JÉSUS
La Judée. — Les pharisiens, les sadducéens, les esséniens. -^ Jean-Baptiste. — Jésus. La résignation. — Jésus change de tactique. — Haine aux riches. — Lazare. — Les premiers disciples de Jésus. — Le patriotisme juif. — Jésus au désert. Entrée de Jésus à Jérusalem. — Jésus et les pharisiens. — L'àhandon de Jésus. — Son arrestation. — Condanmation de Jésus. — Les crimes et délits de Jésus.
Ceux qui chercheraient dans ce chapitre une polémique religieuse, seraient trompés.
Quand on ne croit pas en Dieu, on ne dis* cute pas la divinité de Jésus.
Nous considérons Jésus comme nous considérons Hercule et Thésée, et nous ne nous occupons de son œuvre que conmie d'un phénomène historique.
Quatre évangiles sur cinquante-quatre ont été reconnus par TÉglise, par cette raison indiscutable qu'il y a quatre vents , quatre points cardinaux et quatre genres de chérubins.
Ce sont les évangiles de Mathieu, de Marc, de Luc et de Jean.
Nous n'avons plus les originaux de ces évangiles; nous ne savons pas d'une manière précise à quelle époque ni comment ils ont été composés; le texte a en été si souvent remanié, que Mill, dans sa célèbre édition du Nouveau Testament , a relevé plus de trente mille variantes. C'est d'après eux cependant que nous allons esquisser la vie de Jésus.
Au moment où Jésus parut sur la scène du monde, la Judée, déjà si souvent conquise et reconquise, avait perdu sa dernière trace d'autonomie : réunie à la Samarie et à Fldumée, elle formait une sorte d'annexé de la province de Syrie, et était administrée par un procurateur, une sorte de préfet romain.
Avec un indomptable patriotisme, les Juifs ne cessaient de s'insurger contre cette domination. Tout Juif conservait et entretenait Tespoir de la délivrance. Les Romains réprimaient avecénei^e tous ces mouvements d'indépendance. U en résultait une agitation constante, une surexcitation chronique qui jetaient la population dans toutes les exaltations et dans toutes les chimères. Depuis la captivité de Babylone, il y avait sur chaque colline, dans chaque vallon , un prophète , inspiré de Dieu, qui promettait à la Judée un messie, une rénovation complète de toutes choses (1).
Trois sectes se partageaient alors la Palestine, les pharisiens, les sadducéens, les esséniens.
Les pharisiens, dont les docteurs chargés de copier et de transmettre la loi, s^appelaient scribes, s'ajLtachaient à la lettre minutieuse de la loi, aux pratiques extérieures du culte, combattaient toute nouveauté.
Les sadducéens, haute aristocratie, sceptique, espèce de cour politique semblable au
4 . Les maraboats arabes jouent, en ce moment, nn rôle anaogne en Algérie.
collège des cardinaux à Rome, dédaignaient les pratiques extérieures du culte pour s^en tenir à la justice positive de la loi.
Les esséniens formaient une secte austère^ peut-être parce qu^elle était composée surtout de misérables. Ils ne buvaient jamais de vin , mangeaient des végétaux , des racines, du miel sauvage; vivaient en commun, ne se mariaient pas, adoptaient plutôt des enfants pour se recruter.
A côté d'eux, mêlés à eux, étaient les zélateurs, qui avaient à la fois un but religieux et politique : la destruction de Tinfluence des pharisiens et TaiFranchissement de la Judée.
C'étaient des hommes hardis, déterminés, pleins de foi dans leur œuvre. « ^enthousiasme, dit Josèphe, était Tâme de ce parti: sa doctrine, une liberté et une égalité parfaite. » Les Romains les craignaient, mais ils avaient beau les livrer aux supplices, dit encore Josèphe, la douleur ne put faire consentir aucun d'eux à donner à l'empereur le nom de maître. <c Us semblaient prendre plaisir à voir le fer les mettre en pièces e^ le feu les consumer. »
Tous ces hommes, en proie à la persécution, à la misère, résultant de l'oppression, attendaient le héros, le libérateur promis par Isaïe
qui viendrait récompenser le juste et exterminer Timpie.
Un homme, nommé Jean-Baptiste, était leur interprète, entretenait leurs colères, soutenait leurs espérances. Austère comme eux, vêtu d^un manteau de poil de chameau, se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage, il groupait autour de sa parole, sur les bords du Jourdain, les ardents de son parti. Écho de leurs passions, il attaquait les riches, les deux sectes dominantes, surtout les pharisiens. « Race de vipères, s'écriait-il, la cognée est au pied de Tarbre et le frappera jusqu'aux racines ! tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » Il disait aux riches qui lui demandaient ce qu'il voulait d'eux : « Il faut partager votre pain avec ceux qui ont faim, et, si vous avez deux vêtements, en donner un à ceux quinen ont point. »
n excitait avec un zèle infatigable le peuple contre ses oppresseurs, les citoyens pauvres à la haine et au mépris des citoyens riches ; il sapait les fondements de la société si rudement qu'Hérode le fit arrêter, « craignant, dit Josèphe, qu'il soulevât quelque sédition dans le peuple. »
A tout homme, il faut un initiateur. Tout maître commence par être disciple.
Jean fut le précurseur de Jésus.
Jésus était né dans la Galilée. Nous ne connaissons presque rien de sa jeunesse, ni de sa famille. Elle ne crut en lui qu'après sa mort. De son vivant, elle le considérait comme fou. « Nul n'est prophète dans son pays, » a dit Jésus lui-même.
Jésus était allé trouver Jean avant son arrestation, il avait écouté sa parole, s'était inspiré de ses doctrines: il avait hâte d'entrer en scène à son tour.
Jean prêchait seulement.
Jésus fit des miracles.
Jean avait voulu débarrasser le peuple d*lsraël de tous les imposteurs, prophètes, charlatans qui Fexploitaient, Tamusaient de leurs promesses. Il était ardent et violent, mais précisément parce qu'il était convaincu , à ceux qui lui avaient demandé :
— Es-tu Elie, es-tu prophète ? Il avait répondu :
— Non !
Trouvant que Jésus compromettait sa cause, du fond de sa prison, il envoya vers lui deux messagers pour lui demander des explications»
Mais alors Jésus n^est plus un disciple: il parle en maître; il se substitue à Jean, et prétend que Jean nVst que son prophète.
Les disciples de Jean le reuient et se séparent de lui pour toujours.
Jésus poursuit son œuvre à part. Il n avait point le tempérament passionné de Jean : il était plus mystique, plus doux. Il n'était pas grand parleur. Il préférait agir, se créer une légende, faire en sorte que les prophéties messianiques lui fussent applicables. De là des miracles.
La philosophie de sa doctrine se composait des traditions de TOrient; sa morale était celle des anciens rabbins, transformée par son tempérament.
Tout d'abord quand il s'adresse aux pêcheurs des villages de Béthsaïde, de Magdala, de Corosaïm, du haut de la petite colline de Gaphamaûm, qui domine le lac de Tibériade, il leur prêche la résignation. ^
« Qu'importe le bonheur sur cette terre où tout est périssable? Le bien-être est un danger plus qu'un avantage. La vraie félicité se trouve dans les cieux. Il faut imiter les oiseaux qui ne sèment pas, ils récoltent; Dieu les nourrit, il vous nourrira {Math.^ v. 3-10). Si quelqu'un
vous frappe sur la joue gauche, tendez-lui la droite.... »
Les pêcheurs et les montagnards auxquels il s^adressait, restaient froids, secouaient la tête : Est-ce que chaque jour ils n'avaient pas à arracher leur nourriture à la nature, et Dieu la leur donnait-il donc? la Résignation ? c'est bien commode à prêcher; mais ils étaient las des excès du fisc qui les dépouillait jusqu^à la peau : ils étaient exténués de misère, et altérés de vengeance contre les Romains qui avaient si durement réprimé leurs dernières insurrections. C'était une revanche qu'il leur fallait, revanche sur les riches, revanche sur l'étranger, et le messie qu'ils attendaient, ce n'était point un messie pacifique, c'était un messie vengeur, exterminateur, qui livrerait la Judée à leurs appétits, et relevant le trône d'Israël dans toute sa gloire, leur apporterait richesses et liberté.
Jésus n'était point le messie qu'ils voulaient: ils l'abandonnèrent, et le laissèrent se résigner tout seul.
Jésus veut alors se refaire un auditoire ; il comprend qu'il faut reprendre la tradition de Jean, être l'écho, la voix, l'interprète des pas-
sions, des colères, des espérances de cette foule de misérables; il devient plus radical que Jean ; il prêche ouvertement la révolte et la guerre civile.
« Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre, non, je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive {Matk.^ x, 34; 35).
« Je suis venu apporter le feu sur la terre ; et tant mieux si elle brûle déjà [Luc^ xii, 49- 62).
« A Tavenir, dans toute maison de cinq personnes il y en aura trois contre deux et deux contre trois.... »
A cette foule affamée, et ayant toute Favidité furieuse de la misère, il montre un but précis : la satisfaction immédiate de ses appétits, comme résultat de cette guerre sociale.
« Je vous assure, dit-il, que quiconque aura pour moi quitté sa maison, ou ses terres, ses frères,, ses sœurs, son père, sa femme ou ses enfants, recevra dès ce temps-ci le centuple en maison, en terres, en parenté. Plusieurs qui étaient les derniers seront les premiers, et plusieurs qui étaient les premiers seront les derniers. »
Pas de transactions avec les riches. Il vent rester pur de leur contact.
Un jeune homme se présente, et lui demande à quelles conditions on peut devenir son disciple :
« Vends tout ce que tu possèdes; donne-le aux pauvres; viens ensuite et suis-moi. »
{Math. y XIX, 21-24.)
U y a de Fétonnement, peut-être même quelques murmures. Ces gens n'auraient point été fâchés de compter quelques riches avec eux pour leur donner du lustre. Les préjugés des rangs sociaux sont entretenus par le respect des pauvres.
Mais Jésus leur répond durement :
« Voilà des hommes riches et qui tiennent à leur argent. Je vous déclare qu'il serait plus facile à un chameau de passer par le trou d*une aiguille, qu'à eux d'entrer dans le royaume des cieux. »
U racontait la parabole de Lazare, pauvre, couvert d'ulcères, couché à la porte du riche, et attendant les miettes de celui-ci. Le pauvre meurt et est porté dans le sein d'Abraham ; le riche meurt et du fond de l'enfer il s'écrie :
« Père Abraham ! aie pitié de moi, et envoie Lazare afin qu'il trempe dans l'eau le
bout de son doigt et qu'il me rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme. »
Abraham lui répond : « Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien pendant ta vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consolé, et toi, ta es dans les tourments. » [Luc^ xvi, 19-25.)
Ce n'est donc point parce qu'il était mauvais riche qu'il est dans les tourments, mais seulement parce qu'il était riche.
Et Jésus s'écriait :
. « Malheur à vous, riches ! malheur à vous qui êtes maintenant rassasiés, car vous aurez faim ! Malheur à vous, qui riez maintenant, car vous gémirez et vous pleurerez. » (Li^c, vi, 24-26.)
Et alors, toas ces malheureux en guenilles applaudissaient ces paroles de Jésus. Ils se paraient de leur pauvreté comme d'une vertu; ils aimaient à s'appeler pauvres (ébionites), faisant de cette qualification le synonyme « d'amis de Dieu, » et cette appellation persistera jusqu'au onzième siècle parmi les chrétiens judsusants de la Batanée et du Hauran^ qui se vantaient de posséder parmi eux des descendants de Jésus.
Ils se disaient en même temps :
« C'est là un pur ! on ne peut point le soupçonner de trahison avec des gens de cette sorte ! »
Et le bruit de sa renommée se répandait peu à peu, parmi tous les misérables de la Judée, les pauvres, les vagabonds, tous ceux qui avaient été chassés de la société régulière par le contre-coup de révolutions précédentes; ils arrivaient vers lui, venaient écouter l'interprété de leurs colères, le flatteur de leurs aspirations, l'homme qui personnifiait leurs besoins et leurs désirs, leur Messie par conséquent.
Ce grand courant d'enthousiasme entraînait en même temps quelques hommes d'un rang élevé, des femmes nerveuses, déclassées, avides de nouveautés, Jeanne, Suzanne, et surtout Marie, la grande et belle courtisane de Magdala.
A mesure que cette foule grossissait, un double courant s'établissait entre elle et Jésus. Jésus devenait de plus en plus son fidèle interpiète; il n'était plus que son organe : ce n'était plus lui qui parlait, c'étaient tous ces misérables qui parlaient par ses lèvres. Les dieux ne disent que ce qu'on leur fait dire.
Jésus tient toujours à être le plus exagéré, le plus radical de tous.
Une femme étrangère Timplore pour sa fille ; ses disciples en ont pitié. Jésus répond :
« U ne faut pas jeter aux chiens le pain des enfants d'Israël. »
Et il passe impassible.
D'un côté il flatte les passions de cette foule de malheureux contre les riches ; de l'autre, il flatte ses instincts patriotiques et d'autant plus ardents qu'ils sont plus comprimés : « Je ne suis veiin que pour sauver les enfants d'Israël ; ne vous occupez pas des étrangers, n'allez pas chez eux ! »
Cette double propagande effraye les classes supérieures, les gens riches, les conservateurs du temps, les hommes d'ordre ; les ouvriers et les laboureurs mêmes qui le prennent pour un homme de désordre, un perturbateur, une sorte de révolutionnaire qui amènera la guerre civile et troublera les affaires ; et Jésus apprenant l'exécution de Jean, craignant lé contrecoup des colères qu'il avait déchaînées, quitte le territoire du tétrarque et va dans le désert.
Alors l'imagination populaire le grandit de
tout le prestige de la persécution. Habituée à
vivre dans le surnaturel, l'oreille pleine de la
grande voix d'Isaïe, de Jérémie, d'Élie, l'œil prêt aux prodiges, elle l'entrevoit à. travers les mirages du désert, dans une grandeur surhumaine, faisant jaillir des miracles à chaque geste, comme le grand despote, le héros légendaire, annoncé par les prophètes, à la date précise déterminée par une prédiction de Daniel ; elle fait toute la terre, le ciel, les nuages, le soleil, complices d^un si grand événement, et attend chaque jour avec une foi croissante qu'ils affirment d'une manière éclatante la mission de Jésus. Elle le voit comme grand roi d'Israël appelé à faire dominer la religion mosaïque sur toute la terre, à venger Israël de ses ennemis, à rempoiter des victoires plus éclatantes que celles de David, à distribuer des richesses plus grandes que celles de Salomon. Gela ne fait point de doute. Les apôtres se disputent Jes meilleures places auprès du trône, et se précipitent en imagination à la curée.
La foule veut un jour proclamer Jésus roi.
Jésus, dans cette solitude du (ïesert, au milieu très-probablement d'un petit nombre de disciples, se grandissant de toute leur foi, en dehors de toute contradiction, acquiert cette foi en lui qui est l'élément indispensable de toutes les grandes œuvres, de tous les
grands efforts^ de tous les grands dévouements, et que comprennent difficilement nos esprits, disposés au scepticisme par leurs habitudes critiques.
Cette foi qu'il a acquise en lui-même, il la réclame des autres* La foi ! voila son moi d'ordre.
Il se grandit de tout Tenthousiasme qui revient à lui après avoir passé par Tàme de ses disciples. Il est austère, farouche-, hors nature. C'est alors qu'il formule tous ces préceptes qui jetteront l'humanité épouvantée dans le cauchemar du moyen âge. Il parle politique, en ignorant qui ne connaît rien à l'organisa* tion des sociétés, mais avec d'autant plus de passion et en termes d'autant plus irritants.
Il fulmine ses malédictions contre les villes qui l'avaient renié, raillé ou avaient douté de lui : « Malheur à toi, Chorazin ! malheur à toi, Bethsaïde ! car si Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez été témoins, il y a longtemps qu'elles feraient pénitence dans le cilice et sou^ la cendre ! malheur à toi, Gaphar^ naiîm, qui crois t'élever jusqu'au ciel, tu seras abaissée jusqu'aux enfers!... »
A certains moments, en face de ces mena-
ces toujours plus violentes, toujours plus acerbes, ses disciples perdent pied dans Tépouvante!
Il sent qu'il ne peut rester à ce diapason et que, après avoir soutQé le feu dans leurs artères, il faut un dénoûment à son œuvre.
Ici il est admirable. Au milieu de ce vertige, de cet enivrement de surnaturel, de popularité, il avait ses heures sombres de découragement et de doute. Celui qui inspire la foi en supporte la responsabilité, tandis que le croyant se laisse conduire eu aveugle, sans rien ressentir des appréhensions de l'avenir.
Il comprend bien que son prestige du désert sera fort diminué dans une ville comme Jérusalem, où régnent les pharisiens, à Tesprit étroit, casuistique, pédantesque, tout enflammé de haines religieuses par l'habitude d'une vaine scolastique, et que dans sa lutte contre cette puissance organisée il périra.
Cependant il n'hésite pas. Il sent que rien n'est fait tant qu'il n'aura pas abordé le centre de la Judée ; et il se dévoue à son parti. Il se dit à lui-même : « Qu'importe que je périsse, pourvu que mon nom et par conséquent mon œuvre soient sauvés ! j'ai dit ce que j'avais à dire : le temps d'agir est venu. »
Il agit cependant en chef de parti, en homme
habile . il avait l'habitude de faire organiser sa propagande, de faire tàter le terrain avant de se risquer à aborder une contrée : ici encore, il envoie deux émissaires à Jérusalem, puis il se rend dans la grotte des Oliviers où il entend leurs rapports. Là il y eut probablement des doutes, des hésitations, des lâchetés se déguisant sous le prétexte de la prudence. Jésus est inébranlable : il faut agir ! non point platoniquement, mais avec énergie.
« Que celui qui a une bourse et un sac les prenne, dit-il, et que celui qui n'en a pas vende
son manteau pour acheter une épée » En
face de la contradiction, Jésus s'exaspère et s'écrîe:
« Amenez ces gens qui sont mes ennemis et qui n'ont pas voulu m'avoirpour roi, et tuez -les en ma présence. » (Luc, xix, 27.)
Devant cette volonté de Jésus, on s'incline et on décide une grande manifestation lors de son entrée à Jérusalem, à l'époque où les fêtes de Pâques y amenaient des Hébreux de tous les points de la Judée.
Jésus se retire, probablement en Galilée, pour attendre le jour suprême.
Les prophéties annonçaient que le Messie viendrait monté sur un âne. Jésus monte sur
un âne, et quelques jours' avant Pâques, il se met en marche pour Jérusalem, au milieu d'une foule composée surtout de Galiléens. Or, les Galiléens sortaient d'une insurrection, et la répression en avait fait un tas de vagabonds et. de bandits, en lutte avec tout Tordre social existant.
Ils agitaient autour de Jésus des branches de palmiers et d'oliviers et criaient :
«c Hosanna, au fils de David ! béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur ! »
Les habitants paisibles, les pharisiens, les bons bourgeois de Jérusalem en voyant avancer cette bande furent émus.
« Fais-les donc taire ! » disaient-ils à Jésus.
Mais Jésus voulant probablement forcer Jérusalem à le craindre, bien loin de les modérer, répondit :
« Si ceux-ci se taisent, les pierres crieront ! »
Il prend pied ainsi à Jérusalem, mais n'y couche pas. Le lendemain, il revient au temple. Ses disciples veulent lui faire admirer la grandeur des constructions. Jésus répond avec dédain :
c( De tous ces édifices, je vous le déclare, il ne restera pas pierre sur pierre ! »
Une veuve passait en ce moment, et dans le
tronc mettait une petite obole. Jésus continuant son système d'attaques contre les riches, dit :
« Elle a donné plus que les autres : les autres ont donné de leur superflu, elle, de son nécessaire. »
Puis, comme sous les portiques du temple s'étaient établis, selon la coutume, vingt jours avant Pâques, les marchands d'objets destinés aux cultes, d'animaux destinés aux sacrifices, des changeurs de monnaie, comme le font sous le porche de nos églises les marchands de christs et de chapelets, Jésus les chasse à coups de fouet.
Les pharisiens, les gens dignes, pratiques, positifs, habitués à la casuistique religieuse, lui disent :
« De quel droit agis-tu ainsi ? qui t*en a donné Tautorisation ? »
Jésus s'exalte,etleurrépondparranathème :
a Malheur à vous, hypocrites, sépulcre^ blanchis, beaux au dehors, mais au dedan»
remplis d'immondices, serpents, race de vipères, qui dévorez la maison des veuves, qui paraissez des hommes justes et qui n'êtes remplis que d'iniquités, vous n'éviterez pas la géhenne ! tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis Abel jusqu'à Zacharie, retom-
bera sur vous, et par contre-coup, sur le peuple que vous trompez. »
Il se croit encore au désert, et avec cette foi en lui qu'il a contractée au milieu de ses disciples, il s^écrie :
« Jetez bas le temple, et je le rebâtirai dans trois jours. »
Les pharisiens, avec un scepticisme tranquille, discutent :
« On a mis quarante-six ans à construire ce temple et tu veux le rebâtir en trois jours!»
Jésus leur répond par de nouvelles invectives. Le peuple, cette foule que les pharisiens méprisaient, qu^ils traitaient de vile canaille, ignorante de la loi, écoutait avec avidité ce langage qui répondait à ses passions. Les pharisiens épouvantés n'osaient arrêter Jésus.
Jésus se croit maître de la situation. Étourdi de son succès, de son impunité, avec son inexpérience d'homme du désert, habitué à ce que sa parole ne rencontrât que des échos, il perd la notion de la réalité et s*écrie :
« Je suis descendu du ciel, je suis issu de
Dieu. Tout ce que le père fait, le fils le fait
Celui qui me voit, voit aussi mon père ! »
Et du haut du vertige où il s'était perdu, du haut de la popularité qui le proclamait Mes-
sie, il retombe blasphémateur impuissant.
Tous les prophètes avaient dit : « Dieu est un. » — : « Je suis le premier et le dernier, » a dit rÉternel. Contre tout imposteur aspirant à ee titre. Tordre du Deutéronome était formel.
Les bandes galiléennes qui Tavaient amené en triomphe à Jérusalem Tabandonnent. Ceuxlà qui Tacclamaient cherchent des pierres pour le lapider.
Jésus leur dit :
« J'ai fait devant vous plusieurs bonnes œuvres : pour laquelle voulez-vous me lapider ?
— Ce n*est pas pour une bonne œuvre que nous voulons te lapider, mais à «;ause de ton blasphème, et parce qu'étant homme, tu te fais Dieu ? » (Jean, x, 31 .)
Jésus se retrouve seul avec ses douze apôtres. Il mesure toute la grandeur de sa chute*; il voit l'anéantissement de son prestige, Féeroulement de tous ses projets : il se sent perdu ; il l'annonce dans le dernier repas qu'il fait avec ses derniers amis :
a Mes enfants, je ne resterai plus longtemps avec vous, » dit-il.
Pierre lui demande :
a Où allez-vous donc ?
— Je vais où tu ne peux me suivre : tu viendras plus tard.
— Pourquoi ? Je donnerais ma vie pour vous. »
Jésus, qui connaît bien le caractère de ses apôtres, lui répond :
m Tu donnerais ta vie pour moi ? Hélas !
moi je t assure que tu me renieras avant que le coq ait chanté trois fois. »
Puis il passe avec ses douze apôtres le torrent deCédronet se retire dans un jardin d'oliviers.
Oh ! alors presque seul, presque abandonné, renversé de sa popularité, se voyant condamné à rimpuissance, il pleure!
Et pendant qu'il se voit rouler dans l'abîme, lui et tous ses rêves, ses apôtres sommeillent avec indifférence. Il les réveille trois fois : trois fois ils se rendorment en balbutiant.
Il sue alors la sueur de Tangoîsse. « Il tombe dans une sorte d'agonie, dit Luc, et il lui vient une sueur comme des grumeaux de sang qui coulent jusqu'à terre. »
Mais quand l'incertitude cesse, quand il se trouve en face d'un danger réel, palpable, alora, il se redresse : il retrouve tout son cou-
rage devant les soldats qui viennent pour l'arrêter :
« Dormez maintenant, dit-il à ses apôtres avec une ironie sanglante, vous le pouvez, je n'ai plus besoin de vous. »
Ils étaient armés. Cette ironie les fouaille.
« Maître, faut-il te défendre ? n
Toute résistance était inutile. Jésus se livre aux soldats qui l'attachent. Les apôtres s'enfuient. Seul Pierre le suit de loin, conciliant .la prudence et la curiosité.
Jésus était poursuivi comme blasphémateur et comme insurgé : comme blasphémateur il relevait de la juridiction du Sanhédrin juif; comme insurgé, de Pilate, le procurateur romain.
Jésus est d'abord conduit chez Caîphe, le grand-prêtre. Il comparaît au point du jour devant le Sanhédrin réuni pour le juger.
« Es-tu le Messie? lui demande-t-on.
— Si je vous le disais, vous ne le croiriez pas
— Es-tu le fils de Dieu ?
— Oui, répond Jésus alors avec assurance, ne voulant pas démentir devant des juges ce qu'il avait dit devant le public, et remettant à sa condamnation la justification de son orgueil.
— Qa 'avons-nous besoin de téftioins ? disent alors les juges. NousFavons entendu de sa propre bouche. Il mérite la mort. »
Le grand prêtre déchire sa robe en signe d'horreur et de désolation.
Il était de règle dans Tadministratiori romaine de ne point s'occuper des querelles des sectes juives entre elles.
Le Sanhédrin pouvait condamner Jésus; mais le Sanhédrin était prudent : puis Jésus avait encore des partisans dans le peuple . Il valait mieui^ • laisser à Pilate la responsabilité et le soin de l'exécution.
Les Juifs amènent Jésus devant lui, et comme c'est la quesyon de blasphème qui les préoccupe, ils la soumettent à Pilate.
Pilate, en Romain dédaigneux de ces vaines chicanes, leur répond :
« Cela m'est bien égal. »
Mais alors les Juifs se ravisent et l'accusent :
1* D'avoir agité le peuple. — C'était vrai.
2® D'avoir refusé le tribut. — Jésus, à une question insidieuse, avait eu cependant le soin de répondre : « Rends à César ce qui est à César! »
3® D'avoir voulu se faire roi. — C'était habile de la part des Juifs : car cette accusation for-
mnlée par eux attestait leur soumission aux Romains.
Pilate, avec le dédain d'un hAmme fort et raisonnable pour un jeune homme qui paraît impuissant, et ne voyant dans toute cette affaire qu'une querella de Juifs, qu'il méprisait également à quelque parti qu'ils appartinssent, lui dit:
* Est-ce que je suis Juif, moi? Voyons!
qu'as-tu fait ? tes compatriotes et tes prêtres t'ont mis entre mes mains, en t'accusant d'avoir voulu te faire roi.
— Mon royaume n'est pas de ce monde, dit Jésus avec cette subtilité des gens ignorants. — S'il était de ce monde, mes gens combattraient pour me délivrer des Juifs. »
Il voulait sauver les apparences; il n'avait pas même un disciple auprès de lui.
Les Juifs ont soin de dire à Pilate qu'il est Galiléen, de cette race de rebelles et d'insurgés.
Pilate était fort ennuyé de cette affaire ; mais s'il acquittait Jésus, il ameuterait contre lui tout le Sanhédrin : l'affaire serait portée à Rome ; il serait obligé de s'expliquer : cela lui créerait une foule d'embarras; s'il condamnait JésuS| au contraire, un homme isolé,
abandonné de tons, personne ne s^en inquiéterait.
Il le condamna donc pour se débarrasser de cette affaire importune, prêtant ainsi la force du pouvoir civil à une baine religieuse. Les chrétiens prendront terriblement leur revancbe contre les Juifs en se servant du même procédé.
Jésus fut conduit sur le sommet du Golgotha et crucifié entre deux larrons. C'étaient probablement deux insurgés comme Jésus.
Du haut de cet atroce instrument de supplice, où se comptaient toutes les minutes de Tagonie, où les blessures vives faites aux pieds et aux mains par renfoncement des clous n'étaient point la cause de la mort; où Ton succombait quelquefois au bout de trois ou quatre jours, dévoré par la soif, en proie à de terribles maux de tête et de cœur, Jésus se vit abandonné de tous.
Quelques femmes seules, Marie de Cléophas, Marie de Magdala et Jeanne, contemplaient son agonie.
Quant à ses autres disciples, ils avaient fui.
Etpuisdesbadaudsjuifs, des sacristains rancuniers, de ces gens qui applaudissent toujours à la force et insultent les victimes, venaient le
railler, le bafouer et le plaisanter agréablement.
<' Âh ! le voilà, celui qui s'est appelé le fils de Dieu ! Que son père, s'il veut, vienne maintenant le délivrer ! *— < Il a damné les autres et il ne peut se sauver lui-même. S'il est roi d'Israël, qu'il descende de la croix et nous croirons en lui ! — Eh bien ! toi qui détruis le temple de Dieu et le rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons! » Au haut de sa croix, les Romains avaient attaché par ironie un écriteau : « Jésus, roi des Juifs ! »
» « Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria Jésus, devant tant d'opprobre et en proie à tant de souffrances, pourquoi m'as-tu abandonné ? »
Jésus, abandonné du peuple, abandonné de ses disciples, en ce moment prenait possession
de l'avenir.
C'est une histoire terriblement révolutionnaire et séditieuse que celle de la Passion de Jésus.
Il y a là le Sanhédrin, un tribunal sacré, un grand prêtre, Gaïphe, un préfet romain, Pilate, des soldats qui deviennent bourreaux ; et tous ces instigateurs et instruments, toutes ces autorités constituées, d'un bout à l'autre de ce
récit, sont tournés en ridicule ou voués au mépris et à rinfamie. Les conservateurs, les partisans de Tordre religieux et social de cette époque ont, en crucifiant Jésus, atteint avec un succès hors ligne le contraire du but qu^ils s^étaient proposé :
Mort Finstigateur, vive l'œuvre !
Aujourd'hui, dans tous nos tribunaux, dans nos cours d'assises, dans l'enceinte des conseils de guerre, partout où, en France, on condamne au nom de l'ordre, de la famille, de la propriété, de la religion, de la morale publique, au-dessus du juge, le contemplant, se trouve un christ.
Certes quand le juge vient prendre place à son tribunal, et quand, levant les yeux, il rencontre ce regard, il devrait se sentir plein de trouble, de doute et de recueillement : car il y a là planant au-dessus de lui dix-neuf siècles qui crient à Caïphe, à Pilate, à la justice humaine: a Tu peux te tromper! C'est toi qui, en condamnant, peux être le coupable ! C'est celuilà que tu déclares criminel qui peut être l'homme juste! Suppose qu'on t'amène Jésus entre deux gendarmes^ non, sans doute, tu ne le crucifieras pas ; mais tu lui appliqueras quantité d'articles du Gode pénal qui, super-
posés, le relégueront en prison à perpétuité.
Allons ! tu es sur ton siège ! interroge Jésus!
« Votre nom ?
— Jésus de Nazareth.
— Votre profession ?
— Messie.
— Accusé, ayez une attitude plus convenable, et gardez ces impostures pour les imbéciles que vous traînez à votre suite. Vous reconnaissez avoir fait des prophéties?
— Oui,
— Très-bien. Art. 479 du Code pénal.
15 francs d'amende.
«Il est notoire quevous avez fait des réunions publiques illicites, dans lesquelles se trouvaient des gens porteurs d'armes apparentes ou cachées, que vous avez formé une association illicite. Un an de prison.
« Mais cen'est pas tout. Vous avez formé des attroupements tumultueux ; en vertu de la loi du 7 juin 1848, je ne vous condamne qu'à six mois de prison, mais je ne suis pas bien sûr que vous ne dussiez être condamné à dix ans de réclusion.
« Vous êtes alElié à une société qui ressemble fort à l'Internationale, et vous y remplissez
— sonne fonction. Vu la loi du 14 mars 1872, cinq ans de prison.
« Vous ne nierez pas que vous vous êtes rendu coupable de manœuvres à l'intérieur tendant à troubler la paix publique. Vu la loi du 27 février 18d8, deux ans de prison.
« Le vagabondage est constant. Art. 71, six mois et dix ans de surveillance.
a Vous ne nierez pas qu'à votre entrée à Jérusalem votre bande ne poussât des cris séditieux en votre honneur, et que, loin de les empêcher, vous les avez encouragés. Vu l'art. 8 de la loi du 25 mars 1822, deux ans de prison.
<c Vous ne nierez point avoir distribué des signes et symboles destinés à propager l'esprit de rébellion et à troubler la paix publique. Vu l'art. 6 de la loi du 11 août 1848, deux ans de prison.
« Vous ne nierez pas être valide et avoir mendié en réunion. D'aprèsrart.275, deux ans de prison.
« Mais voici qui est plus grave : vous avez exercé ou tenté d'exercer des actes de violence, car vous avez dit : « Amenez ces gens qui sont mes ennemis et tuez-les en ma présence. »
(Luc, XIX, 27.) Art. 279, cinq ans de prison.
« Il n'y a pas seulement là menace, il y a, en
outre, provocation à un crime. Art. 2 delà loi du 17 mai 1819, cinq ans de prison.
« Yoas avez excité à la haine et au mépris du gouvernement, tenté de renverser le gouvemenoient établi ; vous avez pris de fausses attributions, car vous avez prétendu être le roi d'Israël. Tous crimes et délits dont le premier emporte seul, d'après Tart. V^ de la loi du 26 mai 1819 et Fart. 3 de la loi du 11 août 1848, la' peine de quatre ans de prison.
« Vous avez excité à maintes reprises les citoyens à la haine et au mépris les uns contre les autres, ainsi que Tattestent le témoin Luc (xvi, 19-25; VI, 24-25 ; xii, 49-52) et le témoin Mathieu dans plusieurs endroits. Art. 7 de la loi du 11 août 1858, deux ans de prison.
« Vous avez outragé la morale publique et religieuse en vous prétendant fils de Dieu. Loi du 17 mai 1819, art. 8, un an de prison.
a Vous avez tourné en dérision une religion reconnue par l'État .Art. 1*' de la loi du 25 mars 1822, cinq ans de prison.
« Vous avez appelé les ministres du culte «sépulcres blanchis,» etpar conséquent vous les avez outragés. Art. 6 de laloi du 25 mars 1822 et loi du 11 août 1848, deux ans de prison.
« Vous avez attaqué la propriété, car vous
avez dit : « vends tout ce que tu possèdes] donne-le aux pauvres (ainsi que l'atteste le témoin Mathieu, ix, 21-24); malheur à vous!' riches , car vous gémirez et vous pleurerez^ ' (ainsi que l'atteste le témoin Luc, xvi, 19-25, ■ * etc., etc.). Il faut imiter les oiseaux qui ne • ' ^ sèment pas, ils récoltent; Dieu les nourrit, il vous nourrira,» etc. Art. 3, loi du 11 août 1848, trois ans de prison.
« Vous avez attaqué les droits de la famille, i car vous avez dit : « A l'avenir , dans toute maison de cinq personnes, il y en aura trois contre deux et deux contre trois,... quitte ton père et ta mère, ta femme, tes enfants, etc. » Art. 3 de la loi du 11 août 1848, trois ans de prison. *
« Vous avez enfin fait l'apologie de faits qualifiés crimes, car vous avez dit : « Non, je ne suis pas venu apporter sur la terre la paix, mais le glaive, » ainsi que-I'atteste le témoin Mathieu (x, 34-35); et à diverses reprises avez formulé des menaces contre des villes : « Malheur à toi ! Ghorazin ; malheur à toi ! Bethsaide, » etc. Art. 3 de la loi du 27 juillet 1849, deux ans de prison.
« Jésus, je renonce à poursuivre. Vous pouvez vous retirer, car les délits dont vous êtes •
avaient fait son triomphe. Que Caïphe et le Sanhédrin eussent abandonné Jésus pleurant au jardin des Oliviers, il ne laissait même pas une trace dans Thistoire. Il disparaissait comme tant d'autres de ces agitateurs et de ces prophètes, qui avaient appelé en vain les Juifs à l'indépendance, sans léguer une idée à la postérités
Et maintenant, vous tous prêtres à idées étroites, fanatiques de la casuistique, de la scolastique, enfermés dans vos formules, pharisiens à jamais en dehors de Thumanité; aristocrates considérant la religion comme la base de vos privilèges; magistrats qui prêtez votre bras séculier aux haines des sectes, et qui sanctionnez par vos arrêts des dogmes théologiques et métaphysiques ; conservateurs qui dites : — il faut de la religion pour le peuple ! et requérez contre ceux qui veulent y substituer la science: Oh ! vous tous, partisans de Tordre actuel et qui croyez que vous pourrez à Taide de quelques violentes sentences lancées devant lui empêcher le progrès de passer, regardez donc cette victime des persécuteurs au nom de laquelle vous voulez persécuter, ce martyr dont vous vous acharnez depuis dix-huit siècles à faire un bourreau!
Entendez donc chacune des gouttes de sang qui coulent de ses plaies, chacune de ses blessures béantes qui vous crient avec une effrayante ironie : — Qui êtes-vous donc vous tous, inquisiteurs, pourchasseurs d'hérétiques, brûleurs de libres-penseurs, persécuteurs, laïques et prêtres^ de tous les novateurs sociaux et religieux, vous tous qui avez marqué votre place dans l'histoire par les trainées de sang et de ruines que vous y avez tracées ! vous tous qui| vous plaçant en face de l'humanité, lui avez dit : tu n'iras pas plus loin ! et avez fauché, écrasé, abattu tous les novateurs qui lui donnaient le mot d'ordre de l'avenir : — JEn avant ! en avant ! qui donc étes-vous ? vous qui parlez en mon nom ? vous qui prétendez m'adorer? qui donc? sinon les descendants de CaïpheetdePilate(l)!
(4) Bibliographie : Michel Nicolas. Histoire des doctrines religieuses des juifs. — Prideaux. Histoire des Juifs» -~ Les Évangiles. — Peyrat, Histoire élémentaire et critique de Jésus t — • Renan, yie de Jésus, — Strauss, f^ie de Jésus, -^ Salvador. Jésus et sa doctrine.
ÉTABUSSEMENT DU CHRISTIANISME.
La Résurrection. — La Pentecôte. — Paul. — Les synagogues juives. — Les premiers chrétiens à Rome. — IntematioDale céleste et terrestre. — Les chrétiens de-» Tant les Romains, — Les lois contre les associations. Le cosmopolitisme. — La léthargie. — La résignation. — Saintes et Messalines. — Les idéologues. — Le chris" tianisme et le césarisme. — La mort des dieux.
Jésus mort, Marie de Magdala, dans l'hallucination de son amour, le ressuscita. Dès lors le supplicié devient dieu. Du moment qu^il est apparu une fois, il doit apparaître à tous ses disciples. Lequel d^entre eux consentirait à ne pas savoir reçu un pareil témoignage d'affection?
Le miracle commencé se propagea grâce à la bonne foi des uns et à la bonne volonté des autres. C'est ainsi que Thistoire de la Résurrection se forma et que le christianisme prit
dès lors pour mot d'ordre la célèbre formule : Credo quia absurdum.
Les Juifs avaient un droit précieux : le droit de réunion ; et c'est grâce à sa pratique qu'ils sont parvenus à conserver leur tradition, au milieu des divers peuples chez lesquels ils ont vécu. Les disciples de Jésus en usèrent pour créer une assemblée ou synagogue nouvelle qui s'appela galiléenne ou nazaréenne. Elle était composée de cent vingt personnes. Ce fut là que fiit décidée la propagation du christianisme. Les disciples de Jésus choisirent pour se séparer le jour de la Pentecôte qui attirait beaucoup de Juifs à Jérusalem. La scène de leurs adieux fut d'une telle exaltation que les bons badauds les croyaient gris : — Il n'est que neuf heures du matin ! répétait Pierre pour détruire ce soupçon r
Trois hommes contribuèrent surtout à la fondation du christianisme : Pierre, homme d'action, dévoué, mais d'intelligence bornée ; Jean le théosophe, qui créa la divinité de Jésus; Paul, homme actif, d'initiative, intelligenty qui détermina le mouvement de l'Église, et, au lieu de faire du christianisme une secte juive, le propagea comme une religion universelle, et posa les principes de sa doctrine.
Le maigre sol de la Judée avait déjà projeté loin de lui des émigrations juives que retrouvèrent partout les apôtres. Elles restaient fortement unies dans chaque localité par le lien de la synagogue. La synagogue décernait des honneurs, rendait des décrets, faisait acte de municipalité religieuse. C'était là une organisation toute préparée à recevoir la nouvelle doctrine. Les cadres étaient faits. Tout le monde pouvait prendre la parole dans la synagogue, jeter ses idées en avant, soulever les passions religieuses, qui, repliées sur ellesmêmes, étaient fort violentes. Pour les nouvelles doctrines, la difficulté consiste à trouver un public, à pouvoir le grouper \ les apôtres, dès le premier moment, eurent leur public sous la main.
Beaucoup de chétiens primitifs étaient des Zélateurs juifs qui considéraient comme un devoir de poignarder quiconque manquait à la loi. Tous les Juifs, surtout les pauvres, rêvaient la revanche contre l'étranger, la domination universelle du peuple élu de Dieu. Ils haïssaient le Romain qui leur faisait élever des édifices et les employait comme ouvriers d'une foule de métiers. Quoique allégés de certaines charges, point persécutés, ils étaient inquiets,
remuants, toujours prêts à jeter les hauts cris, à se plaindre. Ils pouvaient se haïr entre eux ; à l'étranger, ils présentaient une formidable union de haine envieuse.
Le christianisme les trouva tels, les développa dans ce sens. L'Ecclesia, mot emprunté à la démocratie athénienne, devient le nom de la petite démocratie chrétienne, qui se greffe sur la synagogue juive. C'était une société de secours mutuels, où on ne recevait pas en proportion de sa mise, mais en proportion de ses besoins. Cette association, trèsavantageuse pour les pauvres, prenant pour base la communauté des biens, les attira vite, et, doublant l'instinct religieux d'un grand espoir lointain et d'un intérêt immédiat, conquit des fidèles, dévoués jusqu'au fanatisme. Il y a dès lors une formule d'excommunication, s' exprimant avec une ambiguité terrible : « extirpation d'une âme d'Israël. »
Le prosélytisme s'étendit de la synagogue à la société hellénique. Il s'empara du pauvre, toujours avide d'espérance et par conséquent de nouveauté, de la femme qui, traitée en esclave dans la société grecrjue, était à l'époque de l'indépendance grecque toujours portée à la démagogie ou au despotisme. Une large
place lui fut faîte : elle remerda par un dévouement absolu, un zèle ardent de propagande.
Dès les premiers temps de cette fusion entre rélément hébreu et rélément hellénique, il y eut jalousie. Les Grecs se plaignaient qu*ils fussent le moins bien partagés dans les distributions de secours. Cette difficulté provoqua la fondation de l'économie politique religieuse, la création du Diaconat. Chaque église eut des diacres. C'étaient eux qui avaient l'argent, donnaient les secours, étaient par conséquent les grands propagateurs. Les femmes furent admises à cette fonction.
Les chefs de l'Eglise eux-mêmes ne s'entendaient point entre eux. Pierre , Jacques, le £rère de Jésus, espèce de talapoin juif, Jean, fils de Zébédée, étaient restés juifs, observa- Xleurs de la loi, se souvenaient de Jésus comme homme, mais ne comprenaient rien à son œuvre. Paul, au contraire, s'étant frotté à une civilisation plus large, méprisait ce puritanisme juif, qui ne voulait que l'initiation aux juifs, n'admettait que des circoncis. Il dit à Pierre : « A toi l'Évangile de la circoncision, à moi l'Evangile du prépuce ! »
Et il partit à pied, se nourrissant de pain et.
— Aide légumes, ardent^ violent, dévoué à sa tâche, plein de foi en lui, vivant de son métier de tapissier, sans femme, farouche, austère, en même temps ayant des idées assez larges pour savoir faire des concessions de formes à ceux sur lesquels il voulait agir, et ne reculant de^ vaut rien pour accomplir son oeuvre.
« Les fatigues, les prisons, les coups, la mort^ dit-il, j'ai goiité tout cela avec surabondance. Cinq fois les Juifs m'ont appliqué leur trenteneuf coups de corde; trois fois j'ai été bâtonné; une fois j'ai été lapidé; trois fois j'ai fait nauirage ; j'ai passé un jour et une nuit dans l'abîme. Voyages sans nombre, dangers de voleurs, dangers venant de la race d'Israël , dangers venant des gentils, dangers dans les villes , dangers dans le désert, dangers aur la mer, dangers des faux-frères, j'ai tout connu. Fatigues, veilles répétées, faim, soif, jeûnes prolongés , froid, nudité , voilà ma vie ! »
Grand exemple pour tous ceux-là qui, s'enfonçant dansleur mollesse et leur apathie, s'arrêtent au moindre obstacle et disent: il n'y a rien à faire.
Paul, s'adressant à une société païenne, prit
un parti radical : il supprima la Loi (1) pour supprimer le péché. Les juifs étroitement liés par son observation, toujours en contravention, bridés dans chacun de leurs actes par le scrupule, étaient fort gênés, obligés de tourner le dos à la société païenne, devenaient misérables; et Paul, s' étant imbu dans la Grèce des gi*andes idées philosophiques qui remplissaient son atmosphère, substitua à la Loi étroite Tidée de fraternité bien autrement facile à propager : « Toute la Loi est contenue dans ce mot: tu aimeras ton prochain comme toi-même ! » Mais cette fraternité est subordonnée à l'immolation de rindividu dans Jésus: « Il n'y a plus ni juifs ni hellènes; il n'y a plus d'hommes ni de femmes, car vous êtes tous une même chose en Jésus-Christ. La tête de l'homme, c'est Christ. » Paul s'indigne contre les juifs qui en restent à la loi et ne comprennent pas cette fraternité dans leur absorption par un homme. Il est prêt à prononcer Tanathème contre eux. Ils lui rendent cette haine, car c'est d'eux que viennent les violences, les persécutious contre lui. Ils le font arrêter à Jérusalem ; et
(1) La K Loi » que les Jaifs croyaient révélée à Moïse par JehoTah.
c^est comme prisonnier, livré par eux, qu^il viendra à Romei
Il ne faut pas exagérer les conversions qu'il avait faites en Grèce et en Asie Mineure. Ceci est bon à dire pour ceux qui, n'admettant point aux grandes choses d'humbles commencements, se découragent, si, du jour au lendemain, leurs vœux ne sont pas comblés. Les églises dont il est question étaient de petites communautés composées de dix, douze, quinze personnes : elles furent des jalons qui restèrent debout, montrèrent la voie : elles furent le point central nécessaire à toute agglomération ; mais voilà tout. Quant à Paul, son zèle et son dér vouement n'étaient récompensés dans beaucoup d'entre elles que par l'ingratitude. On prenait son ardeur pour du désordre ; et en le voyant si indomptable et si actif, on disait : c'est un brouillon !
Quand il arriva à Rome*, il y avait déjà des chrétiens, parce qu'il y avait des juifs, la plupart a^ranchis, pauvres, mais ayant une synagogue, en rapports fréquents avec Jérusalem.
Ces juifs étaient portefaix, conmiissionnaires, faisaient de petits commerces, mendiaient, habitaient un quartier infect, au pied du Janicule, sorte de Cour des miracles, où la police
laissait s'agiter en paix les populations qui y grouillaient, tant queleurs rixes ne troublaient pas Tordre général. Ce fut dans une misérable auberge du port, connue sous le nom de Taberna Meritoriay que débarqua le christianisme à Rome. « La grosse affaire du moment, dit M. Ernest Renan , était l'arrivée d'Agrippine au pouvoir, Fadoption de Néron par Claude et sa fortune toujours satisfaisante. Nul ne pensait au pauvre juif qui prononçait pour la première fois le nom de Ghristus dans la colonie syrienne, et communiquait la foi qui le rendait heureux à ses compagnons de chambrée. D'autres survinrent bientôt; deslettres de Syrie, apportées par les nouveaux arrivants, parlaient du mouvement qui grandissait sans cesse. Un petit groupe s^ forma. Tout ce monde sentait Tail : ces ancêtres des prélats romains étaient de pauvres prolétaires, sales, sans distinction, sans manières, vêtus de fétides spuquenilles. Leurs réduits présentaient Fodeur de misère. On fut bientôt assez nombreux pour parler haut. On prêcha dans le ghetto. Les juifs orthodoxes résistèrent.
« Que des scènes tumultueuses se soient produites alors, que ces scènes se soient renouvelées plusieurs soirs de suite, que la police
romaine soit intervenue, que, peu soucieuse de savoir de quoi il s'agissait, elle ait adressé ^on rapport à l'autorité supérieure et mis les troubles sur le compte d'un certain Christus dont on n'avait pu se saisir, .que l'expulsion d^s agitateurs ait été décidée, il n'y a rien d^^s cela que de très-plausible. Les fondateurs 4p cette prenjière église de Rome, de'truite par l'arrêté de Claude, sont inconnus. Mais nous savons les noms de deux juifs qui furent exilés à la suite des émeutes de la porta portese,,,. Âquila et Priscille sont les deux plus anciens membres connus de l'église de Rome. lisy ont à peine un souvenir! La légende toujours injuste, car toujours elle est dominée par des motifs politiques, a chassé du panthéon chrétien ces deux obscurs ouvriers, pour attribuer l'honneur de la fondation de l'église de Rome à un nom plus illustre, répondant mieux aux orgueilleuses prétentions de domination universelle que la capitale de l'empire, devenue chrétienne, ne put abdiquer. »
Le christianisme, à Rome, comme en Judée, fut un mouvement de prolétaires. Ce ne sont jamais les heureux et les puissants qui font les révolutions. Les Romains ignoraient la pitié ; les juifs avaient des institutions chari-
— Astables qu'Us avaient empruntées à r^Égypte, où aux temples étaient annexées des caisses des pauvres. Les éranies grecques, sociétés de secours mutuels, de crédit, d'assurance, persistaient, se réunissjaient pour célébrer certaines fêtes, admettaient les femmes. Les patriciens romains contrariaient leur établissement à Rome, exigeaient une autorisation préalable, limitaient le nombre des assistants, leur défendaient de constituer un fonds commun , enfin essayaient d'empêcher leur développement, comme la bourgeoisie française essaye d'empêcher le développement des associations ouvrières.
Elles se transformèrent sous la persécution : elles devinrent des associations funéraires, destinées à rendre des honneurs aux tombeaux.
Elles furent d'autant plus étroitement unies qu'à Rome, au milieu de ce tas d'étrangers, ridée de patrie n'existait plus. Les Romains purs étaient remplacés par des Grecs, des Syriens, des Égyptiens, des Orientaux, affranchis ou esclaves. Tous ces éléments épars éprouvaient le besoin de se créer une patrie factice qui pût aider, compléter leur individualité isolée et faible. Ce fut là le milieu où les semences du christianisme purent germer et se développer rapidement.
A toute cette masse de pauvres, d*esclaves fugitifs, grouillant dans leur misère, au plus profond de l'ombre, le christianisme venait apporter une chaude lueur d'espoir, une immense joie, une espérance. Le peuple est sentimental, et c'était le sentiment de la fraternité, le plus doux au cœur des déshérités, des abandonnés, des désespérés qu'éveillait le christianisme. « La multitude des fidèles, disent les Actes des apôtres, n'avait qu'un cœur et qu'une âme, et aucun d'eux ne regardait ce qu'il possédait comme lui appartenant, car ils jouissaient de tout en commun. Aussi n'y avait-il pas de pauvres parmi eux; ceux qui avaient des champs et des maisons les vendaient et en apportaient le prix aux pieds des apôtres; puis on faisait la part de chacun selon ses be** soins. Et chaque jour, ils rompaient le pain en pleine concorde, avec joie et simplicité âe cœur. >•
U faut faire la part de l'exagération de ces paroles qui donnent l'idéal pour une réalité : mais n'est-ce donc rien qu'un pareil idéal? peu à peu, il se transforme, il devient corps, et tel qui en est le martyr, est prêt à attester qu'il l'a connu. Le pauvre, le souffreteux, l'individu broyé par le laminoir social, se sent si diminué,