‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 180 sur 250 · DU REPENTIR · texte numérisé non relu

DU REPENTIR

Dans ce remarquable chapitre, je citerai beaucoup. Il faudrait même tout citer, sans passer un seul mot.

Les aultres forment l'homme : ie le recite; el en représente un particulier, bien mal formé, et lequel si i'avois à façonner de nouveau, ie ferois vrayement bien aullre qu'il n'est : meshuy, c'est faict. Or, les traicts de ma peincture ne se fourvoyent poinct, quoyqu'ils se changent et diversifient : le monde n'est qu'une bransloire perenne; toutes choses y branslent sans cesse, la terre, les rochiers du Caucase, les pvramides d'Aegypte , et du bransle publicque et du leur; la constance mesine n'est aultre chose qu'un bransle plus languissant. le ne puis asseurer mon obiect; il va troul)le et chancelant, d'une yvresse naturelle : ie le prends en ce poinct, comme il est en l'instant que ie m'amuse à luy : ie ne peinds pas l'estre, ie peinds le passage; non un passage d'aage en

aultre, ou, comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de iour en iour, de minute en minute : il fouit accommoder mon histoire à l'heure ; ie pourray tantost chanjjer, non de fortune seulement, mais aussi d'intenlion. C'est un contrerooUe de divers e1 muables accidenls, et d'imaginations iiresolues, et, quand il y eschet, contraires; soit que ie sois aultre mov mesme, soit que ie saisisse les subiecls par aultres ciiconstances et considérations : tant v a (pie ie me contredis hien à l'adventure, mais la \eiité, comme disoit Demades, ie ne la contredis point. Si mon ame pouvoit prendre l)ied, ie ne m'essayerois pas, ie mi' resouldrois : elle est tousiours en apprentissage et en espreuve.

le propose une vie basse et sans lustre : t'est tout un; on attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie pojHilaire et privée, qu'à une vie de plus riche estoffe : chasque homme porte la forme entière de l'humaine condition. Les aucteurs se communiquent au peuple pai- qiud(|ue marque spéciale et estrangiere; mov, le premier, par mon estre universel ; comme jMichel de ^loutaigne, non comme (grammairien, ou poète, ou iuriscon-

sulte Mais est ce pas foire une muraille sans pieric,

ou chose seiiÉblaMe, que de bastir dvs livres sans science

et sans art? Au moins i'ay cecy selon la discipline,

Que iamais homme ne traicta subiect qu'il entendist, ne cogneust mieulx que ie fois celuy cjue i'ay entreprins; et qu'en celuy là ie suis le plus scaxant homme qui vive : secondement, Que iamais aulcun ne pénétra en sa matière plus avant, nv en espelucha plus distinctement les membres et suittes, et n'arriva plus exactement et plus plainemenl à la fin qu'il s'estoit proposé à sa besongne. Pour la pai faire, ie n av Ix'soing d'y apporter que la fide-

]i(e : celle là y est, la plus sincère et pure qui se treiive. le dis vray, non pas tout mon saoul, mais autant que ie l'ose dire : et l'ose un peu plus en vieillissant; car il semble que la coustunie concède à cet aage plus de liberté de bavasser, et d'indiscrétion à parler de soy

Il n'est vice véritablement vice qui n'offense, et qu'un ingénient en(ier n'accuse; car il a de la laideur et incommodité si apparente, qu'à l'adventure ceulx là ont raison qui disent qu'il est principalement produict par bestise et ifjnorance : tant il est mal aysé d'imaginer quon le cognoisse sanslebaïr! La malice liume la pluspart de son propre venin, et s'en empoisonne. Le vice laisse, comme un ulcère en la chair, une rcpentance en l'ame, qui tousioni's s'esgrati(}ne et s'ensan(;lante elle mesme : car la raison efface les aultres tristesses et douleurs, mais elle engendre celle de la repentance, qui est plus griefve, d'autant qu'elle naist au dedans, comme le froid et le chanld des fiebvres est plus poignant que celuy qui vient du dehors. le fiens pour vices (mais chascun selon sa mesure) non seulement ceulx que la raison et la nature condamnent, mais ceulx aussi que l'opinion des liommes a forgé, voire faulse et erronée, si les loix et l'usage l'auctorise.

Il n'est pareillement bonté qui ne reslouïsse une nature bien née; il y a, certes, ie ne sçais quelle congratulation de bien faire, qui nous resiouït en nous mesmes, et une fierté généreuse qui accompaigne la bonne conscience : une ame courageusement vicieuse se peult à l'adventure garnir de sécurité, mais de cette complaisance et satisfaction, elle ne s'en peult fournir. Ce n'est pas un legier

plaisir de se sentir préservé de la contagion d'nn siècle si gasté, et de dire en soy : '< Qui nie Acrroit iiisques dans Tanic, encores ne nie fronveroif il coupable, ny de l'affliction et rnvne de personne, nv de vengeance ou d'envie, nv d'offense publicqne des loix, ny de nouvelleté et de trouble, nv de faulte à nia parole; et, <[uoy que la licence (In temps peruiist et apprinst à chascun, si n'ay ie mis la inain ny ez biens, nv en la boujse d'homme François, et n'av vescn que sur la mienne, non plus en guerre qu'en paix; nv ne me suis servy du travail de personne sans lo\er. " Ces lesuioignages de la conscience plaisent ; et nous est grand bénéfice que cette esiouïssance naturelle, et le seul pavemeul qui iamais ne nous manque.

C'est nue vie exquise, celle qui se maintient en

oidre ius(jues en son privé Le peuple reconvoye celny

là, iVnn acte publicque, avecques estonnement, iiisques à sa porte : il laisse avecques sa robe ce rooUe ; il en retnmbe d'ant.iiit plus bas, (ju'il s'estoil plus liault monté; au dedans, chez liiv, tout est tumultuaire et vil

?^ous nous préparons aux occasions eminentes plus par gloire que par conscience

Sur ce point, /l\s exemjiles Jamcux ?ic nuaujiicnt pas pour prouver que Moiitai^jne a raison. En effet, nous remar(|uons parfois cliez des liommes que d'éniiueutes facultés conduisent îi la célébrité, un contraste affli(jeant entre la vie privée et la vie publique, ou, ce qui représente la même idée, entre le

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