CHAPITRE II
(juel excellent (l('lmt (jue celui tie ce chiipitre!
le suis des plus exempts de cette passion, et ne Faynie ny l'estime, quoyque le monde ayt entrepiins, comme à prix faict, de riionnorer de favcm' particulière : ils en habillent la saj^esse, la verlu, la conscience : sot et \ilain ornement.
Voyez ici coaimc Montai[;ne parle eloquemmenl (]c ce de^jré de Iristesse extrême que nous donne la perte des êlres qui nous sont le plus cliers :
À l'adventurc reviendroit à ce pro])os Finvenlion
de cet ancien peintre, lequel, ayant à représenter, an sacrifice de Iphigenia, le dueil des assistants selon les de^jrcz de l'intercst que chascun apportoit à la mort d(,' cette helle fille innocente, ayant cspuisé les derniers efforts de son art, quand ce veint au père de la a ier(;e, il le pei[^;nit le visa,';e couvert, comme si nulle contenance ne pouvoit rapporter ce degré de diieil. Voylà pourquoy les poètes feignent cette misérable mère Niobé, ayant perdu premièrement sept fils, et puis de suite autant de filles, surchargée de perles, avoir esté enfin transmuée en ro-
chicr,
Diiiguisse mali.s ',
' PélriHie |iar la iloiili'iir. (^vinK.
IJVRE P REMI Eli. !»
pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité qui nous transit, lorsque les accidents nous accablent surpassants nostre portée. De vray, l'effort d'un desplaisir, pour estre extrême, doibt estonner toute l'ame et luy empcsclier la liberté de ses actions; comme il nous advient, à la cbaulde alarme d'une ])ien mauvaise nouvelle, de nous sentir saisis, transis, et comme perclus de touts mouvements; de façon que l'ame, se relascliant aprez aux larmes et aux plainctcs, semble se despiendre, se desmesicr, et se mettre plus au laroe et à son avse :
Et via vix tamlcm voci laxata «lolore est '.
Ce qui suit représente un beau récit, et fait penser à un tableau de maître :
Raissiac, capitaine allemand, veoyant rapporter le corps d'un liomme de cbeval à qui cbascun avoit veu excessifvement bien faire en la meslee, le plai{;noit d'une plaincte commune : mais, curieux avecques les aultres decogiioistre qui il estoit, aprez qu'on l'eut desarmé, trouva que c'estoit son fils; et, parmi les larmes publicques, luvseul, sans rien dire, sans ciller les yeux, se teint debout, contemplant fixement le corps de sf)n fils; iusques à ce que la véhémence de la tristesse, venant à glacer ses esprits vitaux, le porta roide mort par terre.
On ne saurait raconter d'une manière plus saisis-
^ I^a ilouleiir enfin à grand' jieine ouvre un j)assaj;e à sa voix.
V IRC U.K.
saïUc , et pourtant ce récit îi'a f^uère qvie douze lignes; mais elles sont admirablement remplies, et tous les mots portent.
Je m'en pieiids volontiers à quelques lignes d'un livre j)our tenir l'auteur en haute estime, sans rien lui demander de plus. C'est même là un des grands charmes de la lecture et ce qui en varie le jilaisir ;i l'inlini; cai' il n'y a pas que les chefs-d'œuvre (pii nous oiFrent des mérites dignes d'une sérieuse attention. Il Faut donc lire heauconp, connne faisait xMorjtaijjiie; il laul lire heauconp, afin de savoir lire avec discernement. J'hésite prescpic à h; dire, peu de personnes savent lire ainsi, et possèdent une qualilc; nc'cessaire pour cela : la dc'licatesse du goût. Nous avons tous [)lus ou moins le sentiment du beau, et un véritahle clier-d'o^uvre risque jteti d'êti'e méconnu; mais il s'en faut encore cpiil soit apprécié comme il le mérite. Il n'y a qu'un jjctit nombre de lecteurs qui [jortent le sentiment du beau jusqu'à l'enthousiasme et de qui l'àmo s'échauffe et s'enflamme au contact des pens{;es vraies, élevées et fortement exprimées, et l'on j)eut dire avec raison que, malgré la (jloire justement attachée à leurs noms, Molière, Shakespeare, Michel Cervantes et Bossuet sont loin d'occuper la place qu'ils méritent dans l'admiration de tous. Montaigne est essentielle-