lia classe des artisans
Dans tous les pays industriels, le travail manuel qualifié, le Skilled work, a subi, en ces derniers temps, des modifications profondes, qui ont jeté une vive perturbation dans la classe moyenne des artisans.
Dans les villages, sans communication directe avec les villes, existent encore de véritables artisans, obligés de se suffire à euxmêmes dans leur travail. Mais dans les villes de quelque importance, les menuisiers et ébénistes, les horlogers, les mécaniciens, les opticiens, les serruriers, les orfèvres, etc., achètent toutes faites les parties essentielles de leur fabrication et ne produisent presque plus rien par eux-mêmes : le menuisier se procure les moulures, voire même les portes, les châssis et les escaliers fabriqués en grand ; le serrurier, les fontes et les fers façonnés ; l'orfèvre, les cadres de ses plats, les manches de ses services estampés ; le cordonnier achète les tiges mécaniquement fabriquées; de la mécanisation de tout le travail, qui a été considéré jusque dans les derniers temps comme purement manuel, il résulte une décadence technique vraiment regrettable.
Une autre série de métiers est entraînée par la décadence
sociale. Ceux-ci sont absorbés par la grande industrie, entre autres : la poterie, le tissage à la main, la teinture, la boulangerie, la confection, etc. La machine et son corollaire, la division du travail, collaborent techniquement à la destruction du travail manuel. Les artisans deviennent de simples journaliers, soumis aux vicissitudes de l'industrie; on les appelle encore charitablement des artisans, mais, socialement, ils sont abaissés au rang de journaliers. Que reste-t-il en somme, de leur qualité d'artisan, s'ils ne sont plus que des facteurs dans un tout et s'ils n'ont plus la direction de leur industrie? La grande industrie bat en brèche la classe des artisans. Par la mise en œuvre de capitaux considérables, de machines-outils et de la division du travail, au service d'un personnel dirigeant, cultivé techniquement et commercialement, par la souplesse avec laquelle elle s'adapte aux conditions changeantes du marché, par la force de résistance aux crises, elle parvient à surmonter tous les obstacles, à fournir des objets de grande perfection et d'un bon marché réel. Que peut, contre de pareils établissements industriels, le faible artisan avec son petit crédit et ses outils manuels?
Il n'achète pas ses matériaux de première ni de meilleure source ; sa clientèle est incertaine et sa production bornée au travail du patron et de quelques ouvriers et apprentis ; il doit offrir un crédit illimité; il ne peut tirer aucun parti de la division du travail et doit, néanmoins, payer les mêmes salaires que les fabriques et fournir des produits toujours égaux; sa maison n'a pas assez de solidité pour vaincre les crises et pour traverser les saisons-mortes de plus en plus prolongées.
Telle est la situation des artisans. L'un après l'autre, ils sont abaissés au rôle d'ajusteur ou de raccommodeur, et cherchent un gagne-pain accessoire dans le commerce de détail, ou disparaissent de la classe moyenne.
La classe des artisans a pourtant un rôle important à jouer dans la vie sociale ; elle constitue le trait d'union entre le pauvre et le riche ; elle donne un refuge à ceux qui sombrent et fait l'espérance de l'ouvrier soigneux, hardi et intelligent. Avec son caractère moral si caractéristique, la classe des artisans est indispensable dans une bonne organisation sociale. Parmi eux règne un esprit particulièrement intéressant, résultat de la profession. Le travail corporel est toujours guidé par l'intelligence; la joie au travail est constamment tenue en éveil par le désir de livrer ce qui est
digne d'eux, par la conscience de leur responsabilité, par leur relation directe avec le client. De toutes ces conditions spéciales résultent la dignité et la valeur personnelles et un vif sentiment d'indépendance. L'artisan doit avoir l'œil ouvert aux innovations en matières de formes, aux progrès techniques, aux transformations du goût, s'il veut assurer son existence. Cette situation particulière explique comment, à travers toutes les époques, les travaux sortis des mains des artisans rétlètent si fidèlement le caractère spécial de leur temps : par la nature de leur profession, par le soin avec lequel se faisait l'apprentissage sous l'égide de la corporation, ils avaient l'âme assez cultivée pour éprouver les sentiments propres à leur époque, et l'habileté professionnelle assez souple pour exprimer ces sentiments dans leurs œuvres, pour vivre, penser et travailler en harmonie avec la civilisation de leur teinps.
11 ne reste, hélas, que des traces de ce passé ; les traditions dont les artisans étaient dépositaires, ont été rompues et beaucoup des qualités et des vertus, propres à leur classe, se sont perdues dans le tourbillon de la grande industrie, dans la division et dans la mécanisation du travail.
Relever, fortifier et protéger cette classe si intéressante de citoyens, tel semble devoir être l'objectif de toutes les réformes sociales : telle est aussi la tendance de la législation sociale allemande en ce qui concerne les corporations.
L'Allemagne est en voie de restaurer le système d'éducation ouvrière par la corporation; la loi industrielle (Gewerbe-Ordnung) spécifie son rôle : fortifier l'esprit de corps, entretenir parmi les membres l'honneur professionnel, faire régner des rapports confraternels entre les patrons et les ouvriers par l'institution de conseils de conciliation et d'arbitrage, pourvoir à l'hébergement des apprentis et des ouvriers, procurer du travail à ceux qui chôment par la création de bourses du travail, assurer les membres contre la maladie, la vieillesse, le chômage, les accidents du travail par l'organisation, dans leur sein, de sociétés de secours mutuels, et surtout contribuer à l'apprentissage technique et à réducation morale des apprentis par la surveillance de leurs travaux à l'atelier et par la création d'écoles professionnelles.
Dès que la corporation peut fournir aux autorités compétentes la preuve qu'elle est organisée pour faire face à tous les besoins moraux et matériels des travailleurs, ouvriers, patrons et apprentis, elle est reconnue et jouit de ce fait des avantages que
confère la loi industrielle. Dès ce moment, elle a une existence légale et prend la direction du travail manuel ; elle cherche dans l'association la force pour entamer avec vigueur la lutte pour l'existence et la défense des intérêts professionnels.
Groupés autour de la corporation, les membres peuvent, avec espoir de succès, entrer en lutte pour la représentation de leurs intérêts dans les administrations locales et dans les chambres législatives, et porter remède aux maux dont le travail manuel souffre en supprimant les causes qui le font déchoir.
Ces causes sont :
1® La culture technique insuffisante des apprentis et, par conséquent, une habileté médiocre des gens de métier, d'où, impossibilité de rivaliser contre l'industrie mécanique et de satisfaire aux besoins changeants et capricieux de la fabrication. Cette situation est la cause de l'activité fiévreuse de la corporation dans le domaine de l'enseignement professionnel et de la surveillance active que la loi industrielle lui assigne sur l'apprentissage des jeunes gens dans les ateliers ;
2° La concurrence impitoyable de la fabrication mécanique et du travail vulgaire « cameloté ». Il ne pourrait entrer dans la pensée de la corporation de faire enchaîner la grande industrie, qui forme une des principales ressources de la prospérité moderne; elle s'efforce de circonscrire le domaine de la machine par une habileté et un goût plus parfaits des travailleurs et par l'amélioration des conditions de la fabrication manuelle.
Les corporations cherchent à assurer l'existence de la petite industrie à côté de la grande, par l'achat en commun des matières premières, par l'établissement de salles de ventes et par la recherche de débouchés pour leurs produits ; elles imitent le genre de production de la grande industrie sans cependant modifier leur genre de travail, ni abandonner la partie manuelle pour tomber dans la production à la manière de la fabrique; elles s'appliquent, en outre, à s'assurer la confiance du client en se présentant comme corps d'élite offrant des garanties d'honnêteté et de savoir.