LIVRE TROISIEME
Servare moduin, Hnemque tenere, Natnramque sequi *.
C'est liiv qui ramena du ciel, où elle perdoit son
temps, la sayesse liumaine, pour la rendre à l'homme, où est sa plus iuste et plus laborieuse besongne. Veoj^ez le plaider devant ses iuges; veoyez par quelles raisons il esveille son courage aux bazards de la guerre; quels arguments fortifient sa patience contre la calomnie, la tyrannie, la mort, et contre la teste de sa femme : il n'y a rien d'emprunté de l'art et des sciences; les plus simples y recognoissent leurs moyens et leur force; il n'est pas possible d'aller plus arrière et plus bas. Il a faict grand' faveur à l'humaine nature, de montrer combien elle peiilt d'elle mesme.
^Mais voici un éloge que j'aiiue moins; c'est celui Je l'ignorance. Encore un peu, Montaigne la placerait au-dessus de la science et de l'étude. 11 pense que nous poussons tro^loin la curiosité de savoir, et que souvent elle nous coûte cher. Evidemment Montaigne plaide ici la mauvaise cause, et, comme font les avocats, sans grande conviction -Nmais il faut convenir qu'il la plaide adinirahlement, et qu'il en présente les bons côtés avec son incomparable talent.
l'ay prins plaisir de veoir, en quelque lieu, des
hommes, par dévotion, faire vœu d'ignorance, comme de
1 Garder une juste mesure, se tenir en de justes limites, suivre la nature. Lucaix.
chasteté, de pamreté, de pénitence : c'est aussi cliastrer nos appétits desordonnez, d'esmoiisser cette cupidité qui nous espoinçonne à Testude des livres, et priver l'ame de cette complaisance voluptueuse qui nous chastouille par i'o[)inion de science; et est richement accomplir le vœu de [)auvreté, d'y ioindre encores celle de l'esprit. Il ne nous fault gucnes de doctrine pour vivre à nostre ayse : et Socrates nous apprend (ju'elle est en nous, et la manière de l'y trouver et de s'en ayder. Tonte cette nostre suffisance, qui est au delà de la naturelle, est à peu prez \aine et superflue; c'est heancoup si elle ne nous chargée et trouhle plus qu'elle ne nous sert : paucis opns est Utieris ad mentem bonam ' : ce sont des excez fiebvreux de nostre esprit, instrument brouillon <;t inquiète. Recueillez vous; vous trouverez en vous les arguments de la nature contre la mort, vrays, et les plus jnopres à vous servir à la nécessité : ce sont cenlx qui (ont mourir un paisan, et des peuples entiers, aussi constamment qu'un philosophe, ["eusse ie mort moins alai{jrement avant qu'avoir veu les ïusculanes? i'estime que non : et, quand ie me treuve au propre, ie sens que ma lanj|ue s'est enrichie; mon courage, de peu; il est comme nature me le forgea, et se largue pour le conflict, non que d'une marche naturelle et commune : les livres m'ont servy non tant d'instruction, que d'exercitatioii. Ouoy, si la science, essayant de nous armer de nouvelles deffenses contre les inconvénients naturels, nous a plus imprimé en la fantasie leiu' grandeur et leur poids, qu'elle n'a ses raisons et subtilitcz à nous en couvrir? Ce sont voirement sub-
' Il ne faut jjuère de lettres à former une àiue saine. SÉnÈQL'e. (Tmd. de M'I*^ de Gournay.)