marche et le Périgord. L’histoire de ces pays n’y aura pas perdu le jour où il plaira à M. Bosvieux d'ouvrir la main pour laisser échapper la vérité.
Derby n’avail pas encore quitté l’Angleterre le 11 juin 1345. A cette date, en effet, Édouard III, annonçant le départ de Guillaume de Bohun pour la Bretagne, déclarait que Derby avait embarqué la plus grande partie de ses chevaux et se bâtait d’achever ses préparatifs pour aller en Guienne ; il ordonnait en même temps que tous ceux qui étaient de la suite de Derby fissent diligence pour se rendre à Southampton et éviter tout retard (1).
Cependant, le mois de juin se passe. Retenu au port par des vents contraires. Derby est encore à Southampton le 6 juillet 1345. A cette dernière date, en effet, Lionel, fils du roi d’Angleterre, et, en son absence, aistos Angliœ, délivre des lettres de protection à Nicholas Peyvre, qui doit accompagner Derby en Guienne (2). Quant au retard occasionné par les vents contraires, il est indubitable; nous en avons pour garant ou caution la parole royale d’Édouard III luimême. Parti le 3 juillet pour la Flandre (3), d’où il était de retour en Angleterre, le 26 du même mois (4), ce prince apprit , pendant ce voyage , que la traversée du comte de Derby avait été différée à cause des vents contraires. C’est, au moins, ainsi qu’il s’en explique, dans une lettre qu’il adresse au roi de Castille, en date de Westminster, le 30 août 1345 (5).
Tout porte à croire que le débarquement de Derby en Guienne s’opéra dans le mois de juillet 1345. Dès les premiers jours du mois d’août, s’il faut s’en rapporter à D. Vaissete, il était connu du duc de Normandie, qui se rendit à Carcassonne le 2 de ce mois (6), et du roi de France, qui, par lettres données à Sablé, le 8 août 1345, nomma, pour commander en Languedoc, Pierre, duc de Bourbon, avec l’autorité de son
(1,2) Rymer, 1. cit., pages 42 et 4i.
(3) Page 16.
(4) Page 50.
(5) Rvmeb, 1. cit., page 53.
(6) D. Vaissete ; Histoire de Languedoc, tome IV, page 257
lieulenanl général dans toutes les parties de Languedoc et de Gascogne, et un pouvoir très étendu (1).
A la fin du mois d’août 1345, Philippe de Valois sait pertinemment que la guerre est ouverte en Guienne. «Comme les peuples de la province (Languedoc), dit D. Vaissele (2), avaient fait difficulté de lui accorder ( au Roi ) des subsides pour la guerre, il nomma de nouveaux commissaires, à la fin du même mois (d’août), pour engager les nobles et les peuples de la sénéchaussée du Languedoc à lui en accorder un pendant six mois, et pour traiter avec les communautés du païs, la guerre étant déjà ouverte en Guyenne. «
Froissart affirme (3) que le comte de Derby débarqua à Bayonne, où il le fait séjourner pendant une semaine. M. Ribadieu (4j serait assez disposé à croire que ce voyage à Bayonne n’eut pas lieu, et que le comte de Derby se rendit directement de Soulhampton à Bordeaux « vers le milieu de juin. » Vers le milieu de juin est une grosse erreur, je crois l’avoir suffisamment démontré ; Derby, qui le 6 juillet 1345 était encore à Soutbampton, attendant depuis plusieurs jours que la clémence des vents lui permît de prendre la mer, ne pouvait pas débarquer plutôt à Bordeaux qu’à Bayonne vers le milieu de juin. Mais il ne serait pas impossible que M. Ribadieu fût dans le vrai, lorsqu’il penche pour le voyage direct de Soutbampton à Bordeaux. Ce sentiment lui est commun avec le rédacteur du manuscrit de Froissart, dit manuscrit de Rome [G\. J’espère que la publication des Inventaires
(1) D. Vaissete, 1. cit., page 255.
(2) Idem, page 254,
(3) Voir ci-devant, page 5.
(4) Page 82.
(5) Page 134. tome second, édition de M. Kervyn de Lettenhove.
sommaires des Archives départementales et communales fournira, quelque jour, les moyens de lever tous les doutes à cet ég’ard. En attendant, je n’oserais, quant à moi, ni admettre ni proposer comme un fait positif et incontestable le trajet direct de Southampton à Bordeaux.
C’est que, vraiment, en lisant avec attention les actes conservés par Rymer sous l’année 1345, on arrive à se convaincre que le débarquement à Bayonne ne constitue pas une impossibilité. D’après une lettre d’Édouard III au roi de Castille, datée de Westminster, le 30 août 1345 (1), nous voyons que, le jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste, c’est-à-dire le 24 juin, 1345, le roi d’Ang-leterre confia des lettres à des messagers qui devaient partir avec le comte de Derby. Quel était le contenu de ces lettres ? Elles portaient que l’évêque de Bayonne et maître Gérard du Puy devaient se hâter de se rendre auprès du roi de Castille, y être arrivés au plus tard vers la fête de l’Assomption, pour achever de traiter sur le mariage du fils aîné du roi de Castille avec Jeanne, fille d’Édouard III. C’étaient tout simplement, et en d’autres termes, des pleins pouvoirs en forme, sous la date du 20 juin 1345. Derby emportait ces pleins pouvoirs; peut-être avait-il personnellement reçu des confidences de son souverain ; peut-être avait-il des recommandations verbales à faire aux députés d’Édouard III, pour une affaire qui le touchait de près : et, dans ce cas, il aurait eu quelque intérêt à débarquer à Bayonne plutôt qu’à Bordeaux. Je dois ajouter qu’avec les pleins pouvoirs des ambassadeurs, se trouvaient probablement les lettres qu’ils étaient chargés de remettre, de la part du roi d’Angleterre, au Roi (2), à la Reine (3), au chancelier de Castille (4) , à d’autres personnages de la Cour (5). *
A cette considération, dont je me garderai bien d’exagérer l’importance, on pourrait ajouter que la traversée directe de
(1) Rymer, page 58.
(2, 3, 4, 5) Rymer, pages 58 et 59.
Sonthampton à Bordeaux était dans le cas d’éveiller outre mesure les soupçons et la vigilance des riverains de la Garonne et de la Dordogne, et de permettre, en la provoquant, l'organisation de la résistance sur une plus vaste échelle et dans des conditions meilleures. En débarquant à Bayonne, Derby diminuait d’autant les causes susceptibles de produire des embarras et des inconvénients plus ou moins graves.
Mais, au reste, aucune de ces considérations ne me paraît assez puissante pour que j’ose en faire le point de départ d’une démonstration rigoureuse; et, je le répète, je ne compte, pour lever tous les doutes à cet égard, que sur la découverte d’un document authentique, devant l’autorité duquel je, m’incline d’avance, ce document vînt-il contrarier, une fois de plus, la chronologie de Froissart.
Parti de Sonthampton postérieurement au 6 juillet 1345, débarqué en France dans le courant du même mois, le comte de Derby commence enfin ses opérations militaires en Guienne. 11 se met en campagne après avoir « séjowné en la cité de Bordeaux environ quime jow'S, » suivant Froissart (1).
C’est maintenant, je crois, qu’il convient de parler de la prise de Bergerac, et d’établir enfin que le rédacteur inconnu de la chronique manuscrite placée en tête des Coutumes de Bordeaux, de Bergerac et du Batadais, lequel a inspiré la plus grande confiance à D. Vaissete, ne mérite pas tout à fait le traitement qui lui est infligé par M. Kibadieu (2) ; car, s’il n’a pas exactement trouvé la vérité, tout concourt à prouver qu’il •la touche du doigt, lorsque Froissart en est à cent lieues.
Froissart, en effet, ou plutôt M. Ribadieu, encadrant les faits dans la chronologie de Froissart, veut établir, comme un point
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formel et dégagé de la discussion, que Derby se rendit maître de Bergerac le 2 juillet 1344. L’humble chroniqueur, si malmené par M. Ribadieu, déclare, avec une simplicité de langage qui appelle la confiance, que, l’an 1345, fut pris Bergerac, en Périgord, par le comte de Derby, m jour de Saint- Barthélemy : « Item, l’an mil CGC XLV, fo prés Bragueyrac, en Peyregors, per lo conte Darvi,lo jorn de seint Bertomyeu.»
Entre ces deux assertions contradictoires, le choix n’est pas long à faire. Celle de Froissart est absolument fausse, et pour l’année et pour le jour. On sait, en effet, que le comte de Derby ne fit pas de campagne en Guienne en 1344, et (en supposant une erreur de copiste dans le millésime) on sait, en outre, que Derby n’était pas encore parti de Southampton pour la Guienne à la date du 6 juillet 1345; donc, il ne pouvait pas s’emparer de Bergerac quatre jours auparavant.
L’assertion du chroniqueur anonyme, au contraire, mérite toute confiance, parce qu’elle concorde, non-seulement avec tous les faits connus qui se sont passés simultanément, mais encore avec certains autres qui ne sont pas encore entrés dans le domaine exploité de l’histoire.
Pour établir que Bergerac n’avait pas été pris par Derby en 1344, je me suis appuyé sur un document authentique qui prouve incontestablement que Bergerac était encore au pouvoir des Français à la date du 26 mai 1345. C’est encore un document authentique et inédit qui va me permettre d’affirmer que les Français l’occupaient au 15 août 1345.
Montcuq, ou Moncuq, fait partie de la commune de Saint- Laurent-des-Vignes, arrondissement et canton de Bergerac. C’était, au moyen-âge, un lieu fortifié , qui possédait une garnison anglaise le 15 août 1345, A cette date , en effet, le sénéchal de Périgord et de Querci, Henri de Montigny, en
faisait le siège. Il avait établi son camp devant Montcuq; car c’est là que, le 15 août 1345, il signa une reconnaissance ou quittance en faveur de Bernard Kamundi, bailli royal de Périgueux, pour une somme de 200 livres tournois, que ledit bailli avait empruntée à Hélie Fabri, habitant de Périgueux, pour certaines affaires, ou, comme on disait alors, pour certaines besognes du roi de France (1).
J'infère de cet acte que les Anglais n’étaient pas encore maîtres de Bergerac le 15 août 1345. — Dans le cas contraire, j’éprouve une extrême répugmance à me figurer Henri de Montigny posant son camp devant Montcuq, pour assiéger cette forteresse sous les yeux des Anglais, nouvellement débarqués, mais dont les récents exploits, et notamment la prise toute fraîche de Bergerac, auraient infailliblement décuplé le courage et l’ascendant moral : je ne pense pas que le sénéchal de Périgord et de Querci eût poussé l’audace jusqu’à les braver de si près.
Donc, lorsque Henri de Montigny assiégeait Montcuq, les Français étaient encore maîtres de Bergerac; et lorsque Froissart nous dit que Derby, en quittant Bordeaux , prit directement son chemin vers Montcuq, à îine petite lieue de Berejerac, et se reposa dans la place avant d’aller attaquer Bergerac, je suis disposé à voir, dans cette marche de Derby, l’intention de faire lever le siège de Montcuq, de dégager ainsi les Anglais qui occupaient la forteresse, et de profiter
(l)Nos, Henricus dominus Montiniaci, miles, senescallus Pelragoricensis et Caturcensis, pro domino nostro Francorum rege, liabuimus et rccepimus àBcrnardo Ramundi, bajulo regio de Petragoris, ducentas libras turonensium parvorum, quas dictus bajulus reccpit ab Heliâ Fabri, babitatore de Petragoris, qui eas mutuavit pro quibusdam negociis rcgiis; quas quidem • ducentas libras dicto Heliæ, per dictum bajulum, solvi volumus et jubemus de liiis in quibus tenetur domino nostro régi, ralione firmæ dictæ baylliviæ anni præsentis, et easdem ducentas libras dicto bajulo deduci per thesaurarium regium dictæ senescalliæ; promittentcs bajulo predicto dictas ducentas libras facere deduci per dictum thesaurarium de pretio dicte firme absque impedimento quocumque. Datum in Castris ante Montem-Cucum sub sigillé nostro, XV die augusti, anno domini M® CCCo XL° quinto.» (Bibliotbéque impériale : Titres orir/.)
enfin de celte tactique pour assaillir Bergerac avec plus de monde et dans de meilleures conditions.
Quoi qu’il en soit, le document que j’invoque établit une présomption puissante en faveur de la thèse que je soutiens, à savoir que Bergerac, qui, à la date du 26 mai 1345, était au pouvoir des Français, n’avait pas encore été pris par les Anglais à la date du 15 août suivant. Jusqu’à preuve contraire, je crois avoir le droit de me tenir à mon opinion, et de prendre le 15 août 1345 comme une des dates extrêmes entre lesquelles il convient de placer l’époque fixe de la prise de Bergerac.
Si , le 15 août 1345, Bergerac était encore au pouvoir des Français, un document digne de foi fournit la preuve que Bergerac avait été pris par les Anglais à la date du 2 septembre 1345. En effet, le comte de Derby, par lettres datées à Bergerac, le 2 septembre 1345, confirme la cession de la haute et basse justice dans les paroisses de Laforce et de Lunas, dont il avait antérieurement récompensé les services d’Hélie Prévôt, damoiseau de Laforce (1). C’est donc entre le 15 août et le 2 septembre 1345 , que les Anglais sont entrés
(1) Cession faite par Henri de Lanclastre, lieutenant pour le roi d’Angleterre dans la duché d’Aquitaine, de ta justice haute, etc., de la Force et de Lunats... Cum per nostras alias litte ras, Heliæ Præpositi, domicelli de Forsia, ob id quia gratis fidetiter venit ad obedientiam dicti nostri regis et nostram, et post grata servitia sua impensa... omnimodam altam etbassam jurisdictionem, merumqueet mLxtum imperium inparochiis de Forsia et de Lunats... de Castelliana Brageriaci... habendam, tenendam, per se et ofliciales suos, concessimus... Datum brageriaci, 2 septembre 1345.... La susdite cession fut contlrmée par Louis d’Anjou, à Pierre Prévost, seigneur de Laforce, tan- ([uam verus et fidelis obediens regis, et suæ coronæ regiæ, castra seu loca sua de Forsia et de Mansodurando, in manibus nostris et nostra de facto posuerit... Datum apud Brageracum, 3 septembre 1377. (Bibl. lmp. Périgord, 52. Lespine, Châtellenies et Châteaux LZ, pages 59-60.)
dans Bergerac. Or, on peut dire, sans exagération, qn’en assignant à la prise de Bergerac par Derby une date dans le mois d’août 1345, te chroniqueur anonyme dont il a été plusieurs fois question avait au moins une chance sur quinze de tomber juste. Pour moi, je crois qu’il est dans le vrai lorsqu’il dit que Bergerac fut pris par Derby le jour de Saint-Barthélemy, c’est-à-dire le 24 août 1345.
Au surplus, que M. Ribaldieu, qui paraît affectionner singulièrement les calculs de probabilité, essaie d’encadrer entre le 6 juillet 1345, époque à laquelle nous savons que Derby était encore à Southampton, et le 24 août 1345, époque à laquelle le chroniqueur anonyme place la prise de Bergerac, qu’il essaie, dis-je, d’encadrer les détails de Froissart, il verra, je l’espère, qu’il n’est pas nécessaire de faire des efforts inouïs pour arriver à un résultat satisfaisant sur ce point.
Mais je me hâte de rentrer dans Bergerac, et je n’en sortirai pas avant d’avoir donné l’analyse d’un acte qui a été connu et mentionné par D. Vaissete (1), et qui n’est pas sans intérêt pour l’ensemble des opérations militaires de Derby et pour l’histoire de la ville de Bergerac.
Cet acte est l’accord fait entre le comte de Derby, d’une part, et Bernard Ezii d’Albret et Bérard d’Albret, seigneurs de Vayres, d’autre part, touchant la garde de la ville de Bergerac. Les contractants stipulent les conventions suivantes :
« Les deux frères d’Albret seront capitaines de la ville de Bergerac, la garderont et la défendront pour le roi d’Angleterre, du 10 septembre au 9 octobre 1345. Ils y tiendront, avec eux, une garnison de 298 gens d’armes et de 1,200 ser-
(1) Histoire générale de Languedoc, tome IV, page 254.
g-ents de pied, pendant les quatorze premiers jours; et, pendant les quatorze derniers jours, la garnison devra se composer de 250 gens d’armes, y compris les deux frères, et desdits 1,200 sergents, à la solde du roi d’Angleterre. La solde journalière est ainsi réglée : chacun des deux frères recevra 4 sous; chaque chevalier, 2 sous; chaque écuyer monté, 12 deniers; chaque arbalétrier ou archer, 3 deniers, et chaque lancier^ 2 deniers sterling ou leur valeur, suivant la coutume du pays. Le comte de Derby et son lieutenant restent libres de remplacer les deux frères capitaines par un ou plusieurs capitaines, si, à dater du 9 octobre 1345, les deux frères d’Albret ne veulent pas garder la ville plus longtemps. Les frères d’Albret devront faire une montre desdits gens d’armes, gens de pied et de chevaux, tous les huit jours, devant un commissaire nommé par le comte de Derby. Sur le vu et l’avis dudit commissaire, les deux frères d’Albret pourront exécuter les ouvrages et réparations nécessaires dans la ville de Bergerac; fortifier, détruire ou réparer les faubourgs ou barrières, à leur gré, et pour l’utilité du roi d’Angleterre et le salut de ladite ville. Le comte de Derby fera fournir, par son lieutenant, des arcs ou arbalètes dbm pied, et des espingoles et des carreaux de deux pieds, nécessaires pour la garde et la défense de Bergerac, pourvu, toutefois, qu’il puisse les trouver présentement dans ladite ville ou les tirer commodément d’ailleurs. Les frères d’Albret seront tenus de distribuer cette artillerie aux gardiens de la ville, et de la rendre et restituer audit commissaire, le 9 octobre, 1345, à l’exception, toutefois, des pièces dégradées par nécessité. Lesdits capitaines pourront, dès le 9 octobre 1345, se démettre de la capitainerie et de la garde de Berg-erac, sans perdre les bonnes grâces du comte de Derby, mais non sans lui avoir, au préalable, fait connaître leur intention. Que si, par hasard. Derby voulait maintenir les deux frères dans le commandement et la garde de Bergerac, passé le terme du 9 octobre 1345, il leur serait payé ès-mains, pour eux et leursdits gens d’armes, des gages pour le surplus du temps de ce service ;
et, au cas où ces gages ne seraient pas payés ainsi, les deux frères pourraient renoncer à la garde de Bergerac, sans perdre les bonnes grâces du comte de Derby, mais après lui avoir préalablement signifié leur volonté. Les chevaux des deux capitaines seront estimés lors des montres; et si un cavalier perd sa monture au service du Roi, il lui sera donné des gages, ainsi que cela se pratique en pareil cas dans la Guyenne, et néanmoins le cavalier subira une amende ou retenue proportionnelle à la valeur de la perte, aussitôt que cela pourra se faire convenablement. Les deux frères d'Albret, et chacun d’eux avec maître Jean Wawyn, connétable de Bordeaux, à ce commis et à eux adjoint, pourront rappeler les gens de Bergerac, et les inviter à rentrer dans la ville, leur pardonner, les gracier, faire des conventions avec des gens de cheval et de pied, les prendre aux gages du roi d’Angleterre, sur place, s’il leur arrive de s’emparer d’un lieu ou de l’acquérir audit Roi, et, si cela leur semble utile, traiter, enfin, avec tous ceux qui voudront venir en l’obéissance du Roi. Le comte de Derby s’engage à confirmer et à sanctionner les dispositions, les traités, les promesses, engagements et actes des deux frères et de chacun d’eux, simultanément avec ledit commissaire à eux adjoint. En foi de quoi, les sceaux desdits seigneurs sont apposés à ces conventions, expédiées dans Bergerac, le 11 septembre 1345 (1). »
(1) Hæc Indentura facta, apud Brageracum, die sabbati, décima die mensis septembris, anno Domini millésime trecentesimo quadragesimo quinte, inter egregium virum deminum Henricum de Lancastrià, cemitem Derbi, lecum tenentem serenissimi principis demini nestri Angliæ et Franciæ regis, in ducafu Aquitaniæ et linguâ eccitanâ, ex parte unâ, et nebiles vires déminés Bernardum Ezii, deminum de Lebrete, et Bernardum de Lebrete, deminum de Vayriis, milites, fratres, ex altéra, testaturcenventienes habitas et cencerdatas inter ipses, super custedia villæ Brageraci ejusdem demini nestri regis, qnæ sunt taies ; Prime, qued dicti fratres erunt capitanei dictæ villæ, illamque custedire, salvam facere demino nestro régi prædicte tenebuntur à dicte die usque diem nenum sequentis mensis ectebris ; et pre custedia dictæ villæ, habebunt et tenebunt, cum. ipsis, ducentes ectegenta decem et ecto hemines, équités armerum, et mille ducentes servientes pedites, tam balisterios, sive arclierios, quam lancerios, cum taulacbis,vide-
Au sujet de cet acte, je ne puis m’empêcher de remarquer la faculté que le comte de Derby laisse aux frères d’Albret et à son commissaire de rappeler les gens de Berg’erac, de les inviter à rentrer dans la ville, de leur faire grâce, etc. Une pareille clause n’offre, à la vérité, rien de surprenant de la part d’un capitaine doublé d’un diplomate comme l’était Derby, dans un pays qu’il fallait ménager à cause de son voisinage de Bordeaux, et au début d’une campagme; mais il me semble qu’elle s’accorde mal avec une assertion de Froissait répétée par M. Ribadieu dans les termes suivants :
licet, per primos qualuordecim (lies dicti termini, et per residuos quatuordecim dies ejiisdem termini, ducentos quinquaginta liomincs équités armorum, ipsis fralribus computatis; et dictos mille ducentos servientes ad vadia regia, videlicet, pro quolibet ipsorum fratrnm, quator solidos, pro quolibet milite équité duos solidos, pro quolibet scutitlero équité duodccimdenarios, pro quolibet balestcrio scu archerio très denarios, et pro quolibet lancerio duos denarios sterlingorum vel eorum valorem, per diem, secundum consuctudincm l’atriæ alias usitatam et antiquitus obscrvalam ; et, ILuito dicto termine, dictus dominiis cornes et locum tenons ponat alium vel alios capitaneum seu capitaneos in dictâ villa, si ipsi fratres plus custodire noluerint eandem. Item, dicti fraires facient monstram dictarum gentium cquitum et peditum et equorum, de octo in octo diebus, durante termino predicto, coram illo quom dictus dominus cornes et locum teuens duxerit deputandum. Item, quod dicti fratres poterunt, vocato deputato per dictum dominum comitem et locum tenentem, et per visum ejusdem, opéra et reparationes necessarias, in dictâ villa, faciendasüeri faccre, suburbia sivc barria munirc vel destrucrc et reparari facere, secundum quod discrctioni videbitur faciendum, et eommodius fucrit pro utilitatc regia et salvatione villæ predictæ. Item, dictus dominus cornes et locum tcneiisper suum deputatum faciet providere de arcubus sive ])alestris unius pedis et duorum pedum, springallis et quadrelUs necessarils pro custodia et defcnsionc villæ pre- (liclæ, quæ tamen in villa predictapresenti reperiri poterunt {oupoliteninl), et aliimde commode baberi : quam artillariam dicti capitanci dividere enstodibusdictæ villæ, et, iu fine termini prædicii, dicti capitanei illam reddere et restiluere dicto deputato tenebunlur, exceptis illis quæ, si necessario contigerit, fuerint devastata. Item, quod, finito dicto termino, dicli capilanei capitaniam et custodiam villæ, prædictaî , cum eadem bcnivolenlia dicti domini comitis et locum tenentis quà easdem receperunt, dimittere possint ipso prius certioralo légitimé et requisilo . Item, si lorsan vellet diclus dominus cornes et locum tenons dictos fratres in capitania et custodia prædictis ulterius moraturos, finito termino prædicto, quod solvautur eis, præ manibus, vadia, pro ipsis et diclis gentibus, nt est dictum, per tempus quod ipsos volucrit ultra remansuros et moraturos ; et, in casu quo dicta vadia sic
« Les liabilanls de Bei*g-erac ne se firent pas répéter l’ordre (d’onvrir les portes de la ville ). Ils vinrent à la place, sonnèrent les cloches, s’assemblèrent tous, hommes et femmes, ouvrirent les portes, et furent à prand’processioro au devant du comte. Ils le menèrent à la grand' église^ lui jurèrent féauté et hommage, et le reconnurent pour seigneur au nom du roi d’Angleterre, jsar la vertu d'une gn'ocnration qu’il en j)ortait[\].'»
J’avoue que cette grand' procession^ ce concours d’un peuple enthousiaste, en un mot, la mise en scène du chroniqueur, tout est gâté, à mes yeux, par la précision des termes du contrat du 10 septembre 1345, en ce qui concerne la rentrée éventuelle des déserteurs dé Bergerac. Ces termes ne me paraissent laisser aucun doute sur la détermination prise par une portion notable des habitants de Bergerac, et permettent, jusqu’à un certain point, d’aflBrmer qu’il ne resta dans la ville, pour recevoir les Anglais, que des amis ou ceux dont les
non solvcntur, quod cum eàdem benivolentiâ dimittere possint capitaniam et villam prædictas, ipso tamen, ut supra, requisito. Item, equi ipsorum capitaneorum et gentium suorum armorum prædictorum appretiabuntur si et quando monstrabuntur, de die in diem, et si qui, in servitio regio, perdanlur, illi qui eos perdent babeant vadia sicut est üeri consuetum in ducatu, in tali casu; et nihilominus emenda eis fiat de restaure eqnorum condigna perditorum quàni cito fieri poteri bono modo. Item, quod dicti fratres et quilibet ipsorum, tamen cum magistro Johanne tVawyn, constabulario Burdegalæ, per dictum dominum comitem et locnm tenentem deputato et eis adjuncto, babeant potestatem reappellandi et convocandi gentes Bregeraci de redeundo ad villam prædictam, perdonandi, graciam faciendi, et homines équités et pedites, ad vadia regia, in locis, si quæ ipsos capere vel domino régi adquirere contingeret, et eis expediens videatur, ponendi conventiones, et pacta faciendi eisdem gentibus et aliis quæ venire voluerint ad obedientiam dicti domini nostri regis, et quod dictus domines cornes et locum tenens ordinata, tractata, promissa, contenta et facta per dictos fratres et quemlibet ipsorum, simul cum dicto adjuncto deputato, ad commodum et lionorem dicti domini nostri registrata et grata habeat et confirmet. In quorum omnium testimonium, sigilla dominorum prædictorum bis indenturis alternatim sunt appensa. Datum Bregeraci, undecima die septembris, anno prædicto. ( Original en parchemin aux archives du département des Basses-Pyrénées; et à la Bibliothèqne Impériale, Recueil de Doal. vol. CLXXXIX, folio 167, volume intitulé : Titres concernant les Maisons de Foix, Armagnac. Rodez, Albret, Navarre, etc.)
(1) Page 22 ; et Froissaut, pages 186-187.
ressources n’avaient pu faToriser la fuite. Ce fait, auquel le patriotisme local aurait le droit d’attacher quelque importance, est d’ailleurs confirmé par la relation du manuscrit de Froissart, dit de Rome, ou on lit (1) qu’une partie de la population de Berg’erac sortit de la ville avant l’entrée des Anglais.
Au nombre de ceux qui furent atteints dans leur fortune, à la suite de l’occupation de Bergerac par les Anglais, on trouve Bertrand de La Roque, dont la terre fut confisquée par Derby qui la donna à Thomas de Hampton. Plus tard, après la donation de Bergerac faite au comte de Derby par le roi d’Angleterre, la terre de Bertrand de La Roque se trouvant comprise dans l’ensemble territorial de la concession royale, Édouard III indemnisa Thomas de Hampton au moyen d’une rente annuelle de 40 livres sterling (2).
Froissart raconte (3) qu’en quittant Bergerac, le comte de Derby y laissa pour capitaine un chevalier qui s’appelait Messire Jean de la ZoncJie. Dans la liste des personnages qui reçurent du roi d’Angleterre des lettres de protection, et accompagnèrent Derby en Guienne, dans l’année 1344, je vois bien un de la Zonche, chivaler-, mais celui-ci s’appelle
(1) Tome II, page 13G : « Et plusieurs hommes et femmes de Bergerac entroient en bàtiaus et en nacelles sur la Bourdonne et sauvoient lors vies.»
(2) Rex omnibus... salutem. Supplicavit nobis... Thomas de Hampton ut, iti recompensacionem terre que fuit Bertrandi de La Rokke, nuper rebellis nostri in villa de Briggerack, quam quidem terrain dilectus consanguineiis... Henricus cornes Lancastrie... prefato Tbome prius dederat et assignaverat in feodo possidendam, et a quà pretextu donacionis et concessionis prefato comiti de dicta villa cum suis pertinenciis per nos nuper factarum amotus extilit, velimus ei quadraginta libras sterlingorum per annum dare et concedere gratiose ; Nos.... concessimus quadraginta libras sterlingorum.... ad totam vitam.... Apud Westm. XX die februarii (20 février 1348. Bibl. lmp. Mss. BREQUIG.NVyô, fol. 189.)
WilUelmus (1], Guillaume, et non pas Jean, comme celui dont parle Froissart. Il est fort possible que ce soit le même persounag-e, dont Froissart aura méconnu le prénom; s’il en est ainsi, et du moment que le nom de la Zouche ne figure pas sur les listes qui nous sont parvenues de ceux qui, en 1345, partirent av'ec Derby pour la Guienne, il faut supposer que ce clievalier ne rentra pas en Angleterre avec Derby pour refaire la traversée en 1345 ; et, dans ce cas, sa présence à Bergerac, en 1345, est une nouvelle preuve que Derby visita la Guienne en 1344.
<( Quant le comte Derby eut pris la possession et la saisine de Bergerac, et il fut rafraîchi par deux jours, il demanda au sénéchal de Bordeaux quelle part il se trairoit , car mie ne voulait séjourner (2). »
Ainsi, d’après Froissart, le comte de Derby manifesta hautement sa résolution de ne pas rester plus de deux jours à Bergerac. Je ne nie pas plus l’intention que le propos attribué, dans cette circonstance, au lieutenant d’Édouard III, me bornant à faire remarquer qu’il semble ressortir des termes de l’acte émané de Derby, le 2 septembre 1345, que Laforce et Lunas étaient tombés au pouvoir des Anglais dès avant cette époque. Derby ne se serait-il pas rendu maître de ces deux localités avant d’entrer dans Bergerac? Cette hypothèse ne paraîtra pas exagérée, si, abstraction faite du récit de Froissart , on considère l’intérêt qu’il y avait pour les Anglais à s’emparer, avant leur tentative sur Bergerac, des passages de la Dordogne commandant cette ville, soit en amont, soit en aval. Un coup d’œil jeté sur la carte montre l’excellence de la position de Derby devant Bergerac, si,
(1) Rymer, 1. cit., page 18.
(2) Froissart, page 187.
postés , d’un côté , à Laforce et à Lunas , de l’autre , à Lalinde, les Ang’lais ont préalablement intercepté toute communication entre les assiégés et les secours qu’ils étaient en droit d’attendre, par la Dordogne, soit de l’Ouest, soit de l’Est. De cette manière seulement, Derby se trouvait en mesure de faire arriver, sans encombre, jusque sous les murs de Bergerac, les nefs et bateaux, qui « gissoient à l’ancre au havre devant Bordeaux, » comme nous l’apprend Froissart.
Sans s’arrêter plus qu’il ne convient à cette hypothèse, y a-t-il rien de plus anormal, de plus irrégulier que la marche de Derby sortant de Bergerac pour aller sur Périgueux? Car, il faut savoir que Derby, selon Froissart, ne quitte Bergerac que pour « traire au chemin devers Pierregord, » c’est-à-dire Périgueux. Or, dans aucun cas, la ligne la moins directe entre ces deux villes n’aurait amené Derby sur la rive gauche de la Dordogne, vers toutes ces localités dont les noms, pour la plupart défigurés par Froissart, exerceront, longtemps encore sans succès, la patience et la sagacité des éditeurs.
En s’attachant au texte de Robert d’Avesbury que l’on trouvera plus loin, on règle, de la manière suivante, la marche de Derby : primo insuUu, c’est-à-dire en entrant en campagne, Derby s’empare de Bergerac, d’où il va soumettre successivement Pellegrue, Lalinde, Montagrier, Saint-Louis, Saint- Aslier etl’Isle. Je me propose d’apprécier, en son temps, la valeur du récit de Robert d’Avesbury; mais je puis avancer ici que l’ordre, dans lequel le chroniqueur anglais énumère les principales localités soumises par Derhy, ne laisse pas que de s’accorder, à une exception près, avec les faits et les dates les plus authentiques, tandis que l’accord devient impossible en suivant Froissart pas à pas, en admettant, par exemple, que Derby, après s’être rafraîchi pendant deux jours à Bergerac, quitta celte ville pour aller attaquer Périgueux, et, chemin faisant, soumit, ainsi que le rapporte Froissart, « Langon, la ville du Lac, Maudurand, Lamongies, Pinach, La Liève, Forsalh, la Tour de Prudaire, Beaumont, Montagrée, Lille, Bonneval. »
Sans afficher la prétention de rétablir les noms et la position des localités qui, d’après Froissart, tombèrent au pouvoir des Anglais après la prise de Bergerac, je risquerai quelques observations dont je vous laisse le soin d’apprécier la valeur et l’opportunité.
M, Ribadieu (1) place Le Lac à Villeréal, parce qu’il lui semble que Villeréal ne s’éloigne pas trop de Ville-le-Lac. Je me permettrai d’énoncer une opinion différente, non pas quant à la consonnance, mais quant à l’attribution du Lac à Villeréal; et voici pourquoi : D. Vaissete, dans son Histoire générale de Languedoc^ t. IV, coi, 202, aux preuves, rapporte une lettre ou, pour parler plus justement, un fragment de lettre du sénéchal de Beaucaire, Guillaume Rolland; on y voit qu’au moment où le sénéchal écrit (et il tient alors la campagne avec les comtes d’Armagnac et del’Isle, ce qui nous reporte avant la bataille d’Auberoche , c’est-à-dire avant la seconde quinzaine d’octobre 1345, puisque le comte de risle fut fait prisonnier à la bataille ou combat d’Auberoche), — on y voit, dis-je, que les Anglais se sont emparés déjà de Bergerac et de Beaumont, et menacent plusieurs autres lieux, surtout Villeréal et Castillon, ou Castilhonès, et les lieux circonvoisins : « Qui (les Anglais] loco de Bergeraco et de Bello- Monte ceperunt et sibi subjugarunt et plura alia loca et castra J), nostri regis Francorum subvertere nituntwr^ capere et sibi suhjugare, maxime Villamregalem et Castilhionem et loca circumvicina. » Or, la prise de Beaumont par les Anglais étant postérieure à celle de la localité que Froissart (2) appelle Le Lac,
(1) Page 24.
(2) Page 188.
il résulte que celte localité ne peut pas être représentée par Villeréal, qui, au dire du sénéchal de Beaucaire, n’était que menacée , alors que Beaumont était déjà au pouvoir des Anglais.
Si Le Lac ne doit pas être placé à Villeréal, les éditeurs de Froissart ne me semblent pas avoir joué de bonheur en allant chercher Le Lac au fond du Languedoc, dans le diocèse de Narbonne (1), et M. Ribadieu a très judicieusement relevé cette erreur, échappée à Dacier et à Buchon.
Après avoir mis garnison dans la forlerese de Maudurand, les Anglais, au rapport du Froissart de Buchon, « passèrent outre, et vinrent devant le châtel de Lamongies. Si l’assaillirent et le prirent d’assaut tantôt , et le chevalier qui étoit dedans, et l’envoyèrent tenir prison à Bordeaux. » Suivant le Froissart de Rome, au contraire, les Anglais n’eurent aucun effort à faire pour prendre « Lamonlgis, » dont les habitants « se rendirent et ne se vodrenl point faire assaillir. » La contradiction ne saurait être plus nette, et, à s’en tenir uniquement aux textes de Froissart, il est impossible de savoir si La Mongie fit sa soumission ou ne céda qu’à la force des armes. Je ne serais pas éloigné d’accorder ici ma confiance au Froissart de Rome, et voici pourquoi :
Au mois d’octobre 1345, le duc de Normandie, étant à Limoges, et voulant récompenser les services rendus par maître « Hélies du Sedor, » clerc du roi, « tant en alani ès parties d’Espaigne, pour certaines grosses besoignes touchant l’estât, et honneur de la couronne de France, comme autrement, en plusieurs lieux, durant les guerres... » lui donna « tous les biens que Hues d’Apnzac, chevalier, avoit... en la chastellenie et honneur d’Auberoche et environ, appartenans et commis aus droiz » du roi de France « comme forfais, pour ce que ledit chevalier s’est rendu de la adhérence et partie des anemis... qui adprésent sont ou lieu dudit chevalier appellé à la Mon-
(Ij Page 188, note 1.
zie (1). » Il résulte clairement de la dernière partie de cette citation, que Hugues d’Abzac était rebelle au roi de France, et souffrait les Anglais à La Mongie, au mois d’octobre 1345, et probablement dans la première quinzaine de ce mois. Son adhésion à l’Angleterre précéda-t-elle ou suivit-elle l’occupation de La Mongie par les Anglais? Je crois qu’elle la précéda, et que Derby n’eut pas à prendre la peine d’envoyer, comme le dit un des Froissart, tenir prison à Bordeaux, le chevalier qu’il trouva dans La Mongie, surtout si ce chevalier était Hugues d’Abzac.
Il est certain que nous devons lire Lalinde là où Froissart écrit La Liève. Robert d’Avesbiiry, comme nous le verrons plus loin, ne s’y trompe pas, et nous pouvons appuyer son assertion d’un témoignage authentique qui la confirme exactement. Le lieu et le château de Lalinde, avec la haute et basse justice et le revenu appelé vulgairement le petit commun de Clarens, furent donnés par Derby à Thomas Cok, en récompense de ses services (2).
(1) Jehan, etc. Savoir faisons... que, eue considéracion de plusieurs bons et agréables services faiz à nostre... père et à nous, par nostre amé et féal maistre Hélies du (ou dit) Sedor, clers de nostredit seigneur et le nostre, bien et déligeamment, tant enalant ès parties d’Espaigne, pour cprtaines grosses besoignes touchant l’estât et honneur de la couronne de France, comme autrement en plusieurs lieux durant les guerres.... atandus et considérans les grans travaux et périlz que ledit clerc a soutenus... li avons donné... touz les biens... que Hues d’Apnzac, chevalier, avoit... en la cbastellenie et honneur d’Auberoche et environ, appartenant et commis aus droiz de nostre dit... père comme forfais, pour ce que ledit chevalier s’est rendu de la adhérence et partie des anemis de nostredit... père et les nostres, qui adprésent sont ou lieu dudit chevalier appellé à La Monzie... Ce fu fait et donné à Lymoges, l’an de grâce mil CGC XLV ou mois d’octobre. (Arch. de l’Emp., Trésor des Chartes JJ. 68, fol. 86). Avec la formule : Par le duc, présens le comte de Valentinois et L. de Savoie. (Signé.) J. Chaillou. » Cette pièce a été datée au moment où le duc de Normandie se rendait en Gascogne, puisque le comte de Valentinois, qui assista à la dation, fut tué à Auberoche, le 21 octobre 1345. Donc, La Mongie était tombée au pouvoir des Anglais bien avant le 21 octobre 1345.
(2) Rex omnibus... salutem. Sciatis quod cum... Henricus, cornes Lancastrie, nuper locum nostrum tenens in ducatu nostro Aquitanie. dederit.., Thome Cok, pro bono servicio suo nobis impenso et impendendo, locum seu
Le comte de Derby donna ég-alement à Hélie Prévôt, ainsi que nous l'avons déjà vu, la haute et basse justice dans les paroisses de Laforce et de Lunas, pour le récompenser de sa soumission : Laforce est donc réellement le Forsath de Froissart.
Je crois encore que le Beaumont qai fut pris par les Anglais, en 1345, est Beaumont en Périgord. La lettre du sénéchal de Beaucaire, déjà citée, donne à penser que le Beaumont en question n’était pas éloigné de Villeréal et de Castillon ou Castilhonès, et peut nous dispenser de porter nos investigations en Lomagne, comme l’a fait M. Henri Martin (1), comme l’a fait même, hélas! D. Vaissete.
Il y a cependant lieu d’admettre, en faveur de D. Vaissete, une circonstance atténuante. En plaçant Beaumont en Lomagne, le savant et judicieux auteur de X Histoire générale de Languedoc a été conséquent avec lui-même. Il a évidemment admis en principe que les opérations de l’armée anglaise avaient eu lieu simultanément en Périgord et sur les deux rives de la Garonne; et, dès lors, il ne lui a pas semblé extraordinaire de chercher, en dehors du Périgord, quelques-unes des localités que Froissart indique comme étant tombées au pouvoir des Anglais dès le début de la campagne, après la prise de Bergerac par le comte de Derby. Au surplus, voici comment il s’explique aux pages 254 et 255 du t. IV de \ Histoire générale de Languedoc : « Bertrand, comte de Lille, ayant tenu un conseil de guerre à La Réole, on fut d’avis de disperser l’armée, de la mettre en garnison en diverses places, et de laisser seulement en campagne un corps de quatre ou cinq cents hommes, sous les ordres du sénéchal de Toulouse. Il
castrum de Lindia, vocatum in vulgari La Linda, cam allô et basso justiciatu... et cum redditu vocato vulgariter le pelit commun de Clarenxs, quod colligitur et levatur... in honorio de Clarenxs, ad ballivam de Lindia pertinens... nos... prefato Thome...concessimus... dictum locum sive castrum de Lindia, etc., Teste rege apud VVestm. quinto die Marcii... (Bibl. lmp Mss. de Brequigny, an 25 du règne d'Édouard 111.)
(1) Histoire de France, tome IV.
demeura lui-même à La Réole, pour défendre la ville en cas d’altaque. Mais toutes ces précautions ne purent arrêter les prog-rès rapides des Anglais, qui prirent différentes places, entre autres Langon, sur la Garonne, qui était défendu par le viguier de Toulouse, qui en était gouverneur, et Beaumont de Lomagne, situé sur la rivière de la Garonne et la frontière du Toulousain, qui appartenaient au comte de Lille. Ils assiégèrent ensuite la ville de Lille-Joùrdain, sur la Save, dans le diocèse de Toulouse, capitale des domaines du même comte, et elle fut obligée de se soumettre au bout de trois jours. Le comte de Derhj se Tendit maître, d’un autre côté, des châteaux de Pelegrue et d’Auberocbe, en Périgord, et ayant pris ensuite la ville de Libourne, au confluent de la Dourne et de la Dordogne, il se retira à Bordeaux. »
Le Montagrée de Froissart n’est autre que le Momtagier de Robert d’Avesbury, le Montagrier de nos jours. Froissart dit que Derby prit d’assaut cette localité; un titre qui a fait partie des archives de Montignac , et dont je ne connais que la cote, nous aurait sans doute donné quelque détail intéressant sur la prise ou la soumission volontaire des habitants de Montagrier : la cote semble annoncer que le joug des Anglais fut accepté de bonne grâce.
Le Langon de Froissart pourrait fort bien être Lanquais ; mais, s’il en est ainsi, je suis, je l’avoue, quelque peu étonné d’y voir commander le viguier de Toulouse, un personnage qui eût été mieux placé dans le Langon des bords de la Ga ronne.
Pinach est-il le Paunat de M. Ribadieu (1) ? J’en doute ; j’aimerais mieux le Pinac , aujourd’hui disparu, mais qui existait au moyen-âge, avec une église, Ecclesia de Pinac, et faisait partie de l’archiprêtré de Villades Sancti Marcelli, du diocèse de Périgueux, ainsi que l’indique un pouillé publié par M. le vicomte de Gourgues, dans son curieux et savant ouvrage intitulé : les Noms de lieux du Périgord.
(l) Page 24.
Or, le Saint-Marcel dont il s’agit est une commune du canton de Lalinde; c’est donc non loin de Lalinde que se trouvait Pinac, et qu’il faut en chercher les vestiges.
Enfin, pour abréger, est-ce avec raison que M. Rihadieu (1] fait courir Derby en Limousin, à l’est de Saint-Yrieix, pour y prendre Bonneval; tandis que non loin de Bergerac, plus près encore de Périgueux, dans la commune de Fossemagne, canton de Thénon, se trouve la Bastide de Bonneval, qui était un château fortifié dépendant de la châtellenie d’Auberoche?
Je considère ces dernières questions comme irrésolues jusqu’à nouvel ordre ; et la solution m’en paraît d’autant plus difficile, que Froissart manque évidemment d’exactitude dans la succession des faits. En s’attachant strictement à l’ordre de son récit, il est impossible de trouver une explication raisonnable aux divers incidents de la chevauchée du Périgord. Derby, tel que nous le montre le récit de Froissart, fait une promenade militaire à l’aventure ; il viole constamment toutes les règles de la stratégie la plus élémentaire; et il n’est pas permis de discuter son plan, par la raison toute simple qu’il n’y a pas même, dans Froissart, l’ombre d’un plan de campagne ayant le sens commun.
ÎXIV
Passant des noms de lieux aux noms de personnes, je m’aperçois que, si Froissart les a mal orthographiés et les a rendus souvent méconnaissables, M. Ribadieu n’est pas toujours heureux dans les corrections qu’il propose.
Ainsi Froissart nomme (2), parmi les prisonniers d’importance faits à Bergerac, le vicomte de Bosquentin. M. Ribadieu soupçonne là une erreur de nom, et il propose (3), avec doute,
(1) Page 27.
(2) Page 185.
(3) Page 19.
cependant, de substituer Bisqueytan ou Biscaëtan à Bosquentin, ou, comme il l’écrit lui-même dans son texte, Bouguentin. Vous, au contraire, m’indiquez un membre de la famille d’Antin, en Bigorre , et vous vous appuyez sur ce que comte Bon iAntin, qu’on écrivait, au moyen-âge, conte Bon d’Entin, était au service de France en 1342, ainsi que le prouve l’extrait suivant du volume 7877 des Mss. français à la Bibliothèque Impériale : « Conte Bondentin, escuier banneret, pour lui et vingt-quatre escuiers montez au pris et quatre vingts sergens, du 23® jour de juingl342 jusques au 9® jour de décembre ensuivant, por huict vingts neuf jours, douze livres six sols por jour, montent n™ lxxviii' xiii®. » Éclairé par vous, je proposerai, à mon tour, de substituer conte Bon d’Entin au vicomte de Bonquentin ou Bosqnentin de Froissart, au Bisqueytan ou Biscaëtan de M, Ribadieu.
La prise de Bergerac fut , pour Derby, un début magnifique, et je comprends que, par l’organe de Robert d’Avesbury, les contemporains aient considéré ce fait d’armes comme étant des plus admirables ; mais, quoi qu’en disent les historiens qui Font copié, les circonstances eurent, dans ce succès et dans ceux qui suivirent, au moins autant de part que la supériorité des archers anglais sur les lidaux et fantassins ramassés par le comte de l’Isle. La captivité du sénéchal de Périgord, de Jean de Gallard, et de neuf autres grands seigneurs, devenait une source de profit pour les Anglais dont ses hauts personnages étaient les prisonniers, et devait diminuer l’énergie des garnisons ennemies dans les châteaux forts environnants, témoins d’un succès aussi complet qu’inespéré. Les intérêts divers qui divisaient alors les puissantes maisons du pays, entre autres celle d’Albret et celle de Périgord, représentées par leurs chefs, dans les rangs des Anglais et
des Français, ne pouvaient que favoriser le développement d’une conquête qui, aux yeux de quelques-uns, était la conséquence heureuse d’une revendication légitime. D’un autre côté, les haines privées, les ressentiments jusque-là contenus, le désir de la vengeance trop longtemps comprimé, toutes ces passions, aspirant d’ordinairé après les temps de troubles, et comme aux aguets de l’occasion pour se satisfaire avec plus de sécurité, devenaient, entre les mains habiles de Derby, autant de ressorts dont le jeu profitait à l’Angleterre. Quand les seigneurs se rangeaient avec empressement sous la bannière anglaise, les manants n’étaient-ils pas forcés de suivre ? Y a-t-il lieu, par exemple, de supposer que les habitants de Laforce et de Lunas eurent l’audace d'opposer la moindre résistance, envoyant Hélie Prévôt, damoiseau de Laforce, faire humblement et gratuitement sa soumission à Derby ? Hésiterait-on à convenir que les haines privées furent sans avantage pour Derby, lorsqu’on aura lu les renseignements qui suivent ? Je ne le pense pas.
Le samedi avant la Saint-Laurent (6 août 1345,) en présence de Raimond de Marcillac, juge-mage et lieutenant du sénéchal, de Raimond Fabri, procureur du roi, et de Raimond, maire de Périgueux, Pierre de l’Hôpital, fils de Bernard de l’Hôpital , de la ville de Périgueux, avoua que , postérieurement à la Nativité de Saint-Jean-Baptiste, 1345, et avant la prise du château de Non tron, Corbarand Vigier, chevalier, ayant réuni plusieurs personnes dans sa boérie, ou maison de campagne, située dans la paroisse de Trellissac, leur fit d’abord jurer, sous peine de la hart, de ne jamais révéler le secret qu’il allait leur confier. Le serment prêté, il les pria de lui venir en aide pour tirer vengeance des habitants de Périgueux. Le plan à exécuter était celui-ci : plusieurs hommes armés devaient occuper, dans Périgueux , la maison dudit "Vigier, celle d’Hélie Vigier, près du Moustier, et se loger dans le Moustier même. On fixa une nuit, pendant laquelle Corbarand irait à la porte de la rue Neuve, entrerait en pourparlers avec le portier, et, finalement, introduirait sa
eompag-nie dans la ville ; alors on s’emparerait du Moustier, des portes et des tours, et l’on enverrait un messager à Hélie de Périg'ueux et à Jean Columbi qui, avec toute la garnison de Mucidan, se précipiteraient sur la ville et la livreraient aux Anglais ennemis du roi (1).
Ce fait curieux nous donne la mesure des extrémités auxquelles le désir de la vengeance pouvait entraîner certains personnages. L’arrivée de Derby et son grand succès à Bergerac n’étaient pas de nature à modifier, dans un sens favorable aux intérêts de la France, les sentiments des conspirateurs; et les Anglais trouvèrent certainement, dans la plupart d’entre eux, des auxiliaires dont la soif de la vengeance excitait le dévoûment au suprême degré.
(1) Noverint universi quod, sabbato ante festum beat! Laurentii anno 1345,' régnante Philippe, etc... in præsentia Raimundi deMarcillaco, judicismajoris et locum tenentis senescalli, Raimundi Fabri, procuratoris regii, et Raimundi, majoris villæ et civitatis Petragoricensis... personaliter constitulus Petrus de Hospitali, filins Bernardi de Hospitali, villæ dictæ, confessus fuit quod olim, videlicet à festo nativitatis sancti .lohannis Baptistæ proxime prælerito, ante captionem castri de Nontrono, quadem die de qua non recolit, in boaria domini Corbarandi Vigerii, militis, qui est in parocliia Ecciesiæ de Trellisaoo, idem dominus de Corbarandi fecit jurari ipsi contitenti etaliis quod sibi sécréta tenerent et neraini revelarent, quod ipse eos suspcnderet si confrarium facerent; et ibi erant Heliotus de Petrag., et Johannes Columbi, de burgensibus, cum LX liominibus armatis, et pluribus peditibus : et dictus Gorbarandus rogavit eos... quod sibi juvarent ut possent se vindicare de hominibus de Petrag. sive cleus pichavis. Qui quidem Heliotus et Johannes responderunt quod sibi juvarent quantum possent, et quod non dubitarent quia totum quod vellelhaberet; et ibidem tractaverunt quod infra willam Petrag., in hospitio dicti'militis se ponerent plures homines armali, et in domo domini Heliæ Vigerii, juxfa monasterium, et in monasterio' ponerent se : et quadam nocte quam nescit, ut dixit, dictus Gorbarandus iret ad portam de la Hua nova, ubi cum porterio seu aliis tractaret, taliter quod aperiretur porta per quam intraret comitiva sua, et saisirent diclum monasterium, et portalia ac turres dictæ villæ, et, hoc facto, misso per alios de extra quodam nuntio sive espia, dicti Helias de Petrag., et Johannes Columbi, cum tota comitiva de Mussidana et de alibi essent extra dictam vilarn et insultarent eam, et eam Ihivfarent Ànglicis, inimicis regis.... item dixit quod dominus Helias de Fulcherii de Cabanis, militis (sic), Guilhermus de Beleto, Bertrandus de Raunhac erant de hujusmodi comitiva, et cum dicto
Corbarando in præmissis, attamen solus Guillelmus Beleti erat præsens .
(Bibli. lmp., Mss, Lespine. Périgord, 49. Ext. des Arch. de la maison de ville de Périgueux.)
La déposition de Pierre de l’Hôpital nous révèle encore deux faits importants, dont le souvenir paraissait anéanti : elle nous apprend, d’abord, que le château de Nontron fut pris, postérieurement au 24 juin 1345, fête de la Nativité de Saint- Jean-Baptiste, et antérieurement au 6 août de la même année ; et, en second lieu, que si, vers cette époque, la garnison de Mucidan n’était pas encore anglaise, elle était dans d’excellentes dispositions pour le devenir.
L’occasion me semble bonne pour augmenter la liste des prisonniers faits par les Anglais à l’affaire de Bergerac. Aux noms que la chronique nous a tran.smis, il convient d’ajouter: 1“ celui d’Élie, sire de Bourdeille et de Brantôme, écuyer, à qui le duc de Normandie, par lettres datées d’Angoulême, le pénultième jour d’octobre 1345, accorda une gratification de 2,000 écus d’or, en considération des « granz pertes et dommages » qu’il « a eus et soustenuz en la prise de Bergerac lau (là où) il, qui y estoit alez pour nostre service, a esté pris de noz anemiz, et perdu les liarnois et ses chevaux et de toutes ses gens (1) ; 2" le nom de Pierre de Latour, chevalier,
(I) (( Jclians, ainsnez fils et lieutenant du Roy de France, duc de Normandie et de Guyenne, comte de Poitou, d'Anjou et du Maine ; à tous ceulz qui ces lettres verront, salut. Sachent tuit que nous, eu resgart ans granz pertes et dommages que nostre amé Hélies, sire de Bordille et de Bratlioime, escuier, a cuz et soustenuz en la prise de Bergerac lau il, qui y estoit alez pour notre service, a esté pris de noz anemiz et perdu ses harnois et ses chevaux et de toutes ses genz, à ycellui escuier avons donné et octroié, donnons et octroions, de grâce spécial, par ces présentes, non obstant autres dons à lui faiz par nostre dit seigneur, nous et lieux tenants de nostre dit seigneur, deux mille escuz d’or, lesquelz nous volons et ordenonsà li estre paicz, est assavoir, la moitié à la quinzaine de ceste prochaine Toussaint, et l'autre moitié au Noël prouchain ensivant. Donné h Angoulesme, le pénultiesme jour d’octobre, l’an de grâce CGC quarante et cinq. Par Monseigneur le Duc à la relation du Conseil. — J. Dailly. » (Bibliothèque Impériale. Titres scellés, tome 142, fol. 2901.
qui reçut du même duo de Normandie un don de 600 écus d’or (1).
Je termine ici cette première lettre. Grâce aux importants documents que vous avez recueillis, et dont vous m’avez fait l’abandon avec cette générosité sans égale qui caractérise toutes vos communications, je crois être parvenu à établir que Froissart se trompe en plaçant, dans l’année 1344, la première campagne du comte de Derby en Guienne.
Quant à M. Kibadieu, je ne puis que le remercier d’avoir provoqué, par la publication d’un travail qui n’est pas sans mérite, une discussion qui m’aura permis, je l’espère, de fixer l’opinion sur les points suivants ;
1“ Le comte de Derby a fait un voyage en Guienne en 1344;
2° Le comte de Derby n’a pas fait de cgmpagne en Guienne en 1344;
3° La rupture des trêves entre la France et l’Angleterre n’a eu sérieusement lieu, en Guienne, qu’au mois de juin 1345;
4“ L’expédition anglaise, aux ordres du comte de Derby,
(I ) Jehan ainsné fils et lieutenaut du roy de France, duc de Normendie et de Guyenne, etc. A nostre amé trésorier Girart Fermant, salut. Comme pour les bons et agréables services que Pierre de Latour, chevalier, a faiz à nostre très chier seigneur et père et à nous, et aussi pour les dommages qu’il a euz en ce qu’il fu pris par noz anemis à Bragerac, nous li avons donné six cenz escuz d’or à pa'ier une foiz, et mandé au receveur de Tholose que il les lui paiast, dont il ne li en a païé que trois cenz... Pourquoy nous vous mandons... que... vous paiez audit chevalier les troys cenz escus de demeurant... Donné en noz tentes devant Âguillon le 111® jour d’août l’an de grâce mil CGC quarante et six, souz le seel de nostre secret ( Bibl. lmp. Titres scellés. Mss. vol. 202. )
Au môme folio du môme vol. 202, c’est-à-dire au folio 8549, et immédiatement après l’ordonnance de paiement, il y a la quittance de « Pierre de La Tour » pour 300 florins d’or à l’escu. « Escript au Port Sainte-Marie près d’Aguillon souz mon seel le XI® jour d’août l’an mil CGC XLVI. »
n’est partie de Southampton pour la Guienne qu’après le 6 du mois de juillet 1345;
5“ La prise de Berg’erac , qui marque le début des opérations militaires de Derby en Guyenne, est du 24 août 1345;
6° Derby était dans Bergerac le 2 et le 10 septembre 1345 ;
7“ La Mongie, Lalinde, Laforce, Lunas, Monlagrier, Beaumont tombèrent entre les mains des Anglais ;
8“ Enfin, les Chroniques de Froissart, en ce qui concerne la chevauchée de Périgord, ne contiennent qu’un très faible nombre de vérités mêlées à une foule d’erreurs, et, partant, constituent une source de renseignements fort dangereuse, où il ne faut puiser qu'avec une prudence extrême, un soin infini.
Dans une seconde lettre, je me propose d’examiner la série des faits qui ont suivi la prise de Bergerac,
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