INTRODUCTION
— Qui a créé Dieu?
— L'homme»
Yoltairey Diderot, les Encyclopédistes avaient posé nettement la question religieuse, en prenant poiu* mot d'ordre : Écrasons r infâme!
Rousseau la fit dévoyer par son Vicaire sa^ pojrard en venant mêler aux attaques dirigées non -seulement contre le catholicisme, mais encore contre le christianisme tout entier, contre Dieu lui-même, un sentimentalisme mys^ tique, établissant une sorte de transaction entre la raison et les traditions évangéliques et reUgieuses.
Après la Révolution, au moment où les débris de Tancienne société essayaient de se
reconstituer. Chateaubriand refit un christianisme pleurard et galant. Le christianisme devint une affaire de mode, de bon ton, de comme il faut. Napoléon, avec son flair habituel, en fit un moyen politique. Il enrégimenta le clergé et la nation dans son administration, et il fit dire la messe comme il faisait faire Texercice.
Les philosophes qui hasardèrent quelques réserves, quant au catholicisme, parurent des audacieux. L'invasion des alliés et des émigrés rapporta avec elle quantité d'idées étrangères, hétéroclites, d'autant moins compromettantes qu'elles étaient moins claires par elles-mêmes et qu'on les comprenait moins. Les gens avisés se jetèrent dans ces brouillards, s'y perdirent, y perdirent les autres, et alors se déclarèrent profonds et sérieux. Ce fut le bon temps où on se moqua de Voltaire : on s'était si bien habitué à ne plus rien voir de simple et de net que sa vive flamme éblouissait et aveuglait ces taupes solennelles; on remplaça sa langue par une sorte de verbiage lourd, boursouflé, prétentieux, traînant dans ses flots boueux toutes sortes de formes étranges, et dissimu-
lant le vide de Tidée sous le trouble de TexpressîoD.
D'un côté, de Bonald, de Maistre, Lamennais alors, essayaient de ramener les esprits au siècle de Grégoire VII; de l'autre, quelques philosophes qui ont été célèbres, ramassant quelques bribes de psychologie écossaise et de philosophie allemande et les noyant dans l'idéalisme de Platon, fondèrent en grande pompe une philosophie.
Cette philosophie s'appela l'éclectisme, mot commode et qui n'engage à rien. On en prend ce qu'on veut, on en laisse ce qui ne vous convient pas. On effleure tout, on n'approfondit rien. C'est un habit qui se plie à toutes les modes, à toutes les situations et à tous les temps, à tous les gouvernements et à toutes les fonctions. On dit même : « il faut de la religion pour le peuple; » et tout bien considéré, le clergé trouve, dans ces philosophes accommodants, des alliés et non des ennemis.
C'était une philosophie en rapport avec la monarchie constitutionnelle : point de principes : de la politique par à peu près : un
grand mépris pour le peuple, et une camarilla bourgeoise, s'entendant à demi-mot.
L'éclectisme n'effrayait point, parce qu'au fond ce n'était rien. C'était sa valeur négative qui faisait tout son mérite. U était puissant par sa nihilité. Il démontrait l'existence de Dieu avec les arguments de Fénelon, croyait à l'immortalité de l'âme, faisait le signe de la croix en passant devant le crucifix : il permettait d'aller à la messe par convenance, de se marier à l'église, de faire baptiser ses enfants et de se faire donner l'extrême -onction. Il chantait avec les archevêques, les évêqûes et les simples curés le Te deum en l'honneur du Deux décembre. Il s'applaudissait d'avoir sauvé Tordre tout comme s'il avait été une religion. C'était de la prétention : il avait cette infériorité, visa vis de la religion, de ne pouvoir sanctifier le crime : il ne pouvait que l'effacer, le voiler, le dissimuler, le noyer sous son flux de grandes formules, et en face des plébiscites, dire : — Il faut un César et de la religion pour le peuple !
Pendant ce temps, d'autres, de très-bonne
fol, n'y entendant point malice, tout entiers à ce mysticisme qui déborda vers 1 830, la tête toute pleine de grands mots vides, essayaient une transaction entre le christianisme etresprit moderne.
Des démocrates, des révolutionnaires qui avaient oublié la Constituante pour ne voir que Bobespierre, reprirent le mot de Camille Desmoulins : — le sans-culotte Jésus. Seulement le caractère particulier de ces honnêtes et braves gens étaij d'avoir la conviction ennuyeuse. Ils répétèrent sur tous les tons que le christianisme était une doctrine très-profonde qui précédait de dix huit siècles la Déclaration des droits de V homme. Dans leur conviction, ils invitèrent les prêtres à venir bénir les arbres de la liberté : Ils en sont morts.
La foi a survécu chez beaucoup de ces bonnes gens et mênie, faut-il le dire? chez ceux qui passent tout spécialement pour prétrophobes.
Pendant toutce silence qui, de 1852 à 1868, a plané sur la France, les journaux dits librespenseurs qui survécurent au coup d'État, dans leurs plus grandes querelles avec les cléricaux
prirent pour base une sorte de protestantisme libéral. Ils ne cessèrent d'invoquer la morale de l*Eyangile ! ils s^en rapportaient à la pa* rôle de Jésus ! Us renvoyaient Louis Yeuillot aux premiers apôtres !... pardonnons-leur, en faveur de l'intention et de leur souscription pour la statue de Voltaire : mais Voltaire les eût trouvés bien arriérés de son temps.
En ce moment, il y a encore quelques irûçes gens qui traitent la question religieuse à ce point de vue : ils s'amusent, dans de petits et dans de gros livres, à discuter des dogmes, à rivaliser d'arguties avec les théologiens, à se faire un idéal du christianisme primitif et à vouloir nous y ramener.
Ce fut cependant dans le silence du second empire que le mouvement philosophique, égaré pendant toute la première moitié du siècle, reprit la tradition interrompue du dix-huitième siècle et retrouva toute sa vigueur et toute sa netteté. Quelquefois Tabsolutisme a cela de bon, qu'éloignant les hommes honnêtes et convaincus de l'action , il les force de se replier
sur eux-mémest de creuser et d'approfondir des questions dédaignées dans les temps tl'activité, et d'arriver à des résultats autrement importants que les petites finesses politiques qui, tous les jours, sauvent la société quand elles ne la perdent pas.
Bacon, en déterminant les caractères réels de la méthode d'induction, a fait toute la science moderne. Le dix-huitième siècle l'avait bien compris, et enmême temps que, l'appliquant aux sciences physiques et naturelles, il 'fondait la chimie, posait la base de la géologie et de la biologie, il commençait à comprendre que l'histoire et la philologie étaient aussi des sciences.
Au milieu du dix-neuvième siècle, a eu lieu le singulier phénomène que voici : des savants, des historiens, des philologues, élevés dans Téclectisme le plus pur, tout embarrassés de préjugés philosophiques et politiques, sont arrivés, malgré eux, par la seule force de la méthode d'observation, aux conclusions les plus radicales et les plus révolutionnaires.
Beaucoup, quelques-uns même des plus har^
dis dans leurs hypothèses parement scientifiques, reculent épouvantés au moment où ils vont dire le dernier mot, et Fatténuent, le voilent, le déguisent, s'esquivent devant lui, essayent de l'escamoter : qu'importe? le mouvement est si fort qu'il n'est pas jusqu'au P. Secchi, jésuite, qui, dans son grand ouvrage sur la Théorie des forces^ ne s'avise de parler de Dieu qu'après s'être acharné, pendant six cents pages, à prouver sa complète inutilité.
Si, par une certaine timidité, une sorte de poltronnerie d'oser aborder nettement les questions et de heurter de face les préjugés, nos savants gardent cette réserve, n'imitant pas, en cela, les étrangers comme Bûchner, Garl Yogt, Wirchov^, Moleschott, il est à côté d'eux des esprits décidés qui osent prononcer le mot sous-entendu, et de la prémisse posée par la science tirer la conclusion directe.
Le clergé ne s'y trompe pas, du reste : il sent que l'éclectisme était un tampon pour lui, mais que le jour où la bourgeoisie aura oublié les formules toutes faites qu'on lui a ressassées au lycée, et se mettra à penser libre-
ment par elle-même, à suivre la méthode quia fait la science moderne, il sera mort. Aussi, nous Pavons vu, par pétitions au Sénat, protestations à TAcadémie, grands mots» grands gestes, a^tbèmes et supplications, demander aux éclectiques, à ces partisans a d'un spiritualisme élevé, » de s^unir à lui dans la proscription de ces odieuses et infectes doctrines qui corrompent rout particulièrement les étudiants en médecine ! Du reste , il a rendu un grand service à ces doctrines, car il leur a donné une publicité qui les a fait pénétrer partout. M. Dupanloup a converti plus d'un chrétien au matérialisme.
Il est vrai que, pour beaucoup, le matérialisme prend un nom discret. Tel qui le professe le déguise sous un nom de transaction, fort heureusement trouvé^ Il l'appelle positivisme.
Le positiviste ne jure que par Auguste Comte qu'en général il n'a pas lu : mais il y a des ouvrages qui ont de l'influence non par ce qu'ils disent, mais par ce qu'on leur fait dire. Auguste Comte a essayé d'arriver à une classification des sciences et à une systématisa-
tion delà méthode de Bacon, appliquée à l'ensemble des connaissances humaines. Il Ta fait avec une certaine puissance ; il s'est créé un nom, il a eu des disciples ; il a fondé plus qu'une philosophie; il a fondé une religion à laquelle ne manquent même pas les schismes.
Somme toute, les positivistes, qui ne sont point des fidèles, s'inquiètent peu d'Auguste Comte, et reviennent tout simplement à la tradition philosophique du dix-huitième siècle, agrandie par les découvertes de la science actuelle.
Dans les dernières années de l'empire, ce mouvement, débarrassé de toute épithète hypocrite, s'affirma hautement par la publication de la Pensée nouvelle et de Y Encyclopédie générale , qui , en s'attachant à vulgariser les vérilés acquises, n'hésitèrent jamais à en tirer toutes les conséquences.
Maintenant l'élan est donné, il ne s'arrêtera plus : chaque jour, de nouvelles découvertes scientifiques viennent lui apporter leur force.
Les sciences historique et philologique nous indiquent la manière dont se créent les
mythes et les dieux, dont se forment, dont se greffent les unes aux autres, dont se perpétuent les religions.
lies sciences physique et mathématique nous expliquent la. combinaison des forces.
Les sciences chimique, physiologique, biologique, décomposent et reconstituent notre vie.
Les sciences astronomique, géologique, paléontologique, anatomique nous montrent la formation des mondes, leur développement, la transformation des espèces.
n ne reste d'autre ressource au clergé en face d*un pareil mouvement que de réclamer le droit de Tignorance au nom de la foi.
Quant aux philosophes spiritualistes, aux derniers éclectiques de bonne foi, ils se résignent et disent mélancoliquement : — Nous ne pouvons pas avouer maintenant, à notre âge, que pendant toute notre vie, nous nous sommes trompés et que nous devons notre réputation et nos hautes positions aux erreurs que nous avons débitées. Tout ce que nous pouvons tenter, c^est d^essayer de faire la part de la
science pour tâcher de garder notre petite part d^influence.
Il est vrai que cela est terriblement dangereux ; la science est absorbante : si on lui fait une petite place, elle ne tarde pas à s'en faire une grande.
Elle est arrivée à s'en tailler une assez large au milieu de nos préjugés pour qu'ayjourd'hui, sans trop effaroucher les gens, un athée puisse se dire athée. li y a vingt ans, de braves gens, partisans de la liberté de conscience, auraient très-franchement demandé qu'il fût grillé en l'honneur de Dieu.
Maintenant le matérialisme scientifique ose très-tranquillement exposer comment Tidée de Dieu s'est formée et montrer comment elle doit disparaître. Il analyse Dieu comme tout autre phénomème naturel; et il a une telle certitude qu'il n'éprouve pas plus de colère contre lui, qu'il n'en éprouvé contre le poison qu'il dissout.
Quand un enfant se coupe un doigt avec un couteau, il dit: — méchant couteau ! Pour lui, cette expression n'est pas métaphorique ; elle
XïII —
représente la vérité. Il croit que le couteau est un être animé, comme lui-même, qui agit comme lui. Procédant par analogie, en raison de son observation incomplète, il fait du couteau une personnalité qu'il adorera demain, surtout s'il en a peur.
Khomme primitif procède comme l'enfant.
Incapable d'abstraction, raisonnant par analogie, il donne une vie propre, personnelle, à tous les objets qui frappent ses sens. C'est le fétichisme.
Peu à peu, en se développant, il cherche à coordonner ses premières observations : il fait des distinctions ; il voit des phénomènes complexes: il se pose des questions ; il se demande comment et pourquoi il existe?pourquoi etcomment existe le monde dans lequel il se trouve?
Alors, procédant toujours par analogie, il invente de grands personnages, doués de toutes les qualités qu'il envie; il les place comme moteurs derrière chaque phénomène.
Les formes changent : les mythes se diversifient avec l'esprit et le caractère des peuples ; tous, au fond, procèdent de la même manière.
Les dieux romains trouvèrent des frères chez
tous les peuples vaincus, et leur ouvrirent libéralement leur Olympe.
Après le polythéisme, Thomme feit encore un effort d^abstraction. Il comprend que derrière chaque phénomène, il n'y a pas un agent spécial, chargé de le faire fonctionner à. toute heure. Il unifie la puissance extra-naturelle qui dirige tbut et a tout créé^ et il arrive au monothéisme plus ou moins mitigé.
Mais dans ces diverses phases parcourues par Thumanité, il y a une marche uniforme.
Incapable de généraliser ses sensations , rhomme rapporte tout à lui-même : il est le centre d\i monde, et ses dieux sont incessamment occupés de lui.
Il les adore, soit parce qu'il en a peur, soit parce qu'il espère obtenir d'eux des bienfaits.; souvent parce qu*il espère leur protection.
C'est ainsi que chaque famille grecque avait à son foyer un dieu caché {Muchios)^ chargé spécialement de son salut; que chaque tribu se groupait autour d'un dieu spécial; que chaque cité avait des dieux particuliers chargés de sa conservation, qu'elle opposait
fièrement aux autres; et qu'aujourd'hui chacune de nos paroisses a son saint patron.
Un homme a laissé un grand souvenir dans la cité, a résumé les besoins, les aspirations, les idées d'une foule, d'une peuplade ; cette foule,, cette peuplade s'unissent en lui, et, après en avoir fait de son vivant un roi ou un César pour les représenter, ils en font ensuite un dieu, pour perpétuer cette représentation.
Plus l'homme est ignorant, plus il personnifie les choses qui le touchent. Quand il ne sait pas formuler ses idées, quand il ne sait pas en apercevoir les rapports, quand, n'ayant ni idées nettes ni idées générales, il ne sait comment les exprimer et les appliquer, il les incarne, soit dans un homme, soit dans un dieu. Toute monarchie et tout culte attestent un besoin qui n'a pas conscience de luimême.
Tant que l'homme n'a pas acquis la notion de loi, — «la loi, selon la belle définition de Montesquieu, étant l'expression des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses» -— il ne voit partout qu'une volonté arbitraire, semblable à la sienne. Le monde existe: pour-
quoi existe-t-ii? Eh bien! tout simplement, parce qu^un jour, un être tout-puissant a eu la fantaisie de le faire de cette manière-là.
Maintenant, comme nos constructions subjectives reposent toujours sur des matériaux objectifs, rhomme ne pouvant concevoir un être absolument distinct de ce qu'il connaît et ne trouvant rien qui lui plaise autant que luimême, croit que Dieu Ta créé à son image.
En réalité, c'est Fhomme qui a créé Dieu.
L'homme, livré entièrement à son imagination et ayant perdu la notion de la réalité, multiplie les hypothèses pour le^ justifier les unes par les autres. Un fou qui prétend être mort trouvera une nouvelle réponse à chaque objection que vous lui ferez. Il en est de même des faiseurs de dieux.
Pour justifier leurs dieux du mal qui existe, ils inventent le paradis terrestre, Tâge d'or : ils rendent le premier homme coupable d'une faute qui explique toute la peine et toute la douleur de sa race. Ils multiplient les dogmes, comme des arc-boutants pour con-
solider^leur chimère : et ils entourent celleci de mystères afin dWréter à diMance les investigations trop curieuses. '
Cependant Tesprit humain fait un nouvel effort d'abstraction. Il se prend de dédain pour ces grossières créations anthropomorphistes ; mais ses observations sont encore limitées, imparfaites, peu contrôlées : au lieu d'essayer de les compléter, il se redresse fièrement, et crée des entités, des êtres plus raffinés, plus vagues, moins vivants que les dieux vulgaires, dieux cependant, restant marqués du péché originel des dieux, mais si flottants, si indécis, se confondant tellement avec l'ensemble de l'unrvers qu'ils n'existent presque plus.
Il y a encore un effort à faire : c'est celui que nous faisons en ce moment.
Fétichisme, polythéisme, monothéisme, métaphysique spiritualiste, matérialisme : telle est la marche de l'esprit humain.
Elle est logique : au départ, absence com-. plète de la notion de loi ; à l'arrivée, la notion de loi substituée entièrement à toute cause arbitraire et extérieure.
Si le spiritualiste demande : — Mais pourquoi le monde existe-t-il? nous lui répondrons : — Tu n'en sais pas plus que nous : car tu n^expliques ni la volonté, ni Texislence de ton Dieu. Nous convenons, nous, de notre ignorance, et, nous en tenant au fait, nous disons cette vérité toute simple : — Le monde existe parce qu'il existe : si les conditions étaient autres, il n'existerait pas tel qu'il est : c'est un fait nécessaire.
Ce sont les faits nécessaires que constate la science en même temps qu'elle recherche, les rapports également nécessaires qui les unissent. Laloi de la gravitationnousexpliquelecomment des mouvements des astres par rapport les uns aux autres : si vous demandez le pourquoi, on vous répondra tout simplement : — Parce qu'il en est de même; et s'il n'en était pas de même, vous ne feriez pas cette question, par cette excellente raison que vous n'existeriez pas.
« Les lois, ne cessons de le répéter, sont l'expression des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. » Ce sont ces lois que cherche la science; ce sont ces lois
qu'ignore et que méprise la religion, que cherche et tâche de deviner la métaphysique, mais sans se donner la peine d'étudier les faits qui seuls peuvent les établir.
De là, entre la science et toute religion, quelle qu'elle soit, incompatibilité absolue. La religion dit : miracle ; la science dit : loi. La religion signiBefoi, autorité, tradition, respect des préjugés en raison de leur ancienneté; la science signifie observation, discussion, liberté, progrès incessant. Toute religion s'arrête forcément devant un dogme indiscutable, part d'une affirmation àprioriy sHmpose à ses fidèles et clôt leurs indiscrétions en leur disant : — Croyez, car c'est un mystère. La science sonde les mystères; la religion les respecte. Elles ne peuvent ni s'entendre, ni se rencontrer : quand la science vient, les dieux s'en vont. De Maistre avait raison quand il donnait aux catholiques pour mot d'ordre : Haine à la science !
Entre la religion et le droit, incompatibilité aussi radicale. Le droit, c'est l'expression pour tout individu, par rapport aux autres individus.
des pécessilés de son organisation: il représente, par conséquent , pour tout individu, le libre développement de toutes ses facultés et de toutes ses forces, la liberté de son travail sur tous les éléments naturels , internes ou extérieurs, la libre possession de lui-même. C'est rhomme pensant diaprés sa raison, agissant diaprés sa propre impulsion, se décidant diaprés sa propre délibération, se gouvernant lui-même, ne s^engageant envers d'autres que par certains contrats déterminés pour certains services spécifiés, conservant en un mot tou jours Tautonomie complète de son être.
La religion, au contraire, c^est l'incarnation de rindividu dans une entité; c'est sa stagnation dans l'enlisement de la tradition; c'est l'an^êt de développement dans la recherche ; c^est la soumission aveugle envers des êtres tangibles ou intangibles, dieux, démons ou prêtres; c'est l'aliénation de toute initiative et de toute direction personnelles ; c'est le devoir sans réciprocité et sans limites envers le créateur, qui a mis l'homme au monde, envers la Providence qui dirige ses actes, envers le souverain de qui dépendent son bonheur dans
cette vie et son salut dans l'autre, envers les ministres qui le représentent.
Le droit, égal pour tous, donne à Tbomme pour idéal et poui* force: la justice! La religion lui prêche rabaissement de lui-même, devant le bon plaisir» la protection, la faveur, la grâce de tous les maîtres. Le droit relève le misérable, si déchu et si dégradé qu'il soit, et lui dit : — travaille ! développe-toi! élève-toi. La religion le rejette plus profondément dans son abjection, en lui disant: — humilie-toi! Le droit dit: —pense et agis. La religion: — crois et obéis.
Mirabeau et de Maistre sont, dans le vrai quand ils disent, le premier : « il faut déchristianiser la Révolution ; » le second : « La Révolution est satanique de son essence. Elle ne sera éteinte que par le principe contraire. »
Oui, la Révolution est satanique de son essence, si Satan est le symbole de Tesprit de révolte de Fhumanité contre les dieux, les prêtres, les rois, tous les représentants de Tautorité, toutes les négations du droit ! Oui, si nos idées n'étaient pas assez fortes pour vivre par elles-mêmes; si ces idées n'étaient pas lanéga-
— xxn —
tion de toute incarDation dans un mythe ou dans un homme, la destruction de tout monarchisme divin et humain, ce serait à Satan que nous élèverions des autels, ce serait à Satan que nous adresserions nos revendications, ce serait Satan que nous chargerions de porter nos malédictions à Dieu, ce serait Satan qui serait notre Dieu!
Mais nous ne voulons pas plus du César des enfers que du César du ciel. Nous répudions toute inféodation, toute incarnation dans un mythe ou dans un roi . L*homme doit s'isoler de toute entité, rejeter loin de lui tout symbole de lui-même, briser toutes les personnifications qui l'ont absorbé et ont fini par le dévorer: interrogeant la nature, observant les phénomènes, formulant leurs lois, il doit prendre pour dernière devise : Science et Droite
Et c'est pour cela que nous nous séparons de tous les hommes de transaction, retenus au passé par leur éducation, leurs préjugés, leur position et qui voudraient se mettre au niveau de Fesprit moderne, en prenant pour idéal
une religion éclose il y a dix-huit siècles. Non, loin de nons ces chimères ! il faut couper le câble (jui nous fait encore talonner sur cet écueil.
La France, en particulier, cherche en ce moment sa voie.
Kheure est décisive ; il s'agit pour elle de s'engager sans retour dans les voies de Tavenir ou de reculer à jamais vers le passé. Certains partis, exploitant Teffarement où Font plongée les bouleversements de la guerre étrangère et de la guerre civile, lui proposent de rompre avec* les traditions de sa grande Révolution, et de revenir au christianisme; la religion qui, en réalité, n'est qu'une arme, un instrument de soumission, est présentée comme un but, comme un idéal.
Il faut arracher ce masque.
Les questions sociales sont les questions capitales : ou la France renouvellera son organisation sociale, ou la France périra. — Quelle base, quels éléments trouvera-t-elle dans la religion qu'a fondée Jésus? C'est ce que nous avons recherché dans V Histoire des Prolétai-
res^ d'où les pages qu'on va lire sont extraites; c'est ce que nous avons cru utile d'exposer de nouveau.
Dégagée des hypocrisies qui Tenveloppent, la doctrine chrétienne se résume en un mot :
la servilité I
Un peuple veut vivre ; c'est à la mort qu'on le convie.