‹ Étude Sur les Chroniques de FroissartChapitre 2 sur 10 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Mon cher oncle et très excellent maître,

Dans ma première lettre sur les Campagnes du Comte de Derby en Guienne, j’ai cherché, eîitre autres choses, à établir que Froissart se trompe en plaçant, dans l’année 1344, la première campag'ne de Derby en Guienne, et que ses Chroniques^ en ce qui concerne la chevauchée de Périgord, ne contiennent qu’un très faible nombre de vérités mêlées à une foule d’erreurs; j’ai, de plus, contracté l’engagement d’examiner la série des faits qui ont suivi la prise de Bergerac. Cet examen fera l’objet de cette seconde lettre

Dans la nuit qui précéda l’entrée de Derby à Bergerac, «les barons de Gascogne, qui là étoient... firent, d’après Froissart (1), enseller leurs chevaux, et charger de leur avoir.

1) Pages 186-187. Edit. Buchon.

el moulèrent, et se partirent environ mie nuit vers La Réole, qui nest mie loin de là. On leur ouvrit les portes : si entrèrent dedans, el se logèrent et lierberg’èrent parmi la ville. »

Si cette retraite du comte de l’Isle et des barons gascons sur La Réole a réellement eu lieu, elle permet de donner l’explication naturelle d’un fait, dont on n’a pu jusqu’ici rendre compte que par des interprétations plus ou moins cboquantes; je veux parler de l’entrée des Anglais dans Pellegrue. Plus tard, j’examinerai si Pellegrue résista ou se soumit à Derby; pour le moment, je me borne à constater la possibilité d’une expédition rapide qui, de Bergerac, aurait entraîné les Ang’lais dans Pellegrue sur les pas des fuyards.

La première ville mentionnée par Robert d’Avesbury, comme ayant été soumise par Derby, après la prise de Bergerac, c’est Pellegrue. Cette localité se trouve sur une ligne assez directe de Bergerac à La Réole, et l’on peut admettre, sans effort, que la retraite du comte de l’Isle s’est opérée dans cette direction. Derby ne savait pas seulement vaincre; il avait le talent de profiter de la victoire : or, je suis convaincu que son premier soin, en entrant dans Bergerac, fut de se mettre en quête de la direction pi’ise par le comte de l’Isle, et, une fois renseigné, de se jeter à la poursuite de l’ennemi. S’il pouvait le rejoindre, il portait, du premier coup, la plus rude atteinte à la puissance française en Guienne. L’événement trompa son attente ; le comte de l’Isle parvint à lui échapper : mais l’intelligente activité du lieutenant d’Édouard III fut récompensée par la prise ou la soumission de Pellegrue.

Je ne connais que cette manière raisonnable d’expliquer le rang que Robert d’Avesbury assigne à Pellegrue, dans la nomenclature des localités tombées au pouvoir de Derby après la prise de Bergerac. Il est vrai que Froissart est complètement sacrifié ; mais, moyennant ce sacrifice, on fait quelque lumière dans les ténèbres du chroniqueur. Par là, aussi, nous parvenons à nous rendre compte de la présence de Derby à Bergerac, le 2 septembre 1345 : les motifs qui, un peu plus lard, appelèrent Derby à La Réole, n’existaient pas encore, et,

au lieu de s’aventurer prématurément sur les rives de la Garonne, l’Ang'lais, maître de Pellegrue, reprit le chemin de Bergerac, pour régler, dans cette ville, les importants intérêts issus d’une situation nouvelle.

« Cette propre journée que le comte de Lille et les barons et les chevaliers de Gascogne, qui avec lui étoient, furent venus en La Eéole, ils regardèrent et avisèrent l’un par l’autre, qu'ils se départiroient et trairoient ès garnisons, et guerroyeroient par forteresses, et mettroient sur les champs quatre ou cinq cents combattants, dont ils feroient frontières, et en seroit chef et meneur le sénéchal de Toulouse, à Montauban; le vicomte de Villemur, à Auberoche, et messire Bertrand des Prez, à Pellegrue ; messire Philippe de Dyon, à Montagrée; le sire de Monthrandon, à Maudurant; Ernoult de Dyon, à Lamougies ; Robert de Malemort, à Beaumont en Laillois; messire Charles de Poitiers, à Penne en Angenois, et ainsi les chevaliers de garnison en garnison. »* Quant au comte de Derby, Froissart insinue qu’il partit de Bergerac deux ou trois jours après avoir fait, en vainqueur, son entrée dans cette ville (1), c’est-à-dire, le 26 ou le 27 août 1345; et puis il n’est plus question de sa présence à Bergerac. Il résulte même, de l’ensemble du récit de Froissart, que Derby ne revint pas à Bergerac après le 26 ou le 27 août 1345.

La cession de la justice dans les paroisses de Laforce et de Lunas, au profit d’Hélie Prévôt, et le traité conclu avec les frères d’Albret, dont j’ai rapporté le texte dans ma première lettre, prouvent, au contraire, que Derby était dans Bergerac le 2 et le 10 septembre 1345. Je ne pense pas qu’il soit resté dans l’inaction du 24 août au 10 septembre 1345, et c’est pourquoi il ne me répugne pas de concéder qu’une expédi-

(1) Page 187.

lion d’une quinzaine de jours fit tomber entre ses mains quelques châteaux et forteresses des environs immédiats de Bergerac.

Cette expédition aurait pu s’exécuter en deux fois : d’abord, le comte de Derby, poursuivant le comte de l’Isle et les barons gascons en retraite sur La Réole, aurait, chemin faisant, rétabli la domination anglaise dans Pellegrue; puis, il serait rentré à Bergerac vers le 2 septembre. Du 2 au 10 septembre. Derby se serait emparé de Laliude, peut-être de Beaumont, et, rentré de nouveau à Bergerac, il y aurait préparé, dès le 10 septembre, une expédition contre Périgueux. Ce plan hypothétique se justifie, et par l’ordre dans lequel Robert d’A-. vesbury range les localités soumises par Derby, puisqu’il cite Lalinde après Pellegrue, et par l’assertion de Froissart luimême, portant qu’en sortant de Bergerac, Derby se dirigea vers Périgueux : « Adonc fit ledit comte Derby ordonner toutes ses besognes et traire au chemin devers Pierregord. »

Pendant que, selon Froissart, les barons gascons se dispersaient pour protéger les places fortes du pays, « le comte de Lille demeura en La Réole, et fit réparer la ville et la forteresse tellement qu’elle n’avoit garde d’assaut qu’on y fit, sur un mois ou deux. » Dans le chapitre CCXXVII de Buchon, intitulé : « Comment le comte de Lille et les barons de Gasgne assiégèrent Auberoche, et avoient en propos qu’ils auroient ceux de dedans, ou qu’ils se rendroient simplement, » Froissart nous laisse présumer que, depuis sa retraite précipitée de Bergerac, le comte de l’Isle n’avait pas bougé de La Réole. Mais nous avons la preuve, dans D. Vaissete, que le comte de l’Isle était à Montflanquin, en Agenais, le 31 août 1345, c’est-à-dire sept jours après l’entrée de Derby dans Bergerac. Il est clair, du reste, que les devoirs du commande-

ment en chef oblig'eaienl le comte de l’Isle à se multiplier, à se porter, autant que possible, sur tous les points où sa présence devait avoir pour effet de soutenir l’énergie chancelante des siens, et de favoriser ainsi l’org-anisation de la résistance.

L’on a déjà fait ressortir les contradictions du chroniqueur presque d’une ligne à l’aiitre (1). Quelle confiance, en effet, doit nous inspirer son récit? Par exemple, après nous avoir appris qu’Ernoult de Dyon commande à Lamougies (2), il nous montre cette localité prise d’assaut, Ernoult de Dyon fait prisonnier et conduit à Bordeaux. Quelque temps, quelques jours après, et, dans le texte, seize lignes plus bas, c'est le tour de Montagrée; là commande Philippe de Dyon, Froissart l’affirme (3) : Derby s’empare de Montagrée et du « chevalier qui dedans étoit, » c’est-à-dire de Philippe de Dyon, qu’il envoie « tenir prison à Bordeaux (4). » Immédiatement après ces derniers mots, le chroniqueur continue dans les termes suivants : « Et ne cessèrent les Anglois de chevaucher tant qu’ils vinrent devant Lille, la souveraine ville du comte, dont messire Philippe de Dyon et messire Arnoult de Dyon étoient capitaines. » Ces Dyon étaient-ils, par hasard, doués du don d’ubiquité, pour se trouver, eu même temps, prisonniers à Bordeaux et capitaines à Lille?

Buchon, à qui cette contradiction n,’a pas échappé, conseille de l’expliquer en supposant que les prisonniers avaient été promptement remis en liberté (5). M. Eibadieu l’expliquerait volontiers en supposant « une évasion (6] ; » double hypothèse qu’il faut absolument rejeter.

En effet, Lille se met en l’obéissance du roi d’Angleterre ; les bourgeois envoient douze des leurs à Bordeaux, « et, sur

(1) Page 188, col. 2, note 1.

(2) Page 187.

(3) Page 188.

(■4) Page 188.

(à) Page 188, colonne 2, note 1.

(G) Page 27, note 1.

ce, ajoute Froissart (1), les chevaliers et écuyers françois, qui là étoient, pouvoient partir et aller quelque part qu’ils vouloieut. » Parmi ces chevaliers et écuyers se trouvaient nécessairement Philippe et Ernoult ou Arnoult de Dyon ; et Derby, qui d’abord leur a imposé la prison, les prend de nouveau, et, cette fois, au lieu de s’assurer d’eux, il les laisse « partir et aller quelque part » qu’ils veulent! Il les lâche, sans les mettre à rançon ! sans même exiger d’eux le moindre engagement, la moindre obligation, comme, par exemple, celle de ne pas porter, pendant un certain temps, les armes contre l’Angleterre I Bien plus, il leur délivre un sauf-conduit, pour aller où ? A La Réole , auprès du comte de l’Isle ! C’est-à-dire que, d’après Froissart, Derby commet ici tout simplement un acte de folie, dans les circonstances où il se trouve. Non, cela n’est ni vrai, ni probable, ni possible. Aucune des deux hypothèses ne saurait être admise; l’histoire doit les répudier, et, jusqu’à nouvel ordre, faire une croix sur cette partie des Chroniques de Froissart.

J’ai avancé que l’ordre dans lequel Robert d’Avesbury énumère les principales localités soumises par Derby ne laisse pas que de s’accorder avec les dates et les faits les plus authentiques, tandis que l’accord devient impossible en suivant Froissart pas à pas : il s’agit maintenant de démontrer l’exactitude de cette double alfirmation.

Mais je ne crois pas qu’il soit superflu d’introduire ici, d’abord, le texte même de Robert d’Avesbury, qu’il est assez malaisé de se procurer, et puis, quelques observations qui me semblent naître du sujet de la façon la plus naturelle, bien qu’elles n’aient pas frappé, jusqu’ici, des esprits même très sensés.

(1) Page 188.

Voici donc le texte de l’écrivain à qui nous devons l’histoire des g-estes d’Édouard III :

« D& transfretacione comitis Derbeye in Vasconia, et yestis sms

ibidem.

» Idem dominas Edouardus terciusà conquestu, anno regni sui Angliæ XIX"'’, regni vero Francise VF", circa festum sancti Michaëlis archangeli, anno Domini millesimo CGC'"" XLV*°, nobilem virum dominum Henricum, filium comitis Lancastriæ, consanguineum suum, comitem tune de Derby, cum plus quàm quingentis hominibus armorum, inter quos dominas cornes de Penbrochie et Walterus de Manny connumerabantur, cumtotidem sagittariis, in Vasconiam destinavit, domino Radulpbo, barone de Staiforde, senescallo Vasconiæ priùs facto. Ipsis quidem transvectis, ibidem, dictas nobilis cornes, factis de suo exercitu plus quàm quinquaginta militibus, villam de Bruggerack, fortiter hominibus armorum munitam, primo insulta, per Dei graciam, cepit, quod, propter ipsius villæ fortitudinem, fuit, in oculis omnium, mirabile reputatum, in eâdemque villa, senescallum de Punregor, per dominum Philippum de Valesio ibidem capilaneum ordinatum, dominumque Johannem de Gallard et alios IX dominos villarum cepit. Villas eciam de Pelagru, de La Lynde, de Mountagier, de Seint-Lowis, de Seint-Chester et de La Joie, magnas, et alias villas, quasdam bonas et quasdam médiocres, plus quàm XLVI, per dominum Philippum de Valesio injuriose occupalas primitùs et detentas, dominio Regis Angliæ, Deo propicio, subjugavit (1). »

G) Roberti de Avesbury : Historia de Mirabilibus geslis EdvardilH, Oxonii, à Ihealro Sheldoniano, MDCXX, p. 121-122.

Voici les observations.

La première a pour but de rectifier une erreur commise par Buchon, et relevée par M. Ribadieu, au moyen d’une seconde erreur ; les deux sont nées d’une précipitation évidente dans l’emploi du calendrier.

M. Ribadieu, comme Bucbon, n’a vu dans le calendrier qu’une seule fête de Saint-Micbel, qui se célèbre le 29 septembre, et il est parti de là pour constater des impossibilités manifestes dans les appréciations de Bucbon, et, ce qui est plus grave, pour mettre en suspicion l’exactitude des détails fournis par Robert d’Avesbury et par l’auteur inconnu de la chronique placée en tête des Cototumes de Bergerac, de Bordeaux et du Bazadais. « Mais, écrit M. Ribadieu, à la page 85 de son livre, d’après Robert d’Avesbury, le comte Derby ne serait parti d’Angleterre (1) qu’à la Saint-Micbel, le 29 septembre ! Comment peut-il se faire qu’il ait pris Bergerac le 26 août? Ou Robert, ou le manuscrit se trompent. Vous oubliez de nous dire lequel des deux ? » .

N’en déplaise à M. Ribadieu, ni Robert d’Avesbury ni le chroniqueur anonyme ne se trompent : tous les deux expriment la vérité, et M. Ribadieu n’est pas ici plus heureux que Buchon. Il en sera convaincu, si, parcourant le calendrier, il veut bien s’arrêter à la date du 8 mai : là, il verra une seconde, ou mieux, une première fête de Saint-Michel, presque universellement célébrée, avec pompe, dans le cours du moyenâge, sous le nom de Y Apparition de saint Michel. Il n’y a pas encore un siècle, ainsi qu’en font foi les calendriers diocésains de la Guienne, que la solennité du 8 mai a cédé la priorité à

(1) 11 y a dans le livre Angoulême, mais il faut, évidemment, lire Angleterre.

celle du 29 septembre. Toutefois, au moyen-âge, on datait concurremment des deux fêtes.

Or, par les mots circa festim sancti Michaëlis Archangeli, Robert d’Avesbury entend évidemment parler des jours qui ont immédiatement précédé ou suivi le 8 mai. Cette interprétation est justifiée par les actes nombreux qui se rapportent au début de l’expédition du comte de Derby en Guienne, et dont j’ai parlé dans ma première lettre, ainsi que par la date de la nomination de Raoul de Stafford aux fonctions de sénéchal de Gascogne, nomination qu’il ne faut chercher ni antérieurement au mois de septembre 1344, ni postérieurement au mois de mars 1345 (1).

En spécifiant, par un ablatif absolu qui semble faire image dans sa narration, que Raoul de Stafford fut créé, par Édouard III, sénéchal de Gascogne, avant le départ de Derby pour sa première expédition en Guienne, Robert d’Avesbury apporte une preuve de plus à la thèse que nous avons soutenue, et qui consiste à dire que le comte de Derby ne fit point de campagne en Guienne dans le courant de l’année 1344, puisque Raoul de Stafford ne fut nommé sénéchal de Gascogne que vers la fin du mois de février 1345 (2).

En plaçant Pellegrue en tête des localités soumises par Derby après la prise de Bergerac, Robert d’Avesbury permet, selon moi, d’accorder une créance complète à l’opinion qui représente le lieutenant d’Édouard III poursuivant le comte de risle dans sa retraite sur La Réole, et, par la même occasion, s’emparant de Pellegrue. Quant aux divers textes de Froissart relatifs à Pellegrue, il est de toute impossibilité de les utiliser pour la démonstration d’un plan de campagne lo-

(1) Voir dans Rymer, les divers actes de 1344-1345.

(2) BibL lmp., Mss. Coll. Brequigny, vol. 28.

g-ique et digne de l’intelligence incontestable et des talents militaires de Derby.

Ces divers textes de Froissart semblent, comme à l’ordinaire, se contredire. D’après celui qu’a publié Bucbon, l’on est en droit d’afldrmer que Derby ne s’empara point de Pellegrue, et que les Anglais « se partirent de devant Pelagrue, après y être restés six jours (1), » devant la ville, bien entendu, et non pas dedans.

Si l’on adopte le texte du manuscrit de Rome, publié par M. Kervyn de Lettenhove, il faut, au contraire, déclarer que les Anglais s’emparèrent alors de la ville et du château de Pellegrue. « La ville et le cliastiaus de Pellegrue estoient fort assés. Si y furent les Englois sys jours avant que il en peuissent estre signeur, et conquissent la ville par assaut, et fu toute courue. Après se rendi li chastiaus, et le véirent les Englois fort assés (2) ».

Le texte de Robert d’Avesbury coupe court à ces contradictions manifestes, en disant expressément que Derby s’empara de Pellegrue; et c’est aussi mon sentiment.

Mais, pour la satisfaction de ceux que le récit de Robert d’Avesbury, conjointement avec les détails contradictoires que nous devons à Froissart, sur cette affaire de Pellegrue, laisserait encore dans le doute , il m’est facile de produire un document (3) qui prouve que Pellegrue se rendit au comte de

(1) Page 189.

(2) Page 142.

(3) Rex... Senescallo sue Vasconie salufem. Querelam dilectorum et fldelium nostrorum Guillelmi Âmaneni de Medelhano, domini de Rosane, et Guillelmi Reymundi, tilii ejusdem Guillelmi Âmaneni domini de Pugeols,militum, recepimus, continentem quod, licet locus et dominium de Tremblaville alias dictus de Pellegrue, cum alto et basso justiciatu et aliis pertinenciis, per quosdam progenitorum nostrorum quondam regni nostri Ânglie fuissent corone regni nostri Anglie taliter unita et annexa quod ab eadem corona per donacionem seu vendicionem aut alio modo.... segregari non possint.... et nichilominus dileclus consanguineus.... Henricus cornes Lancastrie.... liabitatoribus dicti loci de Tremblaville, super redditione ejusdem ad obedientiam nostram promiserit et concesserit quod predicti liabitatores privilegiis et libertatibus que ipsi.... prius habucrunt plepe gauderent.... Guillelmus

Derby ; que, pour récompenser les habitants de Pelleg'rue de leur soumission, Derby confirma leurs privilèges et leurs libertés, et leur en garantit la jouissance. Cette large concession serait restée sans effet pour les habitants, si la puissance avait secondé la volonté du chevalier Amanieu de Castillon, autrement dit de Mussidan. En effet, à peine la ville eut-elle fait sa soumission, que ce seigneur s’adjugea la possession corporelle de la justice. Pour légitimer son intromission, il prétendait que la haute et basse justice lui appartenaient en vertu d’une donation régulière. Soit par indifférence, soit par crainte, les habitants de Pellegrue ne paraissent pas avoir élevé la moindre objection. Dégagés de ces sentiments serviles, Guillaume Amanieu de Madailhan, seigneur de Eosan, et Guillaume Raymond, fils de Guillaume Amanieu, seigneur de Pujols, dénoncèrent au roi d’Angleterre la conduite de Guillaume Amanieu de Castillon. D’après eux, l’usurpation était patente, parce que les ancêtres d’Édouard III avaient uni et annexé à la couronne d’Angleterre la terre et la seigneurie de Tremblaville , autrement dit Pellegrue, avec la haute et basse justice et autres appartenances, de telle façon qu’on ne pouvait plus les désunir, soit par donation, soit par vente, soit par tout autre moyen; parce que , à l’occasion de la reddition de Pellegrue, le comte de Derby avait garanti aux habitants la jouissance de leurs libertés et de leurs privilèges, dont le moins précieux n’était pas assurément celui qui résultait de l’annexion irrévocable de Pellegrue à la couronne d’Angleterre. Ainsi

tamen Amanenus de Castelloun, alias dictas de Missedan, miles, colore cujusdani donacionis de alto et basso justiciatu in loco predicto exercendo post et contra aniiexacionem predictam prefatis liabitatoribus , ut premittitur, conccssam surrepticic et tacita vcritafe de premissis, ut dicilur, impetrate, et pretextu quarumdam litterarum nostrarum exccutoriarum cidem Guillelmo super donacionc liujusmodi confectarum et vobis.... directarum statim post reddicionem loci predicti ad obedienciam nostram in corporalem possessionem justiciatus predicti.... ponitur.... nos.... vobis.... mandamus quatinus visis cartis et litteris.... permiltatis, etc.... Apud Wcstm. Xll die Augusti ( 12 août 1348. Bibl. lmp., Mss. Brequigny, 28, fol. 247).

donc, il est positif que Pelleg'rue se rendit à Derby, et je ne présume pas que les Anglais, voyant les portes ouvertes, soient restés six jours devant cette ville sans y entrer.

Mais Froissart parle (1), au sujetde Pellegrue, d’un échange de prisonniers et d’un traité qui fut alors conclu en ce lieu ; et il affirme que, pour se conformer à ce traité, qui assurait, pour trois ans, la paix à toute la terre de Périgord, « les Ang'iois partirent de devant Pelagrue, car cette terre est du comté de Périgord (2). » Je ne dis rien de l’échange des prisonniers, mais je crois pouvoir déclarer que, pas plus en 1344 qu’en 1345, il ne fut conclu, à Pellegrue ou ailleurs, de traité de la nature de celui dont parle Froissart.

Je trouve, dans le recueil de Rymer, sous la date du 1®^’ février 1348, des lettres d’Édouard III, intitulées : « De Treugis inter regem Angliæ et comitem Petragoricensem olseroandis . » Ces lettres sont destinées à porter à la connaissance des fonctionnaires et sujets anglais en Guienne, que le roi Édouard III a concédé au comte de Périgord une paix ou souffrance de guerre, qui doit durer depuis le jour de la confection desdites lettres, «à die » jusqu’à la prochaine

fête de Pâques, et depuis cette fête jusqu’à deux ans après, « usgue ad festum Paschce proximo futurum, et, aheodèm festo-, usque ad duos annos proximo seguentes. » Le traité et les lettres exécutoires n’ayant qu’une seule et même date, qui est celle du 1®'' février 1348, il est impossible que le traité ait eu force de loi avant ce même jour.

Froissart a donc commis ici une erreur de quatre ans ; et M, Ribadieu, en l’adoptant, en a tiré des conséquences qui l’ont fatalement entraîné dans d’autres erreurs; tous ses

(1) Page 189.

(2) Page 189.

efforts n’ont définitivement abouti qu’à aug'menter la confusion regrettable qui règne dans le récit de cette campagne de Derby en Guienne. Nous y reviendrons.

Après Pellegrue, Robert d’Avesbury cite Lalinde. Cet ordre ne contrarie en rien le sens commun, si l’on admet la courte expédition de Derby à la poursuite du comte de l’Isle, et sa rentrée dans Bergerac, le 2 septembre 1345, après la soumission de Pellegrue. Dans cette bypotlièse, on serait autorisé à fixer la prise de Lalinde, entre le 2 et le 10 septembre 1345, double date qui convient à la présence de Derby dans Bergerac, ainsi qu’il a été précédemment établi. Si, au contraire, on s’attache exclusivement au récit de Froissart, voici l’itinéraire, non moins exact que singulier, du comte de Derby ; « Derby ne s’oublie point à Bergerac. Il en part au bout de deux jours, remonte la rive gauche de la Dordogne, s’empare de Lanquais, dont la garnison se retire sur Monssac, fait mine de se tourner vers le Sud, et de s’avancer sur Ville- Réal, se voit apporter les clefs par les habitants de la ville, que cette démonstration sufiit pour conduire vers lui, ;passe outre, dit Froissart, ou plutôt, comme l’itinéraire l’indique, revient sur ses pas, franchit la Dordogne au-dessous de Bergerac, s’empare, par assaut, de Madauran, se porte sur le château de La Mongie, envoie prisonnier à Bordeaux Arnout de Dyon qui y commandait, pousse jusqu’à Paunat, y entre en vainqueur, abandonne la direction de l’Est, qu’il suivait depuis Madauran, pour prendre celle du Sud-Ouest, tombe sur Lalinde, s’y repose trois jours; le quatrième, il marche sur Laforce, en descendant la Dordogne dont il suit presque les bords, se rend maître de la place, « qu’il gagne assez légèrement, » se dirige sur Ponteiraud, dans le Nord de la province, de là rétrograde vers le Sud, franchit pour la troisième fois la Dordogne, passe ainsi de nouveau sur la rive

gauche, et fait quatorze grosses lieues pour surprendre la ville de Beaumont... Là, nouveau changement non moins imprévu ; il reprend la direction du Nord, s’empare de Montagrier, et va assiéger, sur les bords de la Dronne, « la souveraine ville de Loille, » l’Isle , où s’étaient retirés Philippe et Arnout de Dj'on, après la prise de Montagrier et celle de La Mongie ; le comte donne l’assaut à la. ville, l’oblige le lendemain à capituler, envoie douze deS bourgeois comme otages à Bordeaux, et permet aux chevaliers français de se retirer à La Kéole, etc., etc. (1). »

A ceux que ce récit entraînant menacerait de captiver, je prends la liberté d’en recommander la lecture avec la carte du Périgord sous les yeux ; de suivre exactement sur cette carte l’itinéraire du comte de Derby, indiqué par Froissart ; et si leur confiance dans l’exactitude du célèbre chroniqueur n’est pas quelque peu ébranlée, ils donneront, à mes yeux, la preuve d’une bien pauvre estime pour les talents stratégiques de Derby.

Ici,, pourtant, il faut bien s’entendre : je n’ai nullement l’intention de nier les rapides succès des armes anglaises sur les deux rives de la Dordogne dans la période comprise entre le départ du comte de l’Isle de Bergerac et le 10 septembre 1345; mais je ne crois pas que Derby ait assisté en personne à tous les engagements qui, durant cette courte période, rétablirent la domination anglaise dans un rayon de plusieurs lieues autour- de Bergerac. Qu’on accorde, si l’on peut, ces marches et contre-marches incessantes de Derby avec l’exécution du projet que Froissart prête au lieutenant d’Édouard III sortant de Bergerac, à savoir, le projet de tenter une attaque contre Périgueux; pour moi, je n’oserais jamais faire à la glorieuse mémoire de Derby l’injure d’ajouter foi à toutes les inepties que Froissart nous a transmises sur le compte du capitaine anglais.

(1) M. Ribadieu, p. 23 à 27.

Robert d’Avesbury ne parle pas de la tentative de Derby sur Périg-ueux. Ce silence s’explique par l’insuccès de l’entreprise. Mais il serait malséant de récuser, à ce sujet, le témoig-nag-e de Froissart, attendu qu’il paraît suffisamment corroboré par des documents authentiques, entre autres par des lettres de Philippe de Valois, portant que, «par trois fois, » les ennemis « sont venus à grans chevauchées par devant ladite ville » (de Périgueux). La difficulté consiste donc uniquement dans le tracé du chemin suivi par Derhy, de Bergerac à Périgueux.

L’étude attentive des documents me porte à rejeter la ligne la plus directe, bien qu’elle soit la plus courte. Derby ne pouvait se présenter qu’avec des forces imposantes devant Périgueux, et, pour assurer ses derrières et, par conséquent, ses communications avec Bergerac, il devait s’assurer, au préalable, des garnisons les plus importantes, des points les plus favorables entre Bergerac et Périgueux. Or, ces points, ces garnisons, se trouvaient, selon moi, sur une ligne qui, partant de Bergerac, se dirige sur Maurens, traverse l’Eyraud, passe aux Lèches, aboutit à Mucidan, pour suivre ensuite le cours de l’Isle jusque sous les murs de Périgueux.

Aux motifs stratégiques de nature à déterminer le choix de cette direction, il faut ajouter les avantages offerts à Derby par l’état des esprits dans plusieurs localités qu’il allait trouver sur son passage, notamment dans la ville de Mucidan. Nous savons, en effet, que, quelque temps auparavant, la garnison de Mucidan avait promis son concours à Corbarand Vigier pour livrer Périgueux aux Anglais.

Le texte de Robert d’Avesbury, pour lequel je n’ai pas hésité à déclarer mes préférences, ne favorise pas ici mon opinion : car il place la soumission de Montagrier avant celles

de Saint-Louis et de Saint-Astier, tandis que, d’après moi, Montag'rier n’aurait été soumis qu’après Saint-Astier et Saint- Louis. Faut-il voir, dans le texte de Robert d’Avesbury, une transposition mallieureuse ? Tel serait mon avis; car, il y a peu de sens à conduire directement Derby de Lalinde à Montagrier, pour le faire redescendre à Saint-Louis et à Saint- Astier, puis le faire remonter à ITsle, c’est-à-dire à quelques kilomètres de Alontag’rier. Tout, au contraire, s’explique naturellement en plaçant Montag’rier soit avant, soit après l’Isle.

Quoi qu’il en soit de ces explications préliminaires, je vous demande la permission de suivre Derby sur la voie que je viens d’indiquer.

Maurens est aujourd’hui une commune de la Dordog'ne, qui compte plus de 1,000 habitants et fait partie du canton de Villamblard, arrondissement de Bergerac. C’était, en 1344, une localité importante, comme on peut le conjecturer avec raison d’après la cote suivante de l’inventaire des Archives de Montignac : « Instrument en parchemin fait en 1344, 3 septembre, dans lequel est contenu que Roger Bernard, comte de Périgord, baille en échange de permutation, à noble Pierre de Pomiers, seigneur de Maurens, le lieu appelé de Saint-Léon, assis auprès de la rivière de Vézère, en la seigneurie de Montignac, avec toute juridiction haute et basse, et 300 livres de rente; et ce pour ce que ledit de Pomiers tenoit en la seigneurie de Maurens (1). » Quelque temps après avoir fait la conquête de Maurens, Derby en disposa en faveur de Bertrand de Pomiers, pour le récompenser des services rendus dans les guerres de Gascogne (2).

(1) Bibl. lmp., Mss. Périg. II.

(2) Bibl. lmp., Mss. Brequigny, 28, et Moreau, 652. Voir ci-après la pièce justificative.

De Maurens, Derby va franchir l’Eyraud, petit affluent de la Dordog-ne, à Saint-Jean-d’Eyraud, devenu peut-être, sous la plume de Froissart, la, Tour de Prudaire.

Sur la route de Saint-Jean-d’Eyraud à Mucidan, on trouve les Lèches, commune du canton de Laforce, avec une population de 708 habitants. J’inclinerais volontiers à placer ici la, ville dv, Zacde Froissart, parce que les Lèches paraissent avec les formes las Léchas, de Leyches, de las Lescas (1).

Je manque de preuves directes pour établir la prise de Mucidan par Derby en 1345; néanmoins, je crois que Derby entra dans Mucidan en allant de Bergerac à Périgueux, parce que, peu de temps avant la fin de septembre 1345, la garnison de Mucidan avait manifesté son penchant pour les Anglais dans la conspiration de Corbarand Vigier contre Périgueux, ainsi que nous l’avons vu.

Le cours de l’Isle indiquait à Derby la marche à suivre pour aller de Mucidan à Périgueux. Sur son chemin, Derby trouve d’abord Saint-Louis, commune du canton de Mucidan, arronrondissement de Ribérac, avec une population de 243 habitants : Robert d’Avesbury cite Saint-Loicis parmi les localités tombées au pouvoir de Derby. Les Anglais entrèrent dans Saint-Louis probablement après le 10 septembre 1345, puisque, encore à cette date, Aimery Vigier, écuyer, sire de Durillac, se qualifie « capitaine de la Bastide S‘ Loys, » dans une quittance qu’il donne dans la ville de Pons, où se trouvait alors le trésorier des guerres pour la France (2).

Après Saint-Louis, Robert d’Avesbury cite Seinl-Chester ^ qu’il faut reconnaître dans Saint-Astier, car l’appellaticn. Saint-Chastier avait cours au moyen-âge, et s’est même perpétuée dans le patois du Périgord (3).

Noms anciens de lieux du dvparlemenl, par M. le vicomte de Gourgues, p. 122.

(2) Bibl. lmp. Titres scellés. Voir la pièce elle-même ci-après.

(3) «, Item baillem .à G. de Mario que avia manlevat à sopar et queus que aviam gardai R. de S. Chastier, lo fray de mosen P., lo ser que lo près : tomes V s. » (Compte cons. de Périgueux, 1346. )

Le comte de Derby disposa de Saint-Astier en faveur de Bertrand de Clairac, seigneur de Piég’ut; il lui donna en même temps Saint-Nazaire et Villeneuve, paroisses situées dans les seigneurie et district de Sainte-Foy. La concession fut confii’mée par Édouard III, qui, le 4 août 1348, donna des ordres pour que les autorités locales tinssent la main à l’exécution des lettres émanées de Derby et confirmées par le souverain (1).

Les Anglais restèrent maîtres de Saint-Astier pendant plusieurs années. Ils n’en furent chassés, par la force des armes, que dans le second semestre de 1349. Ce fait important nous est particulièrement révélé par plusieurs chartes qui se trouvent dans le registre JJ. 78 du Trésor, aux Archives de l’Empire. Ce sont, d’abord, des lettres de rémission accordées à Géraud de Valbéon , écuyer , capitaine de Saint-Astier, qui venait de reprendre la ville avec le concours de plusieurs religieux, naguère partisans des Anglais. A la même occasion, des lettres de rémission sont accordées à Girard de Lautrec. Enfin, par lettres données à la Rohardière, au mois de novembre 1349, comme les documents cidessus indiqués, le roi de France récompense Giraud de Foilhac, écuyer, pour s’être distingué à la prise de Saint-Astier. Cet événement heureux pour les armes françaises détermine, jusqu’à un certain point, l’exactitude du récit de Robert d’Avesbury ; car il n’aurait pas eu de raison d’être si, dès avant 1349, les Anglais ne s’étaient pas emparés de Saint-Astier.

Derby arrive, enfin, sous les murs de Périgueux. Les habitants avaient pris toutes les mesures pour soutenir avanta-

(1) Rex Scnescallo suo Vasconie et constabulario suo Burdegale. Salutem. Cum düdum.... Henricus cornes Lancastrie, nostrum locum tenens in partibus occitanis.... dederit et concesserit dilecto et fideli nostro Bertrando de Clairaco, domino loci de Podio acuto.... parocbias de Sancto Asterio, de Sancto Nazario, et Villenove, que erant in dominio et districtu ville sancte Fidis.,.. Nosque lilteras dicti comitis.... approbaverimus.... vobis injungimus.... quod eumdem Bertrandum.... in premissis omnibus.... manuteneatis.... Teste Rege apud Westm. quarto die Augusti (4 août 1348. B. I., Mss. Breq., 28, Moreau, 658. Ext.de Rot. Vascon, an 22. Ed. 111, Membr. 14. )

geusement l’attaque des Anglais. « Quand le comte Derby et sa route, dit Froissart, furent arrivés devant, ils avisèrent et imaginèrent moult bien comment ni par quel voie ils la pourraient assaillir à leur avantage. Si la virent forte durement, si que, tout considéré, ils n’eurent mie conseil de y employer leurs gens; mais se retrairent arrière sans rien faire, et s’en vinrent loger à deux lieux de là, sur une petite rivière, pour venir devant le Châtel de Pellagrue. » Froissart raconte ensuite en détail, dans les chapitres CCXXV et CCXXVI, « comment ceux de Pierregord vinrent escarmoucher l’ost des Anglais et prirent le comte de Kenfort et trois ou quatre de ses chevaliers, » et, « comment le comte de Kenfort et ses compagnons furent rendus en échange du vicomte de Bosquentin, du vicomte de Chasteaubon, du sire de l’Escun et du sire de Chasteauneuf. »

Dans une histoire manuscrite du Périgord, que possède la Bibliothèque Impériale, Lagrange- Chancel, en adoptant à peu près ■généralement les termes de Froissart , a cependant introduit, dans l’endroit précité, une variante dont l’importance ne serait point douteuse, .si l’on avait affaire à un historien habitué à pui.ser des renseignements aux sources les plus pures. Cette variante consiste à représenter Derby allant, dans son impuissance contre Périgueux, camper à deux lieues de cette ville, « pour assaillir le château de Labatul sur la rivière de l’Isle. » Labatut est mis ici pour Pellegrue, ainsi que l’indique une note marginale. Les environs du château de Labatut deviennent donc, pour Lagrange -Chancel, le théâtre de divers incidents qui, d’après Froissart, se seraient passés, en partie, « sur une petite rivière, » à deux lieues de Périgueux, et, en partie, sous les murs de Pellegrue; c'est-àdire que, devant le château de Labatut, auraient eu lieu successivement la prise du comte de Kenfort, à la suite de la vigoureuse sortie de la garnison de Périgueux, un échange de prisonniers, et la conclusion d’une trêve de trois ans « pour la ville de Périgueux, comme aussi pour tous les châteaux, terres, domaines et vassaux du comte de Périgord. »

Quelque peu de confiance qu’inspire le témoignage de Lagrange-Chancel, en fait d’histoire, je ne vois aucun motif de le récuser, en ce qui concerne le siège du château de Labatut par Derljy : je préfère même ici Labatut à Pellegrue ; mais, quant à la conclusion d’une trêve de trois ans, c’est autre chose. Ce qui rend encore plus évidente l’inexactitude de ce fait, c’est le rôle que Lagrange-Chancel, peu au courant de la constitution civile et politique de Périgueux, en 1345, fait jouer aux consuls de cette ville : ce rôle ne leur convenait en aucune façon. On ne voit pas, en effet, de quel droit les consuls auraient stipulé, à la fois, pour la ville et, comme s’exprime Lagrange-Chancel, pour tous les châteaux, terres, domaines et vassaux du comte de Périgord. La ville et le comte avaient des intérêts particuliers, différents et souvent opposés, dont le soin ne fut jamais confié aux mêmes agents; chaque partie eut toujours ses représentants spéciaux (1). Le défaut de critique qui caractérise la servilité funeste de Lagrange-Chancel et de beaucoup d’autres écrivains , à la suite de Froissart, vient ici, fort à propos, pour renforcer les arguments déjà nombreux qui aboutissent fatalement à la négation d’un traité dont Froissart a propagé le bruit. Pour le moment, je ne m’arrête pas davantage sur ce sujet.

Je n’entends pas soutenir absolument l’exactitude du tracé que je propose entre Bergerac et Périgueux; mon ambition sera satisfaite si les hommes compétents consentent à reconnaître, d’une part, l’impossibilité d’adopter l’itinéraire de Froissart sans blesser le sens commun; d’autre part, la probabilité d’une direction, que la raison est loin de condamner, et qui, à la rigueur, se justifie, dans ses parties essentielles, au moyen de divers documents sur l’authenticité desquels on ne saurait élever le moindre doute.

(1) Voir Mémoire sur la Constitution politique de la ville et de la cité de Périgueux. 1775.

Froissarl, ayant conduit les Anglais de Montagrier à l’Isle, de risle à Bonneval, de Bonneval sous les murs de Périgueux, et de là à Pellegrue, les fait chevaucher de Pellegrue à Auberoche. J’ai exposé mon sentiment sur une partie de cet itinéraire; permeltez-moi de dire mon opinion sur la seconde.

A cause probablement de l’insuccès de Derby contre Périgueux, Robert d’Avesbury ne parle pas de cette tentative : mais, il faut remarquer qu’après Seint-Chester, il cite la Joie. Les divers noms de l’Lsle, au moyen-âge, relevés dans l’excellentouvrage de M. le vicomte de Gourgues, sont ; Layla, Leylla, Lailla, Layelle, la hla, Insida, Castellum de la Izla. La Joie de Robert d’Avesbury, n’est-ce pas la Izla, devenue la Joie, par l’effet de ce qu’on appelle, en imprimerie, une coquille'! Je ne vois point de motif plausible pour révoquer en doute la marche de Derby sur l’isle après la démonstration infructueuse contre Périgueux.

De l’Lsle à Montagrier, il n’y a qu’un pas. L’inventaire des titres de Montignac, conservé à la Biblothèque Impériale, contient la preuve de la soumission de Saint-Astier et de Montagrier, dans la cote suivante : « Lettres patentes desquelles le sceau est perdu, contenant comment Jean, fils aîné duroy, duc de Guyenne, comte de Poitou, lieutenant-général du roy, donna au comte de Périgord la haute et basse ju.stice des terres et seigneuries de Saint-Astier et Montagrier, desquelles les habitants s’étaient rendus anglais, au mois de novembre 1345. »

A partir de Montagrier, il devient plus difficile de tracer l’itinéraire de Derby. Pour asseoir une opinion sensée, je ne trouve qu’une base bien étroite et bien fragile, dans une phrase qui, à la vérité, renferme, à elle seule, un des titres les plus glorieux pour les habitants de Périgueux : c’est la

phrase où il est dit, par le roi de France, que les habitants de Périg’ueux ont forcé à la retraite les ennemis qui, « par trois fois, sont venus à grans chevauchées par devant ladite ville. » Or, nous venons de voir, une première fois. Derby sous les murs de Périg’ueux, lorsqu’il est maître du cours inférieur de risle, entre cette ville et Mucidan. L’éclat de ses succès, l’appareil de ses forces, ne peuvent ni éblouir, ni terrifier les braves défenseurs de Périg’ueux, qui, précisément vers cette époque, semblent devenir l’objet d’une attention plus spéciale, de la part du duc de Normandie; car, ce prince, prévenu sans doute de la marche et des projets de Derby, charg’e le comte de Valentinois de ravitailler Périg’ueux, d’en augmenter la garnison, d’y concentrer des vivres. Plus hardi après la prise de l’isle, et tourmenté du désir de soumettre Périgueux, qui peut devenir un boulevard désormais inexpugnable, si les secours envoyés par le duc de Normandie parviennent à y pénétrer. Derby essaie probablement d’en finir avec une situation qui le gêne et qui menace de le gêner davantage : il revient donc de l’Isle sur Périgueux. Mais, comme la première fois, il est obligé de passer devant la ville, dont cette nouvelle démonstration ne peut changer la brave contenance.

Cette marche rétrograde étant admise, on se trouve immédiatement plus à l’aise pour suivre l’expédition de Derby en Périgord. L’on voit, en effet, le capitaine anglais prendre la direction de l’Est-Sud-Est, remonter le Manoir, affinent de l’Isle, et s’emparer de Bonneval et d’Auberoche.

La prise d’Auberoche termine nécessairement, dans Froissart, la première partie de la chevauchée de Derby en Périgord; car, Libourne, où le chroniqueur transporte Derby après son succès à Auberoche, n’appartient pas au Périgord. Je crois que, malgré ses longs détails, Froissart nous a très incomplètement et très inexactement renseigné sur cette campagne. Parmi ses omissions, je signalerai celle qui se rapporte à la prise de Saint-Privat et à la prise de Saint-Raphaël par les Anglais.

Il y a, dans le département de la Dordogne, deux Saint-

Privât : Saint-Privat-des-Prés, ou simplement Saint-Privat, canton de Saint-Aulaye, arrondissement de Eibérac, et Saint- Privat, commune de Savignac-les-Églises, arrondissement de Périgueux. C’est de ce dernier qu’il s’agit très probablement, dans le document que je vais citer. Saint-Rapbaël est également une commune du département de la Dordogne.

Je suppose que ces deux localités subirent le joug anglais, en 1345, parce que les Périgourdins, restés fidèles à la France, en firent le siège, et non sans succès, au moins pour Saint- Privat, en 1346. En effet, un registre consulaire dePérigueux ou « Papier de la villa de Pereguors, on ces lo comtes de las baylas é de las receptas de l’an que dizion mil é très centz é quarante é sieys (1346) , » témoigne que le mayeur ou maire de Périgueux partit de cette ville, le jour de l’Épiphanie, pour aller assiéger Saint-Privat, défendu par les Anglais, et que l’expédition rentra huit jours après, avec des prisonniers (1).

Quant à Saint-Raphaël, le même document nous apprend que la ville de Périgueux, sur l’invitation du sénéchal, y envoya des arbalétriers, au nombre de quarante, ne pouvant pas faire pour le moment un plus grand sacrifice en hommes, par la nécessité où se trouvaient les consuls de ne pas dégarnir davantage Périgueux (2).

(1) Aysso que sen set avem baylat, quan lo mayer anel métré lo scti à San Privât, où eran li Angles ; é partit (lesta villa lo jorn de la Pifania. — Premieyramen baylcm, lo dicli jorn, per pa que tramezoïn al dicli seti, qui fo de P. de Martel, tomes xvi s. — llem, baylcm, lo dilus après la Pifania, à P. de Martel, per pa que tramezem al seti, tomes, n libr iii s. — /fem, baylem, lo duguos segen, a li bestias que atom per anar al blat à Sanch Privât, et forem desmandas al cbamy que no y anessan, pouch que lor donetom et pa per dinar ans messages, tomes x s. viii d. — Hem, tornctom, del dicb seti de S. Privât, del pa que aviom trames al mayor ({ue monte! so que bom ne tornet iiii libr. de la moneda, laquai pa fo baylat aus preysgoniers que ne forem amenât en viii jorn...

(2) Aysso que sen set avem baylat per los arbarcstiers que tramezem al seti de Sancb Rafael que lo senescbalc nos avia mandat que la communia trames , e fo ordenat de cosselb de la bona gens de la viela que om no dezempares pouch la viela mas que bom hy tramezes xi. albarestiers.

Premieyramen, baylem per la ma de Iter de Manba a sertas albarestiers

Enfin, Derby a terminé sa besog-ne en Périgord; il songe à la retraite. « Adonc, dit le Froissart de Bucbon, s’avisa le comte Derby qu’il se retrairoit tout bellement devant la cité de Bordeaux. Si laissa dedans Auberocbe, en garnison, mes sire Franque de Halle, messire Alain de Finefroide et messire Jehan de Lindelialle, puis s’en vint le comte Derby à Libourne, une bonne ville et grosse, en son chemin de Bordeaux, à douze lieues d’illec, et l’assiégea, et dit bien à tous ceux qui ouïr le voulurent, qu'il ne s’en partiroit, si l’auroit. Quant ceux de Libourne se virent assiégés, et le grand effort que le comte Derby menoit, et comment tout le pays se rendoit à lui, si allèrent les hommes de la ville à conseil ensemble à savoir comment ils se maintiendroient. Tout considéré, et eux conseillés, et pesé le bien contre le mal, ils se rendirent et ouvrirent leurs portes, et ne se firent pas assaillir ni hérier ; et jurèrent féauté et hommage au comte Derby, au nom du roi d’Angleterre, et à demeurer bons Anglois de là en avant. Ainsi entra le comte Derby dedans Libourne, et y fut trois jours, ét là ordonna-t-il de ses gens quelle chose ils feroient. Si ordonna tout premièrement le comte de Pennebruich et sa route à aller en Bergerac, et messire Eichard de Stanford, et messire Étienne de Tomby, et messire Alexandre Ansiel et leurs gens à demeurer en la ville de Libourne. Cils s’y accordèrent volontiers. Adonc se partirent le comte Derby, le comte de Renfort et messire Gautier de Mauny et les autres, et chevauchèrent devers Bordeaux, et tant firent qu’ils y vinrent. » J’ai plusieurs raisons de croire le contraire, c’est-à-dire qu’ils n’y vinrent pas. D’abord, je tiens à constater que le ma-

que tramezem al seneschalc al dicli seti de Sancli Rafael partz aqueus que tramezen é pageren alcuns borjes de la viela que lor doneron per los gatges, tomes viii libr. xvi s.

nuscrit de Rome, s’il fait rentrer Derby à Bordeaux après la prise d’Auberocbe, nous laisse complètement ignorer la route qu’il a suivie, et se garde bien de mentionner même la ville de Libourne. Sur le premier point, c’est-à-dire la rentrée de Derby à Bordeaux, mon avis est que le Froissart de Rome se trompe comme celui de Bucbon; mais j’eslime qu’il a fait sagement de garder le silence par rapport à Libourne,

Est-il bien sûr que les Français dominaient dans Libourne, en 1345, et que cette domination ne soit tombée, en hésitant, qu’en présence des forces imposantes conduites par Derby? Je rencontre, en maint endroit, les témoignages les plus flatteurs de l’estime affectueuse de l’Angleterre pour Libourne, et rien ne vient m’indiquer la moindre infraction aux lois de la fidélité politique commise par les Libouruais à l’égard d’Édouard III. Aussi, le souverain anglais a-t-il soin de comprendre Libourne parmi les villes de la Guienne, auxquelles il adresse, le 22 juin 1347, des félicitations pour la belle conduite qu’elles ont tenu depuis l’ouverture des hostilités (1).

Libourne, en effet, ne resta pas dans l’indifférence et l’inaction au début de la lutte entre la France et l’Angleterre. Pour clore les fortifications, pour creuser des fossés, pour établir des bricbes, pour édifier des machines, pour solder des gens de pied et de cheval , les habitants de Libourne empruntèrent de grosses sommes d’argent, imposèrent le vin, le sel, la viande, le blé, le poisson et toutes les denrées transitant dans la ville; en un mot, toute matière imposable, dans l’esprit et les usages du temps, fut soumise aux exigences du fisc local. Toutes ces dispositions onéreuses furent approuvées, confirmées et maintenues, à la requête des habitants, par des lettres du comte de Derby données, à Bergerac , le 14 août 1346 : elles devaient durer jusqu’à ce qu’on eût achevé de creuser les fossés, de construire les murs, d’élever les tours, d’approprier les mâchicoulis et les barhacaues, enfin jusqu’à ce que la ville fût parfaitement close et en état d’être isolée

(1) Rymer.

suffisamment des assaillants au moyen d’une inondation circulaire (1).

Parmi ces généreux citoyens, qui ne reculent devant aucun sacrifice pour garantir leur ville contre l’invasion des Français, je ne puis reconnaître ces « hommes de la ville » qui, sommés de se rendre à Derby, hésitèrent et allèrent, comme le dit Froissart, « à conseil ensemble à savoir comment ils se maintiendroient. w Non, si Derby se présenta devant Libourne, les habitants durent le recevoir comme un libérateur, et il ne fut certainement pas question parmi eux d’opposer la moindre résistance au lieutenant d’Édouard III, qu’ils n’avaient jamais cessé de considérer comme leur souverain naturel et légitime.

Jamais la population de Libourne n’avait trahi le serment prêté à la maison royale d’Angleterre : cette fidélité constante avait subi les épreuves les plus diverses; elle en était toujours sortie à son honneur : les charges les plus onéreuses, les périls les plus graves, rien n’avait pu l’ébranler. Édouard III semble prendre quelque plaisir à le rappeler aux Libournais,

(1) Henricus, cornes Lancastrie, Derbie, etc..., salutem. Supplicacionem, per majorem, juratos et communam ville réglé Libornie, nobis oblatam accepimus, continentem quod, cum ipsi et eorum predecessores, racione clausure ville ejusdem, et pro bridis, sive machinis, ac vallatis, et aliis diversis opibus, pro defensione dicte ville necessariis, pro solvendo stipendia diversis armorum bominibus equitibus et peditibus aliquibus, retroactis temporibus, in communicione et custodia dicte ville existentibus, ctiam quod diversis magnis pecuniarum summis domino nostro Régi, seu ejus officiariis, pro regiis ofïïciis nlterius supportandis, mutuatis, imposiciones aliquas, in dicta villa, super eis causis, imposuerunt, videlicet, super vendicione vinorum, salis et minagio, latmacgio, mensuris bladii, salargis in quibus sal venditur ad mensuram, et super omnibus piscium ac aliis mercaturis transeuntibus per dictam villam, et super tabulis sive scannis domus communis, et panem ibidem vendentibus.... ut nos eadem emolumenta, sic, per dictos majorem, juratos et communam, recepta et in diversis causis exposita, et conversa, vellemus liabere Arma atque grata, ad utilitatem... Regis... ac prefate ville salvacionem, bene et üdeliter posita fore sive despensata, etboc... conflrmare et eis concedere graciose ut... eadem emolumenta possint colligere... tamdiu quousque dicta villa perfecta fossatis et mûris, cum turribus et machicolamentis et barbacanis clausa fuerit, et aqua circum quaque sutTicienter ordonata ; nos... concedimus... Datum in loco de Brigeraco xiiii die Augusti annoDominiM°ccc°XL° sexto. (Bibl. lmp. Mss. BREQUiGNy,29, fol. 173, verso.

dans une lettre du 18 juillet 1348, par laquelle, jaloux de contribuer à leur repos, à leur tranquilité, à leur prospérité, à leur bien-être, il les exempte de toute imposition contraire à leurs privilèges, à leurs libertés, à leurs antiques coutumes (1).

Si Froissart eût connu cette situation exceptionnelle, il est probable qu’il eût rédigé autrement la fin de son chapitre CCXXVII du livre I de la P® partie de ses Chroniques.

Je ne crois donc pas à cette chevauchée de Derby à Libourne, et, si vous voulez, nous rejoindrons le capitaine anglais à Auberoche, pour le suivre encore en Périgord.

D’Auberoche, Derby tirant au Nord, s’empara de Saint- Privat et de Saint-Raphaël.

Il ne serait sans doute pas malaisé de trouver dans l'itinéraire de Derby, dont je prends la liberté de proposer l’adoption, il ne serait, dis-je, pas malaisé de trouver le nombre de plus de 46 localités soumises, d’après Robert d’Avesbury, par Derby, à commencer par Bergerac et en finissant par Libourne.

(1) Rex omnibus... salutem... Grata|et utilia obsequia quedilecti etfldeles noslri burgenses et babitatores ville de Libornia nobis et progenitoribus nostris... non sine laboribus indcfessis et sumptibus onerosis, multipliciter impenderunt et in dies impendere non désistant, se et sua, pro nostra et jurium nostrorum defensione, diversimode exponentes, nec non dilectio et solida constancia quas in prefatis burgcnsibus et habitatoribus invenimus, qui sempcr in fldelitatc nostra et domus nostre regie magnanimiter persteterunt, personarum pcriculis et rerum dispcndiis non cedentes, nos excitant.... ut eorum supplicationibus, in hiis que ipsorum quietem et tranquillitatem ac commodum et utilitatem concernunt favorabilius annuamus... nos... concessimus ois... quod ipsi... occasione alicujus imposicionis seu concessionis post et contra formam privilegiorum et libertatuni seu antiquarum consuetudinum... non inolestentur... Apud Westni. xxvin die julii (,‘28 juillet 1348). (Bibl. lmp. Mss. Breqviüny 28, fol. 231.)

Dons tous les cas, et c’est là le point important de la discussion, ‘on ne saurait admettre que cette conquête n’ait pas pris, au moins, un mois et demi à Derby. C’est là, du reste, l’opinion de M. Ribadieu (1), qui établit sa supputation sur le récit de Froissart, Eh bien I j'ai, à mon tour, essayé d’encadrer dans cette période les faits rapportés par Froissart, comme ayant eu lieu dans l’intervalle compris entre la prise de Berg’erac (24 août) et la bataille d’Auberoche (21 octobre); je n’ai pas pu y parvenir. Je crois même qu’il est impossible d'obtenir à ce sujet un résultat satisfaisant, en respectant les données exactes de l’histoire. Car, remarquez bien que, si la conquête en Périgord a coûté à Derby un mois et demi, à partir de deux ou trois jours après la prise de Bergerac, c’està-dire à partir de la fin du mois d’août 1345, cela nous conduit à placer, vers le 15 octobre de la même année, le prétendu retour de Derby à Boi’deaux, retoor dont les détails singuliers servent de début au chapitre CCXXVII du Froissart de Buchon. Remarquez, en outre, que c’est seulement après avoir appris le retour du comte de Derby à Bordeaux, c’est-àdire après le 15 octobre 1345, que le comte de l’Isle s’avise de faire « une semonce et un mandement spécial de gens d’armes » pour aller « mettre le siège devant Auberoche (2);» qu’obéissant à cette invitation, les chefs de troupes prennent le temps de réunir leurs hommes et de se porter au rendezvous fixé par le comte de l’Isle, sous les murs d’Auberoche ; que quatre engins sont traînés de Toulouse (3) ou de La Réole (4) à Auberoche; que ces engins dérompent, comme dit Froissart, pendant six jours, les combles des tours d’Auberoche ; que les assiégés se décident à expédier à Derby, pour l'instruire de leur état, un valet dont les Français s’emparent et qu’ils renvoient aux assiégés, de la façon la plus cruelle, ainsi qu’il est raconté au chapitre CCXXVllI du texte

(3) Page 191.

(4) Texte du Mss. de Rome, page 145.

de Buchon ; que Derby, averti, enfin, de la situation critique des assiégés, part de Bordeaux (1), de Libourne (2), ou de Bergerac (3), rallie différentes garnisons, surprend le camp des Français et gagne la bataille.

Franchement, toutes ces choses ont-elles dû et pu se passer dans l’espace de six jours ? Et, cependant, s’il est vrai que le comte de l’Isle ne s’est ému et mis en mouvement qu’après avoir appris le retour du comte de Derby à Bordeaux, c’est-àdire après le 15 octobre, il est sûr qu’il ne reste plus qu’une période de six jours pour encadrer les faits rapportés dans les chapitres CCXXVII à CCXXX des Chroniques de Froissart; car, ainsi que je vais l’établir un peu plus loin, il est certain que la bataille d’Auberoche eut lieu le 21 octobre 1345. Et ces six jours, n’oubliez pas qu’il les faut attribuer, d’après Froissart lui-même, aux opérations les plus actives comme les plus terribles du siège. « Et n’assailloient les François d’autre chose, fors de ces engins, qui nuit et jour jetoient pierres de faix au châtel, qui les ébahissoient plus que autre chose; car, dedans six jours, ils dérompirent la plus grand’partie des combles des tours (4). »

La conclusion que je veux tirer de tout cela est encore celle qui se trouve formulée, à la fin de ma première lettre, dans les termes suivants : « Les Chroniques de Froissart, en ce qui concerne la chevauchée de Périgord, ne contiennent qu’un très faible nombre de vérités mêlées à une foule d’erreurs, et, partant, constituent une source de renseignements fort dangereuse, où il ne faut puiser qu’avec une prudence extrême, un soin infini. »

(2) Mss. de Rome, page 146.

(3) ViLLANI.

(4) Page 191.

Il est donc incontestable que Froissait est un guide des plus compromettants, une autorité des plus suspectes, quand il s’agit de la cbevaucbée du comte de Derby en Périgord. Admettre son récit sans aucune restriction, en faire la base d’une argumentation destinée à dégager l’inconnue des nuages qui l’obscurcissent, c’est courir le risque d’aboutir à des conséquences erronées, et de se perdre soi-même dans les nuages qu’on avait en vue de dissiper.

Pour moi, je serais d’avis de n’admettre comme vrais, dans les Chroniques de Froissait, que les faits auxquels des documents authentiques, ou l’accord unanime des historiens et des chroniqueurs, permettraient de faire subir l’épreuve d’un contrôle sérieux.

C’est surtout pour avoir méconnu ce conseil, que M. Kibadieu a commis des erreurs considérables. Il a voulu prendre exclusivement pour guide le chapelain de la bonne royne Philippe, et il s’est égaré, dans le dédale de la chronologie, à la poursuite de rectifications qu’il ne saurait appuyer que sur des hypothèses purement gratuites. C’est ainsi qu’il a été particulièrement amené à plscer Auberoche à Caudrot. Ce point est, à la vérité, le plus curieux de son travail; le raisonnement est, en général, ingénieux et plein de séduction ; il faut quelque audace pour l’attaquer, et votre admirable collection de pièces historiques pour le détruire. Essayons.

Jusqu’à nos jours, l’on a généralement cru que la bataille dans laquelle le comte de l’Isle fut fait prisonnier par les Anglais avait eu lieu sous les murs d’ Auberoche, en Périgord.

M. Ribadieu est le premier et, je pense, le seul qui ait écrit que cette bataille se livra sous les murs de Caudrot, localité située entre La Réole et Saint-Macaire. A l'appui de cette thèse, aussi nouvelle qu’inattendue, M. Ribadieu invoque et développe des témoig’uag’es divers que je vais successivement passer en revue.

« Une ville, dit M. Ribadieu au début de son ouvrage, une ville que tous les historiens, sans en excepter les plus érudits, et M. Henri Martin lui-même, ont appelée Anheroche, et fixée en Périgord, occupe, à l’une des époques les plus émouvantes et les plus critiques du moyen-âge, une place dont on chercherait vainement à s’expliquer l’importance. — Vers le milieu du xiv<= siècle , on voit deux armées se livrer bataille sous ses murs ; se retrancher tour à tour derrière ses remparts; en un mot, se disputer sa possession avec un acharnement que rien ne motive. — Tant d’efforts avaient cependant leur raison d’être. — La ville qui fut le théâtre de ces actions diverses ne se nommait pas Auberoche, elle n’était point située en Périgord, et si elle joua uir grand rôle, c’e.st que sa position stratégique l’appelait à le remplir. — Par suite, un autre lieu, dont le moment n’est pas venu de dire le nom, et qni eut un passé plein de vie, avait, grâce à l’inattention d’un scribe et d’un éditeur moderne, été déshérité de la part d’intérêt qui lui était due. «

Cet autre lieu, c’est, en réalité, pour me servir des ex]me3sions employées par M. Ribadieu, à la page 15 de son livre, la petite ville de Caudrot^ située sur la Garonne, entre La Réole et Saint-Macaire.

Si l’on n’avait à suppléer, comme le pense M. Ribadieu, qu’à l’inattention d’un scribe et d’un éditeur moderne, la besogne serait insignifiante. Mais la question est plus complexe et plus épineuse: car, pour le défenseur de Caudrot, il ne s’agit pas seulement d’établir qu’un scribe a écrit un mot de travers ou mis un nom pour un autre; qu’un éditeur moderne, bien loin de reconnaître l’erreur, de la constater et de la combattre, n’en a pas même soupçonné l’existence, et s’est,

— se¬

au contraire, efforcé de la propager sous les allures d’une vérité démontrée. Non, M. Ribadieu, pour avoir complètement raison, a plus que cela à faire : il lui convient de prouver, de la façon la plus évidente et la plus claire, que l’erreur du copiste et de l’éditeur est, en même temps, celle de tous les rédacteurs des titres et documents officiels et authentiques, celle de tous les historiens, celle de tous les chroniqueurs, qui ont eu à mentionner la bataille dont l’issue fut si funeste aux intérêts français ; car tous , sans exception , ont parlé d’Auberoche, pas un n’a nommé Caudrot. Ce n’est donc plus en présence de l’inattention d’un scribe ou de l’ignorance d’un éditeur que va se trouver M. Ribadieu, c’est en présence d’un faisceau homogène de témoignages les plus irrécusables, les plus dignes de foi que l’on puisse invoquer.

La discussion aura fait, à mon point de vue, un premier pas, un pas considérable, lorsque j’aurai démontré : 1“ que Caudrot a toujours porté le nom de Caudrot, et ne s’est jamais appelé Auberoche ; 2“ que le lieu de la bataille en question ■. toujours porté le nom d’ Auberoche, et ne s’est jamais appelé Caudrot.

Caudrot a toujours porté le nom de Caudrot, et ne s’est jamais appelé Auberoche.

Un acte du xiih siècle, que cite M. Jules Delpit, dans sa remarquable Notice sur un manuscrit de la Bibliothèque de WolfenbuUel, page 91, mentionne plusieurs bourgeois de Caudrot, « hurgensibus de Causdroco, » dit le texte (1).

Un des recueils de pièces historiques les plus sérieux et les plus recommandables, en cours de publication, intitulé Archives historiques de la Gironde^ parle de Caudrot en différents

(1) Ribadieu, page 41, note 3.

endroits. A la page 29 du tome IV, des lettres adressées, le 14 janvier 1254, par Henri III, roi d’Angleterre, aux ofldciers de diverses places de la Guienne, pour les inviter à reconnaître et à seconder les commissaires chargés de pourvoir à l’approvisionnement et à la garde de ces places, débutent ainsi ; « Rex constabulariis, mililibus, servientibus, prepositis, de Sancto Macario, Girondo, de Caudrot, etc.»

A la page 254 du tome II, ont lit, sous la date de 1255 ; «Pero, sin bolen crompar, far bec poden, de Caudrot en jus .»

« Rex dilectis et fidelibus s\iis, probis hominibus et communitatibus ville nostre Reule, ceterisque probis bominibus et communitatibus villarum Lingonii, Bocglonii, Casiri Caudroci. » Tel est le commencement des lettres d’Édouard II, adressées, le 18 mai 1316, aux habitants des cités, villes et châteaux du Bazadais, du Bordelais, etc., et imprimées aux pages 320 et 321 du second volume des Archives historiques de la Gironde.

A la page 23 du tome VI, sous l’année 1332, on lit : « C’est assavoir, à Lengon, et audit pré, devant Lengon, h Saint- Martin, entre Caudrot et Saint-Maquaire. »

Sous la date du 4 mars 1342 (1343), on trouve, dans le volume LXXXI des Titres scellés., à la Bibliothèque Impériale, le titre suivant : « Sachent tuit que je Bernart de Neufville, escuier, capitaine de Caudrot, ay eu et receu de mess. Jehan de Condé, lieutenant du trésorier des guerres du Roy nostre sire, cent troiz livres tournois, que je ay volu estre rabattues de mon compte de ladite capitanie, finant premier de décembre cccxLii et renduz, c’est assavoir à Gellibert de Faigez lxvii livres et à Meil Mestral xxxv livres tournois : desquelles cm livres tournois je me tieng à bien payez. Donné soubz mon séel, à Agen, le im® jours de mars l’an mil cccxui dessusdit. »

Le Catalogue des Rôles gascons nous apprend que, le 3 juin 1347, le lieu de Caudrot fut officiellement déclaré posses-

sion ang'laise. « De loco Causdroco annexando coronnæ angliæ (1). »

Nous trouvons, dans l’Inventaire de Brequigviy, le passage suivant : (( 1348, 28 juillet. — Lettres d’Édouard III aux jurats et habitants de Caîtdroc, par lesquelles il leur permet de lever, durant dix ans, sur les vins et les autres marchandises, certains droits dont le produit sera employé à construire un château dans ladite ville, et à en réparer les murs (2). »

Enfin, Froissart, lui-même, dans Fénumération des cités, villes et châteaux que l’on trouve « en allant de la cité de Toulouse à la cité de Bordeaux, » mentionne, en 1388, « Ca%droch (3). »

Ainsi, de toutes les citations que je viens de rapporter, et dont je pourrais facilement augmenter le nombre, il résulte incontestablement que Caudrot ne s’est jamais appelé Auberoche.

Auberoche aurait été mis à la place de Caudrot, d’après M. Ribadieu, dans le chapitre IX du livre II des Chroniques de Froissart, intitulé ; Comment Chastillon sur Dourdogne se rendit, et Sauveterre, Sainte-Bazille, Montségur et Auberoche. Il s’agit ici de la campagne du duc d’Anjou, en 1377, et Froissart dit textuellement (4) : « Puis chevauchèrent les Français outre, devant une bonne ville fermée, qui sied entre Saint-Macaire et La Riolle, et a nom Auberoche. » Or, entre Saint-Macaire et La Réole, il n’y a pas de localité du nom d’ Auberoche, et, par cette dernière appellation, Froissart a voulu nécessairement désigner Caudrot. Voilà ce que pense

(1) Ribadieu, page 43.

(2) Ibid., pages 43-44.

(3) Ibid., page 41. — Froissart, livre III, page 447,

(4) Livre II, page 8.

M. Ribadieu. C’est aussi mon sentiment, et j’en conclus que, moins instruit sur la position et les noms des lieux, en 1377 qu’en 1388, Froissart, lorsqu’il énumère, en celte dernière année, les villes et cités des bords de la Garonne, donne son véritable nom à Caudrot, tandis qu’il commet une erreur lorsque, onze ans auparavant, c’est-à-dire en 1377, il donne mal à propos à ce même Caudrot le nom d’Auberoche.

Mais celte erreur, qu’elle provienne de Froissart lui-même ou qu’elle soit le fait d’un scribe ig’norant, ne saurait affaiblir, en aucune façon, Funanimilé des témoignages établissant que Caudrot s’est toujours appelé Caudrot, et n’a jamais porté le nom d’Auberoclie.

D’ailleurs, la suite de la discussion prouvera, je l’espère, que l’existence, même avérée, d’une localité ayant porté le nom d’Auberoche, entre Saint-Macaire et La Réole, ne serait pas un motif suffisant pour conclure qu’il ait pu jamais y avoir identité entre cette prétendue localité et l’Auberoche de la campagne de 1345.

Le lieu de la bataille dont je m’occupe actuellement a toujours porté le nom d’Auberoche, et ne s’est jamais appelé Caudrot.

Pour démontrer cette proposition, je constate, d’ahord, que tous les historiens, tous les chroniqueurs, dont les œuvres sont imprimées, et qui ont eu à parler de cette bataille, tous désignent Auberoche.

Cette unanimité, digne de remarque, aurait dû frapper l’esprit de M. Ribadieu ; car, enfin, Robert d’Avesbury, Villani, Froissart lui-même, Baluze, le P. Anselme, D. Vaissete, et autres, n’étaient pas dépourvus de jugement et de science. Mais je me trouve en mesure d’appuyer leur assertion sur d’autres témoignages parfaitement irréfragables.

La cliancellerie des rois de France a dû, par état et par nécessité, pousser l’étude de la g’éographie aussi loin que pas un historien ; et ce n’est pas dans des documents émanés de cette source qu’on rencontrerait les bévues sans nombre qui discréditent particulièrement les œuvres de Froissart. Or, la chancellerie de Philippe de Valois, comme celle du roi Jean, a toujours mentionné la bataille, le combat, la chevauchée d’Auheroche, en 1345, jamais la chevauchée, le combat, la bataille de Caudrot. En voici des exemples :

Le 10 janvier 1347 (1348), le roi Philippe de Valois anoblit Étienne Gruyer (Gruerii) de la Ferlé-sur-Auhe, à la sollicitation de Guillaume Cornilhani, qui avait été fait prisonnier au siég’e d’Auberoche « in ohedio Alberoqîie (1). »

Le 2 septembre 1352, le roi Jean concède à nouveau, ou confirme, au profit de Pierre-Eaymond des Prez, la concession d’une rente annuelle et perpétuelle de soixante-dix livres tournois, faite par l’archevêque d’Auch, pendant qu’il était lieutenant de Philippe de Valois en Languedoc, à Bertrand des Prez, pour le récompenser des services de tous genres qu’il avait rendus à la royauté et au pays, l’indemniser des dépenses qu’il avait faites pour soutenir la guerre, conjointement avec son frère Géraud des Prez, et surtout en considération de ce qu’il avait été fait prisonnier à la chevauchée d’Auberoche, « m calmlcata de Alharocha (2). »

La chancellerie pontificale n’a jamais joui, que je sache, d’une réputation d’ignorance en fait de topographie. Aussi, lorsque le pape Clément VI écrit au roi de France, pour l’intéresser au sort de Pierre-Eaymond de Eabastens, fait prison-

(1) Arch. de l’Emp.^, Trésor des Chart., reg. 77, 183, verso.

(2) Voir, ci-après, page 117, note 1.

nier par les Anglais à la bataille où fut pris le comte de Tlsle, le souverain pontife mentionne Auberoclie (1).

Je pense que la population de Montricoux, sur les bords de l’Aveyron, non loin de Montauban et de Cahors, était assez bien placée pour savoir ce qui se passait à Caudrot, et je suis persuadé surtout qu’elle n’avait aucun intérêt à donner à Caudrot le nom d’Auberocbe. C’est là, cependant, la faute qu’elle aurait commise, par la plume de deux notaires, et en présence peut-être de témoins oculaires, acteurs eux-mêmes dans la bataille, c’est là, dis-je, la faute qu’elle aurait commise, d’après le système de M. Ribadieu , en déclarant, le 8 mai 1346, quelques mois seulement après la bataille, que le vicomte de Carmain, pour lequel elle s’impose deux cents livres de petits tournois, a été pris par les Anglais au conflit d’Auberocbe, « in campo seu conjl'iictîi de Alha Hocha (3). »

Ainsi, Auberoche à la cour de France, Auberocbe à la cour pontificale, Auberoche dans la région de Caudrot, Auberocbe dans Robert d’Avesbury, et, par suite, en Angleterre, Auberocbe dans Villani, et, par suite, en Italie, Auberoche dans Froissart même, Auberoche partout... Caudrot nulle part !

Maintenant, recherchons l’emplacement d’Auberoche.

Le rédacteur inconnu de la chronique insérée en tête des Coutumes de Bordeaux, de Bergerac et du Bazadais, dont le témoignage m’a servi à fixer la date de la prise de Bergerac

(1) Baluze : Vilæ Papar. avên., lom. 1, col. 747.

(2) Voir, ci-après, page 124, note 3.

par le comte de Derby, peut être utilement invoqué, non seulement pour déterminer la position d’Auberoche, mais, de plus, pour préciser la date de celle bataille mémorable. Cet anonyme a écrit : « Z’ætï m ccoxlv/o la iatalha dalant Alha^ focha en Peyragorc, lejorn de sent Senrin, per lo conte Parvis qni gasanhet lo camp. » Pour lui, donc, le doute n’existe pas : Auberoche est situé en Périg-ord.

Aymeric de Peyrac, abbé de Moissac, de 1371 à 1403, a écrit ce qui suit dans sa Chronique : Eo tempore (1345), Callicornm et Angliconm fuit factum bellum campale in Alharupe diocesis Petragoricensis (1). » Pour l’abbé de Moissac, qui a été probablement en mesure de se procurer des renseig’nements précis, puisqu’il fut contemporain du fait, et vécut dans une localité peu éloig'née de Caudrot et d’Auberoclie, il n’y a point l’ombre d’im doute ; la bataille fut livrée à Auberoche, en Périgord.

Je n’ignore pas que ces deux témoignages, sur lesquels s’est appuyé D. Vaissete, ne sont pas concluants aux yeux de M. Ribadieu ; quant à moi, je les accepte jusqu’à ce que, pçur les démentir et les ruiner, on allègue des raisops plus convaincantes que celles qui ont été mises en avant par M. Ribadieu.

« Ce qui prouve, dit M. Ribadieu (2), qu’Auberocbe n’est pas du côté de Périgueux, c’est le fait suivant : à la fin de la campagne, lorsque la ville de Caudrot (3) assiégée, de nou-

(t) Chronique manuscrite d’Aymeric de Peyrac. Bibl. lmp. Mss. Fonds latin n» 4991. A. Le texte est hi alla rupe diocesis Petragoricensis ; mais Baluze et D. Vaissete ne s’y sont pas trompés et ont lu « In alba rupe, » avec d’autant plus de raison qu’il serait diflicile de trouver, en Périgord, une seule localité du nom de Hauteroclie.

(2) Page 29, note 1.

(3) Lisez : Auberoclie.

veau, mais cette fois par les Français, fut délivrée par le comte de Derby et Gautier de Manny, à la suite d’un combat dans lequel la surprise joua le premier rôle, le comte de Pembroke, qui commandait à Bergerac, manqua le rendezvous fixé par Derby à ses hommes d’armes, et n’arriva devant Auberoche... qu’après la bataille. Si Auberoche eût été là où le place Buchon (entre Périgueux et Montignac), Pembroke aurait été bien plus à portée d’Auberoche que Derby; au lieu d’arriver le dernier et trop tard, il serait arrivé avant tous les autres. » Et plus loin : « Le traité de Pellegrue venait de mettre pour trois ans le Périgord à l’abri des hostilités; il eût étendu sa protection à Auberoche, si Auberoche avait appartenu à cette province. »

Voilà donc les deux faits les plus caractéristiques qui s’opposent, d’après M. Ribadieu, à ce qu’on place Auberoche en Périgord.

Si j’examine ces faits attentivement, je remarque, d’abord, que le dernier prête à l’équivoque. L’on ne voit pas bien, en effet, si le prétendu traité de Pellegrue est destiné à étendre sa protection efficace à toute la province de Périgord, ou seulement à garantir et protéger le comté proprement dit, c’est-à. dire les terres du Périgord appartenant personnellement avi comte de ce nom. Dans le premier cas, les deux parties contractantes doivent être le xdi de France et le roi d’Angleterre, ou leurs représentants; dans le second, le traité, n’intéressant que le comte de Périgord et la couronne d’Angleterre, doit être directement conclu entre le roi d’Angleterre ou ses représentants et le comte de Périgord. Mais je me hâte d’ajouter que, dans un cas comme dans l’autre, ce prétendu traité doit être relégué parmi les rêveries de Froissart.

En 1345, il ne fut pas conclu, entre la France et l’Angleterre, sous les murs de Pellegrue, de traité ayant pour objet de sous-

traire pendant trois ans à la guerre la province de Périgord, puisque nous voyons cette province rester, en 1346, le théâtre de la guerre, comme elle l’avait été en 1345. Les sièges de Saint -Privât et de Saint-Raphaël, la reprise d’Auberoche sur les Anglais, les témoignages de satisfaction que le roi de France accorde, en 1347, aux habitants de Périgueux pour le courage qu’ils ne cessent de déployer dans la défense de la cause nationale, tout concourt à prouver que le Périgord ne fut à l’abri des hostilités ni en 1345, ni en 1346, ni en 1347, et que, par conséquent, il ne fut pas conclu, en 1345, sous les murs de Pellegrue, ou dans Pellegrue, entre les rois de France et d’Angleterre, ou en leurs noms, de traité offrant le caractère spécial dont parle Froissart et que lui attribue M. Ribadieu.

En 1 345, il intervint, entre le duc de Normandie et le comte de Périgord, une convention aux termes de laquelle le comte était tenu de garder ses châteaux et places frontières, exposés aux attaques des ennemis, avec deux cents hommes d’armes et quatre centssergents, depuis la fête de Saint-Martin, d’hiver, c’est-à-dire depuis le 11 novembre 1345, jusqu’à la fête de Pâques (1346), moyennant une solde de 12,000 livres tournois, payable par le roi de France. Pour le paiement partiel de cette solde (soit 10,000 livres), le duc de Normandie abandonna au comte de Périgord les profits de divers droits royaux dans le château et la châtellenie de Bourdeilles, et dans les lieux et paroisses de .Celles, Bertric, Verteilhac, la Cassaigne, Saint- Privat, Puy-Corbier, le partage de Saint-Front, le commun de paix dans les bourgs et paroisses de Marsanieix, le Breuil, Sainte-Marie-du-Sel, Sénilhac, Saint-Pierre, les Landes, Coursac, Coulounieix, Marsac et Roufflgnac. Cette cession temporaire fut consentie à condition que si, avant la fête de Sainte- Marie -Madeleine, c’est-à-dire avant le 22 juillet 1346, la susdite somme de 10,000 livres était acquittée par le Roi, au profit du comte de Périgord, les divers droits cédés feraient retour au domaine royal; et, dans le cas contraire, les droits en question devaient demeurer la propriété perpétuelle du comte de Périgord et de ses héritiers, jusqu’à concurrence

d’une valeur estimative de 10,000 livres tournois. Toutefois, cette solde de 10,000 livres devait subir une réduction proportionnelle dans le cas où, par une g’râce spéciale du ciel, il serait conclu un traité de paix, ou accordé des trêves, avant le terme de Pâques 1346, c’est-à-dire avant l’expiration du dernier terme assig'né aux effets de la convention contractuelle entre le duc de Normandie et le comte de Périg’ord.

Les lettres du duc de Normandie, qui consacrent le fait important qui précède, sont datées, à Châtillon-sur-Indre, au mois de novembre 1345 (1). Ce document établit, de la

(l) l’hilippus Dei gratia francorum rex. Notiim facimus... nos infrascriptas carissimi primogeniti nostri ducis Normandiæ et Aquitaniæ vidisse litteras, formam quæ sequitur continentes. Johannes etc. Notum facimus... quod, cum dilectus et fidclis noster Cornes Petragoricensis, certa convciitione, inter nos et ipsum, super hoc inita, castra sua et loca in fronteriis inimicorum Regni situata, cum ducentis hominibus armorum et quadringentis servientibus, h festo beati Martini biemalis nuper præterito usque ad festum Paschæ, pro duodecim millibus libris turonensium, sibi à dicto genitore nostro solvendis^ custodire teneatur, nos eidem comiti, in solutionem decem milium librarum, de prædictis duodecim milibus librarum dcducendarum, comunia dicto genitori nostro vel nobis débita, in Castro et castellania de Burdelia, ipsius comitis comunia, et jui'isdictionem locorum et parrocbiarum de Cello, de Bertrico, de Bertelhaco, de Cassangniis, de Sancto Privato, de Podio Corberii, et vendas regias quæ sunt in partagio cum capello Sancti Frontonis, nec non comunia débita in burgis et parrochiis de Marsanes, de Brolio, Ecclesiæ novæ d'Uschel, de Senilbaco, de Sancto Petro, Lanes, de Corsaco, Colbompnes, de Marsaco et de Rotïïnbaco, cum jurisdictione dicto communi pertinente, per ipsum comitem tenenda et possidenda ex nunc, autboritate regia nobis concessa et nostra, tradimus et assignamus, sub hoc pacto quod, si, infra festum beatæ Mariæ Magdalenæ proxime venturum, ipsi comiti summa prædicla decem milium librarum, pro dicto genitorc nostro vel nobis, tradita fuerit, vel soluta, dicta communia cum dictis vendis et jurisdictione ad domanium regium vel ad nos libéré revertantur; si vero de summa decem millium librarum prædicta comiti memorato non fuerit, infra terminum proximo dictum, ad plénum satisfactum, volumus et concedimus quod idem cornes et sui bæredes dicta communia cum vendis, jurisdictione prædictis, pro dictis decem milibus libris perpetuo teneat et possideat, sibique et suis in bæreditatem perpetuam remaneant pleno jure. Quod ipsa communia cum prædictis jurisdictione et vendis ex nunc pro ut ex tune eidem comiti et suis... cedimus, tradimus perpetuo et quittamus : quo termino festi beatæ Mariæ Magdalenæ lapso, super valore communium, jurisdictionis et vendarum prædictarum, liet legalis extimatio, secundum consuetudinem patriæ, et pro ut in illis parti-

façon la .plus formelle, la plus positive, que, soit au mois d’août, soit au mois de septembre, soit au mois d’octobre, soit au mois de novembre 1345, il n’intervint, ni à Pellegrue ni ailleurs, entre la France et l’Angleterre, ou entre le roi Édouard III et le comte de Périgord, aucun traité de nature à soustraire aux hostilités la province entière ou seulement le comté de Périgord.

L’existence problématique d’un pareil traité est irrévocablement démentie par cette phrase significative exprimant le désir de la paix ou d’une trêve : « In casu vero, çuo, dimna spirante gratta, infra dictum terminum Paschce, pax fieret rel treuga darentur, etc. » Si le duc de Normandie et le comte de Périgord comptaient, au mois de novembre 1345, sur l’intèrvention de la Providence pour amener une paix ou des trêves, c’est qu’au mois de novembre 1345, il n’y avait ni paix ni trêve entre la France et l’Angleterre, et, dans le cas particulier qui nous occupe, entre l’Angleterre et le comte de Périgord.

Un traité de paix entre le roi d’Angleterre et le comte de Périgord, après la prise de Bergerac, en 1345, un traité qui devait durer trois ans ! Non, cela n’est pas vrai; Froissart se trompe. En 1345 comme en 1.346, le comte de Périgord resta fidèle aux intérêts du roi de France, et les Anglais lui firent payer sa fidélité aussi chèrement qu’ils purent. Bertrand de Pommiers y trouva son compte. Partisan dévoué de l’Angle-

bus, commimia, jurisdictiones et vendæ extimantur, quæ si plus decem millibus libris inveniantur valere per estimationem prædictam , dictus cornes aut sui præfafo genitori nostro vel nobis satisfacere de pluri iu pecunia tenebitur, et si minus reperiantur valere illud dictus genitor noster vel nos tenebimur supplere comiti memorato. In casu vero quo, divina spirante gratia, infra dictum terminum l’ascbæ, pax fleret vel treugæ darentur, de decem milibus libris supra dictis eidem comiti , pro rata temporis à dicta pace vel dictis treugis, erit defalcatio facienda : omnia et singula præmissa tenere prædicto comiti et suis authoritate prædicta et nostra promittimus, etc., etc. Datum Gastellioni supra Adriam anno Domini millésime treçentesimo quadragesimo quinte, mense novembris. Quas quidem litteras... approbamus, ratificamus et... confirmamus... Datum Parisius millésime quadrigentesimo {Lis. : Irecenlesimo) quadragesimo sexto mense novembris. (Bibl. lmp., Mss. Doat, 243, pages 160 et suiv.)

terre, ce damoiseau^ rendit de signalés services dans la guerre de Gascogne; pour l’en récompenser, le comte de Derby, se trouvant à Plassac, en Saintonge, le 30 octobre 1346, lui donna le lieu de Maurenx, au diocèse de Périgueux, le substituant ainsi au comte de Périgord dans les droits et devoirs dont ce dernier était déchu comme rebelle et ennemi, rebellis et inimicus (1). Je défie qu’on accorde cette situation personnelle du comte de Périgord, è la fin d’octobre 1346 avec la conclusion du traité dont parle Froissart.

Le 1®'' février 1348, il y eut une trêve de trois ans, conclue entre le roi d’Angleterre et le comte de Périgord; voilà le seul traité que je connaisse, et ce n’est certainement pas ce document qui favorise la thèse de M. Ribadieu.

Toutefois, si l'on persistait a soutenir qu’il a été conclu en 1345, à Pellegrue, un traité entre les Anglais et le comte de Périgord, je répliquerais que l’existence même de cet acte ne saurait, comme vous l’allez voir, autoriser, en aucune façon, ni Froissard, ni M. Ribadieu à maintenir que le traité de Pellegrue sauva Pellegrue, ainsi que le dit Froissart, et, par suite, Auberoche, ainsi que le prétend M. Ribadieu. Pourquoi cela?

(1) Henricus cornes Laucastrie, Derbeye etc. universis... salutem... Sciatis quod nos ad grata et utilia obsequia, per dileclum nostrum Bertrandum de Pomeriis, domicellum, in guerris Yasconie... preslila et impensa, ac in futuriim impendenda, merito advertentes, et, eo prete.\tu, volontés, erga ipsum, debitam consideracionem babere, nt ad servieiuliim... in postenim melius animetur, et ceteris bonis et legalibus servitoribus regiis sit cxeniplar, eidein Bertrando... locum de Maiirenxs in diocesi Petragoricensi situatum... codem modo et forma quil)us cornes Petragoricensis, ante guerrarum tempora, pacis tempore, tenebat... rebellis et inimicis (inimicus? ...) propter quam rebcllionem dictus suus locus... in commissum devenerit... damus... Datum apud locum de Plassaco in Xanton. sub nostro sigillé penultima die oclobris anno Domini m" ccc® xl" sexto. (Bibl. lmp. Mss. Brequigxy, 28, et Moreau, 052, p. 89. )

Parce que, d’une part, en 1345, Pellegrue, bien loin d’être momentanément garanti, tomba au pouvoir des Anglais ; parce que, d’autre part, en 1345, Auberocbe, en Périgord, ne faisait pas encore partie du comté de Périgord, et ne pouvait, par conséquent, pas profiter des bénéfices exclusivement réservés aux possessions du comte de Périgord, aux dépendances du comté; Auberocbe, en effet, ne devint une dépendance de ce comté qu’au mois de novembre 1346, lors de la vente qui en fut faite'au cardinal Talleyrand de Périgord, par le roi de France, ainsi que je le rapporterai plus longuement ci-après.

Voilà donc un des deux arguments de M. Eibadieu qui pèche par la base, et qui, par conséquent, doit être rejeté.

M. Ribadieu affirme, d’autre part, que si Auberocbe se fût trouvé en Périgord, Pembroke, q^ui commandait à Bergerac^ serait arrivé au rendez-vous avant Derby, qui était à Bordeaux ou à Libourne.

A Bordeaux ou à Libourne l A cette forme dubitative, vous reconnaissez queFroissart va faire tous les frais de la démonstration. C’est un motif particulier de méfiance.

Les divers textes de Froissart ne s’accordent pas sur le lieu d’où partit Derby pour voler au secours des assiégés d’ Auberoche. L’un porte : « Toutes les paroles et les devises, et le convenant du messager, comment il avoit été pris devant Auberoche, et l’état de la lettre, et la nécessité de ceux de dedans, furent sçues et rapportées, à Bordeaux, au comte Derby et à messire Gautier de Mauny, par une leur espie qu’ils avaient envoyé en l’ost (1). » L’autre raconte que des pèlerins, venant d’Auberoche, et fort au courant de ce qui s’était passé, ayant

h) Buchon, page 192.

été interrog’és par le capitaine ang-lais de Pellegrue, « li recordèrent tout ce que il avoient veu et oï, et quant il li orent dit, il prist confié à eulx , et tantos au matin, il monta à ceval et cevauça tant celle journée, que il vint à Lieborne, où li contes Derbi se tenoit, qui fut moult esmervilliés de sa venue, et pensait bien que il i avoit nouvelles. Le capitaine de Pellag’rue li recorda de point en point toutes les avenues, et comment elles avoient alé, et des trois chevaliers que on avoit laissiet en Auberoche, qui n’estoient pas bien à lor aise (1). »

Vous voyez également, par les citations qui précèdent, que ces textes ne sont pas davantage d’accord sur les circonstances par suite desquelles le comte de Derby fut informé de la situation désespérée d’Auberoche,

Enfin, une autre autorité, qui n’est pas indigne de considération, Villani, rapporte que, prévenu du péril où se trouvaient les assiégés d’ Auberoche, Derby, qui se tenait à Bergerac, partit de cette ville pour aller à leur secours ; « Gli assediati sentendosi molto stretti, mandarono al conte de Vervicli per soccorso, o a loro convenia rendere la terra. 11 quale conte, corne valente signore, non temendo di tanta cavalleria e potenzia del Re di Francia c’havea al detto assedio e nel paese, con messer Gianni di Francia, si parti de Bergheraco, con quanta gente pote con seco menare (2). »

Ici, donc, on fait partir le comte de Derby de Bergerac ; là, de Libourne; ailleurs, de Bordeaux; et l’on ne sait plus vraiment à quel point de départ il convient de donner la préférence.

Il faut, de plus, remarquer que si l’un des textes de Froi.ssart porte que Pembroke commandait alors à Bergerac (.3), l’autre ne fait aucune mention de ce prétendu commandement.

(1) Mss. de Rome, p. 146.

(2) Villani, Ap. Mvr.atori, Rer. liai, Scriptor., vol. Xlll , col. 927.

(3) Page 192.

Cependant, supposons que Pembroke commandait à Bergerac, au moment où il reçut de Derby l’ordre de le rejoindre à Auberocbe.

Je profile de l’hypothèse pour insérer ici une observation qui peut avoir son importance, à savoir que le comte de Pembroke, commandant à Bergerac, ne put et ne dut être sollicité par Derby que postérieurement au 9 octobre 1345. Vous n’avez pas oublié, je pense, que, du 10 septembre au 9 octobre 1345, Bergerac fut commandé par les frères d’Albret, en vertu du traité conclu entre ces derniers et le comte de Derby, traité rapporté in extenso dans ma première lettre.

Ainsi, j’admets volontiers que, postérieurement au 9 octobre 1345, et au moment où Derby donna rendez-vous à Pembroke sous les murs d’Auberoche, ce dernier commandait à Bergerac. Voici l’induction que je tire de ce fait : c’est que Derby ne se trouvait, en ce moment, ni à Bordeaux, ni à Libourne, ni à Bergerac; c’est qu’au lieu de s’ébattre et de jouer « entre les bourgeois et les dames de la ville » de Bordeaux, comme l’explique le texte de Froissart publié par Buchon (1), ou à Libourne, ainsique le porte le texte du manuscrit de Borne (2), ou, enfin, à Bergerac, suivant l’assertion de Villani, Derby, poursuivant le cours de ses succès, opérait très probablement vers le nord du département actuel de la Dordogne, sur les confins du Limousin et du Querci.

Dans ces quartiers, en effet, nous assistons à l’organisation de la résistance de la part des Français. Tandis que l’armée du duc de Normandie se forme incessamment, en avançant vers le Périgord par Poitiers, Limoges et Angoulême, le duc de Bourbon concentre ses forces sur les frontières communes

du Querci et du Périg'ord, à Cahors, à Gourdon, à deux pas du corps expéditionnaire des Ang’lais.

Un nombre considérable de quittances nous montrent que, sous la direction de Jean Chauvel, trésorier des guerres, la caisse de l’armée du duc de Normandie fonctionne : à Pons, pendant une grande partie des mois d’août et de septembre (1); à Limoges, le 10 octobre (2); à Angoulême, le 25 et le 29 du même mois (3). « Le duc de Normandie, d’aprèsD. Vaissete (4), ayant appris la descente des Anglais sur les côtes de Gascogne, se rendit à Carcassonne le 2 d’août de l’an 1345. Il parcourut ensuite la Touraine, le Poitou et le Limousin pour mettre ces provinces à l’abri de leurs entreprises. Il écrivit de Maremoustiers, près Tours, le 2 de septembre suivant, au sénéchal de Carcassonne, de se trouver avec toutes les milices de la sénéchaussée, le 11 du même mois, à Angoulême, ok il

(1) Renaut de Pons, chevalier, vicomte de Carlat, sire de Riberac et de

Rlaye, reçoit de Jean Cliauvel, sur ses gages, sous le gouvernement dudit évêque (de Beauvais), cent livres tournois. A Ponz, 21 août 1345. — Aimery Vigier, cscuier, sire de Durillac, capitaine delà Bastide-Saint-Loys, reçoit de Jean Chauvel, trésorier des guerres, sur ses gaiges et de sa garnison, en sa compagnie, et de Helyon de Balbéon, cscuier, son compagnon, et de Hug. Moreau, capitaine du château dudit lieu, sous le gouvernement de M. l’évèque de Beauvez, lieutenant du Roy ez partie de la I.anguedoc, Poitou, Xaintonge. Limousin et lieux voisins, cent livres tournois, sous son sel et dudit Hug. Moreau. A Pons, 10 septembre 1345. — Pierre Clari, escuier, capitaine de Mortaigne, reçoit de noble homme . Jean Chauvel, trésorier des guer¬

res, sur ses gages et de ses gens d’armes et depié, audit lieu, sous le gouvernement de M. l’évèquc de Beauvez, lieutenant du Roy ez parties de la Languedoc, Poitou, Xaintonge, Limousin et lieux voisins, cent vingt-trois livres tournois. A Pons, 23 septembre 1345. (Bibl. lmp. Titres scellés.)

(2) Arnaut, sire d’Alcgre, reçoit d’honorable et saige Jehan Chauvel, trésorier des guerres du Roy et de M. le duc de Xormandie et Guienne, sur ses gages et de cinq cscuiers de sa compagnie, à déservir ès présentes guerres, vingt-sept livres tournois. Donné à Limoges, le 10 octobre 1345. {Ibid.)

(3) Jean de Poligny, escuier, reçoit de honorable et saige homme Jean Chauvel, trésorier des guerres, sur ses gages, et d’un autre escuyer de sa compagnie, ês présentes guerres, huit tivres tournois. Donné à Angoulême, le 25 octobre 1345. — Autre quittance de Guillaume Seguin, à Angoulême, le 29 octobre. (Bibl. lmp. Tdres scellés. )

(4) Ilisl. de Languedoc, tome IV, page 257.

atoit ordonné sa semonce afin que d’illeuc il allât en certain lien contraistier aux ennemis, etc. Il était à Poitiers, le 18 septembre (1), et il manda de Limoges, le 4 et le 5 d’octobre, aux officiers de la sénéchaussée de Carcassonne, de lui envoyer tout l’argent qu’ils pourroient amasser pour soutenir la guerre. Eoger Bernard de Foix, vicomte de Castelbon, servoit alors, dans le Limousin, sous ses ordres, et il donna quittance, à Limoges, le 13 d’octobre, pour les gages de lui, chevalier banneret, de cinquante-six bacheliers, quatre-vingt-seize écuyers et quatorze-cens-quatre -vingt sergens de sa compagnie, pour ses services dans la présente guerre du duc de Normandie. »

D. Vaissete va plus loin, en répétant que, le jour de la bataille d’Auberoche, le duc de Normandie n’était qu’à dix lieues du corps d’armée du comte de l’Isle et du théâtre de l’action. Cette affirmation s’appuie, vraisemblablement, sur les termes mêmes de Villani : « E messer Gianni, flgliuolo del Re de Francia, era presse à 10 leghe de Albaroccia (2). » Enfin, l’historien du Languedoc rapporte que « le Roi s’étoit avancé aussi jusqu’à Angoulême, où il étoit le 25 d’octobre. »

Quant au duc de Bourbon, voici ce qu’en dit D. Vaissete (3) : « Pierre, duc de Bourbon, après avoir été pourvu de la lieutenance de Languedoc, se rendii à Cahors, où il nomma ses commissaires, le 22 de septembre de l’an 1345, pour rechercher les droits du Roi dans la province, et pour soutenir la guerre. Il alla ensuite à Gourdon, où il assembla ses troupes, et où il séjourna depuis le 27 de septembre jusqu’au 5 d’octobre. Guillaume Rolland, sénéchal de Beaucaire, étoit

(1 ) Il y était aussi le 23 septembre, comme on le voit par les Lettres du duc de Normandie octroyées à Adam Tade, escuyer et chevalier, qui dict avoir envoyé, pour luy et au nom du Roy, Gieffroy de Renton, son fds, avec armes et chevaux, selon son estât, pour servir Sa Majesté et ledict duc de Normandie en ces présentes guerres. A Poitiers, le 23 septembre 1345. (Bib. lmp. Ext. du reg. du Parlem. H., 115. )

(2) Loc. cit.

i3) Pages 246-257.

alors dans son camp avec les nobles de cette sénéchaussée, entre lesquels étaient Gui, fils de Pons de Monllour, dans le Vivarais; Gérante, seigneur de Solignac, etc. Pierre, vicomte de Lautrec, seigneur de Montredon, servait aussi sous les enseignes du sénéchal de Beaucaire. Enfin, nous trouvons que Guy de Comminges, seigneur de Fiac, étoit alors à la suite du duc de Bourbon, qui fit son principal séjour à Agen pendant le reste de l’année. 11 manda, le 18 d’octobre, le comte de Foix, qui se prépara à l’aller joindre à la tête de ses vassaux. 11 convoqua, quelques jours après, conjointement avec Girard de Roussillon, sénéchal de Carcassonnê, qui étoit en garnison à Marmande, la noblesse et deux mille sergens à pied de celte sénéchaussée, avec ordre de se trouver à Agen, le 8 de novembre. 11 manda aussi à Agen tous les nobles et non nobles delà sénéchaussée de Toulouse, depuis Tàge de quatorze ans jusqu’à soixante; il changea le lieu de l’assemblée à la fin d’octobre, par ordre du duc Normandie, et fit sçavoir à ces milices de se rendre incessamment à Cahors. »

Et maintenant, jetez les yeux sur une carte d’ensemble des départements de la Dordogne, du Lot, de Lot-et-Garonne, de la Charente et de la Corrèze; placez-vous, dans le premier de ces départements, à une des localités qui portent le surnom d’Auberoche, comme Saint-Antoine, Saint-Crépin, Millac ou Montagnac-d’Auberoche, localités qui, toutes, ont fait partie, au moyen-âge, de la châtellenie d’Auberoche, en Périgord. Installez là le comte de l’isle et ses troupes; vous trouverez, sur ses ailes : à droite, le duc de Bourbon ; à gauche, le duc de Normandie. Si les trois corps peuvent opérer à temps leur jonction, ils enserreront inévitablement le corps expéditionnaire du comte de Derby, et lui couperont la retraite du seul côté où il lui soit encore possible de la tenter honorablement avec succès, c’est-à-dire dans la direction du Sud-Ouest. Derby

voit l’imminence du péril : il peut encore, à la vérité, se dérober en obliquant à droite, et ralliant les g-arnisons établies par lui le long' de la Dronne et de l’Isle; mais, dans ce cas, il est obligé de sacrifier la garnison d’Auberoche aux abois, et il laisse échapper l’occasion d’écraser une fraction considérable des troupes ennemies. Aussi, je ne crois pas qu’il ait hésité un instant; son mouvement en avant dut être prompt comme la foudre ; aux prises avec une situation des plus critiques, et qui s’aggravait d’heure en heure, il n’attendit pas l’arrivée de Pembroke pour en sortir. Le secours de son lieutenant dut êti*e, d’ailleurs, envisagé par Derby comme celui d’une réserve assurée, également utile, selon le sort des armes, à protéger la retraite ou à poursuivre la victoire.

Je ne sais pas comment seront accueillies les considérations que je viens de développer; mais j’avoue qu’à mes yeux, elles paraissent découler naturellement des faits eux-mêmes, et il me semble qu’en en tenant compte, on apprécie davantage (pour me borner à une seule remarque) tout le mérite des termes employés par Robert d’Avesbury, dans son court récit de la bataille d’Auberoche, qu’il est temps de transcrire.

« De bello de Albaroche, ubi Qalli vincuntur per Anglicos.

» Deinde, mullis nohilibus de regno Franciæ, cum ingenti exercitu, apud Albaroche, ad resislendum dicto comiti, congregatis, dictus cornes de Derby, veniens in occursum, conflictu habito inter ipsos valde forti, et multis adraodum Francigenis interfectis, ac de Lyle, Valentinoys et de Pontagu, comitibus, septemque vicecomitibus, III baronibus, XIIP““ baneretis, et multis militibus et aliis, ibidem captis, victo-

riose devicit eosdem, subsequenterque, per lotum yemeni subsequentem, ibidem, se strenue g’essit. Post feslum Pascliæ, anno domini miliesimo CCC™" XLVP“ incipiente, dominus Johannes de Francia, filins et beres dicli domini Philippi de Valesio, cum decem milibus g-aleatorum, aliis quoque hominibus armorum, balistariisque, et aliis, quasi innumeris, ad villam de Aquilonia, obsedit eandem, diclo senescallo Vasconiæ villam ipsam, cum hominibus armorum, sufficienler munilam, virililer protegenle (1). »

Dans ce passage, chaque expression a une haute valeur. La grande armée qui se réunit auprès d’Auberoche ne paraît pas avoir pour but unique de s’emparer d’Auberoche; ce qu’elle désire, avant tout, c’est arrêter les progrès des Anglais, résister au comte de Derby, « ad resistendum dicto comiti. » Elle ne laisse Derby, ni derrière, ni sur les flancs, ni à Bordeaux, ni à Libourne, ni à Bergerac; elle l’a devant soi ; Derby ne l’attaque ni en queue, ni en flanc; il l’attaque de face, « dictns cornes veniens in occnrsnm. » Le comte de l’isle monte vers le Nord. Derby descend vers le Sud; ils se rencontrent, et le choc, un choc terrible, a lieu .sous les murs d’Auberoche,en Périgord.

Il existe, dans la collection de Doat (2), à la Bibliothèque Impériale, un acte dont l’étude attentive n’a pas peu contri-

(1) Page 122.

(2) Vente faite à Taleyrand, cardinal de Périgord, des terres d'Atiberoche et de la Bastide de Bonneval pour vingt mille livres, par Philippe de Valois, qui promet de la faire ratif/ier aux vicomte et vicomtesse de Limoges, auxquels elles appartenaient .

Du mois de novembre 1346.

Philippus, Del gratià, Francorum notum facimus universis, tam præsentibus quàm futuris, quod cùm olim castnim de Albaruppe, carissimi nepotis nostriCaroli, ducis Britaniæ et vicecomitis Lemovicensis, ac Johanne, ejus consortis, ducisse Britanniæ et vicecomitissæ Lemovicensis, in Petragorici-

bué à fortifier en moi l’opinion qui place en Périgord TAuberocbe où eut lieu la défaite du comte de l’Isle ; c’est l’acte de la vente d’Auberocbe et de La Bastide-Bonneval, en Périgord, faite, dans le mois de novembre 1346, par Philippe de Valois, au cardinal ïalleyrand de Périgord.

Le préambule de ce document est un exposé de motifs, précieux pour l’histoire , et, par conséquent, il mérite qu’on s’y arrête d’une façon particulière.

nio, situm, per quosdam iiiimicos nostros fuisset proditoriè et aliter (sic), indebitè et injustè occupatum, et captiim, et per ipsos inimicos diu detentum, ac tandem, procuranübus quibusdam fidclibiis nostris, fuisset, postmodum, ab obedientià dictorum inimicorum nostrorum substractum, prout etiam nunc ab bujusmodi obedientià nostrorum inimicorum substractum, existât, ac per nos et nostri nomine tenetur; attendentes sollicité, et plenariè informati, loti circumposilæ regioni, ac nobis et patriæ, plurimum esse proflcuum, et etiam expedire quod caslrum ipsum ad nostram obedientiam plenariè redigatur, et rcdactum fideliter cuslodiatur ac teneatur, et maneat jugiler et incuncussè sub nostrà obedientià memoratà; et, propterea, cupientes dictum castrum, et ejus castellaniam, ac Bastidam Bonnevallis, existentem infra castellaniam eandem, venditionis titulo, transferre in personam aliquam nobis tidelem, quæ castrum ipsum possit commode, sub fidelitate et obedientià nostrà, tenere ; ac considérantes puritatem atque constantiam devotionis et fidei nostri comitis Petragoricensis et suorum, quam ad nos et predecessores nostros reges francorum, et regnum nostrum, ab antiquis temporibus, babuerunt, et servant etiam inconcussè, et quod ipsis Castro, castellaniæ et Bastidæ contiguatur terra comitis supra dicti, propter quod, probabiliter, per ipsius et suorum curam, operam atque solerciam, castrum, castellania et Bastida bujus modi potuerunt, sub firmà obedientià nostrà, teneri, quidquid multi ex nostris fidelibus intendent; ad emptionem castri, castellaniæ et Bastidæ prædictorum, reputavimus et reputamus valdè utile, expediens atque tutum, dictum castrum vendere, venditionis titulo, justo pretio, tradere carissimo nostro Talayraudo, et Sancti Pétri ad vincula Sanclæ Romanæ Ecclesiæ presbitero cardinali, germano comitis supradicti, et ad boc etiam, pro ipsius comodo patriæ, dictum induci fecimus cardinalem, qui, tanquàm nostris utilitatibus et bonori intenlus, nostrisque præcibus assensciens , animosius ad emptorem (sic) dicti castri majoremque pretii oblalionem accedit. Ideoque, ex præmissis et aliis causis legitimis nos moventibus, de valore, tamen, castri, Bastidæ et Castellaniæ prædictorura... dicto Talayrando, cardinali, ut privatæ personæ, licet absenti, et Eurando de ttupe, militi, procuratori suo , ad boc, ab eodem cardinali, plenam potestatem babenti, et nomine procuralorio dicti Talayrandi cardinalis, ut privatæ personæ, et pro ipso, utprivalàpersonà, suisque beredibus et successoribus, et, ab eo, causam babentibus et babituris universis légitimé , recipienti ac ementi , tenore præsentium , veudimus , tradimus,

Le roi de France commence par y déclarer que le château {castmm] d’Auberoche, sis en Périgord, a été pris par trahison, occupé indûment, contre toute justice, et longtemps détenu par les ennemis de la France. Cependant, quelques fidèles serviteurs ont fini par soustraire Auberoche au pouvoir de ces ennemis, et par le remettre sous l’obéissance du roi de France, pour qui et au nom de qui il est tenu, pour le moment. Le Périgord, la royauté, le pays entier, ont, de l’aveu de tous, le plus grand intérêt à voir désormais Auberoche fidèlement gardé et à jamais conservé pour la France. Aussi, Philippe de Valois ne consentira à aliéner, à titre de vente, Auberoche, la Châtellenie et La Bastide-Bonneval, qu’en faveur d’une personne dont la fidélité soit incontestable et à l’épreuve, et la puissance suffisante pour exercer une protection efficace. Ce sentiment détermine son choix. L’État, les rois de France, ses prédécesseurs, lui-même, n’ont jamais eu qu’à se louer de l’affection dévouée des comtes de Périgord, dont la terre touche à Auberoche, à la Châtellenie, à La Bastide-Bonneval, ce qui leur procure naturellement une facilité sing-ulière pour étendre leur vigilante protection sur ces points. C’est donc parmi les membres de cette famille qu’il choisira l’acquéreur. La vente, en effet, se conclut au profit du cardinal Talleyrand de Périgord, moyennant vingt-quatre mille florins. L’acte est daté de Meîilan, près Pontoise, au mois de novembre 1346.

Cet Auberoche, en Périgord, qui, au mois de novembre 1346, est entre les mains du roi de France, cette Bastide de Bonne-

cedimus et concedimus, in perpetuiim, et ipsum Talayrandum, cardinalem, ut privatam personam, et dictum procuratorem suum, solcmniter stipulantem et recipientem, ut supra, perpetuo, transferiinus, pleno jure, ipsumque Talayrandum, cardinalem, abscnlem , procuratorio nomine quo supra, recipientem, de præmissis, quantum possumus, investimus, ad habendum, tenendum, utendum, frnendum et possidendum, et quidquid dicto Talayrando tradere et suis, in perpetuum, beredibus et successoribus, et, ab eo, causam babentibus et babituris universis, placucrit perpetuo faciendum, pro pretio viginti quatuor milium llorenorum... Datumapud Malum divinum (.i/c) propo l’ontisaram, anno Domini millesimo xl sexto, mense novembris.

val, dans la châtellenie d’Auberoche, ne peuvent qu’être l’Auberoche et le Bonneval tombés au pouvoir du comte de Derby, vers le mois de septembre 1345. M. Ribadieu n’en doutera plus, lui qui voit tout dans Froissart, lorsqu’il y aura vu que « ceux delà ville et du châtel d’Auberoclie... se rendirent, sauf leurs biens et leurs corps (1), » sans coup férir. C’est évidemment cette circonstance que Philippe de Valois veut caractériser lorsqu’il fait jouer un rôle décisif à la trahison dans la perte d’Auberoche. « Castrum... proditionalite)'... captmi. » Froissart se montre ici chroniqueur exact; je le constate avec d’autant plus d’empressement, que je trouve plus souvent que je ne voudrais l’occasion de le surprendre en flagrant délit de propag’ation d’erreurs.

Mais vous, mon cher oncle et très excellent maître, vous qui êtes positif, exig-eant, vous qui m’avez habitué (ce dont je vous aurai toujours une extrême reconnaissance) à n’admettre les faits historiques que lorsqu’ils sont invinciblement démontrés, vous me chicanerez peut-être sur l’importance que j’attache à cet acte. Vous me ferez apercevoir un tout petit mot de trois lettres dans une des premières lignes, et vous me direz que, malgré sa ténuité, ce mot malencontreux occupe trop de. place. L’adverbe diù, joint au passé detentum, n’impliquet-il pas une durée plus longue que celle que j’attribue virtuellement à la possession du castrum d’Auberoche par les Anglais? Voilà l’objection que je prévois.

Je ne crois pas celte objection irréfutable. Ce mot diù^ il faut l’entendre d’un intervalle de temps très difficile à déterminer, en l’absence de tout document précis et formel. Il est positif que la possession d’Auberoche par les Anglais, quelle qu’ait été, du reste, sa durée, a paru naturellement très lon-

(1) Page 190.

g-ue au roi de France, et surtout aux populations voisines qui la subissaient.

Je ne saurais donc préciser exactement l’époque qui vit passer Auberoche du joug" anglais sous la domination française; mais peut-être ne serai-je pas très loin de la vérité, en la fixant au premier semestre de l’année 1346.

En effet, j’incline à penser que les résultats de la conquête de Derby, en Périgord, furent quelque peu compromis, dès qu’il eut abandonné le pays pour porter la guerre ailleurs. Ce sentiment me paraît motivé par ce que j’ai rapporté déjà au sujet de Saint-Privat et de Saint-Raphaël. Le précieux document, qui m’a fourni ces premiers renseignements, contient d’autres détails circonstanciés qui ne lai.ssent presque pas de place à l’incertitude relativement à la situation des esprits dans le Périgord, en 1346. Ainsi, nous y trouvons que, le lundi après la Nativité de Saint-Jean-Baptiste, les consuls de Périgueux donnèrent à P. de Guibertz seize sous six deniers, destinés à payer la dépense de douze sergents et de trois hommes d’armes, venus de Château-l’Évêque, à la disposition du maire de Périgueux, pour mai’cber contre les ennemis du Roi, en l’armée de Périgord (1). Le même jour, les consuls donnent une livre tournois à P. de Selier, pour payer les gages de vingt serg’ents, réunis à la cité, pour la garder et y faire le guet, parce que le bruit courait que Périgueux allait être surpris (2). Enfin, je vois que, dans le même mois de juin 1346, les consuls paient à Bernard le Fremer une somme de deux sous quatre tournois, pour jmx de la confec-

(1) Item.baylem, lo dilus après la testa de la Nativitat de S. Jolian Baptista, à P. de Guibertz, per far los despens à xii sirvens é à iii bornes d'armas que vengcn del Chastel l'Evesque, abman del mayor, à Pereguors per ana sobre los eiiamicx del Hey iioslre senhor ; é aiieren am l'armada de Pereguors, é esteren tola P nuocx aus champs, é leiidema donelom lor à disnar à Margo Hel. de la fayta, costet tomes xvi s. vi d.

(2) Item, baylem, lodich jorn, à P. de Selier, por pagar los gatges de xx sirvens qui foren trames en la ciptat, per far lo gach é per gardar lo dich luoch, que ordenat que bom y tramezes, per alcunas noelas que aviam avudas que diziom que lo locz se dévia tra'ir : tomes i lib.

tion d’une fleur de lys en fer, destinée à marquer au front les espions anglais (1).

Tout cela n’indique pas, ce me semble, un état général de calme et de résignation, mais bien un mouvement, une agitation, je dirais volontiers une excitation patriotique pour défendre le sol natal et en chasser les Anglais, jusque-là victorieux.

L’énergique et courageuse conduite des citoyens de Périgueux, dans cette période de troubles et de revers pour les armes françaises, est d’ailleurs hautement attestée par les récompenses qu’elle leur mérita de la part du roi de France : c’est, au mois d’avril 1347, le privilège de ne pouvoir être cités ni ajournés qu’au sénéchal de Périgueux ou au Parlement de Paris, « nos considérantes sincere fidelitatis constanciam, quam, in ipsis totis et potissime guerrarum temporibus, invenimus, nec non dampna, missiones et expensas, que seu quas, occasione guerrarum hujus modi, sustinuerunt, et adhuc habent fréquenter sustinere (2); » c’est, le 11 mai suivant, l’ordre de rembourser la ville de Périgueux d’une partie des frais qu’elle a faits dans la guerre des Anglais, afin de « relever et favorablement soustenir nos féals subgiez, qui bien se sont pourtez et pour lent, gardant leurs féaultés envers nous et nostre royaume, nos guerres duranz et autrement, attendus et considérez les grans travaux et escandles que nos amez et féaulz les mère, conseuls et commune de la ville de Pierregort, ont eus et soustenus longuement duranz noz guerres, en résistant à noz ennemis, et gardant et defifendant ladite ville à honneur et proffit de nous et de nostre royaume, contre noz diz ennemis, qui, par trois fois, sont venus à grans chavauchées par devant ladite ville, faisant leur pouvoir de l’aquérir ou de destruire par force, et aussi

(1) Item, baylem... à Bernat le fremer, per far 1“ Hors de lin de fer, per senliar al fron las espias deus Angles, ii s. im d.

{T) Mémoire sur la G onslituiion politique de la ville de Périgueux, 1775. page 253.

les grans frais et mises que ladite commune a fais et soutenus, fait et soustient de jour en jour... (1). »

Je puis me tromper, mais il me semble que les Périg-ourdins ne durent pas, à cette époque, négliger une tentative sur Auberocbe; Auberoclie, que la trahison, ou, pour mieux dire, la mollesse de ses habitants, de ses défenseurs naturels, avait livré à l’Angleterre ; Auberocbe, dont le corps expéditionnaire de Derby était, en ce moment, éloigné; Auberocbe, enfin, qui, par sa proximité relative de Périgueux, était, d’un coté, la dernière étape de l’ennemi pour s’élancer sur la capitale du Périgord. Je crois donc que les efforts des Périgourdins se portèrent de bonne heure sur ce point, et furent couronnés de succès vers le milieu de l’année 1346. L’adverbe diù représenterait, dans ce cas, une période d’environ dix mois. •

Comme j’ai la prétention de juger Froissart avec impartialité, je ne fais aucune difficulté de convenir ici que cet écrivain a pris souvent toutes les mesures qu’il pouvait prendre pour s’enquérir des faits et les raconter avec exactitude. Mais son esprit, livré, probablement, à l’influence de récits contradictoires, a trahi souvent son zèle et sa bonne volonté.

Ainsi, la vente d’Auberoche est faite au profit du cardinal de Talleyrand ; et nous lisons dans le texte de Froissart, dit de Rome, publié par M. Kervyn de Lettenhove, que « la ville d’Auberoce estoit adont à l’arcevesque de Toulouse ; « que « les hommes d’Auberoce... sentoient bien que de lor signour il n’averoient nul confort ; car il se tenoit en Avignon dalès le pape Clément VI®, qui resgnoit pour ce temps (2). » N’entendez-vous pas, dans ces paroles, comme un écho lointain,

(1) Mémoire cité, page 251.

(2) Pages 142- 143. Voir aussi Buchon, page 190.

comme un écho très affaibli, au point de dénaturer presque entièrement le bruit qui la créé, n’entendez-vous pas, dis-je, comme un écho de ce qui s’est passé, en 1346, au sujet d’Auberoche, entre le roi de France et un prince de l’Eglise? Le Tallevrand dont il s’agit n’est pas, à la vérité, archevêque de Toulouse ; mais sa qualité de cardinal lui assigne un rang élevé à la cour pontificale dalès le pape.

Deux faits se sont confondus sur les lèvres de ceux qui ont instruit Froissart. La plume du chroniqueur, retraçant ITiistoire d’une époque déjà ancienne, en l’absence de documents écrits et authentiques, s’est égarée, n’ayant pas su démêler la vérité de l’erreur. Auberoche avait appartenu à un cardinal : c’était vrai au temps où écrivait Froissart, comme c’est vrai aujourd’hui; mais Froissart a supposé, è tort, que cette possession existait déjà lorsque les Anglais entrèrent dans Auberoche; et, par là, son assertion est devenue l’origine d’une erreur des plus regrettables, dont l’acte de vente de 1346 fournit l’explication en même temps que les moyens de la rectifier.

Ainsi, de ce qui précède, il résulte qu’il n’a pas été conclu, en 1345, de traité ayant pour objet de mettre, pendant un certain temps, la terre et le comté de Périgord à l’abri des hostilités ; que ce traité, eût-il existé, ne protégeait en aucune façon, Auberoche, attendu qu’Auberoche ne fut incorporé à la terre et au comté de Périgord qu’au mois de novembre 1346; que, pour marcher contre le comte de l’Isle, Derby ne partit ni de Bordeaux, ni de Libourne, ni de Bergerac; enfin que la rencontre de Derby et du comte del’Isle eut lieu, non pas à Caudrot, sur les bords de la Garonne, où rien ne prouve que Derby ait alors opéré en personne, mais à Auberoche, en Périgord, où tous les témoignages concourent à le placer aux mois d’août, septembre et octobre 1345.

Sans doute, les considérations qui précèdent ne sauraient avoir toutes, à un égal degré, l’autorité de faits littéralement, et, si j’ose le dire, mathématiquement établis; mais, à défaut de documents plus précis, elles ne contrarient, ce me semble, ni le sens commun, ni les détails historiques dignes de foi que nous possédons sur cette intéressante période. Si, pourtant, une découverte ultérieure venait les battre en brèche et en démontrer raisonnablement les vices, je serais le premier à confesser mon erreur et à condamner mes appréciations. C’est à M. Ribadieu, chercheur intelligent et actif, i c’est à ce noyau remarquable d’hommes érudits et passionnés pour la vérité, qui, grâce à la publication des Archives historiques de la Gironde^ mettent constamment au jour de précieux documents inconnus jusqu’alors, c’est à eux tous que je prends la liberté de m’adresser en ce moment, en les invitant à diriger leurs efforts vers la découverte de monuments écrits, de nature à porter la plus éclatante lumière sur un point de l’histoire nationale, que les récits de Froissart ont singulièrement obscurci; et je fais des vœux sincères pour que cette découverte soit prochaine, dût-elle me coûter le sacrifice d’une opinion que '.je considère comme étant l’exacte vérité.

Après avoir déterminé la position d’Auberoche, en Périgord, il faut fixer la date de la bataille.

L’on ne doit plus songer à la placer, ainsi que l’a fait Froissart, à la veille de la Saint-Laurent, 9 du mois d’août 1344, Nous savons, en effet, que Derby n’ayant pas fait de campagne en Périgord dans le courant de l’année 1344, n’a pas pu gagner, en cette année, la bataille d’Auberoche.

En supposant même une erreur de copiste dans le millésime, il est impossible d’admettre la date du 9 août 1345, par la raison péremptoire que la prise de Bergerac par le

comte de Derby, est du 24 août 1345, et que la bataille d’Auberoche, évidemment postérieure à cette prise, et qui marque, avec raison, dans Froissart, la fin de la chevauchée de Périgord, ne peut pas avoir précédé de quinze jours la prise de Bergerac.

Enfin, voici une preuve, de tout point décisive, contre l’assertion de Froissart. Louis de Poitiers, comte de Valentinois, fut tué à la bataille d’Auberoche ; or, il a été établi que ce personnage vivait encore, non-seulement à la date du 26 juin 1345, ce qui exclut radicalement la date de Froissart du mois d’août 1344. mais encore dans la première quinzaine du mois d’octobre 1345 ; donc, la bataille d’Auberoche, où Louis de Poitiers trouva la mort, doit avoir eu lieu postérieurement à cette dernière époque.

D’un autre côté, la bataille d’Auberoche ne peut pas avoir eu lieu postérieurement au 13 novembre 1345; car, à cette date, nous trouvons Derby, adressant, de La Kéole, une sommation aux habitants de Bazas (1), et il est positif que la prise de La Réole par Derby suivit, mais ne précéda pas la bataille d’Auberoche.

Si vous voulez maintenant vous reporter à ce que j’ai dit précédemment sur la durée probable de la chevauchée de Périgord, il nous sera permis, sans blesser la vraisemblance, de fixer, au 21 octobre 1345, la date de la bataille d’Auberoche.

Cette date, donnée par Villani, me paraît fort acceptable; je a crois exacte. L’action commença, d’après cet historien, le 21 octobre, à la pointe du jour, « à la punta del di adi 21 d'ociolre (2). »

En termes différents, le rédacteur anonyme de la chronique placée en tête des Coutumes de Bordeaux, de Bergerac et duBazadais, dit la même chose que Villani : aVan MCCCXLV fo la lathala dabant Albarocha en Peyragorc, lo jorn de Sent Seuvin. » Saint-Seurin ou Séverin a trois jours de fête, qui

(1) Arch. hist. de la Gironde, tome III, page 167.

(2) Tome XIII, col. 927.

sont le 21, le 23 et le 29 octobre. En optant pour le 23 ou pour le 29, nous ne sommes pas, à la vérité, en désaccord avec ce chroniqueur, mais nous contrarions l’assertion de Villani ; en choisissant, au contraire, le 21 octobre, nous accordons le chroniqueur avec l’annaliste italien. Il est singulier que D. Vaissele et Buchon n’aient pas fait cette remarque, qui mène à la vérité.

C'est donc le 21 octobre 1345, qu’eut lieu la bataille d’Auberoche.

Mais il est temps de me résumer. Je formule donc les conclusions suivantes, qui me paraissent sufl3samment justifiées :

1° Caudrot s’est toujours appelé Caudrot, jamais Auberoche;

2“ Le lieu de la bataille, qui amena la défaite et la prise du comte de Flsle par le comte de Derby, a toujours été appelé Auberoche, jamais Caudrot;

3“ Ce lieu d’ Auberoche est en Périgord ;

4“ La bataille d’ Auberoche fut livrée le 21 octobre 1345.

Robert d’Avesbury rapporte (1) que les Français perdirent beaucoup de monde à Auberoche, et range, parmi les prisonniers, les comtes de l’Isle, de Valentinois et de Pontacu, qu’il faut lire Poitiers, sept vicomtes, trois barons, quatorze bannerets, et un grand nombre de chevaliers.

Villani parle (2) aussi d’un nombre considérable de Français tués ou faits prisonniers; parmi ces derniers, il cite Louis de Poitiers, comte de Valentinois, le comte de l’Isle, le vicomte de Narbonne, le vicomte de Lautrec, le vicomte de Carmain, messire Renaud, et, mieux, Arnaud Duèze, neveu du pape

(1) Page 122.

(2) L. cil., col. 927.

Jean XXII, et non pas Clément V, comme le dit Villani, Hug’ues ou Agout de Baux, sénéchal de Toulouse.

Froissart, texte du manuscrit de Rome, s’exprime en ces termes : « Là furent chil gascon tourné en grant mescief, mort ou pris. Petit s’en sauvèrent, et i furent pris neuf viscontes et bien deus cens chevaliers; ne il n’i avoit Englois qui n’eust un prisonnier ou deus, ou trois; et se la vesprée ne fust venue, tout i fussent demoret (1). » Et dans le texte publié par Buchon : « Là avint soudainement, sur ces chevaliers de Gascogne, un grand meschef; car il n’eurent mie loisir d’eux armer, ni traire sur les champs. Mais fut le comte de Lille pris dedans son pavillon et moult durement navré, et le comte de Pierregort aussi dedans le sien, et messire Roger, son oncle', et occis le sire de Duras et messire Aymeri de Poitiers, et pris le comte de Valentinois, son frère. »

Enfin, D. Vaissete dit (2) ; « Louis de Poitiers, comte de "Valentinois, fut du nombre des morts; parmi les prisonniers, les principaux furent : Bertrand, comte de Lille- Jourdain, général de l’armée française ; Aymar, frère du comte de Valentinois ; Aymeri, vicomte de Narbonne ; le vicomte de Carmaing; Agout de Baux, sénéchal de Toulouse : Amalric IV, vicomte de Lautrec et seigneur d’Amtres, qui y perdit Pons, soussergent d'armes et prévôt de Réalmont, écuyer de sa suite, et qui était encore prisonnier au mois de may de l’année suivante; Roger de Comminges, chevalier, seigneur de Clermont-Soubiran, à qui le duc de Bourbon, lieutenant en Languedoc, donna, le 17 décembre suivant, deux mille livres tournois pour se racheter; Guillaume de Pierre-Pertuse, seigneur de Cugugnan et de Solaiges, dans la sénéchaussée de Carcassonne, qui servoit dans la compagnie du comte de Lille. Bernard Bernard!, damoiseau de Qéhd.zo.n^giorte-enseigne du vicomte de Narbonne, fut blessé en combattant à ses côtés, et mourut peu de jours après. »

(1) Page 149.

(2) D. Vaissete, tome IV, page 255.

Venue la dernière, la liste de D. Vaissete est nécessairement la plus complète et la plus exacte; elle est la seule véridique, en ce qui concerne la destinée de Louis de Poitiers, qui fut effectivement tué et, non pas seulement fait prisonnier, ainsi que l’a accrédité Froissart, et comme on le voit même dans les Chroniqties de Saint-Denis, qui, sur ce point, sont fort sobres de détails, et parfois à côté de la vérité.

Cette liste peut s’aug-menter de quelques noms qui méritent d’être sauvés de l’oubli.

Il s’agit, d’abord, de Bertrand des Prez, arrivé à Auberocbe, avec son frère Géraud des Prez, à la tête d’un grand nombre de combattants. Bertrand fut fait prisonnier, et sa rançon fixée au moins à douze mille deniers d’or à l’écu. Déjà grevé par les sacrifices qu’il avait faits pour soutenir la guerre du Périgord, Bertrand se trouva dans l’impossibilité de payer sa rançon, et ne recouvra sa liberté que, grâce à un don de soixante-dix livres tournois, qui lui fut octroyé par l’archevêque d’Auch, alors lieutenant du roi en Languedoc (1).

(1) Johannes Dei grafiâ francorum rex. Notum facimus universis tam presenlibiis quam futuris quod, cum olim dilectus et fidelis noster, Guillelmus, archiepiscopus Auxitamis, locum lenens, in lingua occitania, inclite recordalionis carissimi domini et genitoris nostri, considerans et attendens utilia grataque fldelitatis obsequia que defuncti nunc Bertrandns de Pratisparvus et Geraldiis de Pratis, patcr dilccti et fidelis nostri Pétri Ilayraundi de Pratis, domini de Montepcnsato, milites, impenJenint carissimo domino et genitori noslro, dum adhuc in seculo permanerent, neenon labores mnltiplices quos ipsi, tam in guerris quam alibi, pro eodem genitore nostro, et suo ac regni honore et delfensione tideliter subicrunt, personarum pericula et expensarum gravia oncra non vitando, quod que prcdictus Bertrandns, in cavalcala de Albaroclta, ubi ipsi Bertrandns et Gcraldus, cum ingenti numéro bellatorum, accesserant, captus fuerit ab liostibns dicti genitoris nostri ae nostris, et quod prefatus Bertrandns, pro sua rcdemptionc, duodecim milia et unum denarium auri ad scutum solverc compulsus fuerat, prêter alias intolerabiles expensas et onera que ipse snstinucrat occasione predicta , septuaginta libras turonensium annui et perpetui redditus dicto Bertrando, pro se et pro heredibus ac successoribus suis et causam ab eo habituris de hcreditate, propria regia auctoritate et potestate sibi commissis, concessit imperpetuum et donavit, pro facienda ipsius Bertrandi et suorum predictorum omnimodo voluntate ; et facta informatione de aniiuo valore jurisdictionum et aliorum que sequitur assedit, assignavit et liberari mandavit, ea.

Jean de La Porte, chevalier, seigneur de Jumilhac, fut également fait prisonnier, « en la compagnie du comte de Lille (1). »

ut sequitur, predicto Bertrande, videlicet altam jurisdictionem loci de Antino et ejus honore, pro parte in qua diclus Bertrandus, cum siio parcionario, hassam habet justiciam, et risque ad sexaginta solides caturcenses, pro oefo libris et quatuor solidis turonensium annui et perpetui reddilus. Item jurisdictionem altam et bassam parroebie de Anlino et ejus annexe, pro seplem libris et quinque solidis turonensium annui et perpetui reddilus. Item albergam de Antino et ejus honoris pro decem libris turonensium annui et perpetui reddilus. Item pedagium seu vestigal de Ântino, pro sexaginta solidis turonensium annui et perpetui reddilus. Item altam, mediam et bassam jurisdictionem, merum et mixtum imperium parroebiæ Santi Vincentii, pro xiginti quatuor libris et quatuor solidis turonensium annui et perpetui redditus. Ilem altam jurisdictionem ac merum et mixtum imperium curtoriorum de Monte Astrugo et de Rupe des Mares, pro sex libris et septem solidis turonensium annui et perpetui redditus ; et sic est summa omnium premissorum, in xalore annuo, quinquaginta novem librarum turonensium annui redditus ; de quibus prædictus Bertrandus babuit, aut dictas nepos et beres suus habet et tenet possessionem corporalem, vel quasi, ut dicit ; sicque restare xidentur assidende, de totali summa, ut preferlur, donata predicto Bertrando, undecim libræ turonensium : nos, audita et intellecta supplicatione predicti Pétri Raymundi de Pratris, nepotis et heredis prenominati Bertrandi, considerationibus predictis inducti, donum predictum factum, ut premittitur, per dictum arcbiepiscopum, auctoritate predicta, predicto Bertrando de predictis septuaginta libris turonensium annui et perpetui redditus, cum assidencia et assignacione predictis, ratum et gratum habentes, eandem summam annui et perpetui redditus, predicto Petro Raymundi de Pratis, nepoti et beredi prenominati Bertrandi, de novo concedimus et donamus, tenore presencium, auctoritate regia, et de certa scientia ac gracia speciali, babendam, tenendam et, perpetuo, pacifice, possidendam, per dictum Petrum Raymundi, ejus heredes et successores ac causam ipsorum habituros, in fide et homagio, à nobis et successoribus nostris regibus Francie, libéré et quiete. Volumus autem quod dicte unde* cim libre turonensium que restant, ut premittitur, assidende, apprecientur et assignentur eidem Petro Raymundi et ejus heredibus et successoribus, perpetuo, in locis et rebus vicinis ubi ad minus dampnum nostrum et ejus majus comodum fleri poterit ; ita quod assituacio subsequatur integra et perfecta total is summe predicte, etc., etc., etc. Que omnia et singula supradicta, de gratia speciali, certa scientia, concedimus et ex causa. Quod ut firmum et stabile perpetuo perseveret, presenlibus lilteris nostrum fecimus apponi sigillum. Salvo, in aliis, jure nostro, et, in omnibus, alieno. Actum et datura apud nemus Vincennarum, anno Domini millessimo ccc""’ quinquagesimo secundo, mense septembris. {,Reg. du Trésor des Chartres, St.)

(1) Voir p. 116.

Il semblerait résulter d’un passage de D. Vaissete, plus encore que du texte de Froissart, que le vicomte de Villemur fut tué ou fut fait prisonnier à la bataille d’Auberocbe (1). La première hypothèse n’est pas admissible, car il est hors de doute que le vicomte de Villemur survécut à la bataille d’Auberoche. Quant à la seconde, il est embarrassant d’avancer une proposition affirmative ou négative ; tout ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que, si le vicomte de Villemur fut fait prisonnier au combat d’Auberoche, il était libre au mois de juin 1346; en effet, on trouve que, le 10 de ce mois, le roi de France octroya des lettres d’État « à son amé et féal Arnault de La Vie, vicomte de Villemur, chevalier, qui est ès mesmes guerres (de Gascogne) en la compagnie du duc de Normandie (2). »

Guillaume Cornilbani fut fait prisonnier à la bataille d’Auberocbe, en combattant dans la compagnie du comte de Valeutinois, qui trouva la mort dans cette affaire : il s’était racheté à la date du 10 janvier 1347 (1348), comme il résulte de la charte d’anoblissement d’Étienne Gruyer, dans laquelle on lit : « Dilectm noster Guillelmus Cornilhani, qtii nobis, in guerris nostris, in obsedio Alberoqtie, iibi, in comiUvâ dilecti ei fidelis nostri comitis quondam Valentinensis ultimo defuncii, per inimicos nostros captus, et magna pecuniœ s%mimâ redemptus exUtit, diu fideliter servivit... (3) »

Enfin, le P. Anselme (4), en mentionnant une quittance, qui commence, dit-il, Ilautecuer de Poitiers, et en émettant l’opinion que cette quittance pourrait être d’Aymar de Poitiers, écuyer, sire de Cbalençon, permet d’augmenter la liste des prisonniers faits à Auberoche; car on peut, sans scrupule, conjecturer qu’au lieu d’être un seul et même personnage, Aymar et Hautecœur de Poitiers ont été deux individus

(1) IlisL de Lang., tom. IV, page 335.

(■2) Bibl. lmp., H. 115, vol. intitulé : Peliliones, etc.

(3) Arch. lmp., Très, des Cliart., reg. 77,

(4) Tome II, page 195.

distincts, qui tombèrent entre les mains des A.ng“lais, à la bataille d’Auberocbe. Ce qui semble rétablir, c’est précisément ce que rapporte le P. Anselme, que, le 25 novembre 1345, Jean, duc de Normandie, qui commandait l’armée française, ordonna à Aymar, en considération de ses services, trois cents livres; et que, le 29 avril 1346, par lettres données ès tentes, devant Aiguillon, le même duc de Normandie ordonna à Hautecœur de Poitiers, qui avait été p'is par les ennemis à Auberoche, où il avait perdu « tous ses chevaux et barnois, » une somme de cent livres, « pour soi remonter et armer. » La quittance de Hautecœur de Poitiers, qui est datée au Port-Sainte- Marie, le 5 juin 1346, est une preuve qu’à cette date, le prisonnier avait été remis en liberté.

Je dois consacrer une mention tout à fait particulière au comte de Périgord.

Froissart, nous l’avons déjà vu, n’élève aucun doute sur le sort de ce personnage à la bataille d’Auberoche : d’après le chroniqueur, le comte de Périgord fut pris dans son pavillon, « et messire Eoger, son oncle. »

Si le comte de Périgord eût été pris par les Anglais à Auberoche, le 21 octobre 1345, il paraîtrait singulier qu’il ne soit fait, contrairement à l’usage constaté par plusieurs exemples, dans le cours même de ma lettre, il paraîtrait, dis-je, singulier qu’il ne soit fait aucune allusion à cet événement malheureux, lorsque, environ un mois plus tard, le duc de Normandie donne les biens d’un seigneur rebelle, le seigneur de Montaut, au comte de Périgord, en considération de ses services fidèles et dévoués, des dommages et des pertes qu’il a subis par suite des guerres, etc. Le document qui

porte ce fait à ma connaissance (l),ne contient pas un seul mot de nature à faire croire un instant que le comte de Périgord ait été fait prisonnier; la donation du duc de Normandie a pour but de récompenser des services, mais non pas de concourir au paiement d’une rançon. Le fait d’avoir été pris en combattant pour la France, était trop honorable et avait trop de valeur, pour que le duc de Normandie l’eût passé sous silence, et pour que, d’un autre côté, le comte de Périgord

(2) Guillelmus de Montefalcone, miles, domimis de Verderaco, capitaneus generalis et scnescallus Petragoricensis et Caiurcensis, pro domino nostro Franciæ Rege, magistro Bcraldo... Johanni Moreti, Slephano de Sudor, et Geraldo Lâchera, iiotariis regiis, salutem. Litteras patentes incliti principis, et domini nostri, domini Johannis, primogeniti et locum tencntis..., ducis Normanniæ et Aquitaniæ, comitis Pictavensis et Ândegavensis et Cenomanensis, nos, cum reverentiâ, récépissé, noveritis, sub liis vcrbis : Johannes, etc., senescallo Petragoricensi et Caturcensi, vel ejus locum tenenti, et Raymundo Sora, servienti... salutem. Cum nos, consideratis gratis serviciis, per dilectum et fidelem nostruin comitem Petragoricensem, dicto domino nostro genitori et nobis, in guerris nostris, üdeliter impensis, et damnis quamplurimis per ipsum, occasione guerrarum, passis et suslentis, et occupatione plurium bonorum suorum per inimicos dicti domini nostri genitoris et nostros sibi occupatorum, præfato comiti et suis hæredibus dederimus et concesserimus, ad perpctuum, totam terram, cum homagio et deveriis aliis quibuscumque, quam, ab ipso, in diocœsi Petragoricensi, tenebat, in feodum, dominus de Monte Alto, ob Ipsius domini rebellionem, eo quod ad obedientiam regis Angliæ se convertit, prædicto domino nostro genitori commissam et confiscatam, authoritatc regià, speciali gratia, et ex certa scientia duxerimus conccdendam, prout in litteris dicti doni latins continetur, mandamus et commitimus vobis, et vcstrum cuilibet in solidum, quatinus possossionem realem, aciualem et corporalem prœmissorum donatorum, juxtatenorem diclarum litterarum, de quibus liquebit dicto comiti, vel ejus procuratori, tradatis et liberctis, et ipsum inducatis in eadem, et induclum manuteneatis et delPendatis, quemcumque alium detentorem ab inde amoventes; mandamus enim dicti domini nostri genitoris et nostris subdilis ut vobis et vestrum cuilibet in solidum parcant, in præmissis, eflicaciter, et intendant. Datum Castellioni supra Adriam, snb sigillo nostri secreti in absentia magni, die vicesima septima novembris anno domini millesimo trecentesimo quadragesimo quinto. Per dominum ducem ad relationem consilii. J. Daylhy. Onorum authoritatc et virtute litterarum vobis... mandamus quatinus contenta in dictis litteris, loco nostri, faciatis, compleatis... Datum Pctragorii, sub sigillo nostro proprio, décima secunda die maii anno domini millesimo trecentesimo quadragesimo septimo. (Bibl. lmp., Mss. Doat., 243.)

n’en eût pas réclamé l’insertion, comme un titre glorieux, dans un acte émané de l’autorité souveraine.

Si le comte de Périg-ord fut fait prisonnier à la bataille d’Auberoche, on conviendra que sa captivité ne dura pas longtemps,- puisque, dès avant le 11 novembre 1345, et postérieurement au 21 octobre 1345, il loue ses services personnels au duc de Normandie agissant pour le roi de France. C’est ce qui ressort évidemment des termes mêmes de l’accord intervenu entre le duc et le comte en novembre 1345 : « . mm

dilectus etjidelis noster cornes Petragoricensis, cevta conventione, inter nos et ipsnm, super hoc, inita, castra sua et loca in fronteriis inimicorum regni situata, cum ducentis hominibus armorum et quadringentis servientibus, à festo beati Martini hiemalis nuper præterito... cîistodire teneatur... »

Remarquons encore que les termes « à festo beati Martini hiemalis nuper præterito » indiquent, pour la confection de l’acte qui les contient, une date postérieure, de quelques jours seulement, au 11 novembre 1345.

Cette circonstance pourrait nous servir à donner une date certaine à un fait rapporté dans le chapitre CLXXXI du manuscrit de Rome, si, sur ce point encore, les divers textes de Froissart s’accordaient entre eux. « Sus ce cemin (c’est-à-dire sur le chemin de Bergerac à Bordeaux], dit le manuscrit de Rome, fu fais uns escange dou conte de Pieregort et de messire Rogier, son oncle, et de auquns chevaliers de lor païs, à l’encontre dou conte de Quenfort et de quatre chevaliers englois qui estaient prisonniers dudit conte, et encores avoecques tous ces escanges, ils payèrent dys mille esqus et les deubrent envoyer en la chité de Bourdiaus dedans le jour dou Noël. Point n’oï parler du contraire que il ne lefesissent. » Mais comment accorder ce passage avec ce que rapporte Froissart au chapitre CCCVI du texte de Buchon? « Là, entre deux, furent traitées les délivrances du comte de Renfort et de ses compagnons, en échange du vicomte de Bosquenlin, du vicomte de Chaleaubon, du seigneur de l’Escun et du seigneur de Châteauneuf. » Notez que ce dernier échange a lieu

avant la bataille d’Auberocbe, au moment où se conclut le prétendu traité de Pellegrue.

Or, de deux choses l’une : ou ce .comte de Renfort ou (fwenfort tomba, à deux reprises différentes, entre les mains des Français, ce que Froissart a omis d’expliquer, ou bien, s’il fut échangé contre le comte de Périgord, après la bataille d’Auberoche, il ne l’avait pas été précédemment contre le vicomte de Bosquentin et les autres seigneurs français prisonniers de Derby.

Pour moi, j’incline à penser que, non-seulement le comte de Périgord ne fut pas fait prisonnier à la bataille d’Auberoche, mais encore que la défaite lui fut moins préjudiciable qu’à la plupart des chevaliers français qui combattirent dans cette mémorable journée. Je fonde mon sentiment sur ce que, moins d’un mois après le 21 octobre 1345, le comte de Périgord se trouvait en mesure de défendre le Périgord avec deux cents hommes d’armes et quatre cents sergents. De pareilles ressources, instantanément disponibles, supposent une situation dont la prospérité relative serait incompatible avec le défaut absolu de moyens, fort naturel chez le comte de Périgord, s’il avait été fait prisonnier, si, surtout, comme le dit Froissart, il s’était engagé, pour recouvrer sa liberté, à compter dix mille écus le jour de Noël 1345.

« La perte et le damage que les Gascons prissent, devant Auberoce, lor fut moult grande, et ne s’en porent passer, ne retourner en trop grant temps, car de prisonniers il i ot bien pour trois mille florins, sans les autres pertes damages qui montèrent à grand finance. » Ainsi commence le chapitre CLXXXl des Chroniques de Froissart, dans le manuscrit de Rome. Le total général des sommes payées pour acquitter la rançon collective des prisonniers faits à Auberoche, fut, sans

nul doute, considérable; l’on peut le conjecturer, non-seulement par le chiffre estimatif que nous trouvons dans Froissart, et qui n'a rien d’officiel, mais encore d’après les différents dons qui furents faits, à cette occasion, par la cour de France, à plusieurs d’entre les prisonniers de distinction, et d’après le temps que plusieurs d’entre eux passèrent en captivité. Aux détails que j’ai donnés, après avoir puisé mes renseignements dans les manuscrits et les ouvrages imprimés dignes de confiance, j’en ajouterai quelques autres qui intéressent le comte de l’Isle, le vicomte de Carmain, Bertrand des Prez, seigneur de Montpezat, et Jean de La Porte, seigneur de Jumilhac.

Le comte de l’isle était encore prisonnier des Anglais, en mai 1346 ; car, à la date du 6 de ce mois, le roi octroya des ^lettres d’État « à son amé et féal Bertran, comte de Lille, lequel a esté pris par les ennemis, estant au service de Sa Majesté, avec plusieurs autres. » 11 est même probable que sa captivité durait encore, à la date du 26 juin 1346, car c’est la date du jour où furent lues et publiées lesdites lettres d’État (1).

De pareilles lettres d’État furent octroyées par le Roi « à son amé et féal chevalier, Arnault, vicomte de Caramantz, qui se dit prisonnier des ennemis pour la cause des guerres, » le 29 avril 1346. Lues et publiées le 6 mai suivant, ces lettres prouvent qu’à cette dernière date. Je comte de Carmain était encore prisonnier des Anglais (2). Il n’avait pas encore payé sa rançon, à la date du 30 mai 1346; car, à cette date, les habitants de Montricoux, localité dont Arnaud de Carmain était seigneur, engagèrent les revenus communaux de la Devèze et du port de Montricoux, à l’effet de concourir, pour une somme de deux cents livres de petits tournois, au paiement de la rançon de leur seigneur (3).

(1) Ext. des Reg. du Pari., H. 115.

(2 Ibidem.

(3) M. le vicomte de Malartic a bien voulu m’autoriser à prendre copie de l’acte qui intervint alors entre les habitants de Montricoux et le procureur

Quant à Bertrand des Prez, à qui nous savons déjà que l’archevêque d’Auch accorda un don considérable pour payer sa rançon, il était prisonnier au 26 mai 1346; car, à cette date,

du vicomte de Carmain, acte dont l’original est en sa possession. Je suis heureux de pouvoir le remercier ici de son obligeance, qui me permet de constater, par un document des plus authentiques, l’exactitude des détails relatifs au vicomte de Carmain, que le savant archiviste de Lot-et-Garonne, M. Devais ainé, a introduits dans son excellente notice sur Montricoux. Voici les principaux articles de la Caria del ajuvamen de la finansa que fol donada al vesconle de Caramainh, per los liabilanls de Monlricos, de libras :

Noverint univers! et singuli seriem hiijus presentis public! instrumenli inspecturi, lecturi, visuri ac etiam audituri, quod cum, ut dicebatur, egregius et potens vir dominus Arnaldus, vicecomes Caramagni, dominusque terre Tulmonis et castrorum montis Ricosi et Podii-garde, fuisset, hoc anno presenti, in campo seu confluctu de AlbaRocha, captus per Anglicos et inimicos domini nostri Francie Regis, et, captus, detentus per aliqua tempera per eosdem, in tantum quod opportuit ipsum se redimere et fmare cum dictis Anglicis, in magnis pecuniarum summis, quas siimmas solvere comode non posset nisi cumauxilio et juvamiue subdilorum suorum; quare discretus vir et prudens Arnaldus de Riippe, domicellus, vigerius totius terre Caturcini dicii domini vicecomitis, vice et nomine dicti domini vicecomitis, rogavit Esqiiionem demeuf... Andream Frachait, Guillermum Carmanh, Johannem Cairelli, consulcs dicti loci de Monte Ricoso, ibidem présentés, et quosdam alios singulares habitatores dicti loci de Monte Ricoso et honoris et pertinentiarum ejusdem loci predicti, ut dictum dominum vicecomitem vellent juvare graciosô in prediclis ad solvendum tinansiam predictam... Prefati consules dicti loci de Monte Ricoso, de concensu expresse, licentiâ et voluntate Guillermi Capcla, Hugonis Presier, Guillermi de Casalibus, dicti loci de Monte Ricoso, eorum consiliariorum, ut dixerunt, ibidem, presentium, et de concensu expresse, licentiâ et voluntate Pétri Bugani, Geraldi Darbus, Amelii del Cusol, Johannis Servel, Pétri de Garmaco, Geraldi del Cusol, Laurentii de Roanâ, Bernardi del Cusol, Garsani

Destiro, Guillermi Barrao, Ramundi Capela, Martini Delimanch . Stephani

de Molis, Pétri Batut, Guillermi Jarria, Bernardi de la Farga, Amaldi de Causaco, Guillelmi de Causaco, Jobannis Jordanis, Guillermi de Garniaco,

Galhardi de Salvanhaco, habitatorum dicti loci . et sic fieri volentium

et expresse concentientium, nolentes dictum dominum vicecomitem penitus destitui auxilio, set ipsum, ’ pro posse suo, juvare et suum auxilium im-

pertiri . in presentiâ mei notarii et testium subscriptorum, obtulerunt se

daturos dicto domino vicecomiti, licet absenti, et michi notario infrascripto, slipulanti et rccipienti, ut publiée persone, pro dicto domino viceconüte, et dicto suo vigerio, ibidem presenti et recipienti dictam oblationem, pro juvamine et auxilio fmansie predicte, videlicet, ducentas libras turonensium parvorum, semel solvendas, videlicet solvendas in quatuor annis infra scriptis, ita videlicet quod dictus dominus vicecomes habeat et recipiat,

on trouve des lettres d’État octroyées par le Roi « à son amé et féal Bertran des Prez, chevalier, seigneur de Montpezat’de la sénéchaussée de Carsin, lequel est prisonnier des ennemis

per quatuor annos continuos procxime subséquentes sine medio, videlicet herbas et pascua, seu emolumentum erbarum et pascuorum devese seu nemoris, que est ipsorum consulum et universitatis predicte , pro sex viginti libris turonencium parvorum, que desducantur, et defalquentur, et sint in deductionem et defalcationem dictarum ducentarum librarum turonencium parvorum, et in solutionem earundem ; que quidem devesa confrontatur, ex parte unâ, cum nemore vocato de Breto, et, ex aliâ parte, cum rivo vocato de Cabrie, et si qui alii sint confines; quas herbas et pascua predicti consules dudum vendere consueverunt, et per medium per quem dicti consules vendere consueverunt ; et etiam quod dictus dominus vicecomes habeat et recipiat, per dictos quatuor annos continuos procxime subséquentes sine medio, emolumentum portus dicti loci de Monte Ricoso, videlicet pro quatuor viginti libris turonencium parvorum ad solutionem, defalcationem et deductionem residui dictarum ducentarum librarum luronencium parvorum prout et in quantum dictum emolumentum dicti portus ad ipsos consules pertinet sive spectat, et pertinere et expectare consuevit, sic et taliter quod liomines et habitatores dicti loci de Monte Ricoso et ejus honoris et pertinentiarum , cum eorum animalibus, Ibonis et rebus, per dictum portum, franchi et liberi transire et transvey possint et valeant, absque solutione celarii seu mercedis, ut, in ante ea, facere solebant, et nichilominus salvo et retenlo et reservato, per dictos consules, nominibus quibus supra, quod dicti consules et alii habitatores dicti loci, honoris et pertinentiarum ejusdem, habeant explectam, in dicta devesâ, cum eorum animalibus, anno quolibet, de prima die mensis madii usque ad festum nativitalis beati Johannis Baptiste , depassendi, explectandi in dicta devesâ, prout aliter (ou alias) consueverunt : et transactis sive lapsis dictis quatuor annis, quod predicta emolumenta dictarum erbarum et pascuorum et emolumentum dicti portus sint et remaneant in ante oa penes consules, et habitatores antedictos, et eorum successores, in futurum, ita quod ex tune predicti consules dicti loci de Monte Ricoso et eorum successores, présentes pariter et futuri, de dictis herbis et pascuis, et portu, et emolumentis predictis, suas, ut in ante ea, facere solebant, faciant et facere possint omnimo-

das voluntates . De quibus omnibus et singulissupradiclis, diclusvigerîus,

nomine et vice dicti domini vicecomitis, et pro ipso, et dicti consules pro se et tola universitate dicti loci et honoris , requisiverunt me notarium infrascriptum , et magislrum Johannem de Valle , notarium publicum de Regali villa, ut sibi , nominibus quibus supra, conficeremus unius tenons

duo publica instrumenta . Acta fuerunt hec, in dicio loco de Monte Ricoso,

anno incarnationis domini millesimo trescentesimo quadragesimo sexto, régnante excellentissimo principe, domino Philippe, Dey gratiâ, Francie rege, penultima die mensis madii : testibus presentibus ad premissa vocatis, Hugone de Bordis, Ramundo del Cusol carniflee, Ramundo de Laure, Geraldo de Castris, Hugone del Caire, Ramundo Naycha, habitatoribus dicti loci de

pour cause de g-uerres (1). » La captivité de Bertrand des Prez durait probablement encore le 26 juin 1346, car les lettres d’État en question ne furent pas lues et publiées avant cette dernière date.

Enfin, je complète cette liste parle nom de Jean de La Porte, chevalier, seig’neur de Jumilhac, qui était encore prisonnier des Anglais, le 21 janvier 1347 (1348), comme'l’établissent les lettres d’Etat qui lui furent octroyées par le roi de France, et qui furent lues et publiées le 18 février suivant (2).

« V ous devés sçavoir, dit Froissart, dans le chapitre CLXXXI du manuscrit de Rome, que grandes nouvelles furent en France de cette bataille d’Auberoce, et trop petite plainte avoient li Gascon des François, et disoient li auquns, l’un à l’aultre : « Ha Dieus I laissiez aler ces Gascons. Ils sont En- » glois à moitié, ils ne désirent à avoir aultre seigneur que li » roid’Engleterre. » Quant chil signeur de Gascongne, qui à la bataille d’Auberoce avoient esté pris, vinrent eu France pour remonstrer au roi et à son consel comment les besongnes de Gascogne se portoient mal et porteroient (car les Englois tenroieut les camps, qui ne lor iroit au devant), et voloient ossi ostre auqunement aidiet de lors raençons, nuis ne voloit à euls entendre, ne il ne pooient avoir point d’audiense, mais les faisait- on là croupir et seoir au palais ou ailleurs, tant que il esloient tout lasset et tout hodet, et encores avoecques tous les damages que il en avoient eus, despendre lors de-

MonteRicoso, et me Geraldo de Porta, notario publico , auctoritate regiâ habitatorumque loci predieti, de Septemfontibus, qui requisitus, simul cum dicto magistro Johanne de Valle, premissa omnia et singula recepi, et pro parte diclorum consulum et habitatorum ego ca grossavi et in banc formam publicam redegi, et signe meo consuelo signavi.

(1) Exl. des Beg. du Pari., H. 115. Bibl. lmp.

(2) Ibidem.

niers et laissier lors gages ou lors gens en crant aval Paris, ne il ne pooient veoir le roi, ne parler à lui, ne il ne se savaient à qui traire pour avoir responses de lors requestes, et se il faisaient auqunes supplications et il les poursievissent et ceuls à qui il les avaient bailliés, on lor disait : « Retour- » nés demain ou apriès. » Et chils demain ne venoit oncques. Tous les jours estoit-ce à recommenclier. Dont ce venoit et tournoit à ces barons et chevaliers de Gascogne, à trop grande desplaisance, et maudissoient l’orgoël de France, et l’aise et le séjour où li rois et si consilleur estaient, et se départaient de Paris malcontent, et plus en debte assés que quant il i estoienl venu pour esploitier. »

Sans doute, il n’est pas d’usage de recevoir les vaincus sous des arcs de triomphe, aux vivats de la foule, et avec les témoignages les plus expressifs de la reconnaissance; mais les souverains et le peuple français ont toujours eu trop de générosité au cœur pour que le dépit de la défaite les ait rendus systématiquement injustes jusqu’à la cruauté. Et il y a quelque chose de cruel dans l’accueil que la cour et le peuple auraient fait, d’après Froissart, aux nobles vaincus d’Auberoche. Ce contraste, que le chroniqueur a voulu établir entre l’état misérable de ces derniers et l’aisance satisfaite et plantureuse du roi de France et de ses conseillers, serait, de nos jours, une insulte à la nation, et accuse, dans Froissart, une tendance très marquée à rabaisser tout ce que le caractère de nos ancêtres avait de grand et de généreux. La critique historique doit faire justice de ce sentiment anti-français, surtout lorsque les documents les plus authentiques mettent eu évidence le mensonge, ou tout au moins une partialité désobligeante. La couronne, qui avait à compter avec un présent peu prospère et des éventualités redoutables, n’était pas en mesure de donner cours à des largesses fastueuses après la bataille d’Auberoche; et cependant, ses libéralités soulagèrent alors plusieurs infortunes : Roger de Comminges, Bertrand des Prez, Hautecœur de Poitiers, et d’autres, sans doute, en éprouvèrent les heureux effets.

Nous pourrions mettre dans ce nombre le comte de Périg-ord, si, ajoutant foi au récit de Froissart, nous faisions figurer ce grand seigneur parmi les prisonniers d’Auberoche ; car nous trouvons que le duc de Normandie, étant à Châtillonsur-Indre, le 27 novembre 1345, fit connaître à Guillaume de Montfaucon, seigneur du Verdrac, capitaine général et sénéchal de Périgord et de Querci, qu’il avait donné au comte de Périgord toute la terre, avec l’hommage et autres devoirs, ayant appartenu, dans le diocèse de Périgueux, au seigneur de Montaut, partisan de l’Angleterre.

Mais ce n’est pas seulement à un pareil objet que je’ veux appliquer ce dernier acte ; il établit, pour moi, de la façon la plus évidente, d’abord, que le comte de Périgord ne fut pas fait prisonnier à la bataille d’Auberoche ; ensuite que la cour de France ne mérite pas le reproche absolu d’ingratitude, que Froissart ne lui ménage pas, car, lorsqu’elle le pouvait, elle savait tout aussi bien que la cour d’Angleterre récompenser les services qu’on lui rendait.

En faisant des réserves à l’endroit des sentiments que doivent nous inspirer, même à travers cinq siècles, les revers de nos armes, on pourrait n’avoir qu’une pitié médiocre pour les infortunes des chevaliers français qui succombèrent à Auberoche, et principalement «le comte de Périgord, messire Roger de Périgord, son oncle, messire Charles de Poitiers, le vicomte de Carmain et le sire de Duras, » s’il fallait prendre à la lettre tout ce que rapporte Froissart dans les chapitres CCXXVIII et CCXXIX du texte des Chroniques^ publié par Buchon, ou CLXXIX et CLXXX du texte du manuscrit de Rome.

Nous y voyons que les assiégés d’Auberoche chargèrent un de leurs valets de porter à Derby une dépêche qui l’informait du péril oii ils se trouvaient. Ce valet fut arrêté par les

assiégeants, qui, ayant pris connaissance de la dépêche dont il était porteur, s’empressèrent de mettre le malencontreux valet « tout en un mont en la fonde d’un engin, » et de le renvoyer dans Auberoche avec son message pendu au cou, tout comme ils auraient envoyé un boulet. « Le valet, dit le texte de Bucbon, cbéi tout mort devant les chevaliers qui là étoient et qui furent moult ébahis et déconfortés quand ils le virent. Ha ! dirent-ils, notre messager n’a mie fait son voyage : or, ne savons-nous qu’aviser, ni quel conseil avoir qui nous vaille. — A ce coup étoient montés à cheval le comte de Périgord et messire Roger de Périgord, son oncle; messire Charles de Poitiers, le vicomte de Carmaing et le sire de Duras, et passèrent pardevant les murs de la forteresse, au plus près qu’ils purent. Si crièrent à ceux de dedans, et leur dirent en gabois : Seigneurs, seigneurs anglois, demandez à vostre messager où il trouva le comte de Derby si appareillé quand en nuit se partit de votre forteresse : et jà est retourné de son voyage, etc., etc. »

Laissons de côté la question d’humanité, et demandonsnous si la conduite des chevaliers français n’aurait pas été, dans •cette circonstance, d’une inconvenance et d’une maladresse insignes? Qu’on arrête le porteur de la dépêche; qu’on le retienne au camp; qu’on le marque au front d’un fer rougi au feu, comme faisaient les habitants de Périgueux, quand il leur arrivait de s’emparer d’un espion; qu’on le fasse mourir, même : tout cela peut se concevoir. Mais ce qui choquerait, ce qui révolterait, ce qui nous rendrait au moins indifférents pour les infortunes des seigneurs français, ce serait cet excès de forfanterie qui les aurait poussés à renseigner eux-mêmes exactement les assiégés sur le sort de leur messager, alors que le succès des assiégeants dépendait en grande partie de l’incertitude dans laquelle les défenseurs d’ Auberoche devaient être au sujet précisément de ce message. Tant que ces derniers, en effet, se trouvaient sans nouvelles de Derby, ils pouvaient conserver une lueur d’espoir, et lutter dans les transes d’une perplexité fort naturelle ; mais, lorsqu’on leur

annonçait, en se moquant d’eux, que le message était intercepté, que Derby n’avait pas été prévenu, c’était piquer leur courage, et les exciter à faire encore une tentative, à prendre de nouveaux moyens pour prévenir de leur situation critique celui sur l’activité dévouée duquel ils comptaient, avec raison, pour les en retirer. L’action des seigneurs français aurait été tellement contraire au sens commun, qu’ils n’ont pas dû la commettre.

Allons plus loin. Dans le chapitre CLXXX du texte du manuscrit de Rome, nous lisons (1) : «En ce propre jour que ceste avenue avint dou varlet et de la lettre, passèrent, parmi l’ost, pèlerins de Flandres, liquel retournoient de Saint-Jacqe en Galise. On ne lor fist nul mal, mais toute courtoisie pour l’amour du pèlerinage ; et orent à boire et à mengier, en la tente dou comte de Laille, car ce fu uns moult vaillans preudoms, et qui moult aimoit saint Jaque. Chil ipélerin oïrent parler dou yarlet et de la lettre, et comment, par un engbien, il l’avoient renvoyet en la ville. On ne se donnait garde de eulx. Quant il orent beu et mengié, il passèrent oultre et vinrent à Pellagrue, qui estait englesce. On ne lor demandait partout rien pourtant que il estoient pèlerins de Saint-Jaquème. Le chapitaine de Pellagrue lor demanda des nouvelles, pourtant que il avaient passet, parmi l’oost, devant Auberoce. Cbil pèlerin, que nul mal n’i pensaient, li recordèrent tout ce que il avoient veu et oï ; et quant il li orent dit, il prist congiet à euls; et tantost, au matin, il monta à ceval et cevauça tant celle journée, que il vint à Lieborne , où li contes Derbi se tenait, qui fu moult esmervilliés de sa venue, et pensoit bien que il i avoit nouvelles. Le capitainne de Pellagrue li recorda de point en point toutes les avenues, et comment elles

(1) Page 146.

avoient alé , et des trois chevaliers que on avolt laissiet en Auberoce, qui n’estoient pas. bien à lor aise, etc., etc. »

Je ne sache pas qu’il y ait, dans l’histoire sérieuse, un exemple plus évident d’absence de bon sens, de la part d’hommes <à qui l’habitude de la guerre a dû montrer que la prudence, en campagne comme ailleurs, et peut-être plus que partout ailleurs, est la mère de la sûreté. Eh quoi! voilà des chevaliers, dont la plupart doivent posséder une expérience salutaire, des guerriers qui, pour éviter que Derby ne soit prévenu de la situation désespérée des assiégés d’Auberoche, arrêtent un valet porteur d’une dépêche, et livrent le pauvre diable à un genre de mort qui n’est qu’un supplice barbare, et ces mêmes chevaliers permettent, non-seulement que cet acte devienne, pour le camp, un sujet de gai passe-temps ou de triste récréation, mais encore que des voyageurs, des pèlerins, qui, le soir venu, demanderont nécessairement à souper et à coucher à un des nombreux châteaux-forts occupés par les Anglais, soient mis au courant des moindres circonstances relatives et au sort du messager et au contenu du message! c’est-à-dire qu’ils feront tout ce qu’il leur est possible de faire pour que Derby soit promptement et facilement renseigné, et qu’il arrive instantanément en force, dans le but de dégager les assiégés d’Auberocbe! Non, non, les chevaliers français n’ont pas mérité d’être traités de la sorte, et l’on a le droit de repousser pour eux une imputation de sottise et de cruauté, dont leur réputation de bravoure incontestable aurait évidemment à souffrir. D’ailleurs, et je m’en applaudis, Froissart est, à ma connaissance, le seul écrivain qui rapporte ce fait; je ne mets donc aucun scrupule à le révoquer en doute, surtout lorsque je le démêle dans un tissu d’erreurs.

Les conséquences de la bataille d’Auberoche furent des plus désastreuses pour les intérêts du roi de France. La vie-

toire du comte de Derby priva subitement le pays de ses défenseurs naturels les plus puissants et les plus intrépides ; elle paralysa momentanément tout moyen d’action efficace de la part du duc de Normandie, comme de la part du duc de Bourbon; elle ouvrit à l’improviste un gouffre où s’engloutirent, pendant quelque temps, la finance de l’État, l’épargne des communautés, le crédit des familles; à l’ascendant moral, évidemment entretenu dans l’esprit des populations, par l’aspect imposant d’une protection armée considérable, elle dut faire succéder, au moins chez quelques-uns, la crainte et la stupeur, qui enfantent l’abattement, et sont incompatibles avec la liberté d’esprit nécessaire pour organiser avec fruit la résistance ; elle dut entraîner vers l’Angleterre des volontés jusque-là cliancelantes, indécises entre le devoir et l’intérêt personnel; enfin, elle permit à Derby de continuer, avec plus d’audace et moins d’efforts, le cours de ses exploits, et de se saisir, dans La Réole, des clefs de la Garonne, comme il s’était emparé de celles de la Dordogne, dans la cité de Bergerac

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