DE MESNAGEK SA VOLONTÉ
-S^ Ménager sa volonté, c'est, suivant jNIontaijjne, ne s'attacher fortement à rien , ne se passionner pour rien, c'est se prester à aultruy, et ne se donner qu'à soy mesme. La pente est dangereuse, et de pareilles pensées mènent droit à l'indifférence et à l'égoïsme,^ Montaigne n'est peut-être pas à l'abri de tout reproche sur ce point. Pourtant il ne faudrait pas le juger avec trop de sévérité. Il n'était pas insensible, tant s'en faut! Il savait aimer. Ses sentiments d'affection si tendre poin^ la Boëtie en donnent la preuve la plus évidente. De plus, une certaine disposition à l'indifférence et surtout une déplaisance naturelle à s'occuper des intérêts des autres, étaient victorieusement combattues chez lui par le sentiment du devoir", qu'il portait à sa limite extrême. Ainsi, élu deux
fois maire de Bordeaux, comment entend-il exercer cette liante (onction? que dit-il? « le ne veulx pas )' qu'on refuse aux charges qu'on prend, l'attention, " les pas, les paroles, la sueur et le saujj. " Et c'est le plus honnête homme du monde qui s'exprime ainsi. Ce n'est pas là le lan{;a(je d'un indiffi'i-ent et d'ini égoïste. Non certes, et, chez Montaigne, le philosophe voulant modérer et contenir les mouvements de son âme facilement impressionnahle, était le plus souvent dominé par l'homme doux, indulgent, scrviahle , et c'est lui- même qui le dit, tenant toujours plus qu'd ne promettait.
Je passerai rapidement sur ce cluqjitre, qui cependant n'est pas l'mi des moins remarquahles des Essais. Mais il faut le lire j)lusieurs fois, l'étudier avec soin jiour l'apprécier i\ sa juste valeur. Les tons en sont doux, sans éclat; les demi-teintes y voilent légèrement la heantc' du style et de la pensée. C'est lui de ces chapitres (pii gagnent heaucoup à être relus, quand cela serait poui' la dixième fois. J'engage à le faire les lecteiu's convaincus et pleins de zèle; mais ceux-là seulement, et [)ar malheur le nomhre en diminue de jour en jour. Les heaux livres ne seront hientôt plus que des livres ennuyeux, et personne ne viendra secouer la })oussière qui recou-