LIVRE TROISIEME
» n'est-il pas tout neuf? Toutesfois il n'y a personne » tie vous qui sçache où il nie blesse le pied. »
Montaigne concilie la dépense qu'il peut faire avec son goût des voyages. Il ne veut pas, dit-il trèsjustement , que le plaisir du in'ornener corromj)e le plaisir du repos.
Les vova(jes ne me blocenl cpie par la despense, qui est [fiando et onltre mes forces, ayant accoustumé d'y estre avecques équipage non nécessaire seulement, mais encores honneste : il me les en fault faire d'autant plus courts et moins fréquents; et n'v cinplove que l'escume et ma reserve, temporisant et différant, selon qu'elle vient, le ne veux pas que le plaisir du promener corîompe le plaisir du repos; au rebours, i'euteiids qu'ils se nourrissent et favorisent l'un l'aultro. La fortune m'a aydé en cecy; que, puisque ma principale profession en cette vie estoit de la vivre mollement, et plustost laschement qu'affaireusement, elle m'a osté le besoin^}- de multiplier en richesses, pour pourveoir à la imdtitude de mes héritiers. Pour lui , s'il n'a assez de ce dequoy i'ay eu si plantureusement assez, à son dam; son imprudence ne méritera pas que ie luy en désire davantage
Quand ie considère mes affaires de loing et en gros, ie trouve, soit pour n'en avoir la mémoire gueres exacte, qu'ils sont allez iusques à cette heure en prospérant, oultre mes comptes et mes laisons : i'en retire, ce me semble, plus qu'il n'y en a, leur bonheur me trahit. Mais suis ie
410 ETUDE SUR LES ESSAIS DE MO?iTAIG^^E.
au dedans île la besongne, veois ie marcher toutes ces parcelles,
Tiiui vcro iii curas oiiiiiinin ilidiu'imus oiniics ' ;
mille choses iiTy douiK nt à désirer et craindre. De les abandonner du tout, il m'est tresfacile; de m'y prendre sans m'en peiner, tresdifficile
Cela peut s'u]>pliquer à l'ensemble de la vie, et pas seulement au maniement de la fortune. On nous dit heureux. Nous-mêmes, en regardant à distance notie positicni.^ nous sommes forcées de convenir (pi'elle est lionne. Et cependant, quand nous entrons dans les détails de la vie de clunpu; jour, nulle enmiis nous obsèdent. A défaut de pros chagrins, les petits les remplacent sans désavanta^je, et, tout compte fait, la balance donne de la ])er(e. lîeaucouj) d'entre nous en sont là.
Montai(jue parle ici avec beaucoup de fjràce et d'esprit de sa né[jli^ence instinctive de tout ce qui esl affaires, contrats, ne'jroces, questions d'intérêt, puis de la façon dont il entend la bonne tenue d'une maison.
Depuis dixhuict ans (jue le ;;ou\erne des biens, ie n'av sçeu ffaigner sur mov do veoir ny tiltres ny mes princi- |)aulx affaires, (pii ont nécessairement à passer par ma
' Alors noire àine su patt.ijje enti.- mille soucis. Vincii.E.
science et par mon soinf;. Ce n'est pas un mespris philosophique des choses transitoires et mondaines; ie n'ay pas le (joust si espuré, et les prise pour le moins ce qu'elles valent : mais certes c'est paresse et négligence inexcusable et puérile. Que ne ferois ie plustost, que de lire un contract'?et plustost, que d'aller secouant ces paperasses poudreuses, serf de mes négoces, ou, encores pis, de ceulx d'aultruy, comme font tant de gents à prix d'argent? — l'estois, ce crois ie, plus propre à vivre de la fortune d'aultruy, s'il se pou voit sans obligation et sans servitude : et si ne sçais, à l'examiner de prez, si, selon mon humeur et mon sort, ce que i'ay à souffrir des affaires, et des serviteurs, et des domestiques, n'a point plus d'abiection, d'importunité et d'aigreur, que n'auroit la suitte d'un homme, nay plus grand que uioy, qui me guidast un
peu à mon ayse
Absent, ie me despouille de tonts tels pensements; et sentirois moins lors la ruyne d'une tour, que ie ne fois, présent, la cheute d'une ardoise. Mon ame se desmesle bien avseement à part; mais, en présence, elle souffre, comme celle d'un vigneron : une rené de travers à mon cheval, un bout d'estriviere qui batte ma iambe, me tiendront tout un iour en eschec. l'esleve assez mon courage à rencontre des inconvénients; les yeulx, ie ne puis.
Seiisiis ! o snperi , sensus ! ^
le suis, chez moy, respondant de tout ce qui va mal
La plus sotte contenance d'un gentilhomme en sa maison, c'est de le veoir empesché du train de sa police, parler à l'aureille d'un valet, en menacer un aultre des veulx ; elle doibt couler insensiblement, et représenter un cours ordi-
• Los sens! ô dieux, les sens !
iiaire : et treiive laid qu'on eutretieniie ses hosles du traictenient qu'on leur faict, autant à l'excuser qu'à le vantei'. l'aime l'ordre et la ncKelé,
Et ranrhaiiis et lan\ Oslendiinl milii me ',
au prix de l'abondance; et re[;arde chez moy exactement à la nécessité, peu à la parade
Acceptons le reproche (|ue nous fuit ici Montai^^ne. lîicn n'est plus vrai et pins niëiiteX'Nous aj^issons toujours pour être vus des autres; nous faisons, aux dépens de notre repos et de notre bonheur, de continuels sacrifices à roj)inion. Mais ce travers nous domine, et nous aimons mieux en convenir que de nous en coirip.or. ?
Qui que ce >oil, ou art, ou nature, qui nous imprime cette condilioii de vivre |»ai- la iilatioii à aultriiy, nous laict beaucoup [)Iii.s de mal ipic de bien : nous nous defraiidoiis de nos piopics utilitez, poiu' former les apparences à l'opinion conniiune : il ne lums cliault pas tant (piel soit nostre estre en nous et en eflect , comme quel il soit en la co(;noissance puldicqiie : les biens mesmes de l'esprit et la sa(>^esse nous semblent sans frnict, si elle n'est iouïe que de nons, si elle ne se piodnict à la \ene et ap- [irobation eslran;;icre
Ces grandes et longues altercations, de la meillexne forme de société, et des règles plus connuodes à nous at-
' Les plats et les verres me muiitrciit ma propie imajje. Hokack.