LIVRE TROISIÈME
mairie prudence puisse remplir le loolle de la fortune; et vaine est l'enlreprinse de celny qui présume d'embrasser et causes et conséquences, et mener par la main le pro-
grez de son faict le dis plus, que nostre sagesse mesme
et consultation suyt, pour la pliispart, la conduicte du hazard : ma volonté et mon discours se remue tantost d'un air, tantost d'un aultre; et y a plusieurs de ces mouvements qui se gouvernent sans moy : ma raison a des impulsions et a{jilations iournalieres et casuelles :
VertuiiHir species animorum, et pectora motus Nunc alios, alios, dum niibila vontns agcbat, Concipiuiit '.
Nous retrouvons ici, sons d'autres formes, luje idc'e exprimée im peu plus haut. Montaigne ne se répète pas, tant s'en faut! Il donne à la même pensée divei^ses faces in[>énieuses et vraies. Il s'agit de l'effet que produit sur la foule un homme très-haut placé. Il a heau être médiocre, on a peine à voir en lui une nullité, et l'on mesure le mérite qu'il n'a pas à la hauteur d'une position qu'il ne doit souvent qu'à son heureuse fortune :
Or, i'estois sur ce poinct, qu'il ne fault que veoir un homme eslevé en dignité : quand nous l'aurions cogneu, trois iours devant, homme de peu, il coule insensiblement, en nos opinions, une image de grandeur de suffisance; et
' La disposition de l'àme varie sans cesse : maintenant une passion ra^jite; cpie le vent change, une autre l'entraînera. Virgile.
nous persuadons que, croissant de train et do crédit, il est creu de mérite : nous iugeons de ]uv% non selon sa valeur, mais à la mode des iectons, selon la prero{jative de son leng. Que la chance tourne aussi, qu'il retumbe et se mesle à la presse, cliascun s'enquiert avecques admiration de la cause qui l'avoit guindé si hault : u Est ce Iny? faict on; N'y sçavoit il aultre chose quand il y estoil? Les princes se contentent ils de si peu? Nous estions vi'ayement en bonnes mains ! » C'est chose que i'ay veu sou\ ont de mon temps : voire, et le masque des grandeurs qu'on représente aux comédies nous touche aulcnnement et nous pipe.
Ce dernier trait s'applique avec une grande justesse au théâtre, oii, encore aujourd'hui, la chance du succès est beaucoup plus grande eu mettant en scène des millionnaires, de grands personnages, même choisis parmi les moins honorables, qu'en cherchant à intéresser le public à de pauvres diables pleins d'honnêteté, mais sans position et sans argent. La misère n'est pas moins à l'uir comme moyen dramatique que dans la vie réelle. Ainsi la vue d'un riche salon, d'un j)alais, d'un parc, disposent favorablement les spectateurs, tandis que le décor représentant une mansarde avec un grabat a été pour quelque chose dans la chute de plus d'une pièce.
Nous venons de voir l'homme important. Voici le sot. Pour bien diit", ce sont là proches parents. Les
importants et les sots, n'est-ce pas la niôuie famille? Ici, selon le sujet de ce chapitre, c'est la sottise clans la conversation :
Au demeurant, rien ne me despite tant en la sottise, que de qnoy elle se plaist plus que auJcune raison ne se peult raisonnablement plaire. C'est malheur, que la prudence vous deffend de vous satisfaire et fier de vous, et vous renvoyé tousiours mal content et craintif; là où l'opiniastreté et la témérité remplissent leurs hostes d'esiouïssance et d'asseurance. C'est aux plus malhabiles de regarder les aultres hommes par dessus l'espaule, s'en retournants tousiours du combat pleins de gloire et d'alaigresse; et, le plus souvent encores, cette oultrecuidance de langage et gayeté de visage leur donne gaigné, à l'endroict de l'assistance, qni est communément foible et incapable de bien iuger et discerner les vrais advantages. L'obstination et ardeur d'opinion est la plus seure preuve de bestise : est il rien certain, résolu, desdaignenx, contemplatif, grave, sérieux, comme l'asne?
Ce chapitre finit par une longue appréciation des Annales de Tacite, et, ce qui pourrait surprendre, la part de la critique l'emporte sur celle de l'éloge. Montaigne ne me semble pas rendre justice au style si admirable de concision et d'énergie du grand historien. Je m'en tiendrai à cette citation :
C'est plustost un iugement que déduction d'histoire; il y a plus de préceptes que de contes : ce n'est pas
un livre à lire, c'est un livre à estudier et appreiulre; il est si plein de sentences, qu'il y en a à (ort et à droict ; c'est une pepinieiede discours éthiques et politiques, pour In provision et ornement de ceulx qui tiennent qiiehpie rcnjj au maniement du monde. 11 plaide tonsionrs par laisons solides et vi{|oienscs, d'une façon poinclue et subtile, snvvant le st\l(' allecté du siècle; ils aimoient tant à s'enfler, qu'où ils ne trouvoient de la poincle et subtilité aux choses, ils l'emprunloient des paioles. Il ne retire pas mal à 1 escrire de Senefjue : il me semble plus charnu; Senetpie plus ai(;u. Son ser\ ice est plus propre à un estât trouble et malade, comme est le nostre présent; \ous diriez souvent qu'il nous peinct, et qu'il nous pince