‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 27 sur 250 · I.l Vr, F. l'IiEM I Kl!. M · texte numérisé non relu

I.l Vr, F. l'IiEM I Kl!. M

dans la vio, nous assombrissons à plaisir et fort inutilement les quel(jnes jours heureux qu'elle nous lionne.

(1 Les hommes, dit Pascal, n'avant pu guérir la » mort, la misère, l'i^^norance , se sont avisés, pour » se rendre heureux, de n'y point penser : c'est tout » ce qu'ils ont pu inventer pour se consoler de tant » de maux. ^

Les hommes , il me semble, n'ont pas tout ;i fait tort. Cepeiulant ce n'est pas l'avis de Montaigne : voici ce qu'il dit :

N'ayons rien si souvent en la teste que la mort, à

louts instants représentons la à nostre imagination et en touts visages : au broncher d'un cheval, à la cheu(e d'une tuile, à la moindre picqucure d'espingle, remaschons soubdain : « Eh bien! quand ce seroit la mort mesme! » et là dessus, roidissons nous, et nous efforceons. Paimy les festes et la ioye, avons tousiours ce refrain de souvenance de nostre condition n II est incertain où la

mort nous attende : attendons la partout Le sçavoii-

mourir nous affranchit de toute subiection et con-

traincte Nostre religion n'a point eu de plus asseuré

fondement que le mépris de la vie Quelle sottise de

nous peiner, sur le poinct du passage à l'exemption de toute peine!

Cette sottise, il v a, je crois, bien peu de philosophes qui ne la commettent.

4'< ETUDE SUR LES ESSAIS DE MO>;tATGNE.

Puis Montai[jne fait parler la nature dans un lauga^re noble et j^rave :

Soi(ez, dict elle, de ce inonde, coimne vous y estes entrez. Le iiiesme passage que vous feistes de la rnort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaictes le de la vie à la mort. Voslre mort est une des pièces de l'ordre de

l'univers

La vie n'est de soy ny bien, ny mal; c'est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faicles. Et si \<)MS avez vescn un iour, vous avez tout veu : un iour est e[;al à touts ioius. Il n'y a point d'aultre lumièie, ni d'aiiltie

niiict

Faicles place aux aultres, connne d'aullres vous font faicle. L'eqnalité est la première pièce de l'équité. Qui se jx'ull plaindre d'estre comprins où touts sont coni-

prins ?

Tout ne branslc il pas vostre bransle? Y a il chose qui ne vieillisse quant et vous? 31ille hommes, mille animaulx et mille aultres créatures ineurent en ce mesme inslani (\ue

vous mourez

Pourquoy te plains tu de moy et de la destinée?

Luaginez, de vrav, combien seroit une vie perduiable moins supportable à l'homme, et plus pénible que la \ie que ie luv ay donnée. Si vous ii'a\iez la mort, vous me inauldiriez sans cesse de vous en avoir |iri\é : i'v av à escient meslé quelque peu d'amertnme, j)oiu- vous empescher, veoyant la commodité de son usage, de fendjrasser trop avidement et indiscrettement

dette dernière attention de dame Nature est très- (h'Iicate, et nous ne saurions lui en être trop recou-

LIVTIF. PP.EMrER. /.5

naissants. Mais ell(; pouvait s'en dispenser eu nous faisant la vie meilleure, moins misérable (pi'elle ii'csl . Il me semble (pie c'était facile et que cela \alaiL mieux. Aucun de nous alors.n'eîit désiré la mort, que du reste nous ne désirons guère, même dans l'état peu satisfaisant où nous sommes, et la nature pouvait sans le moindre inconvénient la dégajjer de toute amertume, la rendre douce, sans souffrance aucune, à tenter enfin même les heureux de notre monde tel qu'il est. Nous nous serions bien gardés d'aller audevant d'elle. Ainsi tout se passait à merveille. Nous vivions également heureux, attendant notre fin s ;ns impatience. Pour nous tous c'eût été h soir d'un beau jour de notre grand poëte La Fontaine.

Ce dix-neuvième chapitre du premier livre des Essais contient près de trente pages et se fait remar- quer par de grandes beautés de pensées et de style. --- Et pourtant, sur le sujet qu'il traite, il est impossible de penser comme tout le monde et comme Montaigne. Or tout le monde craint la mort, la considère comme un mal, t.âche d'y songer le moins possible, et, au cou- ^ traire de Montaigne, tout le monde a raison. Rien" ne le prouve mieux que cette excellente définition de Servan : « La mort est le dernier événement, le » dernier acte de notre carrière, mais elle n'en est » pas le but. Notre but véritable, c'est de bien vivre -

40 ÉTUDE SUR LES ESSAIS DE MOIN T A IXiNE.

» et Je nous rendre lieureux. Voilà l'instinct de la » nature, et même une j)artie de cet instinct consiste )) à nous empêcher de penser ;i la mort. A chaque !) instant la natuie nous Fournit des distractions pai' )' les plaisirs ou par les peines, et souvent la pensée » trop fréquente de la mort n'est qu'un abus de la » raison , tandis que son oubli est un l)ienfait de la ') nature. » Servan est, je ciois, dans le vrai tle cette grave cpiestion. Il ne faut pas trop exiger de nf)tre faible raison, et c'est en abuser (pie de lui faire j)romettre plus qu'elle ne pourra tenir. La mort se présente sous mille aspects, et, à son approche, toujours plus ou moins surpris, nous ne trouvons pins rien de cette fermeté d'âme dont, en pleine santé, nous avions lait si ample provision.

CTIAPITUE XX.

DE LA rORCE DE l' IM AG IN ATI O N ,

le suis de ceulx qui sentent tres{;raacl effort de

rini;i(jination : chacun en est heurté, mais aulcuns eu sont renversez. Son impression me perce; et mon art est de luy eschapper, |)ar faidte de force à liiy résister, le vi\rov de la seule assistance de personnes saines et

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