‹ Étude sur les écoles techniques de l'industrie du bâtiment et de l'industrie du bois en AllemagneChapitre 2 sur 61 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Le perfectionnement de l'enseignement technique est une des principales causes du développement constant du commerce allemand. C'est renseignement professionnel qui a fécondé Tactivité industrielle et qui a donné au travailleur allemand son maximum d'énergie et de productivité.

L'initiative privée et les pouvoirs publics concourent avec un zèle louable à développer l'instruction technique du pays : les œuvres sociales, telles que les Gesellenvereine (associations d'artisans), instituées dans le but de moraliser le peuple en le divertissant honnêtement, organisent des cours pour leurs membres et les enfants de ceux-ci. Les corporations possèdent des écoles dans toutes les localités quelque peu importantes.

Parallèlement à l'enseignement privé se développe renseignement officiel. Nous en avons décrit la vie pédagogique dans notre ouvrage : Les écoles professionnelles en Allemagne et en Autriche.

Par leur organisation souple et variée, les écoles officielles et les écoles professionnelles privées pour apprentis, pourvoient d'une manière générale aux besoins des travailleurs industriels, commerciaux, agricoles, et leur enseignent les sciences, l'art et la technique nécessaires dans l'état actuel du travail.

Grâce à la fréquentation scolaire, rendue obligatoire partout ( 1 ), soit par une disposition réglementaire de la commune, soit par les statuts des corporations, la présence des apprentis à l'école est effective et continue pendant toute la durée de Tapprenlissage : les neuf dixièmes des jeunes ouvriers fréquentent les cours de l'école après leur travail journalier. D'ailleurs, dans le grand-duché de Hesse 35 élèves, sur i ,0i)0 habitants, suivent les cours des écoles professionnelles et industrielles du degré inférieur; Waldeck possède une école sur 462 habitants (2); plusieurs grands Etats allemands sont bien près d'atteindre cette proportion.

Les écoles du second degré, avec ateliers annexés, entreprennent l'éducation des contremaîtres et des futurs patrons dans toutes les branches mères de l'industrie et de l'art industriel. L'école professionnelle pour l'industrie du métal d'Iserlohn, décrite page 65 de notre travail cité il), les écoles d'ébénisterie et du bâtiment, qui font l'objet d'une monographie dans la présente étude, élèvent et ennoblissent ces industries spéciales par leur enseignement artistique et technique à la fois.

L'instruction, dans toutes ces écoles, est essentiellement pratique. Ces institutions ne donnent pas, comme nos écoles d'adultes, l'enseignement conventionnel scolaire; elles ne se bornent pas à l'étude théorique des formes indépendantes de la technique, comme beaucoup de nos écoles de dessin; elles s'inspirent directement des procédés d'industries ou de métiers déterminés, et y puisent leurs matières d'enseignement. Depuis la plus humble école des corporations jusqu'aux écoles supérieures des industries d'art, toutes s'appliquent en premier lieu à faire de l'industrie, c'est-à-dire à appliquer à chaque fabrication le procédé le plus rationnel et le plus économique; l'étude des formes artistiques vient éventuellement se ,greffer sur les études techniques : l'art industriel est l'efïlorescence du métier.

(1) Les écoles professionnelles et les écoles d'art industriel en Allemagne et en Autriche, 0. Buyse, pp. 50 à 34 (Soc. Belge de Librairie, v. Treurenberg, Bruxelles'. (î) Vcrhandlungen des Preiissischen Abgeordnetmhauses, 10 dezember 1896.

En appuyant, dans nos précédents écrits, sur les avantages de ce principe fondamental si fécond des écoles professionnelles allemandes, il était loin de notre pensée, comme on nous l'a vivement reproché de divers côtés, de signaler le goût allemand à l'admiration de nos compatriotes, moins encore de prôner l'imitation de l'art industriel allemand !

L'art n'est rien, s'il n'est l'expression fidèle de la vie propre d'une race, aussi bien dans une simple sculpture sur bois que dans les œuvres plastiques les plus pures; et notre race a donné dans tous les arts de si belles preuves de sens artistique, qu'elle ne doit puiser nulle part son inspiration : restons donc nous-mêmes !

Mais ce que nous avons signalé comme un exemple, c'est l'œuvre patiente, tenace et habile par laquelle les Allemands cherchent à éveiller chez leurs artisans cette esthétique latente, sans cependant leur faire perdre le goût du travail manuel. Nous avons opposé leur méthodologie, si rationnelle pour les écoles ouvrières, aux principes de nos écoles de dessin, où les élèves « passent par les cours d'ornement et par l'étude de la tête, avant de passer aux cours d'application de l'architecture, aux métiers de construction », avant d'aborder des sujets professionnels. Les menuisiers, les tailleurs de pierre, les couvreurs, les maçons, les plafonneurs, les zingueurs « doivent acquérir une connaissance suffisante de la forme, le dessin d'après masques et fragments de masques, qui, par leur expression de vie, fixent l'attention et offrent plus de garantie pour contrôler l'exactitude du rendu (1) ».

Admettons un instant qu'un artisan parvienne à interpréter convenablement le masque et la figure, et que, fasciné par l'éclat d'un tel enseignement, il continue, pendant des années, à se former théoriquement dans sa profession ; il deviendra un dessinateur habile, un travailleur intellectuel d élite, mais ne tiendra plus jamais le rabot, ni le ciseau, ni la truelle; tel est le résultat fatal de pareilles études. Et, si nos écoles de dessin étaient fréquen-

(1) Documents et rapports. — Conseil de perfectionnement de l'enseignement des arts du dessin. — Session 1896, p. 5, § 2.

tées, comme en Allemagne, par tous les ouvriers et artisans, le nombre de dessinateurs, d'artistes dévoyés, déjà si considérable, augmenterait dans des proportions effrayantes.

Dans le système de nos écoles de dessin, leur organisation est une conception idéale, en dehors ou plutôt au-dessus des besoins de la généralité des ouvriers et des artisans. Disons-le franchement, ces écoles ont pour effet de former des dessinateurs et d'enlever les artisans d'élite du milieu au sein duquel ils pourraient exercer une influence salutaire sur leurs compagnons.

L'ouvrier qui fait le sacrifice énorme de consacrer deux heures à l'école, après un travail fatigant de toute une journée, désire jouir, aussitôt que possible, du fruit de ses études et monter d'un degré dans la hiérarchie du travail. Voilà pourquoi il doit y trouver, dès le début, des modèles en rapport avec son métier ; alors il s'intéressera à l'école, parce qu'il verra le lien de ses études avec l'atelier. Le métier, non seulement dans ses formes, mais encore dans sa technique, doit constituer la base des études des artisans : tel est le système allemand. L'ébéniste dessine d'après des fragments de meubles qu'il analyse : le pied d'une chaise, un dossier, l'entablement d'une armoire. L'enseignement s'élève et s'élargit par l'étude accessoire du dessin géométrique résumé dans des formes professionnelles, par l'étude de la construction de l'ébénisterie sur des ensembles, par le dessin d'après la flore, le masque et la figure même d'après nature, si le degré d'avancement de l'ouvrier et le but qu'il poursuit le comportent. Jamais, à aucun degré de l'enseignement, on ne perd de vue la partie technique, le métier. Or, l'art est un; dans un simple ornement, comme dans la plus pure œuvre artistique, les grands principes esthétiques : l'harmonie, le rhythme, la subordination du détail à l'ensemble, doivent être observés, pour que l'objet porte la marque du beau; on doit donc convenir que cette-étude, tout en restant professionnelle et technique, contribue à la culture esthétique, aussi bien que la copie du masque et de la figure, sans aucun lien avec la profession. En outre, elle tient l'imagination exaltée des jeunes gens dans les sphères du travail et les conserve au métier. Au

surplus, la concurrence internationale ne se produit pas seulement au point de vue de la valeur artistique mais particulièrement au point de vue de la valeur technique; c'est pourquoi, si les écoles ouvrières veulent exercer le maximum d'effet sur la force productive du pays, elles doivent collaborer autant à la culture technique qu'à la culture artistique des artisans : elles doivent être professionnelles.

C'est à la diffusion de l'enseignement des métiers, en relation avec l'enseignement artistique, que l'Allemagne doit son organisation technique si parfaite, son outillage industriel si perfectionné et le goût de plus en plus caractéristique dans sa fabrication. La concurrence redoutable qu'elle fait déjà aux Anglais sur tous les marchés du monde, doit donner à réfléchir aux petits peuples industrieux, qui ne peuvent opposer aux grands moyens de production de leurs rivaux qu'une grande énergie productive, que peut seule donner une éducation technique et esthétique de toute la population ouvrière.

Beaucoup a été fait dans ce but en Belgique : les écoles de dessin, les écoles professionnelles et industrielles se multiplient; l'attention publique suit avec intérêt et sympathie le développement croissant de l'enseignement des métiers ; des sommes de plus en plus considérables y sont consacrées. Mais, dans le cadre même des organisations existantes et avec les mêmes moyens, l'effet utile de cet enseignement pourrait être plus fécond, s'il était plus pénétré de l'esprit pratique professionnel, si les programmes puisaient avec plus de soin leurs matières dans le cœur du travail, si une méthodologie plus sévère y régnait, si une plus grande unité de direction leur était imprimée. La population ouvrière, avide de s'instruire, y serait plus fortement attirée, les associations, les patrons et les unions professionnelles seraient plus portés à l'entourer de leur sym» pathie et à lui accorder leur appui.

L'impulsion vigoureuse donnée en Allemagne à l'enseignement officiel des métiers résulte surtout de l'unité dans l'administration supérieure des écoles.

Le ministère de l'industrie et du commerce a, dans la plupart des États, la direction suprême de l'enseignement du travail.

La répartition des écoles de dessin et d'industrie entre des départements différents est un obstacle réel à l'unité dans les études.

L'enseignement pour ouvriers doit surgir des besoins de la vie industrielle, marcher de pair avec le développement des métiers et des industries, et même les devancer. Une foule d'industries nouvelles éclosent chaque jour par le libre exercice de l'intelligence et des capitaux ; la main-d'œuvre doit être instruite pour suivre les fluctuations du marché et pour répondre aux exigences du présent.

Le Ministère de l'industrie et du travail concentre toutes les informations au sujet des desiderata et des lacunes dans l'industrie nationale, au sujet des importations et des exportations; il dispose des conseils de l'industrie et du travail, et entretient des relations constantes avec les unions professionnelles et syndicales ; en somme, il dirige les destinées économiques du pays. Il est donc le seul désigné pour donner l'impulsion voulue à l'enseignement technique et pour devenir le ministère de l'éducation ouvrière.

La direction des beaux-arts est, par son essence même, étrangère à la lutte entre les nations sur le terrain économique, elle doit faire régner dans ses écoles un idéal d'art, qui est incompatible avec l'esprit positif de la technique industrielle.

Il faut que lecole ouvrière s'inspire d autres principes que ceux qui prévalent dans l'enseignement des beaux-arts. Les écoles d'art doivent développer leur enseignement dans un esprit esthétique supérieur ; les écoles industrielles, au contraire, doivent se mettre au niveau des plus humbles ouvriers et leur donner ce qui leur manque pour produire immédiatement un travail plus intelligent, de meilleur goût et plus rémunérateur.

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