LIVRE TROISIEME
caractère et le talent. Par un phénomène psychologique difficile à ex])li(]uer, il n'est pas tout à fait rare que celui-là même qui se fait admirer par les dons les plus éclatants de rintelli(jence, mène une vie peu honorable et soit indigne de l'estime de ses concitoyens. Tout en étant péniblement surpris quand de pareils spectacles s'offrent à nos yeux, nous devons reconnaître que ce mélange de grandeur et de bassesse , le plus souvent dans une proportion peu étendue , est une des conditions essentielles de la nature humaine.
Quant à moy, ie puis désirer en gênerai estre aultre; ie puis condamner et me desplaire de ma forme universelle, et supplier Dieu pour mon entière reformation, et pour l'excuse de ma foiblesse naturelle; mais cela, ie ne le doibs nommer repentir, ce me semble, non plus que le desplaisir de n'estre ny ange ny Caton. Mes actions sont réglées, et conformes à ce que ie suis et à ma condition; ie ne puis faire mieulx : et le repentir ne touche pas proprement les choses qui ne sont pas en nostre force; ouy bien le regret. l'imagine infinies natures plus baultes et pins réglées (pie la mienne; ie n'amende pourtant mes facultcz : comme ny mon bras nv mon esprit ne deviennent jîlus vigoreux, pour en concevoir un aultre qui le soit. Si l'imaginer et désirer un agir plus noble que le nostre, produisoit la repentance du nostre, nous aurions à nous repentir de nos opérations plus innocentes, d'autant que nous iugeons bien qu'en la nature plus
excellente elles auroient esté coiiduictes d'une plus grande perfection et dijjnité ; et vouldrions faire de mesme. Lorsque ie consulte des deportements de ma ieunesse, avecques ma vieillesse, ie treuvo que ie les ai communément conduicts avecques ordre, selon mny : c'est tout ce que peult ma résistance. le ne me flatte pas; à circonslances pareilles, ie serois tousiours tel
Il est bien vrai que loin d'être ce que nous voudrions, nous restons, à peu de chose près, ce ([ue nous pouvons «Hre. Les ])onnes intentions ne nous manquent pas. Seulement nous resseml)lons au maître de philosophie du Bourgeois gentilhomme ^ qui sait par cwnv le traité de S('nèque sur la colèri', dit que la graiule réponse qu'on doit faire aux injures, c est la modération et la patience, et se prend d'une fureur épouvantable (piand 07i ose lui soutenir que la science des armes est la })his belle et la plus nécessaire de toutes les sciences. Non pas que je prétende que la volonté ne puisse rien , mais cette volonté même est un don que la nature? }ious distribue; très-inégalement, avec plus ou moins de libéralité ou de parcimonie. Dans certaines circonstances de la vie, il arrive à plus d'un d'entre nous de la trouver impuissante et sans force. Quand on nous reproche de manquer de caractère, d'énergie pour lutter contre le mal, est-ce toujours de notre faute, et ne saurions-nous plaider les circonstances atténuan-